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Réponse au rabbin Yehiel Brand

C’est par les hasards de l’Internet que je suis tombé sur un site qui publiait une réaction plutôt vive à l’une de mes chroniques (“Comment croire en Dieu après la Shoah”) publiée sur mon blog hébergé par “Le Monde.fr”. J’ai par la suite eu quelques échanges avec l’auteur de cette réaction, le rabbin Yehiel Brand. Je reprends ci-dessous l’esprit des arguments que je lui ai opposés, essentiellement inspirés par l’enseignement de Yeshayahu Leibowitz, scientifique et érudit israélien de culture allemande décédé il y a une vingtaine d’années.

La croyance en la récompense ou la punition divine n’a aucune signification religieuse, bien que ce soit dans la nature de l’homme que de penser qu’en accomplissant un effort il est en droit d’attendre quelque chose en retour. Pratiquer les Commandements dans cette perspective est peut-être acceptable du point de vue religieux, mais cela ressort de la notion de   לא לשמה(de manière intéressée). Il n’en reste pas moins que le pratiquant n’a aucune chance de voir ses vœux exaucés, ce que la tradition juive elle-même concède par le constat que צדיק ורע לו רשע וטוב לו (le juste est frappé tandis que le scélérat prospère), confirmant ainsi  qu’il n’existe aucune corrélation entre ce qui arrive et le fait de pratiquer [la religion]. C’est une réalité empirique avec laquelle aucun être doué de raison ne peut être en désaccord (Leibowitz).

Maïmonide, autorité majeure du judaïsme depuis le Moyen-âge, savait que  sa pensée n’était pas à la portée de tous, et que ce qui importait était que l’on observât les Commandements. Il estimait que seule une élite était à même de les pratiquer de manière désintéressée, et que si la masse le faisait avec l’illusion d’une récompense c’était un moindre mal. Maïmonide distinguait explicitement entre croyances “vraies” et croyances “nécessaires”.

Leibowitz estime que l’on ne peut rien apprendre sur Dieu à partir de l’observation du monde. Le poète juif andalou du douzième siècle Ibn Gabirol invoquait Dieu en déclamant אדון עולם אשר מלך בטרם כל יציר נברא (O Seigneur du monde  qui régnait avant même l’existence de toute chose). Sur quoi régnait-il au juste, s’il n’y avait rien ? Le philosophe des Lumières Emmanuel Kant disait pour sa part “si Dieu n’est ni dans le temps ni dans l’espace alors il n’y a rien à prouver”.

Dieu étant transcendant n’intervient ni dans la Nature ni dans l’Histoire, et tout ce que nous savons de la mort c’est que nos corps se décomposent quand la vie nous quitte. Pour Leibowitz rien n’a de signification dans le monde, qui est contingent et qui aurait pu ne pas être. Le salut n’est donc pas une notion qui pointe vers le Ciel, mais vers la Terre, parce que l’on n’accède pas au salut après la mort, mais pendant la vie.

La religion juive vise à favoriser l’intellect en libérant l’homme des passions tristes. Une fois ce niveau d’indifférence atteint, il accède au vrai mysticisme, qui n’est pas hallucinatoire, mais au contraire lucide. L’homme est מושלם (accompli) quand il atteint un niveau où seul l’intellect gouverne son existence, or à ce stade il est déjà de fait dans le  עולם הבא  (le monde à venir)

Ibn Ezra, rabbin de l’âge d’or de la culture juive en Espagne, suggérait que la Thora avait peut-être été écrite après la sortie d’Egypte, et donc pas par Moïse. Plus tard Spinoza estima que la Thora devait pouvoir être appréhendée comme n’importe quelle création littéraire. Il ne s’agit pas de douter de la sincérité des prophètes d’Israël ni de celle de beaucoup de pratiquants, pas plus que de celle de croyants chrétiens ou de musulmans, mais les convictions, pour respectables qu’elles soient, ne sont en rien des démonstrations.

A propos du Messie, Leibowitz renvoie au Michne Thora, codification exhaustive de la loi juive, où Maïmonide dit qu’il ne faut pas s’attendre à ce que la venue du Messie aille de pair avec quoi que ce soit de surnaturel. Beaucoup de croyants sont convaincus du contraire, et il y en a même qui pensent que le Troisième Temple descendra tout droit du Ciel à Jérusalem. Pourtant les avertissements de Maïmonide sont sans équivoque:

.אל יעלה על דעתך שהמלך המשיח צריך לעשות אותות ומופתים, ומחדש דברים בעולם, או מחיה מתים, וכיוצא בדברים אלו שהטפשים אומרים

.אל יעלה על הלב שבימות המשיח יבטל דבר ממנהגו של עולם, או יהיה שם חידוש במעשה בראשית, אלא עולם .כמנהגו נוהג

.וכן כל כיוצא באלו הדברים הכתובין בעניין המשיח, משלים הם; ובימות המלך המשיח יוודע לכול לאיזה דבר היו משל, ומה עניין רמוז בהן.  אמרו חכמים, אין בין העולם הזה לימות המשיח, אלא שיעבוד מלכייות בלבד

(Ne vous figurez pas que le Messie fera des miracles, ou apportera un changement dans la marche du monde, ou ressuscitera les morts, ou autres inepties colportées par les imbéciles.

