{"id":4749,"date":"2023-09-03T09:01:07","date_gmt":"2023-09-03T09:01:07","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=4749"},"modified":"2025-05-07T04:22:14","modified_gmt":"2025-05-07T04:22:14","slug":"douce-france","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2023\/09\/03\/douce-france\/","title":{"rendered":"Douce France"},"content":{"rendered":"<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"189\" data-end=\"765\">Le 10 mai 1940, les nazis envahissaient la Belgique et mes parents prenaient le premier train en direction de la France. Le bruit courait que les Allemands arr\u00eataient les Juifs valides pour les envoyer dans des camps de travail au service de la machine de guerre allemande. \u00c0 Lyon, les autorit\u00e9s locales attendaient mes parents pour les placer chez l\u2019habitant. Ils ont \u00e9t\u00e9 conduits \u00e0 Albon, petit village nich\u00e9 au c\u0153ur des montagnes d\u2019Ard\u00e8che, et se sont install\u00e9s chez madame Seauve, qui accueillit, le plus naturellement du monde, ce couple de fugitifs coupable d\u2019\u00eatre juif.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"767\" data-end=\"1290\">Mon fr\u00e8re est n\u00e9 quelques mois plus tard. La guerre faisait rage, mais Albon continuait \u00e0 vivre au gr\u00e9 des saisons et des moissons. C\u2019\u00e9tait un coin de paradis o\u00f9 l\u2019on ne manquait de rien. Mes parents et mon fr\u00e8re n\u2019y ont jamais eu faim ni froid. Ma m\u00e8re faisait de la couture, mon p\u00e8re allait \u00e0 la cueillette, et tout le village tricotait pour celui qui allait devenir mon grand fr\u00e8re, mais qui \u00e9tait encore petit. Ils sont rest\u00e9s trois ans, jusqu\u2019\u00e0 ce que les nazis les forcent \u00e0 fuir \u00e0 nouveau, vers la Suisse cette fois.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"1292\" data-end=\"1710\">Je suis n\u00e9 apr\u00e8s cet \u00e9pisode familial, mais mes parents l\u2019ont tellement \u00e9voqu\u00e9 tout au long de mon enfance que je l\u2019ai int\u00e9rioris\u00e9 comme si je l\u2019avais v\u00e9cu. \u00c0 l\u2019aide des photos qu\u2019ils avaient conserv\u00e9es, je pouvais m\u00eame me faire une id\u00e9e du village et de ses personnages, plus vrais que nature. Sans les avoir jamais rencontr\u00e9s, je connaissais le boulanger, le boucher et le docteur \u2014 r\u00e9fugi\u00e9 juif lui aussi.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"1712\" data-end=\"2121\">La fratrie des Magnan me fascinait. Deux s\u0153urs et un fr\u00e8re, c\u00e9libataires \u00e0 vie, qui devaient appartenir \u00e0 la petite noblesse de campagne, vivaient dans un manoir \u00e0 l\u2019\u00e9cart du village. Ils semblaient sortis d\u2019un roman, avec leur c\u00f4t\u00e9 balzacien \u00e0 la fois d\u00e9suet et digne. Le dimanche \u00e9tait jour de sortie : ils prenaient leur automobile, que monsieur Magnan faisait laborieusement d\u00e9marrer \u00e0 coups de manivelle.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"2123\" data-end=\"2481\">Les Magnan s\u2019\u00e9taient donn\u00e9 pour mission de s\u2019occuper des r\u00e9fugi\u00e9s et s\u2019\u00e9taient entich\u00e9s de mon fr\u00e8re. Quand mes parents venaient leur rendre visite, il recevait un jouet ou une friandise. Ils le regardaient avec une tendresse toute aristocratique, et quand mes parents prenaient cong\u00e9, ils se tournaient vers lui et disaient tristement : \u00ab pauvre petit Juif \u00bb.