{"id":2528,"date":"2015-06-07T07:45:27","date_gmt":"2015-06-07T07:45:27","guid":{"rendered":"http:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=2528"},"modified":"2025-04-28T08:18:51","modified_gmt":"2025-04-28T08:18:51","slug":"corps-et-esprit-de-yeshayahu-leibowitz__trashed","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2015\/06\/07\/corps-et-esprit-de-yeshayahu-leibowitz__trashed\/","title":{"rendered":"&#8220;Corps et Esprit&#8221; de Yeshayahu Leibowitz"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Quand les interlocuteurs de Leibowitz[i] s&#8217;\u00e9tonnaient de la radicalit\u00e9 ou de l&#8217;audace de ses id\u00e9es, il insistait pour rappeler qu&#8217;il n&#8217;avait jamais pr\u00e9tendu inventer quoi que ce soit ni avancer des pens\u00e9es in\u00e9dites. Il aimait citer Goethe, qui affirmait que \u00ab tout ce qui est sage a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 : il faut seulement essayer de le penser encore une fois \u00bb. \u00c0 propos du probl\u00e8me psycho-physique, Leibowitz soulignait que deux mille quatre cents ans auparavant, Aristote s&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 interrog\u00e9 sur la relation entre l&#8217;\u00e2me \u2013 principe de vie et de pens\u00e9e \u2013 et le corps mat\u00e9riel. Rien n&#8217;\u00e9tait donc v\u00e9ritablement nouveau, mais il appartenait \u00e0 chaque \u00e9poque de repenser les vieilles questions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son essai <em>Corps et Esprit<\/em>, Leibowitz remet en lumi\u00e8re l&#8217;une des interrogations fondatrices de la philosophie et de la science : celle de la dichotomie entre l&#8217;esprit et la mati\u00e8re. Cependant, la fa\u00e7on dont il conduit sa r\u00e9flexion indique que, pour lui, il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un simple probl\u00e8me scientifique, susceptible d&#8217;\u00eatre r\u00e9solu par l&#8217;accumulation de donn\u00e9es exp\u00e9rimentales. Au contraire, la question psycho-physique touche \u00e0 des limites que la m\u00e9thode scientifique ne peut franchir sans se transformer en sp\u00e9culation m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La tradition rationaliste, depuis Spinoza jusqu&#8217;aux th\u00e9ories mat\u00e9rialistes contemporaines, soutient l&#8217;id\u00e9e que le monde est enti\u00e8rement r\u00e9gi par les lois de la nature. Selon Spinoza, l&#8217;univers n&#8217;est qu&#8217;une immense cha\u00eene de causes et d&#8217;effets, o\u00f9 tout \u2013 du magma primitif aux formes les plus \u00e9volu\u00e9es de vie \u2013 est mati\u00e8re, et o\u00f9 la conscience elle-m\u00eame n&#8217;est qu&#8217;une modalit\u00e9 de cette mati\u00e8re, une illusion produite par l&#8217;interaction de causes physiques. D\u00e9mocrite, bien avant lui, avait d\u00e9j\u00e0 propos\u00e9 une vision atomiste similaire : tout n&#8217;est que le fruit de la rencontre et de la combinaison d&#8217;atomes dans le vide. Darwin, deux si\u00e8cles apr\u00e8s Spinoza, enfonce le clou en affirmant la continuit\u00e9 de toutes les formes de vie : il n&#8217;y a pas de rupture essentielle entre la plus humble bact\u00e9rie et l&#8217;\u00eatre humain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Descartes, pour sa part, introduit une rupture entre l&#8217;homme et l&#8217;animal. Selon lui, seuls les \u00eatres humains poss\u00e8dent une \u00e2me rationnelle, tandis que les animaux ne seraient que des automates biologiques, d\u00e9pourvus de conscience et agissant m\u00e9caniquement. Ce dualisme cart\u00e9sien subsiste encore aujourd&#8217;hui dans certaines conceptions transhumanistes ou neurobiologiques radicales, qui voient en l&#8217;homme un robot naturel particuli\u00e8rement complexe, mais fondamentalement r\u00e9ductible \u00e0 ses constituants mat\u00e9riels et aux lois qui les r\u00e9gissent. L&#8217;univers entier, y compris l&#8217;homme, serait