Ury Avnery et les Juifs orientaux

Uri Avnery est un écrivain et journaliste israélien âgé de 93 ans. Il a récemment publié sa biographie, qui couvre donc l’Histoire d’Israël sur près d’un siècle.

Dans un passage où il évoque les Israéliens originaires du monde arabe, il s’interroge sur leur orientation politique, majoritairement à droite.

Page 444, tome I

“L’adhésion de la communauté juive orientale au camp nationaliste anti-arabe était pour moi incompréhensible. Le sort des Juifs du monde musulman avait été infiniment meilleur que celui de leurs frères de l’Europe chrétienne. Ils n’avaient rien vécu de comparable à l’Inquisition, à l’expulsion d’Angleterre ou d’ailleurs, aux massacres des Croisés, aux pogroms d’Europe de l’Est, sans parler de la Shoah.”

Avnery estime que les Israéliens d’origine orientale se sont trompés en ralliant la droite, mais il ne se pose à aucun moment la question de savoir si lui, ashkénaze allemand, a légitimité à penser à leur place.

La même question se pose d’ailleurs pour les immigrants d’URSS, qui se situent eux aussi massivement à droite de l’échiquier politique. Faut-il s’étonner qu’ils aient développé une détestation viscérale de tout ce qui ressemble à la gauche après avoir été persécutés en tant que Juifs dans la patrie même du socialisme ?

Il est vrai, les Juifs orientaux n’ont pas eu un sort aussi apocalyptique que ceux du monde chrétien, mais en déduire qu’ils n’avaient pas de raison d’en vouloir aux régimes arabes est une contre-vérité.

Au Moyen-âge, le statut de « dhimmi » leur interdisait de posséder des armes, de témoigner au tribunal ou  de monter à cheval. Ils devaient porter des signes distinctifs, étaient assujettis à une taxe spéciale et leurs habitations devaient être plus basses que celles des musulmans.

Au Yémen, les Juifs avaient pour tâche de vider les fosses d’aisance et de dégager les cadavres d’animaux.

Une grande partie de tout cela n’était plus d’application au 20e siècle, mais cette humiliation est restée ancrée dans la mémoire collective des Juifs d’Orient. Ce n’est qu’en ayant ce passé de “dhimmi” à l’esprit que l’on arrive à comprendre comment près d’un million de Juifs ont pu disparaître du monde arabe en moins d’une décennie.

La manière dont ils ont été chassés diffère d’une région à l’autre, mais le dénominateur commun est un antisémitisme remontant à l’époque du Prophète. Celui-ci avait voulu rallier les Juifs à l’islam, mais il s’est retourné contre eux quand il a compris qu’il n’y parviendrait pas.

Des communautés juives vivant depuis des temps immémoriaux en terre arabe ont été traquées, expulsées ou éliminées d’une manière ou d’une autre après la création de l’Etat d’Israël.

A noter qu’ils n’ont jamais bénéficié du statut de réfugiés de l’ONU, contrairement aux Palestiniens qui le conservent d’une génération à l’autre.

Clinton ou la sanction des élites

La victoire de Trump sur Clinton est encore plus invraisemblable qu’il n’y paraît, pour autant qu’on ne se limite pas au strict décompte des voix. Après tout les deux protagonistes se sont départagés les électeurs à peu près à égalité, et Clinton a même eu légèrement plus de voix que son rival, qui l’a néanmoins remporté grâce à ce système électoral qui ne repose pas sur la proportionnelle intégrale.

Sur 200 organes de presse, 194 étaient opposés à Trump. Le budget dont il disposait était la moitié de celui de Clinton. Celle-ci avait des milliers de militants rémunérés faisant du porte-à-porte jusqu’à la dernière minute. La quasi-totalité de Hollywood, de l’intelligentsia et des milieux artistiques la soutenaient, et certaines des vedettes les plus populaires au monde apparaissaient à ses meetings sur le podium à côté d’elle.

Elle avait le soutien indéfectible de son ex-président de mari et d’un président en exercice. Les deux se sont démenés sans compter, aux frais du contribuable en ce qui concerne Obama.

Clinton avait le support du parti Démocrate, son parti depuis toujours, alors que Trump, naguère membre du parti démocrate lui-même et aficionado de Clinton, n’a rallié le parti républicain qu’en 2012. Il s’est même vu désavoué en pleine campagne électorale par des figures historiques du parti tels que les ex-présidents Bush et autres républicains notoires qui ont tenté de torpiller sa candidature.

