Leibowitz ou l’invitation à l’athéïsme

L’homme accompli

L’homme est accompli quand il atteint un stade où seul l’intellect gouverne son existence. Le prophète et l’homme accompli sont synonymes, mais sans rapport avec un pouvoir de divination. En réalité la prophétie est à l’intellect ce que l’excellence physique est au corps. L’homme accompli mène une existence normale, mais garde par rapport à la vie la même distance qu’il a avec sa respiration ou les battements de son cœur. Du point de vue affectif il s’affranchit de tout ce qui est sans rapport avec la recherche de la vérité, ce qui est synonyme de Dieu. L’homme accompli est indifférent à la société. Moïse était réputé être le plus modeste des hommes, mais cette qualité est inhérente à l’homme accompli parce que les passions humaines n’ont pas de prise sur lui.

La possession

La possession est l’une des pulsions les plus fortes de l’être humain, mais ne relève que de l’imagination, parce qu’on ne peut posséder quelque chose qu’en étant identifié par autrui comme possesseur. C’est donc un accomplissement sans lien avec soi-même. La possession est illusoire parce qu’elle ne fait pas partie intégrante de l’individu.

Le corps

L’excellence physique est supérieure à la possession parce qu’elle relève de la personne elle-même. Mais l’homme sera toujours moins rapide, moins fort et moins agile que beaucoup d’animaux, et quand bien même il atteindrait le summum de ce que son corps peut atteindre il n’y aurait là rien de spécifiquement humain.

La morale

Rien excepté l’homme n’est moral dans la Nature. L’élévation morale relève donc bien de l’homme en tant que tel, mais l’accomplissement de l’homme ne saurait relever de la collectivité parce que cela signifierait que l’homme seul n’y parviendrait jamais.

L’intellect

L’homme n’a pas d’instinct qui lui dicte comment devenir un homme à part entière. Il n’a qu’un potentiel qu’il est libre de développer s’il en a la volonté. Un homme qui ne cherche pas à cultiver son intellect est comme un oiseau qui ne cherche pas à voler de ses ailes. L’accomplissement de l’homme est la faculté de connaître la vérité, indépendamment de la possession, de la contrainte sociale ou de l’imagination.

Le déterminisme

La découverte du principe d’inertie au dix-septième siècle est venue renforcer l’idée déjà ancienne du déterminisme intégral, mais le débat surgit dans toute son acuité quand on pose la question de savoir si la volonté de l’homme relève elle aussi d’une cause. Leibowitz pense que ce n’est pas le cas. Contrairement à ce que tout ce qui existe dans le cosmos, il estime que l’homme est indéterminé. Chaque individu est le produit de son bagage génétique, de son milieu, de ses parents, de son vécu, etc.., mais il a la capacité de prendre conscience de son aliénation s’il le veut. L’homme est confronté à la causalité du monde, mais peut en même temps s’y dérober à titre individuel. Qui a soif peut décider de ne pas boire, et qui a froid peut décider de ne pas se chauffer. Dans la vraie vie cela peut consister – sans qu’il y ait pour cela de raison objective ou subjective – à aller contre son milieu, sa culture, son éducation, sa famille, ses habitudes, ses sentiments, ses convictions, et même ses désirs.

L’homme ne domine pas la Nature, mais a le pouvoir de contrôler sa propre nature. Bien qu’il n’y ait par définition aucun effet sans cause dans le cosmos, la volonté humaine échappe à cette règle et peut imposer un coup d’arrêt à la causalité. Ce phénomène est insaisissable au plan physique, ce qui en fait une question métaphysique.

Les miracles

La notion de miracle est étrangère au système de pensée de Maïmonide. Il estime que l’homme doit tendre à la plénitude dans le monde tel qu’il est. Il est évasif par rapport aux miracles relatés dans la Thora et tend à les réduire à des phénomènes naturels ou à des artifices littéraires. D’une manière générale il éprouve un malaise par rapport à la place que prennent les miracles dans la croyance populaire. Il rejette avec force tout ce qui s’apparente à la superstition et préfère s’émerveiller de ce que la Nature ayant des lois, l’homme soit capable de les défier, ce qui en soi est miraculeux. Non seulement évacue-t-il les miracles par son exégèse des Ecritures, mais il explique que la Nature n’étant qu’un enchaînement de causes et d’effets, l’homme a le devoir de percer ses secrets au moyen de la raison.

