{"id":3758,"date":"2021-02-09T16:17:04","date_gmt":"2021-02-09T16:17:04","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=3758"},"modified":"2025-04-28T07:45:21","modified_gmt":"2025-04-28T07:45:21","slug":"la-bonne-action","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2021\/02\/09\/la-bonne-action\/","title":{"rendered":"La bonne action"},"content":{"rendered":"\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"403\" data-end=\"900\">S \u00e9tait une femme une pakistanaise, titulaire d\u2019un permis de s\u00e9jour, mais qui n\u2019exer\u00e7ait pas l\u2019emploi auquel elle \u00e9tait officiellement destin\u00e9e. Au lieu de travailler pour l\u2019h\u00f4telier qui l\u2019avait fait venir, elle faisait des m\u00e9nages, mieux pay\u00e9s mais ill\u00e9gaux. Elle avait quarante-deux ans. Mince, menue, d\u2019apparence fragile, elle avait une force de travail impressionnante. Souriante, ponctuelle, fiable, discr\u00e8te, elle s\u2019occupait de mon appartement depuis sept ans.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"902\" data-end=\"1539\">Un jour je la surpris en pleurs, au t\u00e9l\u00e9phone avec sa famille du Pakistan : ses trois enfants, sa m\u00e8re, son fr\u00e8re. Quand elle raccrocha je lui demandai ce qui n\u2019allait pas. Elle s&#8217;effondra : sa famille lui reprochait de ne pas leur envoyer assez d\u2019argent. Elle travaillait pourtant dix heures par jour, sans jamais prendre de vacances, vivant dans un renoncement absolu. Tout ce qu\u2019elle gagnait, elle l\u2019envoyait au pays. Elle n\u2019avait ni compagnon, ni loisirs, ni plaisirs. Tous les soirs elle tombait d\u2019\u00e9puisement, sans r\u00eaves, sans espoir. Elle n\u2019aimait pas la vie \u2014 et la vie semblait le lui rendre.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"1541\" data-end=\"2014\">A la suite d&#8217;une \u00e9ni\u00e8me altercation entre ma voiture et une colonne en b\u00e9ton de mon parking, je l\u2019emmenai chez le carrossier pour la faire r\u00e9parer. La veille de la r\u00e9cup\u00e9rer, je passai retirer des esp\u00e8ces au distributeur du coin. Au moment de r\u00e9gler la r\u00e9paration, le carrossier constata que la somme que j&#8217;avais pr\u00e9par\u00e9e ne correspondait pas. Troubl\u00e9, je pensai avoir \u00e9gar\u00e9 des billets et retournai au distributeur. De retour chez moi je r\u00e9approvisionnai le tiroir o\u00f9 je gardais mon argent liquide.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"2016\" data-end=\"2409\">La semaine suivante, j\u2019eus impression que ma r\u00e9serve avait diminu\u00e9. Je comptai les billets, les photographiai dans l\u2019ordre o\u00f9 ils se trouvaient, puis partis \u00e0 la plage, comme d&#8217;habitude lorsque S venait faire le m\u00e9nage. \u00c0 mon retour il manquait deux cents euros. Je ne dis rien. Je pensai qu\u2019elle avait d\u00fb faire face \u00e0 une urgence.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"2411\" data-end=\"2850\">La semaine suivante, la sc\u00e8ne se r\u00e9p\u00e9ta. Encore deux cents euros de disparus. Je me tus encore. Mais, loin de s\u2019arr\u00eater, les disparitions continu\u00e8rent. Je convoquai S et lui annon\u00e7ai que j&#8217;avais pass\u00e9 contrat avec une soci\u00e9t\u00e9 de nettoyage; que je ne pouvais plus l\u2019employer, invoquant sa situation irr\u00e9guli\u00e8re et l&#8217;absence d\u2019assurance. Elle ne protesta pas, ne posa aucune question. Elle resta fig\u00e9e, t\u00e9tanis\u00e9e.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"2852\" data-end=\"3423\">Le lendemain, elle me rappela. Elle voulait me voir. Quelques jours plus tard nous nous retrouv\u00e2mes. Avant m\u00eame que je ne parle, elle me jura qu\u2019elle me rendrait le c\u00e2ble USB qu\u2019elle m\u2019avait vol\u00e9. J\u2019ignorai jusqu\u2019\u00e0 l\u2019existence de ce larcin, et lui dis que ce n\u2019\u00e9tait pas la raison de son renvoi. Elle me demanda si ce qu\u2019elle avait fait \u00e9tait grave. Je lui r\u00e9pondis que c\u2019\u00e9tait grave, mais que ce n\u2019\u00e9tait pas grave. Elle insista. Alors je lui dis : \u2014 Je sais que tu as vol\u00e9. Et je t\u2019ai laiss\u00e9 faire, pensant que tu avais une urgence \u00e0 r\u00e9soudre.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"3425\" data-end=\"3707\">\u00c0 ces mots, elle \u00e9clata en sanglots. Elle hoqueta, sanglota, s\u2019excusa, pria. Entre deux pleurs, elle me supplia de ne pas porter plainte. Sinon, elle serait expuls\u00e9e. Je la rassurai : je ne porterais pas plainte. Je lui fis promettre de ne plus recommencer ailleurs.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"3709\" data-end=\"3993\">Elle me dit que sa vie ne valait rien, qu\u2019elle voulait mourir. Je tentai de la consoler. Je lui dis que moi aussi, j\u2019avais connu la mis\u00e8re, et que ce n&#8217;\u00e9tait pas une fatalit\u00e9. Elle reprit son souffle. Elle me regarda et dit : \u2014 &#8220;You are a good man&#8221;, puis s\u2019\u00e9clipsa.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"3995\" data-end=\"4144\">Je me sentis comme l\u2019\u00e9v\u00eaque de Digne, dans <em data-start=\"4044\" data-end=\"4060\">Les Mis\u00e9rables<\/em>, affirmant aux policiers que l\u2019argenterie retrouv\u00e9e chez Jean Valjean \u00e9tait un don.<\/p>\r\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"4146\" data-end=\"4235\">Quelques semaines plus tard, je vis son visage en photo dans la presse. S s\u2019\u00e9tait pendue.<\/p>\r\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S \u00e9tait une femme une pakistanaise, titulaire d\u2019un permis de s\u00e9jour, mais qui n\u2019exer\u00e7ait pas l\u2019emploi auquel elle \u00e9tait officiellement destin\u00e9e. Au lieu de travailler pour l\u2019h\u00f4telier qui l\u2019avait fait venir, elle faisait des m\u00e9nages, mieux pay\u00e9s mais ill\u00e9gaux. 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