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"2483\" data-end=\"2809\">Mais le personnage central de ces ann\u00e9es \u00e0 Albon \u00e9tait madame Seauve, chez qui mes parents ont v\u00e9cu sans qu\u2019il n\u2019y e\u00fbt jamais la moindre tension. Cette veuve riv\u00e9e au terroir \u00e9tait dot\u00e9e d\u2019une \u00e9tonnante vision du monde. Son fils, universitaire \u00e0 Lyon, venait de temps \u00e0 autre lui apporter des nouvelles d\u2019un monde qui br\u00fblait.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"2811\" data-end=\"3531\">Ma m\u00e8re m\u2019avait transmis une image de madame Seauve qui n\u2019\u00e9tait ni plus ni moins que celle d\u2019une sainte. Bien apr\u00e8s la guerre, alors que j\u2019avais douze ans et que j\u2019\u00e9tais en vacances dans la r\u00e9gion dans le cadre d\u2019un mouvement de jeunesse, je me suis \u00e9clips\u00e9 sans demander d\u2019autorisation. Je br\u00fblais de conna\u00eetre madame Seauve. J\u2019avais \u00e9conomis\u00e9 les quelques sous qu\u2019il fallait pour payer l\u2019autobus qui desservait Albon. J\u2019ai d\u00e9barqu\u00e9 sans crier gare. Madame Seauve m\u2019a h\u00e9berg\u00e9 durant une semaine et m\u2019a pr\u00e9sent\u00e9 au village comme si j\u2019\u00e9tais \u00e0 la fois un h\u00e9ros et son petit-fils. J\u2019en suis reparti en me disant que tout \u00e9tait conforme \u00e0 ce que ma m\u00e8re m\u2019avait transmis, y compris la saintet\u00e9 toute la\u00efque de madame Seauve.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"3533\" data-end=\"3821\">Il y a quelques jours, un ami de l\u2019un de mes fils recevait un message de quelqu\u2019un qui cherchait une famille Horowitz ayant s\u00e9journ\u00e9 \u00e0 Albon pendant la guerre. Le contact fut \u00e9tabli et un rendez-vous fut pris en visioconf\u00e9rence avec mon fils, le fils de mon fr\u00e8re n\u00e9 \u00e0 Albon, et moi-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"3823\" data-end=\"4279\">La personne qui nous cherchait \u00e9tait Jeanne, l\u2019arri\u00e8re-petite-fille de madame Seauve. Elle est apparue \u00e0 l\u2019\u00e9cran et, apr\u00e8s quelques mots de bienvenue, nous a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019elle se trouvait \u00e0 Albon, dans la maison m\u00eame o\u00f9 mes parents et mon fr\u00e8re avaient pass\u00e9 trois ann\u00e9es paisibles \u00e0 l\u2019ombre de la guerre. Elle nous a fait visiter, en vid\u00e9o, la maison, puis le village, o\u00f9 nous avons fait connaissance de descendants d\u2019Albonais que mes parents avaient connus.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"4281\" data-end=\"4681\">En 1943, apr\u00e8s le d\u00e9part de mes parents, les Allemands ont commenc\u00e9 \u00e0 traquer les Juifs de la r\u00e9gion pour les exp\u00e9dier \u00e0 Drancy, afin d\u2019\u00eatre r\u00e9duits en cendres dans les camps de la mort. C\u2019est cette p\u00e9riode que Jeanne cherche \u00e0 reconstituer aujourd\u2019hui avec Chantal, la secr\u00e9taire de mairie, des historiens, et le directeur des archives d\u00e9partementales, qui travaille sur les Juifs cach\u00e9s en Ard\u00e8che.<\/p>\n<p class=\"\" style=\"text-align: justify;\" data-start=\"4683\" data-end=\"4902\">Pendant cette heure intense, nous avons compris \u2014 mon fils, mon neveu et moi-m\u00eame \u2014 que nous venions d\u2019assister \u00e0 un moment fort. Cela nous a rappel\u00e9 ce que cette France profonde a de bon et de beau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 10 mai 1940, les nazis envahissaient la Belgique et mes parents prenaient le premier train en direction de la France. 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