La plupart des instituts de sondages étaient tendancieux et ont essayé d’induire le public en erreur. Quelques heures avant les éléctions le New York Times titrait “Hillary Clinton a 85 % de chances de gagner“. Etc… Et pourtant…

Quand en 2002 il a fallu choisir en France entre Le Pen et Chirac pour l’élection présidentielle, beaucoup d’électeurs on dit qu’ils iraient voter Chirac “en se bouchant le nez”. C’est probablement de cette manière que certains électeurs ont voté pour Clinton. Mais ce qui est exaspérant en Amérique comme ailleurs dans le monde libre, c’est que les bien-pensants choisissent de refouler la poussière sous le tapis au lieu de prendre acte du réel.

Obama a d’ailleurs fait une sorte de mea culpa en commentant la défaite de Clinton : “nous n’avons pas voulu voir ni entendre certaines choses”. Cela sous-entend qu’il aurait aussi du dire certaines choses. Par exemple que la porosité des frontières et l’immigration illégale est encouragée par les élites parce que cela arrange les riches mais dérange les pauvres, exactement comme en Europe.

Lors de la campagne électorale de 1952 le candidat Eisenhower eut ce mot pour discréditer Nixon : “Achèteriez-vous une voiture d’occasion chez cet homme ?” Certains électeurs traditionnels du parti républicain ont repris cela à leur compte pour se détourner de Trump.

Trump a pour lui de ne pas prétendre faire d’idéologie, au lieu de quoi il dit préférer se servir de son bon sens. Certains courants peu recommandables lui ont donné leur appui, mais à cela l’on peut répliquer qu’il est sidérant d’entendre les gens se plaindre de ce que les politiques soient « tous pourris »“, que « les promesses n’engagent que ceux qui y croient », et que ces promesses ne sont donc jamais tenues… sauf quand il s’agit de Trump, dont il faut soudain croire qu’il fera ce qu’il a promis. C’est pourtant simple : pour gagner les élections la recette de Trump est qu’il ne faut pas mentir plus que l’adversaire, mais mieux.

“Les Etats n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts” disait de Gaulle. Cela s’applique évidemment aux relations israélo-américaines, dont la tendance de fond est favorable à Israël depuis des décennies.

Cela n’a pas toujours été le cas, et il fut même une époque où la France était plus proche d’Israël que l’Amérique, jusqu’à ce que de Gaulle estime qu’il valait mieux vendre son âme aux rois du pétrole que de se solidariser avec les Juifs.

Obama, qui est un idéologue qui se fiche du réel, a fait tout ce qu’il pouvait pour nuire à Israël mais sans y réussir vraiment, parce que son pouvoir était limité par les puissants garde-fous de la démocratie américaine. Trump ne peut donc pas être pire qu’Obama de ce point de vue-là, et a même des chances d’être meilleur, parce que c’est l’intérêt bien compris des Etats-Unis.

Le bilan d’Obama en politique intérieure est débattable, mais il y a quasi-unanimité pour estimer que sa politique étrangère à été catastrophique. Les yeux doux qu’il a fait aux régimes arabes n’ont servi à rien, et l’Amérique est détestée plus que jamais par eux, même plus que sous Bush, ce qui n’est pas peu dire. Obama a voulu s’en consoler en flirtant avec l’Iran, et voilà que l’Iran le hait encore plus que les Arabes.

Quoi qu’il en soit, l’ère Obama est révolue grâce à Hillary Clinton. C’est peut-être ce que l’Histoire retiendra d’elle.

Uri Avnery ou l’art de se tromper

Uri Avnery est un écrivain et journaliste israélien âgé de 93 ans.  Il a récemment publié sa biographie, qui couvre donc l’Histoire d’Israël sur près d’un siècle. Cet énergique intellectuel a été de tous les combats d’Israël, depuis l’adhésion à l’Irgoun jusqu’à son militantisme pacifiste, en passant par le journalisme d’investigation et ses mandats de député à la Knesset. Ce qui est intéressant c’est qu’en essayant de démontrer le bien-fondé de ses convictions il nous donne l’occasion de les réfuter au moyen de son propre récit. Cet homme reste actif malgré son grand âge, mais ce qui est plus actuel c’est que ses idées persistent chez une partie de la gauche israélienne.

