{"id":6247,"date":"2025-04-30T07:40:26","date_gmt":"2025-04-30T07:40:26","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6247"},"modified":"2025-05-01T15:40:10","modified_gmt":"2025-05-01T15:40:10","slug":"a-la-recherche-de-proust","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/04\/30\/a-la-recherche-de-proust\/","title":{"rendered":"\u00c0 la recherche de Proust"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Marcel Proust est un \u00e9crivain fran\u00e7ais mort en 1922 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 51 ans. Son \u0153uvre principale, <em>\u00c0 la recherche du temps perdu<\/em>, est un roman-fleuve en sept tomes et environ 2 500 pages. Le narrateur, double fictionnel de l\u2019auteur, y explore les rapports complexes entre l\u2019art, la m\u00e9moire et le temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Proust \u00e9tait juif par sa m\u00e8re, Jeanne Weil, issue de la grande bourgeoisie isra\u00e9lite du XIXe si\u00e8cle. Bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9 et \u00e9lev\u00e9 dans un cadre catholique, il manifesta \u00e0 plusieurs reprises sa solidarit\u00e9 avec la communaut\u00e9 juive. Il fut l\u2019un des premiers intellectuels \u00e0 s\u2019\u00e9lever publiquement contre la condamnation du capitaine Dreyfus, et affirma \u00e0 cette occasion un soutien clair au sionisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la <em>Recherche<\/em>, la repr\u00e9sentation des Juifs est ambivalente. Certains passages ont \u00e9t\u00e9 tax\u00e9s d\u2019antis\u00e9mitisme, mais il s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 du regard du narrateur, qui t\u00e9moigne d\u2019un constat d\u2019\u00e9chec de l\u2019assimilation. Malgr\u00e9 l\u2019Emancipation, les Juifs demeurent per\u00e7us par une partie de la soci\u00e9t\u00e9 comme des \u00e9trangers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019exemple le plus frappant de ce malaise est celui d\u2019Albert Bloch, camarade du narrateur, qui s\u2019efforce de nier ses origines pour se faire admettre dans la haute soci\u00e9t\u00e9. Un jour, sur la plage mondaine de Balbec (inspir\u00e9e de Cabourg), le narrateur entend des propos virulents contre la \u00ab prolif\u00e9ration \u00bb des Juifs. \u00c0 sa grande stupeur, l\u2019orateur antis\u00e9mite n\u2019est autre que Bloch lui-m\u00eame. Cette sc\u00e8ne absurde illustre le rejet int\u00e9rioris\u00e9 et la violence du d\u00e9sir d\u2019int\u00e9gration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le personnage du baron de Charlus incarne quant \u00e0 lui la d\u00e9cadence de l\u2019aristocratie : homosexuel, parano\u00efaque, narcissique, il se veut au-dessus de l\u2019Affaire Dreyfus, mais exprime tout de m\u00eame, dans un langage feutr\u00e9, une vision radicalement excluante : \u00ab Dreyfus aurait trahi la Jud\u00e9e, mais qu\u2019a-t-il \u00e0 voir avec la France ? \u00bb \u2014 formulation cynique d\u2019un rejet fondamental.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La <em>Recherche<\/em> se d\u00e9roule dans la haute bourgeoisie et l\u2019aristocratie de la Belle \u00c9poque, depuis leur apog\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 leur d\u00e9clin. Elle constitue une vaste fresque de m\u0153urs, o\u00f9 d\u00e9filent quelque deux cents personnages, offrant aux sociologues, psychologues et historiens une mine in\u00e9puisable. \u00c0 l\u2019instar de <em>La Com\u00e9die humaine<\/em> de Balzac, des <em>Mis\u00e9rables<\/em> de Victor Hugo ou des <em>Rougon-Macquart<\/em> de Zola, l\u2019\u0153uvre de Proust saisit un monde en mutation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce n\u2019est pas la peinture sociale, ni la biographie de l\u2019auteur, ni