Antisémitisme et modernité

Un juif vivant aujourd’hui en Occident n’a pas à craindre les institutions ni les pouvoirs en place. Mais peut-on croire que c’est définitif au regard de l’Histoire, en France où ailleurs, alors qu’il y a encore des gens en vie qui ont connu le « Statut des Juifs », quand on trouvait en plein Paris des panneaux « interdit aux juifs et aux chiens » ? Et comment oublier que, bien après la Shoah, l’Europe de l’Est, l’Union Soviétique et la plupart des pays arabes pratiquèrent un antisémitisme d’État dont on n’ose imaginer les effets si Israël n’avait été là pour accueillir les masses de juifs en déshérence ?

La modernité n’a rien changé à l’antisémitisme. De l’Argentine à la Russie, du Danemark à l’Afrique du Sud, de la Malaisie au Pakistan, du Venezuela à l’Iran, dans le monde entier des institutions ou des personnes juives sont le théâtre de violences physiques ou verbales de manière récurrente. L’idée que l’antisémitisme appartient au passé et serait dû à l’ignorance et à l’obscurantisme est fausse. Heidegger, Céline, Luther, Érasme, Maurras, Balzac, Wagner, Proudhon n’étaient ni ignorants ni obscurantistes.

Si Israël disparaissait, les juifs pourraient se retrouver à la merci d’un antisémitisme que rien n’arrête en temps de crise. Pense-t-on que l’Histoire est finie, que tout est dit sur la société humaine et qu’il n’y plus qu’à se laisser porter par la logique de la modernité pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Oublie-t-on que Voltaire fut un antisémite virulent ? Le Siècle des Lumières a permis l’émancipation des juifs, mais n’a en rien diminué l’antisémitisme. Au contraire : l’émancipation l’a renforcé, parce qu’en sortant des ghettos et  en devenant des citoyens à part entière, les juifs furent perçus comme des concurrents au plan intellectuel, politique, scientifique et économique.

Avancer qu’Israël n’a pas résolu la question juive parce que la guerre y sévit est inepte. C’est oublier que la France et ses voisins n’ont eu de cesse que de guerroyer tout au long de l’Histoire avant d’arriver à une pacification relative. Qui remet en question la légitimité de la France malgré les zones d’ombres qui certaines de ses frontières, en métropole comme ailleurs ? Pourquoi l’État d’Israël n’aurait-il les mêmes droits ?

Qui défendait les juifs avant l’État d’Israël ? Pour un seul Zola, combien de Maurras, combien de Drumont, combien de Brasillach, combien de Céline, combien de Laval ?

Le fait que la France ne soit pas officiellement antisémite ne change rien à l’intemporalité de la question juive, dont la seule solution légitime, pragmatique, pratique, praticable, pratiquée et qui sans aucun doute possible a fait ses preuves, c’est l’État d’Israël. Il y a une extraordinaire cécité à ne pas voir que la sécurité relative des juifs en Diaspora s’adosse à l’État d’Israël. Comment ne pas comprendre que chaque antisémite, qu’il soit une personne, un groupement ou un régime sait aujourd’hui que l’État d’Israël riposte à la judéophobie sans faillir, quel que soit l’endroit de la planète où elle se manifeste.

Quand le Conseil de l’Europe chercha un maestro pour adapter « l’Ode à la Joie » en hymne européen, il ne trouva rien de mieux que de confier la tâche à Von Karajan, immense musicien, mais ancien membre du parti nazi, pour chanter la fraternité humaine. Les nazis ont aujourd’hui pratiquement disparu, mais d’autres fanatiques promettent à leur tour d’éliminer ceux qui s’opposent à leur vision du monde.

On peut penser dans notre vieille Europe que ce nouveau fléau n’est qu’un mauvais rêve, que cela passera comme une mauvaise grippe. On peut le penser. Mais les juifs en Israël, sous le feu des missiles, n’ont que faire de ce que pense l’Europe, cette Europe judéophobe dont le sol n’est pas encore sec du sang juif versé dans l’indifférence la plus totale, toutes nations confondues. L’Europe et ses penchants criminels, comme dit Jean-Claude Milner, l’Europe amnésique traînant sa gueule de bois après un vingtième siècle sinistre, l’Europe titubant dans les relents des improbables noces nazies et staliniennes, l’Europe avachie qui s’ébroue, attend et remet tout à des lendemains qui forcément déchanteront.  Non, décidément non, cette Europe-là n’a pas de leçons à donner aux juifs.