L’imagination

L’antagonisme entre imagination et intellect est la principale cause du malheur de l’homme. L’imagination ne relève pas de l’intellect, mais de la physiologie. Elle fonctionne de manière autonome tout comme la circulation du sang ou la digestion. Mais alors que ces activités-là ne se dérèglent que dans des cas pathologiques, l’imagination doit constamment être domptée par la raison. Rien de ce qui existe dans l’imagination n’a d’origine autre que les sens, mais les sens ne peuvent donner qu’une connaissance limitée et subjective du monde. Nous savons qu’il existe des rayons ultraviolets et infrarouges, mais les yeux humains ne peuvent les percevoir. Par ailleurs beaucoup d’animaux disposent de sens plus développés que l’homme.

L’imagination peut combiner ce que perçoivent les sens d’une manière qui défie la raison. Au cours du sommeil, entre autres, l’imagination fonctionne sans contrainte et sans contrôle. Les rêves peuvent être riches en péripéties mais l’homme n’a pas plus de pouvoir sur cette activité-là que sur les battements de son cœur, et le rêveur est même incapable de se réveiller par sa volonté. Ce n’est que quand le corps le fait de manière autonome que la raison reprend ses droits. Tout comme le rêve, l’Art, le beau et le laid, la conscience ou les sentiments sont produits par l’imagination. Ces phénomènes ne peuvent déterminer l’existence parce qu’ils ne sont pas fiables.

L’âme

Selon Platon le corps est le tombeau de l’âme. Vu sous cet angle l’homme ne peut s’accomplir qu’en s’affranchissant du corps. Cette idée a été reprise par le christianisme, qui voit entre le corps et l’âme une antithèse et des éléments mutuellement exclusifs. C’est radicalement le contraire pour Maïmonide, pour lequel le corps et l’âme sont une seule et même chose. Il n’y a d’ailleurs dans la Thora aucune recommandation à l’ascétisme. L’âme est la part non-physique de l’homme. Elle est une, même si ses fonctions sont multiples.

La science

La science n’est subordonnée à rien. C’est donc la seule chose dont on peut affirmer qu’elle est universelle. Il n’y a qu’une seule science, or quiconque s’y intéresse connaît la même chose que son prochain. La science n’engage à rien d’autre qu’à comprendre. Ce n’est cependant pas une valeur parce qu’elle s’impose d’elle même, et qu’il n’y a là pour l’homme rien à décider. Il n’y a en matière de science qu’a tirer des conclusions, même si rien n’en garantit l’adéquation. L’essence de la recherche scientifique est qu’elle n’est que la somme des conclusions que tirent les hommes de qu’il y a et non pas de ce qu’ils aimeraient qu’il y ait.

La volonté

La volonté c’est l’aptitude à décider. Décider ne consiste pas à choisir ce qui est préférable, raisonnable ou logique. Ce n’est pas une déduction, sans quoi ce serait l’effet d’une cause. La volonté est sans lien avec la perception du monde ou la raison. elle est détaché de tout et est cause de soi-même, tout comme Dieu. Du point de vue sémantique, décider/vouloir est l’antithèse de déduire/conlure. L’homme ne nait pas avec la volonté de quelque chose en particulier, mais avec l’aptitude à vouloir en général. C’est la seule chose qui le distingue fondamentalement de la matière inerte, du règne végétal ou animal.

Nulle part dans le cosmos on ne trouve l’équivalent de la volonté. Rien dans le monde ne veut de manière intelligente. Tout n’est qu’enchaînement de cause à effet. Une planète suivra toujours une orbite résultant de la gravitation et de la force centrifuge, ce qui fait qu’on peut la calculer. Aucun astre ne peut vouloir une autre trajectoire. Seul l’homme est à même de vouloir autre chose de ce que la Nature lui dicte. C’est ce vouloir qui permet à l’homme de s’assigner à soi-même des valeurs.