m\u00eame les p\u00e9rip\u00e9ties de l\u2019intrigue \u2014 quasi absente \u2014 qui importent. Ce que Proust dit de l\u2019amour, de la jalousie, de l\u2019homosexualit\u00e9, de l\u2019antis\u00e9mitisme, de l\u2019art ou du snobisme, n\u2019est jamais qu\u2019un d\u00e9cor, un pr\u00e9texte \u00e0 une m\u00e9ditation plus profonde. La <em>Recherche<\/em> n\u2019est pas un roman \u00e0 th\u00e8se, ni une critique morale ; Proust n\u2019est pas un moraliste, mais un explorateur de la conscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a pas de suspense, pas d\u2019\u00e9v\u00e9nements \u00e9piques : seulement des sc\u00e8nes de vie, parfois d\u2019une grande banalit\u00e9 apparente, mais travers\u00e9es par l\u2019acuit\u00e9 du regard. Les portraits sont souvent impitoyables, empreints de cruaut\u00e9 ou de d\u00e9rision. Certaines sc\u00e8nes fr\u00f4lent la satire, comme si l\u2019auteur r\u00e9glait ses comptes avec ses contemporains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que Proust cherche, ce ne sont pas les souvenirs eux-m\u00eames, mais le m\u00e9canisme intime par lequel ils ressurgissent, souvent de fa\u00e7on involontaire, au fil du temps. Le v\u00e9ritable personnage de la <em>Recherche<\/em>, c\u2019est le Temps \u2014 non pas le temps chronologique, mais le temps v\u00e9cu, int\u00e9rioris\u00e9. \u00ab Une heure n\u2019est pas qu\u2019une heure \u00bb, \u00e9crit Proust, \u00ab c\u2019est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats \u00bb. Ce temps n\u2019est jamais vide : il est toujours conscience de quelque chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u0153uvre est un voyage dans la vie int\u00e9rieure, une exp\u00e9dition dans les m\u00e9andres de la m\u00e9moire. Proust nous y convie comme un explorateur qui, partant d\u2019un filet d\u2019eau, suit les ruisseaux et les fleuves jusqu\u2019\u00e0 la mer \u2014 pour comprendre, au terme du voyage, de quoi la mer est faite. La m\u00e9moire est un magma de r\u00e9miniscences, un mat\u00e9riau brut qu\u2019il s\u2019agit de sculpter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un souvenir peut nous bouleverser, mais il ne prend sens que r\u00e9trospectivement. Parfois, une sensation pr\u00e9sente r\u00e9veille un souvenir ancien et abolit, l\u2019espace d\u2019un instant, la lin\u00e9arit\u00e9 du temps. Cette fusion, cette catharsis, est l\u2019exp\u00e9rience artistique par excellence : celle du temps suspendu. Les longues phrases de Proust \u2014 parfois jug\u00e9es interminables, logorrh\u00e9iques \u2014 reproduisent cette m\u00e9canique int\u00e9rieure, cette pens\u00e9e associative et digressive qui est celle de la conscience elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Proust ne d\u00e9crit pas le r\u00e9el, mais le rapport que nous entretenons avec lui. D\u2019o\u00f9 le style impressionniste de l\u2019\u00e9criture : digressions, incises, m\u00e9taphores fil\u00e9es, virgules, tirets, points-virgules\u2026 Tout cela concourt \u00e0 une esth\u00e9tique du d\u00e9tail, \u00e0 rebours du r\u00e9alisme litt\u00e9raire qui pr\u00e9tend restituer la surface du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une litt\u00e9rature qui se contente de nommer les choses \u2014 \u00ab le mauvais temps \u00bb, \u00ab une guerre \u00bb, \u00ab un jardin en fleurs \u00bb \u2014 est une litt\u00e9rature appauvrissante, car elle interrompt la circulation entre le moi, le pass\u00e9 et l\u2019avenir. Le style n\u2019est pas un ornement, mais une condition d\u2019acc\u00e8s \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 int\u00e9rieure que nous risquerions de ne jamais conna\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce moi int\u00e9rieur, que chacun