Nationaliser les banques ?

Les banques font leur métier en permettant aux acteurs du commerce et de l’industrie de se couvrir contre les fluctuations du marché. Il y d’une part ceux qui désirent prévenir certains risques, et d’autre part ceux qui veulent bien prendre ces mêmes risques moyennant un prix fixé par l’offre et la demande. Ce mécanisme est indispensable au bon fonctionnement de l’économie, parce qu’il permet de faire circuler des liquidités plus rapidement que s’il fallait attendre les échanges physiques de marchandises ou de services.

Le problème que cela pose est que la dîme prélevée par les institutions financières  ne peut ni être contrôlée ni moralisée, parce que le système est aveugle, obéit à sa propre logique, et cherche à atteindre à la plus grande efficacité sans que personne y soit pour quelque chose. Ces bénéfices sont générés dans tous les cas de figure, que le marché baisse ou monte, parce qu’à toute perte il y à contrepartie positive.

Au fil d’une crise financière majeure qui a secoué le monde entier, il a suffit d’un coup de pouce sous la forme de crédits d’urgence ouvert par la Banque Centrale américaine pour que les grands financiers de Wall Street  renouent avec une profitabilité plus grande que jamais, ceci alors que l’économie globale peine à se ressaisir.

Ce processus est inhérent au système, et n’a pas grand-chose à voir avec de la fraude. Faute de pouvoir le réguler il me semble que les banques dont c’est le métier de parier sur l’activité économique devraient être nationalisées. Ainsi le produit de ces paris tomberaient dans les caisses de l’Etat et pourraient venir au secours du commerce été de l’industrie le cas échéant.

J’ignore si ce point de vue est réaliste, mais laisser le système bancaire engranger des bénéfices monstrueux tout en risquant l’argent de la collectivité ne me paraît pas acceptable du point de vue même du libéralisme. S’il est vrai  chacun doit est libre de parier avec son propre argent, il est déraisonnable que certains aient le privilège de le faire avec l’argent des épargnants et celui de l’Etat tout en ne prenant qu’un risque à sens unique, consistant à empocher le profit quand il existe, et à être renfloué quand la mise est perdue, le tout sans jamais y aller de sa poche. C’est ce cercle vicieux  qui abouti à ce que les grandes banques d’affaires gagnent souvent et ne perdent jamais, puisque qu’elles ne font jamais que perdre l’argent des autres. Ce procédé semble plus proche de celui de la Nomenklatura ex-soviétique que du capitalisme bien compris.

Maïmonide et le monothéïsme

Le point de vue que je mets en avant concernant est celui de Maïmonide. La raison pour laquelle j’aime le faire connaître provient du fait que ce personnage hors-norme est considéré par tous les courants du judaïsme – tous sans exception – comme la référence absolue depuis Moïse lui-même. Il y a donc consensus autour de la conception Maïmonidienne du judaïsme, puisqu’aucun érudit juif ne la conteste aujourd’hui (ce qui ne fut pas le cas au cours du siècle qui a suivi sa mort).

Maïmonide a écrit une œuvre monumentale, aussi bien scientifique, théologique que philosophique, dont son « Guide des Egarés » (ou « Guide des Perplexes »). Cet ouvrage, écrit en arabe mais pensé en hébreu, en grec et en latin, se veut une explication magistrale et exhaustive du monothéisme.

C’est cependant un témoignage dont n’est pas absent un certain élitisme. Maïmonide part de l’idée qu’il n’y a qu’une infime partie du peuple capable de participer du débat philosophique. Cependant il craint que le commun des mortels ne cherche à l’angoisse métaphysique un exutoire dans la superstition ou l’idolâtrie. Il pose donc que l’idolâtrie est à combattre en priorité parce qu’elle constitue un danger en ce qu’elle brouille la Raison.