alors semblable \u00e0 un immense jeu de Lego, o\u00f9 les pi\u00e8ces s&#8217;assemblent et se d\u00e9sassemblent m\u00e9caniquement sous l&#8217;effet du d\u00e9terminisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Contre cette r\u00e9duction mat\u00e9rialiste, Leibowitz affirme que l&#8217;homme \u00e9chappe partiellement au d\u00e9terminisme par l&#8217;existence de son esprit. En tant que neurobiologiste, il observe que l&#8217;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale accompagne la pens\u00e9e, mais il constate \u00e9galement que, du point de vue strictement scientifique, la pens\u00e9e elle-m\u00eame demeure insaisissable : elle ne produit ni \u00e9nergie mesurable, ni trace mat\u00e9rielle d\u00e9tectable. De cette constatation, il conclut que le cerveau n&#8217;est pas le si\u00e8ge de la pens\u00e9e, mais plut\u00f4t son relais ou son instrument \u2013 un m\u00e9diateur entre l&#8217;esprit immat\u00e9riel et le corps mat\u00e9riel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question psycho-physique se ram\u00e8ne donc, pour Leibowitz, \u00e0 l&#8217;\u00e9nigme de l&#8217;articulation entre deux ordres d&#8217;\u00eatre : d&#8217;un c\u00f4t\u00e9, le cerveau, sorte d&#8217;ordinateur biologique traitant des informations ; de l&#8217;autre, la pens\u00e9e, entit\u00e9 immat\u00e9rielle qui d\u00e9fie toute tentative de r\u00e9duction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz insiste sur une observation fondamentale : dans l&#8217;univers observable, tout se meut, mais seul l&#8217;homme \u00ab veut \u00bb. Cette capacit\u00e9 de r\u00e9flexivit\u00e9 \u2013 de se vouloir soi-m\u00eame, de juger, de choisir \u2013 t\u00e9moigne d&#8217;une transcendance de la nature brute. Elle postule un dualisme irr\u00e9ductible entre mati\u00e8re et esprit. D\u00e8s lors, la question psycho-physique m\u00e8ne in\u00e9vitablement \u00e0 la question philosophique par excellence : celle du libre arbitre. Leibowitz croit que l&#8217;homme en est pourvu, m\u00eame si la nature de cette libert\u00e9 reste inaccessible \u00e0 l&#8217;entendement scientifique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pouss\u00e9 par sa rigueur intellectuelle \u00e0 \u00e9puiser les cons\u00e9quences de ses raisonnements \u2013 jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;absurde si n\u00e9cessaire \u2013, Leibowitz admet finalement que la question psycho-physique est bien pos\u00e9e, mais que sa solution est hors d&#8217;atteinte. Elle \u00e9chappe aux ressources de la science et d\u00e9bouche sur la m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, \u00e9tymologiquement, la m\u00e9taphysique d\u00e9signe ce qui vient &#8220;apr\u00e8s&#8221; ou &#8220;au-del\u00e0&#8221; de la physique : elle traite de r\u00e9alit\u00e9s que l&#8217;on ne peut saisir ni d\u00e9montrer par les moyens de l&#8217;observation empirique. En ce sens, elle pose des probl\u00e8mes insolubles par d\u00e9finition. La derni\u00e8re \u00e9nigme est donc celle-ci : pourquoi l&#8217;homme se pose-t-il des questions dont il sait d&#8217;avance qu&#8217;il ne trouvera pas la r\u00e9ponse ? Et cette interrogation ultime est, elle aussi, de nature m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[i] Yeshayahu Leibowitz (1903-1994). Professeur de biochimie, de philosophie, de neuropsychologie, de chimie organique et de neurologie. Grand \u00e9rudit de la pens\u00e9e juive, il fut \u00e9galement r\u00e9dacteur en chef de la premi\u00e8re encyclop\u00e9die universelle en h\u00e9breu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand les interlocuteurs de Leibowitz[i] s&#8217;\u00e9tonnaient de la radicalit\u00e9 ou de l&#8217;audace de ses id\u00e9es, il insistait pour rappeler qu&#8217;il n&#8217;avait jamais pr\u00e9tendu inventer quoi que ce soit ni avancer des pens\u00e9es in\u00e9dites. 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