porte en soi, est inaccessible aux autres par le langage ordinaire. Toute communication fond\u00e9e sur le \u00ab domaine public de la connaissance \u00bb \u2014 pour reprendre une expression de Yeshayahou Leibowitz \u2014 repose sur des codes partag\u00e9s, sur des conventions. Deux m\u00e9decins peuvent dialoguer parce qu\u2019ils s\u2019accordent sur des d\u00e9finitions, un langage \u00e9pist\u00e9mologiquement fond\u00e9. Mais notre moi intime appartient au \u00ab domaine priv\u00e9 de la connaissance \u00bb, inaccessible aux autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u00e0 que l\u2019art intervient. Car seul l\u2019art permet d\u2019atteindre cette part de nous-m\u00eames que nous ne connaissons pas encore. \u00ab Le v\u00e9ritable livre, dit Proust, existe d\u00e9j\u00e0 en chacun de nous. Le devoir de l\u2019\u00e9crivain est de le traduire. \u00bb L\u2019art nous lib\u00e8re de notre isolement, nous ouvre \u00e0 d\u2019autres mondes. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, nous d\u00e9couvrons ce que voient les autres \u2014 des mondes aussi diff\u00e9rents que ceux de Rembrandt ou de Vermeer, dont la lumi\u00e8re continue de nous parvenir longtemps apr\u00e8s leur mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019amour, dans la <em>Recherche<\/em>, est indissociable de la jalousie. Le narrateur confesse que sa relation avec Albertine oscillait entre ennui et souffrance. Il retrouve ici la d\u00e9finition socratique de l\u2019amour comme d\u00e9sir de ce qu\u2019on ne poss\u00e8de pas (<em>Le Banquet<\/em>). Les hommes de la <em>Recherche<\/em> n\u2019aiment que celles qui leur \u00e9chappent, et leur obsession est moins l\u2019amour que la possession.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes les passions amoureuses finissent dans le mensonge, l\u2019habitude ou l\u2019indiff\u00e9rence. Le personnage de Charles Swann illustre ce paradoxe : \u00e9perdument amoureux d\u2019Odette de Cr\u00e9cy \u2014 une femme v\u00e9nale et frivole qui ne lui correspond en rien \u2014, il souffre intens\u00e9ment\u2026 avant de s\u2019\u00e9veiller brutalement : \u00ab Dire que j\u2019ai g\u00e2ch\u00e9 des ann\u00e9es de ma vie [\u2026] pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n\u2019\u00e9tait pas mon genre ! \u00bb Mais au tome suivant, on d\u00e9couvre qu\u2019il l\u2019a \u00e9pous\u00e9e. Elle est devenue une \u00e9pouse fade et sans myst\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sexualit\u00e9 dans la <em>Recherche<\/em> est marqu\u00e9e par le trouble, la transgression, le mensonge. L\u2019amour-passion n\u2019existe pas. Ce que Proust d\u00e9crit, ce sont les illusions, les emballements passagers, les souvenirs embellis. L\u2019amour v\u00e9ritable, s\u2019il existe, est ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la fin de <em>La Recherche<\/em>, dans <em>Le Temps retrouv\u00e9<\/em>, le narrateur comprend le sens de sa qu\u00eate. Lors d\u2019une soir\u00e9e mondaine, il reconna\u00eet \u00e0 peine ses anciens amis, vieillissants et d\u00e9charn\u00e9s. Il comprend que le temps n\u2019existe qu\u2019au pass\u00e9, que seule la m\u00e9moire le conserve \u2014 et que sa vocation est d\u2019\u00e9crire, pour retrouver le temps perdu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marcel Proust est un \u00e9crivain fran\u00e7ais mort en 1922 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 51 ans. Son \u0153uvre principale, \u00c0 la recherche du temps perdu, est un roman-fleuve en sept tomes et environ 2 500 pages. Le narrateur, double fictionnel de l\u2019auteur, y explore les rapports complexes entre l\u2019art, la m\u00e9moire et le temps. 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