Mais selon Maïmonide la Raison n’évacue en rien la question de Dieu, puisqu’elle ne saurait venir à bout de la question de l’Infini. Le judaïsme réduit donc la question de Dieu à sa plus simple expression en disant que Dieu est, tout en posant qu’il est impossible d’appréhender ce qu’il est, puisque sa manière d’être ne ressemble en rien à ce que nous entendons par là. On peut en revanche appréhender ses œuvres, c’est-à-dire le Monde.

C’est là qu’intervient la Thora, allégorie de la condition humaine face à la Nature. Maïmonide pense que si baser son mode de vie sur la Thora au moyen de l’exégèse du Talmud n’a pour effet ne fût ce que de contenir l’idolâtrie, alors l’essentiel du judaïsme est accompli. Vu sous cet angle, on comprend le scepticisme juif face au christianisme, qui apparait comme une régression païenne, et qui illustre ce contre quoi Maïmonide met en garde.

Désir

Lui :
– J’ai envie de baiser
– Moi aussi
– Ca ne veut rien dire
– Qu’est ce qui ne veut rien dire
– Ton envie. Ce n’est qu’une réaction à la mienne
– Il n’y a que la tienne compte, d’envie?
– Il n’y a que la mienne qui existe
– Qui décide
– Les faits
– Quels faits
– Le fait que c’est moi le premier qui aie exprimé l’envie
– Ca disqualifie la mienne ?
– Oui, parce que je ne saurai jamais si elle était sincère
– Pourquoi
– Parce que tu n’as fait que répliquer pour me faire plaisir
– C’est mal de faire plaisir?
– Tu confirmes
– Je confirme quoi
– Que tu avais envie de baiser juste pour me faire plaisir
– Je n’ai pas dit ça, mais maintenant je n’ai plus envie
– Je le savais
– Tu savais quoi
– Que tu n’avais pas envie de baiser
– J’avais envie, mais tu m’as fait débander
– Les femmes ça ne bande pas alors ça ne peut pas débander non plus.
– Je n’aime pas quand tu dis « les femmes », ni quand tu les désignes par « ça ».
– Il n’empêche que ni les femmes ni toi ça bande
– Tu continues à dire « les femmes » et « ça »
– Pardon. Mais on est bien d’accord que tu ne bandes pas
– Tu n’as pas le sens de la métaphore. C’était une image
– Mensongère. Tu voulais me faire croire que tu éprouvais du désir comme un homme
– Je n’ai pas de désir
– Je n’en sais rien… en tout cas pas comme un homme
– Et alors
– Alors c’est un mensonge de plus
– De plus que quoi
– De plus que ceux qui veulent faire accroire que les femmes sont comme les hommes
– Tu penses que les femmes n’éprouvent pas de désir
– Peut-être que oui, mais elles n’ont pas besoin d’un homme.  Un sex-toy fait l’affaire.
– Tu en sais des choses
– Pas la peine de persifler, c’est une femme qui me l’a dit
– Pas flatteur
– Pour qui
– Pour toi
– Pourquoi
– Parce qu’elle préférait baiser avec un morceau de plastique qu’avec toi
– Elle n’a pas dit qu’elle préférait. Elle a dit que c’était pareil
– Pas un peu mieux avec toi qu’avec le plastique
– Non, un peu mieux avec le plastique qu’avec moi
– Pourquoi elle baisait avec toi alors
– Parce que je lui apportais autre chose que mon corps. Me prêter son cul juste en échange du mien lui semblait déséquilibré. Elle pensait que son corps valait plus que ça
– Il lui fallait quoi en plus
– Je ne sais pas, moi… de l’attention, de l’argent, des cadeaux…
– Oublions cette bonne femme. C’est un mauvais exemple. C’est une pute
– Tandis que toi tu n’en es pas, naturellement
– Non, parce que je ne te demande rien
– Mais tu ne donnes rien non plus
– Comment
– Tu ne me donnes pas ton cul
– Mais il y a à peine cinq minutes je te le proposais
– Non tu le refusais
– C’est toi qui n’en voulais pas
– Seulement quand j’ai compris que ton offre n’était pas sincère, qu’elle ne venait pas du cul
– Qu’est ce qui t’a fait penser ça
– Le fait que c’est moi qui aie dit mon envie de baiser
– Je t’ai emboîté le pas
– Plutôt par charité, et acter par la même occasion que c’était moi qui étais demandeur
– Tu n’étais pas demandeur de moi. Tu étais demandeur tout court
– Comment ça
– Tu as dit j’ai envie de baiser
– Et alors
– C’était juste une envie. Tu n’as pas dit que tu avais envie de moi
– Pour baiser il faut d’abord avoir envie, ensuite on choisit avec qui
– Pour baiser il faut d’abord choisir avec qui, ensuite on a envie