Abstenez-vous de penser que quoi que ce soit aura disparu du monde ou qu’il y aura quelque chose que de changé dans les lois de la Nature. Le monde continuera tel quel.

Tous les écrits faisant allusion au Messie sont des paraboles, mais lorsqu’adviendront les temps messianiques celles-ci seront élucidées, et nous comprendrons  alors à quoi elles faisaient allusion. Les Sages [du Talmud] enseignaient qu’entre le monde tel que nous le connaissons et celui du Messie la seule différence sera la fin de l’assujettissement [des juifs] aux Nations.)

Les treize articles de foi qui figurent dans le סידור (livre de prières) sont une paraphrase d’un passage de l’Introduction au Talmud, où Maïmonide énumère treize clés pour le judaïsme. Des contemporains s’en sont inspirés pour produire les Treize Principes de la foi, et de version en version ils se sont éloignés de la source, tant et si bien que Leibowitz estime qu’ils ne reflètent ni le style ni la pensée de Maïmonide. L’arrière-plan historique est qu’il y avait à l’époque une tentation parmi les juifs à se convertir à l’Islam, or ces Principes de la foi sont un procédé liturgique itératif qui a pour fonction d’enrayer un basculement dans l’apostasie tout en n’attaquant pas l’Islam de front. Par exemple, le septième article dit “Je crois d’une foi entière que la prophétie de Moïse notre maître, la paix soit sur lui, était vraie, et qu’il fut le père de tous les Prophètes, ceux qui l’ont précédé et ceux qui l’ont suivi.” Maïmonide enjoignait ainsi de manière subliminale à ignorer le Prophète des musulmans.

Il existe une vidéo où l’on voit une érudite poser à Leibowitz la question suivante: “Professeur Leibowitz, pensez-vous que le Messie viendra?” Il répond d’un air pensif “Oui, je figure parmi ceux qui pensent qu’il viendra” en mettant l’accent sur Il viendra. Son interlocutrice insiste et demande: “Quand ? “. Leibowitz  hausse le ton et rétorque avec agacement: “J’ai dit qu’il viendra! Eternellement! Tout Messie  qui fait effectivement  son apparition est un faux Messie, parce que l’essence du Messie, c’est qu’il viendra.”

L’ensemble des  25 chapitres que Maïmonide consacre dans son “Guide des Egarés” au sens des Commandements est ambigu.  Il en fait une analyse extensive, replace les Commandements dans leur contexte, démontre que certains dérivent de rites païens, et laisse entendre que d’autres ont une fonction dans la vie quotidienne. Plus loin il dit que ceux parmi les Commandements dont le sens nous échappe n’ont d’autre but que de nous éloigner de l’idolâtrie. Tout à la fin il conclue en établissant que tous les Commandements sans exception n’ont pour objectif que de se détacher du monde, qu’ils ne visent à amender ni l’homme ni la société, mais qu’ils constituent en eux-mêmes le service de Dieu.

Chaïm Cohen, éminent juge de la Cour Suprême d’Israël, confia un jour à Leibowitz que bien qu’originaire d’un milieu orthodoxe, il avait perdu la foi suite à la Shoah. Leibowitz lui rétorqua que cela démontrait qu’il avait en fait toujours été athée, parce qu’étant donné que Dieu ne s’occupait pas du monde il n’y avait aucune raison de compter sur son intervention, que ce soit avant ou après la Shoah, ou pour tout autre évènement.

Une anecdote comparable est celle de cette mère qui relatait à Leibowitz que son enfant avait été gravement malade, mais qu’il avait guéri en dépit des pronostics, et que suite à cela elle était devenue croyante. Leibowitz lui dit que si cela signifiait que si l’enfant n’avait pas survécu elle ne serait pas venue à la religion, c’était quelle n’y était toujours pas. En revanche, il lui dit si l’enfant avait succombé mais  qu’elle était devenue pratiquante en dépit de cela, c’aurait été une manifestation de foi.

Il y a l’histoire d’Elisha ben Abouya, sage du Talmud qui assiste à une scène ou un père expédie son fils sur un arbre pour déloger un oiseau  et s’emparer des oisillons. Le fils tombe de l’arbre et se tue. Elisha ben Abouya perd la foi parce qu’il ne peut accepter que l’enfant meure en accomplissant deux Commandements, soit שילוח הקן (anéantissement du nid) et  כבד את אביך ואת אמך (honore ton père et ta mère)  qui tous deux sont assorties d’une promesse de  אריכות ימים (vie prolongée). Rabbi Akiva, figure capitale du Talmud, confronté au même cas de figure n’éprouve aucun trouble, parce que son amour de Dieu transcende toute autre considération.

