{"id":6249,"date":"2025-04-30T13:43:29","date_gmt":"2025-04-30T13:43:29","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6249"},"modified":"2025-05-01T09:52:46","modified_gmt":"2025-05-01T09:52:46","slug":"spinoza-entre-raison-et-religion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/04\/30\/spinoza-entre-raison-et-religion\/","title":{"rendered":"Spinoza,  entre raison et religion"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Le philosophe Baruch Spinoza est \u00e0 Amsterdam au XVII\u1d49\u00a0si\u00e8cle dans une famille juive marrane. Sa place dans l\u2019histoire de la pens\u00e9e occidentale est consid\u00e9rable, tant par son rationalisme h\u00e9rit\u00e9 des sto\u00efciens que par sa philosophie de l\u2019immanence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas un hasard si c\u2019est le Juif Spinoza qui a fait prendre un tournant d\u00e9cisif \u00e0 la pens\u00e9e occidentale, partant du Dieu de Mo\u00efse pour aboutir au Dieu-Nature. Mais cette h\u00e9r\u00e9sie apparente n\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 que le triomphe de la raison, dont les pr\u00e9mices ath\u00e9es se trouvent au c\u0153ur de la tradition juive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza eut des pr\u00e9curseurs, dont Elisha Ben Abouya, l\u2019un des Tanna\u00efm<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> les plus \u00e9minents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour, Ben Abouya voit un homme et son fils s\u2019arr\u00eater devant un arbre au sommet duquel se trouvent un oiseau et sa couv\u00e9e. Le p\u00e8re envoie son fils accomplir la <em>mitsva<\/em> du \u00ab\u202f\u05e9\u05d9\u05dc\u05d5\u05d7 \u05d4\u05e7\u05df\u202f\u00bb (<em>shiloua\u1e25 haqen<\/em>), qui consiste \u00e0 chasser la m\u00e8re pour s\u2019emparer des oisillons. Cette injonction, au m\u00eame titre que celle d\u2019honorer son p\u00e8re et sa m\u00e8re, est l\u2019une des rares \u00e0 promettre, dans la Torah, une longue vie \u00e0 celui qui l\u2019observe. L\u2019enfant grimpe \u00e0 l\u2019arbre ; en redescendant, une branche c\u00e8de sous son poids. Il chute et meurt sur le coup. \u00c0 la vue de ce drame, Ben Abouya est saisi d\u2019effroi. Comment admettre \u00a0qu\u2019un enfant puisse mourir apr\u00e8s avoir accompli deux commandements cens\u00e9s lui assurer longue vie \u202f? Malgr\u00e9 sa ma\u00eetrise de la Loi orale, il ne trouve aucune justification \u00e0 cette injustice et rompt avec la religion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Abraham Ibn Ezra est un rabbin andalou du XII\u1d49\u00a0si\u00e8cle. Il est aussi grammairien, traducteur, po\u00e8te, ex\u00e9g\u00e8te, philosophe, math\u00e9maticien et astronome. Dans son commentaire de la Torah, le <em>Sefer HaYashar<\/em>, il rel\u00e8ve plusieurs incoh\u00e9rences. Ainsi, l\u2019\u00e9pisode o\u00f9 l\u2019on raconte l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Abraham en terre promise mentionne que \u00ab\u202f\u00a0le Canan\u00e9en \u00e9tait alors dans le pays\u00a0\u202f\u00bb. Mais si l\u2019auteur de la Torah est suppos\u00e9 \u00eatre Mo\u00efse, ce passage ne peut \u00eatre de sa main, puisqu\u2019\u00e0 sa mort le pays \u00e9tait encore toujours peupl\u00e9 par les Canan\u00e9ens. Cette remarque contredit la tradition qui attribue la Torah \u00e0 Mo\u00efse. Aussi, Ibn Ezra conclut-il ce commentaire de mani\u00e8re \u00e9nigmatique, en \u00e9crivant\u00a0\u202f: \u00ab\u202f\u00a0et l\u2019\u00e9rudit comprendra ce qu\u2019il y a \u00e0 comprendre\u00a0\u202f\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Uriel da Costa est un philosophe du XVII\u1d49\u00a0si\u00e8cle n\u00e9 au Portugal et \u00e9lev\u00e9 dans la tradition chr\u00e9tienne. Sa m\u00e8re, juive marrane, convainc la famille de fuir le pays pour s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Amsterdam. Da Costa tente un retour au juda\u00efsme, mais d\u00e9couvre que la tradition rabbinique s\u2019\u00e9loigne des \u00c9critures. D\u00e9\u00e7u en m\u00eame temps par le christianisme et le juda\u00efsme, il conclut que les religions ne sont que des fictions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il pr\u00f4ne alors une m\u00e9taphysique de la nature. Excommuni\u00e9 par les communaut\u00e9s juives de Hambourg, de Venise et d\u2019Amsterdam, il est contraint de se renier pour mettre fin \u00e0 son ostracisation. Plus tard il revient sur ses r\u00e9tractations, mais est n\u00e9anmoins r\u00e9duit \u00e0 la mis\u00e8re. Il finit par se suicider.