Belle du Seigneur: le paradoxe

« Belle du Seigneur » d’Albert Cohen est la démonstration ultime de l’absence d’amour chez les amoureux. Les ingrédients: la sexualité, le donjuanisme, la condition juive, l’humour, la dérision, la misanthropie, le vertige métaphysique. Mais, comme dans tout grand roman, ce n’est pas l’intrigue qui importe, mais la pensée qui l’enfante. « Belle du Seigneur » est une non-histoire d’un non-amour de non-héros. Il eût suffi, comme il est dit dans le texte, que Solal eût manqué de deux dents de devant pour que l’histoire n’eût aucune chance de se dérouler.

J’ai lu ce que d’autres en ont pensé, et  parfois été étonné qu’on pouvait y voir un hymne à l’amour, alors que l’amour en est absent. Bien avant de découvrir « Belle du Seigneur » j’avais lu « Le livre de ma Mère », qui en est l’image inversée.

« Belle du Seigneur » est un règlement de compte de la passion amoureuse, une déconstruction à ne plus s’en remettre, où les héros font tout sauf aimer. L’histoire des protagonistes peut se résumer avec une précisןon chirurgicale : Solal et Ariane ne s’aiment pas  et sont en même temps amoureux jusqu’à en mourir. Amoureux à mort, donc, mais  sans s’aimer.

Solal n’aime pas Ariane, pas plus que Don Juan n’aime les femmes. C’est est un prédateur qui poursuit des proies, mais une fois qu’il les a eues il n’en est même plus amoureux. Solal n’aime que ce qu’il met en scène, et comme tout bon acteur il finit par entrer en osmose avec son personnage, et préfère la mort plutôt que d’admettre qu’il n’aime pas, qu’il n’a jamais aimé Ariane, et que même le désir sexuel s’est envolé.

Quant à Ariane, elle est séduite par Solal et en tombe amoureuse parce qu’il lui renvoie une image qui la valorise. Il y a d’ailleurs là une allusion assez transparente au Livre de Samuel, quand le grand Roi David envoie le mari de Bethsabée se faire tuer à la guerre pour pouvoir coucher en toute quiétude avec sa jeune épouse.

Ariane succombe à Solal parce que son mari ne tient pas la comparaison. Mais ce qu’elle aime, c’est le reflet que lui renvoie son amant. Elle en devient dépendante comme ces femmes qui ne vont que dans les magasins qui ont des glaces amincissantes.

Avoir des rapports sexuels et aimer sont des choses différentes. En tant qu’homme il n’y a pas lieu de les confondre ni même de les associer, parce qu’un ne « fait » jamais l’amour. C’est cette dissociation radicale qui est difficile à intégrer, en partie parce que le langage lui-même s’y oppose. On dit : « faire l’amour », alors que l’homme baise. Le problème c’est qu’on ne peut pas non plus bannir « faire l’amour », parce dans la psyché féminine cela a une fonction essentielle.

L’amalgame ou même la proximité entre état amoureux et amour est à réfuter, parce qu’être amoureux n’est pas du tout aimer. C’est une manifestation du désir, du plaisir, de la séduction et autres mécanismes qui font qu’on se réjouit de la personne dont on est amoureux, mais sans l’aimer ni même lui vouloir du bien. Ce n’est pas une question de degré mais une question de nature. Il n’y a ni lien ni continuité entre état amoureux et amour.

L’idée qu’avoir des rapports sexuels avec quelqu’un qu’on aime serait différent – et de qualité supérieure – que de le faire avec quelqu’un qu’on n’aime pas est à rejeter. L’amour peut même constituer un  obstacle à cause de l’idéalisation de l’autre.  Beaucoup d’hommes font cette expérience et ont des problèmes d’érection face à la femme qu’ils aiment.