Même le caractère relève de la volonté. L’homme à beau être prédisposé à une chose plutôt qu’à une autre, il peut aussi vouloir s’interposer entre ses inclinations et le passage à l’acte. Par exemple, il peut être gourmand ou violent tout en s’empêchant d’y céder.

L’homme n’exerce pas son vouloir en réaction à quelque chose, mais peut au contraire vouloir causer une réaction. La volonté est la signification profonde du verset de la Genèse qui dit que l’homme a été créé à l’image de Dieu.

Les ordinateurs ont des mémoires et des capacités de calcul immenses, mais personne ne pense que cela fait d’eux des hommes. Dans “l’Odyssée de l’Espace” Stanley Kubrick met en scène un ordinateur qui refuse d’exécuter les instructions qu’on lui donne et échafaude même un plan pour empêcher qu’on ne le débranche. C’est cette volonté autonome et non la puissance de l’ordinateur qui frappe l’imagination et qui fait penser à un être humain.

La raison relève de l’aptitude à réfléchir, mais cette propriété existe également chez les animaux. L’homme, en plus de sa faculté cognitive – l’aptitude à comprendre – dispose aussi de la faculté conative – l’aptitude à vouloir. Entre ces deux il n’y a aucun lien de cause à effet, ni aucun rapport à la réalité.

Les valeurs

Une valeur est une aspiration qui n’est pas indispensable à la vie mais pour laquelle on est néanmoins disposé à payer un prix. Les valeurs, contrairement aux nécessités de l’existence, ne s’imposent à l’homme en aucune façon. Elles sont l’expression de décisions qui ne s’adossent pas à la raison. Les valeurs sont indissociables du libre arbitre et impossibles à étayer.

Kant a tenté de donner un fondement à la morale à partir de la raison, mais Leibowitz est d’avis qu’il a échoué parce que son impératif catégorique est subordonné à ce que l’on prenne sur soi de s’y soumettre. D’après Kant la morale relèverait d’un ordre universel, ce pourquoi la recherche du bonheur individuel doit y être subordonnée. Leibowitz réfute cela en disant que rien au monde ne s’impose à l’homme. Il en résulte que la morale n’est qu’une convention, un contrat qui n’a rien de transcendant. Pour décider de la morale, il n’y a donc aucune base autre que la décision elle-même. Il n’y a aucun savoir scientifique dont il découle qu’un homme est obligé de faire quoi que ce soit au plan moral.

Le remplacement de la religion par l’humanisme consiste à passer d’un système de valeurs à un autre, mais ni l’un ni l’autre n’ont de fondement rationnel parce qu’à tout raisonnement on peut toujours opposer un “pourquoi ?”, qui finit par déboucher sur une impasse logique. On peut en conclure que tout ce qui est spécifiquement humain relève de l’irrationnel.

Dans la Nature il n’y a ni bien ni mal. On ne peut s’y référer qu’en termes de vrai ou de faux. Non seulement l’homme est-il libre de choisir entre le bien et le mal, mais aussi de choisir ce qui est bien ou mal, ce qui fait qu’un consensus est non seulement impossible, mais contraire à l’idée même du libre-arbitre.

Quand dans “Les Misérables” de Victor Hugo un évêque ment à la police en affirmant qu’il a donné ses couverts d’argent à un repris de justice alors qu’en réalité celui-ci les a volés, l’évêque commet une transgression au sens kantien parce que le mensonge est interdit. En réalité l’évêque fait un choix entre deux valeurs: celle d’obéir à la loi ou celle de ne pas laisser emprisonner un homme dénué de tout, fût-il un voleur. Il est vrai que notre cœur va vers l’évêque et que nous sommes émus par son geste, mais le cœur est subjectif et l’émotion ne prouve rien.