Page 188:

“Israël se situe en Asie. Notre espace naturel est arabo-musulman. Notre culture immémoriale est sémite et nous parlons une langue intimement liée à l’arabe, qui est à des années-lumière des langues européennes. J’avais la conviction que notre avenir était liée aux arabes et au continent Afro-asiatique. Si nous décidions de nous définir dans cet espace comme une bouture, comme une greffe sur un corps étranger, ce serait une calamité. Plus de soixante ans se sont écoulés depuis, mais je n’ai pas changé d’avis.”

Cette vision est une belle illustration de négation du réel. Quand le réel ne nous convient pas alors remplacons-le par une fiction, et alors tout redevient cohérent.

Dire que la culture immémoriale du Yishouv  était sémite est un outrage à l’Histoire. Pratiquement tous les pères fondateurs du sionisme étaient Ashkénazes, ainsi que la majorité des pionniers. Avnery parle l’hébreu avec un accent allemand, pratique l’anglais, est féru de littérature occidentale mais ne parle pas l’arabe. La culture britannique est d’ailleurs plus proche de son coeur que toute autre, et son rêve aurait été d’être gentleman anglais. Il s’est certes intéressé aux différentes ethnies de Palestine, mais indépendamment des sympathies qu’il ait pu éprouver à leur égard il n’a rien de commun avec le monde arabe. Contrairement aux aspirations personnelles d’Avnery, il faut garder à l’esprit que l’Etat d’Israël s’est dès le départ voulu une démocratie à l’occidentale, une nation de tradition juive, mais aussi héritière du Siècle des Lumières.

Que voulait donc Avnery ?

Qu’Israël se fonde dans un Moyen-Orient imaginaire au lieu de prendre acte de la réalité sur le terrain? Fallait-il que la nation israélienne en formation  qu’était le Yishouv se calque à tout prix sur ses voisins dans le seul but de s’intégrer? Renoncer à la démocratie,  à l’Etat de droit,  à l’égalité entre femmes et hommes,  à la liberté d’expression, au respect des cultes, à la protection sociale, au système de santé, à la libre circulation? Fallait-il qu’Israël laisse derrière soi ces acquis de la modernité au nom d’un hypothétique apaisement avec le monde arabo-musulman,  qui n’aurait d’ailleurs probablement jamais eu lieu si l’on considère le marasme d’alors qui n’a fait qu’empirer depuis? C’est cela que voulait Avnery ? Eviter la guerre entre Israël et ses voisins mais être mêlé aux conflits entre Arabes? S’allier aux Hachémites contre les Palestiniens ou aux Palestiniens contre les Hachémites? à l’Iraq contre l’Iran ou à l’Iran contre l’Iraq, à la Syrie contre le Liban ou au Liban contre la Syrie ? Aux Chrétiens contre les Musulmans ou aux Musulmans contre les Chrétiens? Aux Chiites contre les Sunnites aux Sunnites contre les Chiites ? Etc..?

Page 193

“C’est ainsi que cinq ou six ans avant l’avènement de l’Etat d’Israël j’en vins à conclure que celui-ci ne pourra se maintenir et se développer autrement qu’en faisant partie intégrante d’une entité régionale plus large.”

L’Histoire a démenti la prédiction d’Avnery sur toute la ligne. 67 ans après la Déclaration d’indépendance Israël est une démocratie certes perfectible, mais infiniment plus avancée que toutes les nations qui l’entourent. Contrairement à la prophétie d’Avnery, Israël s’est maintenu et développé sur tous les plans de manière exceptionnelle, alors que ses voisins se sont enfoncés dans un marasme dont on ne voit pas la fin. L’on pourrait opposer à cela qu’Israël a du faire face à des guerres à répétition, mais le fait est que ses voisins n’ont cessé de guerroyer entre eux ou d’être déchirés par la guerre civile, sans aucun lien avec le conflit israélo-arabe. Il faut faire preuve de beaucoup d’imagination pour estimer que si Israël avait été lié de manière organique à ses voisins il aurait échappé à l’embrasement de la région. Il est beaucoup plus logique de conclure que c’est justement parce qu’Israël relève d’un autre culture, d’une autre civilisation et d’autres alliances qu’il n’a pas été entraîné dans le chaos du Moyen-Orient.

La biographie d’Ury Avnery est certes l’histoire d’un homme de bonne volonté, mais qui s’est beaucoup trompé. Nul mieux que lui-même n’aurait pu le démontrer .

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