La sexualité peut être comparée au besoin de se nourrir. Il est permis par exemple de dire que deux amants peuvent manger ensemble, découvrir de nouvelles saveurs, de nouvelles recettes, de nouveaux restaurants, et tirer plaisir de ce partage. Ils peuvent même cuisiner l’un pour l’autre avec amour. Mais le manger n’est jamais consubstantiel à leur amour, si amour il y a. Il ne l’explique pas et ne saurait en être ni la cause ni le but, parce que désirer manger est un réflexe tout comme désirer baiser.

Ce n’est pas parce que la révélation sexuelle est instinctive qu’elle peut se produire à tout moment et avec n’importe qui – bien au contraire – mais les conditions de cette révélation sont d’un autre ordre que celles qui régissent l’amour. On peut être amoureux, trouver qu’aucun corps autre que celui sur lequel nous nous fixons ne peut nous apporter la plénitude, mais les règles de cette dépendance ne sont à mon avis pas celles de l’amour, mais celles du désir.

On peut même tomber amoureux d’autre chose que d’un être humain. Etre amoureux est l’expression d’un plaisir qui fait irruption dans notre existence. On s’amouracher d’une maison, d’un lieu, d’une œuvre d’art, d’un chien, ou encore d’un objet auquel on prête de la valeur sans trop savoir pourquoi.

Dieu est une question dans le judaïsme, pas une réponse

Le monothéisme selon  Maïmonide est avant tout le rejet de la superstition sous toutes ses formes. Mais l’idée d’un Dieu unique n’est pas forcement synonyme de monothéisme.  Si les peuples de l’Antiquité avaient révoqué leurs multiples divinités pour n’en garder qu’une seule cela n’en aurait pas pour autant fait des monothéistes.

Pour Maïmonide,  toute représentation anthropomorphique ou matérielle de Dieu est exclue.  Il ne peut être décrit sous aucune forme. Même se représenter Dieu en imagination est une entorse à ce principe. Même lui parler est insensé, parce qu’il n’a ni corps, ni lieu, ni nom. Il y a de nombreux termes pour l’invoquer, mais en vérité Dieu n’a pas de nom du tout. Le tétragramme YHVH qui le désigne dans la Thora est énigmatique, mais est du point de vue syntaxique il est plus plus proche du verbe que du substantif.

On ne peut donc décrire Dieu ni se le représenter parce qu’il ne se manifeste sous aucune forme, à aucun moment, pour personne. L’homme doit se servir de sa raison aussi naturellement que l’oiseau doit se servir de ses ailes. Pas plus que l’oiseau n’a besoin de Dieu pour voler, l’homme n’a pas besoin de Dieu pour raisonner.

Mais s’il est impossible d’appréhender Dieu alors pourquoi s’en soucier ? Parce qu’il est des questions auxquelles la raison ne peut apporter de réponse : la finitude, la perplexité de constater qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, le bien et le mal. Le judaïsme tente d’établir une passerelle entre ces questions et la condition humaine.

Quand la Thora dit que l’homme a été créé à l’image de Dieu, cela n’implique pas que Dieu ait un corps ou un lieu. La ressemblance réside en ce que l’homme participe du monde des idées. L’existence du monde des idées infère l’éternité, et conduit à penser que toutes les idées sont contenues dans une idée première. C’est une manière de formuler que tout se tient. Que les notions telles que le temps, la matière, le mouvement, l’énergie et la conscience participent d’une seule et même chose. Le judaïsme cherche à établir un lien entre cette unicité et la conscience individuelle.

Quand un prophète « voit » ou « parle » avec Dieu cela signifie que l’intuition, l’intelligence et l’inspiration sont en marche et dégagent une vision. C’est le summum de ce à quoi un être humain peut accéder en consacrant sa vie à l’étude.

Le Dieu du monothéisme juif s’est retiré du monde au moment de le créer. Il ne faut donc pas compter sur lui, mais avec lui. Maimonïde pense qu’il est inepte d’attribuer à Dieu un rôle dans des évènements comme les tempêtes, la perte des moissons ou les tragédies personnelles.

Maimonide pense que les miracles sont des phénomènes naturels.  Il se range parmi ceux qui tentent de décrypter les lois de la nature plutôt que de ceux qui voient la main de Dieu dans des phénomènes inexplicables. Il pense qu’il n’y a jamais lieu d’interpréter la Thora de manière littérale, et que tout ce qui y est irrecevable du point de vue de la raison relève de la métaphore.