La עקידת יצחק (Ligature d’Isaac) est le modèle par excellence du service de Dieu לשמה (de manière désintéressée). Isaac est pour Abraham tout ce qu’il y a de plus cher. C’est pour cela que l’égorger et le sacrifier est emblématique de l’affranchissement  de tout ce à quoi un être humain est susceptible d’aspirer. C’est le signe que la morale elle-même est subordonnée au service de Dieu.

Leibowitz relève que la Thora Orale est une création humaine. Dans un livre d’entretiens על עולם ומלואו- ישעיהו ליבוביץ בשיחות עם מיכאל ששר (conversations avec Michael Shasar) il s’en explique:

יסוד האמוני שלנו הוא שתורתנו שבעל-פה – שהיא מעשה ידי-אדם – היא התורה האלוהית המחייבת אותנו. תורה שבעל-פה קובעת שאלה הם כתבי הקודש. אנחנו מאמינים שהקביעה האנושית הזו היא-היא הקביעה האמונית הדתית. מה שאני אומר אין בו שום חידוש ואוכל להראות לך דברים אלה במקורות הרבניים המובהקים. תורה שבעל-פה היא יצירה אנושית מצד אחד, ומצד שני אנחנו מקבלים אותה כתורה אלוהית. אותה תורה שאנחנו בעצמנו יצרנו

(Le fondement de notre foi est la Thora Orale, qui est le fait de l’homme, mais qui nous engage néanmoins en tant que Loi Divine. C’est d’ailleurs la Thora Orale qui détermine le canon de la Torah Ecrite. Nous croyons que c’est cette œuvre qui détermine la foi. Ce que je dis n’a rien d’inédit, et je peux vous en démontrer les sources rabbiniques. Bien que la Thora Orale soit une création humaine, nous la proclamons  divine tout en l’ayant nous-mêmes conçue.)

Maïmonide explique qu’il y a des croyances vraies et des croyances nécessaires dans le “Guide des Egarés” (Livre III chapitre 28):

.ועוד צותה התורה להאמין קצת אמונות שאמונתם הכרחית בתיקון עניני המדינה, כאמונתנו שהוא ית’ יחר אפו במי שימרהו – ולזה ראוי שייראו ויפחדו ממרות בו

.והבן מה שאמרנוהו באמונות, כי פעמים שתתן המצוה אמונה אמיתית היא המכוונת לא זולת זה, כאמונת היחוד, וקדמות השם, ושאינו גוף. ופעמים תהא האמונה ההיא הכרחית להסיר העול או לקנות מדות טובות, כאמונה שהשם יתעלה יחר אפו על מי שיעשוק

(La Thora nous a invités à croire certaines choses dont la croyance est nécessaire pour la bonne marche de l’Etat, comme par exemple que Dieu est irrité contre ceux qui lui désobéissent, et qu’à cause de cela il faut le craindre, le respecter et lui obéir.

Il faut te pénétrer de ce que nous avons dit sur les croyances: tantôt le commandement inculque une croyance vraie qui en elle même est le seul but, comme par exemple la croyance à l’unité et à l’incorporalité de Dieu; tantôt c’est une croyance nécessaire pour faire cesser la violence ou pour faire acquérir de bonne mœurs, comme par exemple la croyance que Dieu est irrité contre celui qui commet la violence.)

Il ressort de ces extraits que Maïmonide recommande de recourir à des croyances nécessaires chaque fois qu’il faut faire peur et que les conditions l’imposent. Ceci est dans le droit fil de Platon qui pensait déjà que toute vérité n’était pas bonne à révéler au commun.

Toute comme Dieu n’éprouve ni colère, ni joie, ni tristesse, etc.., Maïmonide insiste sur son incorporalité, ce pourquoi chaque fois qu’il est question que Dieu créé, produit, fait, parle, voit, entend, monte, descend, etc.. il faut considérer que ce sont des métaphores.

Concernant le Livre de Job, c’est le côté inconditionnel de la foi qui en est le message le plus impressionnant. Malgré tous les malheurs qui s’abattent sur Job, sa foi ne vacille jamais. C’est, avec Abraham lors de la עקידת יצחק (Ligature d’Isaac), l’archétype du croyant «לשמה (désintéressé)».

Mes échanges avec le rabbin Yehiel Brand n’ont certes pas réussi à rapprocher nos points de vue, mais en ce qui me concerne ils m’ont incité à me documenter suffisamment pour que ce qui n’était qu’une intuition se transforme en conviction, à savoir que l’homme n’a de comptes à rendre qu’à lui-même, parce que, comme l’enseignait Protagoras il y a deux mille cinq cent ans, l’homme est la mesure de toute chose.

 

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