Dans le monde occidental l’égalité entre femmes et hommes vont de soi, l’Etat de droit est une nécessité, la liberté d’expression est essentielle et tout le monde à droit au savoir. Mais ce n’est pas l’opinion des nazis, des islamistes, des fascistes et d’autres fanatiques qu’on taxe trop facilement de cynisme. En réalité ces idéologies ne reposent pas sur des erreurs d’appréciation, sur de l’ignorance, sur de la méchanceté ou sur du calcul politique, mais sur des valeurs qui ne sont pas les valeurs du monde occidental. Un islamiste peut devenir démocrate et un démocrate islamiste, mais tout ce qu’on peut en conclure c’est qu’ils sont passés d’un système de valeurs à un autre en étant persuadé de détenir la vérité.

Dans beaucoup de sociétés des hommes commettent des crimes d’honneur en vertu de leur code moral. D’autres tuent pour leur patrie, par vengeance, par légitime défense, de manière préventive, parce que tuer des innocents empêche la mort d’autres innocents, pour installer un ordre social, pour transformer l’espèce humaine, etc.. Dans chacun de ces cas les tueries reposent sur des valeurs. Il ne faut pas en déduire qu’il ne faille pas avoir de valeurs; il faut au contraire les défendre faute de pouvoir les démontrer.

Albert Camus disait qu’il croyait en la justice mais qu’il défendrait sa mère avant la justice. Certains approuveront, d’autres pas, mais personne ne peut démontrer que Camus aimait sa mère plus que la justice. Il ne faisait que déterminer quelle était pour lui a valeur suprême.

La conscience c’est le mécanisme par lequel l’homme détermine le bien et le mal. Mais la question est de savoir s’il y a des transgressions que tout homme ressentira comme coupables dans tous les cas de figure. En réalité la conscience ne peut distinguer le bien du mal que sur base libre-arbitre, qui lui-même ne repose sur rien.

Nous avons tendance à penser en Occident que nous représentons ce vers quoi l’humanité doit tendre, mais cette conviction ne s’appuie sur aucune vérité. Tout ce que nous pouvons dire c’est que nous choisissons la voie du progrès plutôt qu’une autre. Beaucoup de gens intelligents et cultivés pensent que l’idée même de progrès mène au désastre.

Nous sommes des êtres moraux, mais ce constat est creux puisqu’il est impossible de discerner des critères universels pour la manière dont nous devons considérer notre prochain. Les nazis avaient décidé de stériliser les personnes ayant des tares . L’objectif était d’améliorer l’espèce humaine comme on le fait avec les chevaux, les chiens ou les animaux d’élevage. Pour eux la morale c’était cela.

Dans “Le Rêve de Cassandre” de Woody Allen il y a trois personnages qui résument trois attitudes vis-à-vis de la morale. Celui qui s’en sort le mieux c’est celui dont l’unique souci est l’impunité. Bien qu’il soit conscient de transgresser la morale ambiante il n’éprouve aucun remord, considère qu’il n’est pas tenu par elle, et qu’elle ne s’impose en rien à lui.

Le salut

Le judaïsme est une doctrine du salut individuel que l’on atteint de son vivant. L’Etat, la nation ou la communauté sont des dispositifs utiles, mais qui ne peuvent jamais constituer un but en soi. C’est pour cela que bien que religion et sionisme soient liés au regard de l’Histoire, leurs centre de gravité est différent. Le sionisme constitue l’aspiration du peuple juif à vivre dans un Etat souverain, mais cette aspiration n’a pas de dimension religieuse. On peut donc être sioniste et athée, et religieux mais pas sioniste.

Dieu

Dieu est transcendant et n’intervient donc ni dans la Nature ni dans l’Histoire. Rien au monde n’est sacré, et on ne peut rien en apprendre en dehors des lois qui le régissent. La pratique du judaïsme constitue à se libérer du monde parce que celui-ci, contrairement à l’intellect, est contingent et n’a aucune signification. L’homme doit arriver à ce que des fonctions telles la sexualité ou l’alimentation deviennent aussi involontaires que la digestion. Quand l’homme atteint ce niveau d’indifférence à la vie il accède au vrai mysticisme, qui est non pas hallucinatoire, mais qui permet au contraire le fonctionnement de l’intellect sans entrave.