Le judaïsme est essentiellement un code de conduite au niveau individuel que pour la vie en société. C’est sa fonction première. L’homme est libre de décider comment conduire sa vie. Il a par son action un rôle à jouer dans le cours de l’Histoire.

Dieu est une question dans le judaïsme, pas une réponse.

Le Talmud et la peine de mort

La Thora dit « Tu ne tueras point », mais dit aussi qu’il y a des cas où il est permis de tuer. C’est ainsi que Moïse, voyant un soldat égyptien sur le point de frapper à mort un esclave, intervient pour terrasser le soldat et sauve la vie de l’esclave.

Dans un ordre d’idée inverse, bien que la peine de mort existe, le Talmud impose des conditions extrêmes pour la prononcer et n’accorde cette autorité qu’à des juridictions obéissant à des règles strictes. Les conditions qui doivent être remplies sont ainsi faites qu’en pratique aucun tribunal ne saurait être en mesure de la prononcer. Dans le traité « Sanhedrin » du Talmud il est écrit que pour le constat valide d’un meurtre il faut au moins deux témoins. Ceux-ci doivent avoir l’occasion de dissuader par la parole le meurtrier potentiel. Celui-ci doit répondre de manière explicite et audible qu’il persiste dans son intention de tuer, sans quoi on peut supposer qu’il n’a pas entendu que les témoins essayaient de le dissuader. On ne peut donc pas savoir s’il aurait changé d’avis en entendant leurs injonctions.

Lors d’un premier débat sur le sujet, le Talmud met en garde les magistrats en estimant qu’un tribunal qui prononcerait une peine de mort tous les sept ans serait considéré comme brutal. Plus loin, deux sages renforcent cette idée en estimant que même un tribunal qui ne prononcerait la peine de mort que tous les soixante-dix ans devrait être considéré comme brutal. Le dernier mot est à Rabbi Akiva, figure suprême du Talmud, qui conclut en disant que si un jour le peuple juif devait reconstituer son appareil judiciaire, la peine de mort ne devrait jamais être prononcée.

L’approche du Talmud l’emporte peut-être en sagesse sur l’idée de l’abolition pure et simple de la peine de mort. En effet, si le Talmud refuse d’en abolir le principe, la Halakha (Loi juive) impose qu’il ne convient de ne la mettre en pratique que dans des cas rarissimes et extrêmes. Le droit israélien ne repose pas sur la Halakha, mais il est frappant de constater que l’exécution d’Eichmann a reflété ce point de vue en n’appliquant la peine de mort que dans des circonstances tout-à-fait exceptionnelles.

Yom Kippour

Yom Kippour est la fête la plus importante du calendrier juif. C’est un jour de jeûne, d’introspection, de retour sur soi et de méditation sur nos rapports avec le prochain et l’autre, l’étranger. Tout s’arrête, la rumeur du monde est suspendue pendant vingt-quatre heures. C’est une expérience extraordinaire que d’être en Israël à Yom Kippour. L’immense majorité des gens ne sont pas pratiquants, mais la culture israélienne a transformé ce concept d’origine religieuse en lui donnant une version laïque, un peu comme les athées fêtent Noël en Occident

C’est une journée sans voitures, une journée verte, une journée de calme, de promenade, et d’une manière générale une journée où le respect de l’environnement coule de source. Il s’agit de quelque chose de beaucoup plus radical que les journées sans voiture en Europe. C’est tout Israël qui s’arrête. Il n’y pas une seule voiture en mouvement en dehors des ambulances ou voitures de police occasionnelles.

C’est aussi la belle saison du point de vue climatique. Le soleil est radieux, les rayons caressent sans mordre, le ciel est d’un bleu profond et le petit matin est frais. Tout le monde, vieillards, handicapés en chaises roulantes ou enfants en poussette vadrouillent sans bruit sur les routes désertes. Absence de circulation, mais aussi fermeture des commerces, administrations, restaurants, musées, aubettes, kiosques ou autres marchands ambulants. Pas de musique, pas de baffles à décibels barbares, pas de manifestations, pas d’attroupements. Juste des humains qui déambulent dans une sérénité en contraste profond avec ce pays qui en temps normal bruisse à toute heure. Je n’ai connu de silence analogue qu’en montagne, l’hiver, par grand bleu et grand froid, quand la nature est figée et le vent absent.

