{"id":4967,"date":"2023-12-03T07:53:36","date_gmt":"2023-12-03T07:53:36","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=4967"},"modified":"2025-04-28T06:53:25","modified_gmt":"2025-04-28T06:53:25","slug":"faut-il-craindre-le-transhumanisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2023\/12\/03\/faut-il-craindre-le-transhumanisme\/","title":{"rendered":"M\u00e9ditation sur le transhumanisme"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La question du transhumanisme doit \u00eatre pens\u00e9e dans le cadre plus vaste de la lame de fond technologique qui emporte notre \u00e9poque. Il serait illusoire de l\u2019isoler des autres aspects de cette r\u00e9volution en cours. Le fait, par exemple, que chaque individu est d\u00e9sormais g\u00e9olocalisable par son t\u00e9l\u00e9phone n\u2019est qu\u2019une \u00e9tape vers un monde o\u00f9 le concept m\u00eame d\u2019anonymat ou d\u2019absence dispara\u00eetra. Bient\u00f4t, il ne sera m\u00eame plus n\u00e9cessaire de s\u2019\u00e9quiper d\u2019un appareil : la transparence sera totale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La science est aujourd\u2019hui la seule r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9ritablement universelle, n\u00e9e de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 humaine \u00e0 l\u2019aube de l\u2019humanit\u00e9. Nietzsche exprimait du d\u00e9dain pour la science, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l\u2019observation du monde physique est accessible \u00e0 tout un chacun, \u00e9chappant au privil\u00e8ge des initi\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Longtemps, les hommes de science ont cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9gager une intention dans la r\u00e9alit\u00e9, int\u00e9grant savoir et sens dans un m\u00eame tout. Mais \u00e0 partir du XVII\u1d49 si\u00e8cle, une conception nouvelle s\u2019est impos\u00e9e : seules les lois de la nature m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre prises en consid\u00e9ration. Le divorce entre science et sens \u00e9tait consomm\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute assertion scientifique doit pouvoir \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 des donn\u00e9es quantitatives. La science diagnostique, confronte les faits entre eux, r\u00e9v\u00e8le leurs liens fonctionnels. Elle s\u2019impose \u00e0 l\u2019homme ind\u00e9pendamment de ses croyances, de ses souhaits ou de ses valeurs. La rigueur scientifique exige d\u2019\u00e9carter tout \u00e9l\u00e9ment subjectif, politique ou t\u00e9l\u00e9ologique[1]. La science ne dit pas ce qu\u2019il convient de faire ; elle d\u00e9crit ce qui est.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Confront\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 scientifique, l\u2019homme n\u2019a d\u2019autre choix que d\u2019en prendre acte. S\u2019il d\u00e9couvre que les faits sont incompatibles avec ses valeurs, il doit l\u2019assumer. Le chercheur n\u2019a pas \u00e0 anticiper les cons\u00e9quences de ses travaux. On ne peut esp\u00e9rer trouver dans la science une \u00e9thique : elle traite du r\u00e9el, non du bien ou du mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9thique, \u00e0 l\u2019inverse, traite de ce qui devrait \u00eatre. Elle est abstraction, produit de l\u2019esprit humain, sans fondement naturel. Yeshayahu Leibowitz[2] \u00e9crivait : \u00ab Il n\u2019est jamais n\u00e9cessaire pour un \u00eatre humain de faire une chose particuli\u00e8re, quelle que soit la situation o\u00f9 il se trouve. Il peut toujours faire le contraire[3]. \u00bb Cette affirmation illustre la libert\u00e9 ontologique de l\u2019homme : son libre arbitre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette libert\u00e9 radicale pousse l\u2019homme \u00e0 s\u2019interroger sur son existence, \u00e0 chercher un sens \u00e0 sa vie. Jet\u00e9 dans le monde, il est semblable \u00e0 un enfant laiss\u00e9 seul dans un magasin de jouets, libre de saisir ce qu\u2019il veut, mais conscient que la nuit tombera et que tout sera perdu. Cette intuition de la finitude est la source de l\u2019angoisse m\u00e9taphysique, et paradoxalement, de la cr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019angoisse est salvatrice : elle nous rappelle que, n\u2019ayant pas choisi le monde, nous devons pourtant choisir comment y vivre. Elle nous confronte \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de faire des choix dans un temps limit\u00e9. C\u2019est parce que l\u2019homme est mortel qu\u2019il cr\u00e9e. Woody Allen disait : \u00ab Je ne veux pas mourir. Je veux vivre \u00e9ternellement. \u00bb Mais s\u2019il \u00e9tait \u00e9ternel, il n\u2019aurait probablement rien \u00e0 raconter. C\u2019est aussi pourquoi Adam, dans le r\u00e9cit biblique, ne laisse aucune trace avant de devenir mortel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La cr\u00e9ativit\u00e9 humaine est l\u2019interaction entre l\u2019esprit et la mati\u00e8re sous la pression de la finitude. D\u00e8s lors, la question n\u2019est pas ce que le transhumanisme fera de nous, mais ce que nous voulons faire du transhumanisme. Mais quoi que nous d\u00e9cidions, il nous faut nous m\u00e9fier de tout consensus : nous ne pouvons que construire des compromis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le transhumanisme vise \u00e0 am\u00e9liorer les capacit\u00e9s physiques et mentales de l\u2019homme, \u00e0 prolonger la vie, \u00e0 repousser les limites biologiques, voire \u00e0 abolir la mort. Mais le progr\u00e8s scientifique est toujours ambivalent. De la ma\u00eetrise du feu au s\u00e9quen\u00e7age du g\u00e9nome, aucune d\u00e9couverte n\u2019est \u00e9thique en soi, ni intrins\u00e8quement destructrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face \u00e0 l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 du transhumanisme, certains voudraient instaurer des contr\u00f4les internationaux. La tentation existe de confier \u00e0 une autorit\u00e9 supranationale le pouvoir d\u2019interdire ce qui est jug\u00e9 dangereux. Mais ce r\u00e9flexe de peur pourrait produire une technocratie mondiale, abolissant peu \u00e0 peu les libert\u00e9s, effa\u00e7ant les diff\u00e9rences culturelles et politiques au profit d\u2019une pens\u00e9e unique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mani\u00e8re dont la pand\u00e9mie du Coronavirus a \u00e9t\u00e9 g\u00e9r\u00e9e par de nombreux \u00c9tats est un cas d\u2019\u00e9cole : le confinement, la distanciation sociale et le cat\u00e9chisme sanitaire ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 avec quelle rapidit\u00e9 les d\u00e9mocraties peuvent basculer dans des pratiques autoritaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut se garder de combattre le mal par le mal. Une gouvernance universelle cens\u00e9e nous prot\u00e9ger serait, en r\u00e9alit\u00e9, une tyrannie. Il faut refuser toute r\u00e9gulation mondiale de la recherche scientifique, qu\u2019il s\u2019agisse du transhumanisme, de l\u2019\u00e9cologie, de la bio\u00e9thique, du climat ou de toute autre menace r\u00e9elle ou suppos\u00e9e. L\u2019enfer a toujours \u00e9t\u00e9 pav\u00e9 de bonnes intentions : communisme, fascisme, th\u00e9ocratie, tous les universalismes ont abouti \u00e0 la m\u00eame trag\u00e9die.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En marge du transhumanisme, persiste une crainte diffuse : celle de machines capables d\u2019\u00e9muler la pens\u00e9e humaine, de produire une conscience artificielle \u00e0 partir de milliards de milliards de calculs binaires. Mais il y a l\u00e0 une impasse logique. L\u2019homme pourrait doter la machine de tous les m\u00e9canismes possibles, jamais de la cl\u00e9 de sa propre libert\u00e9. Car l\u2019intention n\u2019est pas d\u00e9ductible de la logique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce sc\u00e9nario imaginaire, les machines seraient cr\u00e9dit\u00e9es de droits, prot\u00e9g\u00e9es de la souffrance, respect\u00e9es dans leur dignit\u00e9, soumises \u00e0 l\u2019imp\u00f4t sur leurs possessions num\u00e9riques enregistr\u00e9es dans la blockchain[6]. Mais cela rel\u00e8verait moins de la science que de la science-fiction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ivan Fiodorovitch, dans <em>Les Fr\u00e8res Karamazov<\/em>[7], s\u2019interroge sur l\u2019\u00e9thique et le libre arbitre. Il conclut que, sans foi en Dieu, le mal finirait par triompher. Mais on peut aussi penser que, m\u00eame sans transcendance, le bien et le mal coexistent dans le monde des hommes, et que la libert\u00e9 nous confronte perp\u00e9tuellement \u00e0 ce choix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le progr\u00e8s technique acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 impose la vigilance. Un transhumanisme mal ma\u00eetris\u00e9 pourrait alt\u00e9rer de mani\u00e8re irr\u00e9versible la nature humaine. Mais malgr\u00e9 toutes les mutations technologiques, l\u2019homme demeure ce qu\u2019il est depuis Aristote : un \u00eatre de langage, de d\u00e9sir, et de mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aucune technologie ne saurait neutraliser l\u2019esprit humain, car l\u2019esprit n\u2019appartient pas au monde mat\u00e9riel. Ni les nations, ni l\u2019argent, ni les droits de l\u2019homme, ni la d\u00e9mocratie ne se trouvent dans la nature. Ce sont des cr\u00e9ations de l\u2019esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous assistons \u00e0 une mutation de civilisation. Le transhumanisme n\u2019en est qu\u2019un aspect. Comme toute grande r\u00e9volution, elle porte en elle le pire et le meilleur. Le passage \u00e0 l\u2019\u00e8re industrielle provoqua, lui aussi, des peurs immenses avant d\u2019apporter des progr\u00e8s tangibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9finitive, ce ne sera pas la mati\u00e8re qui transformera l\u2019homme. C\u2019est l\u2019homme, encore et toujours, qui continuera \u00e0 assujettir la mati\u00e8re \u2014 comme il le fit jadis, quand Prom\u00e9th\u00e9e vola le feu aux dieux.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Notes :<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[1] L\u2019id\u00e9e que le monde ob\u00e9it \u00e0 une finalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[2] Yeshayahu Leibowitz : chimiste, m\u00e9decin, historien de la science, philosophe, \u00e9rudit du juda\u00efsme et moraliste isra\u00e9lien, consid\u00e9r\u00e9 comme l&#8217;un des intellectuels les plus marquants de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne, et l&#8217;une de ses personnalit\u00e9s les plus controvers\u00e9es pour ses prises de position radicales sur la morale, la politique et la religion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[3] <em>Peuple, Terre et \u00c9tat<\/em>, Paris, \u00c9ditions Plon, 1995.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[6] Technologie de stockage et de transmission d&#8217;informations, transparente, s\u00e9curis\u00e9e, et fonctionnant sans organe central de contr\u00f4le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[7] <em>Les Fr\u00e8res Karamazov<\/em>, dernier roman de Fiodor Dosto\u00efevski.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La question du transhumanisme doit \u00eatre pens\u00e9e dans le cadre plus vaste de la lame de fond technologique qui emporte notre \u00e9poque. 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