Le livre de Job

Job est un homme juste et bon. Il est heureux, entouré d’une famille aimante, jouit d’une bonne santé et est prospère.

Dieu le met à l’épreuve en le dépouillant de tout, y compris de sa santé.

Satan essaie d’amener Job à se dire qu’il n’était peut-être pas aussi vertueux qu’il le pensait, le pousse à s’interroger et à faire son examen de conscience. Mais Satan est une métaphore du doute qui se glisse chez Job, qui se met à réfléchir aux fautes qu’il a pu commettre sans en avoir eu conscience. Il interpelle vigoureusement Dieu pour essayer de lui arracher en quoi il peut bien avoir failli. Mais Dieu garde le silence. Et c’est cette pesante non-réponse qui éclaire Job. Il comprend enfin qu’il n’y a aucun rapport entre son bonheur d’antan et sa vertu, et que la seule raison d’être bon, c’est d’être bon, qu’il n’y a rien à attendre en échange, sans quoi ce ne serait pas de la vertu.

La foi ne repose sur aucune preuve et peut faire l’objet d’aucune démonstration, sans quoi ce serait de la science. Le livre de Job, l’épisode de la Ligature d’Yitzhak et l’Ecclésiaste balaient toute velléité de baser la foi sur les notions de récompense ou de punition.

La foi juive pose que l’homme distingue le bien du mal. On peut gloser à l’infini sur l’Infini, mais croire, pour un juif, c’est croire que la morale fait partie intégrante de la personne humaine aussi bien que la matérialité de son corps, et que l’homme a le devoir de traduire cela en pratique.

Croire, c’est avoir la conviction qu’aucune épreuve, aucun revers, aucune barbarie, aucun malheur d’aucune sorte ne peut ébranler la notion de morale. Penser que la morale est fondée sur un jeu de récompenses et de punitions est un contresens. La morale doit être parce qu’elle doit être. Elle est en soi sa justification et son essence. Mais le judaïsme est pragmatique, et admet que l’on puisse être mû par l’intérêt en pratiquant le bien.

Négociations préalables aux négociations

On peut trouver qu’Israël devrait être plus accommodant avec les nouvelles exigences américaines parce que c’est notre principal allié et que la sécurité d’Israël repose, au moins partiellement, sur cette alliance.

On peut trouver qu’Israël devrait être plus accommodant avec les nouvelles exigences américaines parce que c’est le principal allié et que la sécurité d’Israël repose, au moins partiellement, sur cette alliance. Il se peut qu’un gouvernement israélien qui serait plus sensible à cet argument aurait droit à un meilleur traitement de la part des américains,  mais cela ne fait que déplacer le problème. La vraie question est de savoir si la stratégie que propose Obama a des chances d’être payante. En d’autres mots, de savoir ce qui changerait sur le fond.

En attendant on ne voit pas quel gouvernement israélien pourrait accepter de faire des concessions majeures avec comme unique contrepartie l’ouverture de négociations. Il semble que ce serait faire les choses à l’envers. Après tout, si on trouve légitime de poser des conditions préalables à la négociation, Israël pourrait exiger de l’Autorité palestinienne, avant même de s’asseoir à table, de renoncer au droit de retour des réfugiés, à Jérusalem, au retour des frontières de 1967 et de reprendre le contrôle de Gaza.

On reproche aux israéliens d’avoir violé des dispositions de la « Feuille de Route ». Mais le fait que la moitié de la future Palestine (Gaza) est ouvertement opposée à l’existence d’Israël et dénonce à l’avance tout accord entre Israël et l’Autorité palestinienne, n’est ce pas aussi une violation de la feuille de route ?  Pourtant Israël ne s’en sert pas pour refuser de négocier.

Quand les palestiniens et leurs alliés voudront vraiment faire la paix cela se saura. Au moment où Sadate a atterri à Jérusalem en novembre 1977, et avant même qu’il eût prononcé un seul mot, tout le monde savait qu’Israël allait restituer le Sinaï et que l’Egypte signerait un traité de paix. C’est cela qu’il faut aujourd’hui à Israël. Rien  de moins.