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza, alors \u00e2g\u00e9 de huit ans, est marqu\u00e9 par cette trag\u00e9die qui se joue \u00e0 Amsterdam pas loin de chez lui. Tr\u00e8s t\u00f4t il entreprend une lecture critique de la Bible. Il r\u00e9dige un <em>pr\u00e9cis de grammaire de la langue h\u00e9bra\u00efque<\/em>, ce qui d\u00e9montre qu\u2019il lit la Torah dans le texte. Il ma\u00eetrise l\u2019aram\u00e9en et devient \u00e9rudit du juda\u00efsme avant de devenir le philosophe qui s\u2019exprime en latin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 23\u00a0ans il est frapp\u00e9 d\u2019excommunication (<em>\u1e25erem<\/em>) par le rabbinat d\u2019Amsterdam pour cause d\u2019h\u00e9r\u00e9sie. Les motifs pr\u00e9cis ne sont pas connus, mais il avait sans doute d\u00e9j\u00e0 exprim\u00e9 des critiques du fondamentalisme religieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s son bannissement et une tentative d\u2019assassinat, il quitte Amsterdam et renonce \u00e0 toute pratique religieuse. La l\u00e9gende veut qu\u2019il gagne sa vie en taillant des lentilles optiques, mais il est probable qu\u2019il vit gr\u00e2ce au soutien d\u2019amis philosophes. Il meurt \u00e0 45\u00a0ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Deus sive Natura <\/strong><\/em>est une formule latine qui signifie \u00ab\u202f\u00a0Dieu, c\u2019est-\u00e0-dire la Nature\u00a0\u202f\u00bb ou \u00ab\u202f\u00a0Dieu ou la Nature\u00a0\u202f\u00bb. Chez Spinoza, ces deux termes sont synonymes ou, \u00e0 tout le moins, interchangeables. Il n\u2019y a chez lui ni transcendance ni dualisme. Il n\u2019y a qu\u2019une seule et m\u00eame substance, qu\u2019il nomme Dieu, qui poss\u00e8de une infinit\u00e9 d\u2019attributs mat\u00e9riels comme spirituels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019univers spinoziste est r\u00e9gi par un d\u00e9terminisme absolu, y compris dans la morale et la politique: \u00ab\u202fCeux qui croient qu\u2019ils peuvent parler, se taire, en un mot, agir en vertu d\u2019une libre d\u00e9cision de l\u2019\u00e2me, c\u2019est qu\u2019ils r\u00eavent les yeux ouverts.<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u202fOn ne peut expliquer toute chose que par une seule et m\u00eame m\u00e9thode : les lois de la Nature. Ces lois, par lesquelles tout se fait et tout se d\u00e9termine, ne sont rien d\u2019autre que les d\u00e9crets de Dieu \u2014 des v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles, enveloppant une n\u00e9cessit\u00e9 absolue<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Par cons\u00e9quent, dire que tout se fait par les lois de la nature ou par le gouvernement de Dieu, c\u2019est dire une seule et m\u00eame chose. Par &#8220;gouvernement de Dieu&#8221;, j\u2019entends l\u2019ordre fixe et immuable de la Nature, ou l\u2019encha\u00eenement des choses naturelles.\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme Socrate, Spinoza se d\u00e9fendait d\u2019\u00eatre ath\u00e9e, probablement par prudence face aux autorit\u00e9s. Son <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em> fut publi\u00e9 anonymement, chez un \u00e9diteur fictif, et l\u2019<em>\u00c9thique<\/em>, son \u0153uvre ma\u00eetresse, ne parut qu\u2019apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa pens\u00e9e est ath\u00e9e, malgr\u00e9 les nombreuses occurrences du mot \u00ab\u202f\u00a0Dieu\u00a0\u202f\u00bb dans ses \u00e9crits. Parce que dire Dieu et la Nature sont une seule et m\u00eame chose revient, en v\u00e9rit\u00e9, \u00e0 affirmer que seule la Nature existe. L\u2019\u00e9pist\u00e9mologie remplace alors la th\u00e9ologie. La raison se substitue \u00e0 la croyance, et il devient inutile de recourir \u00e0 autre chose que la science pour expliquer le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La grandeur de la science tient \u00e0 ce qu\u2019elle est universelle et n\u2019exige rien d\u2019autre que d\u2019\u00eatre comprise. <em>Deus sive Natura<\/em> n\u2019est au fond qu\u2019un artifice s\u00e9mantique visant \u00e0 \u00e9liminer Dieu en douceur. Nietzsche ne s\u2019y trompa pas en proclamant, deux si\u00e8cles plus tard, la mort de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Le d\u00e9sir est l\u2019essence de l\u2019homme\u00a0\u202f\u202f\u00bb, dit Spinoza. \u202f\u00a0\u202fOn ne d\u00e9sire pas une chose parce qu\u2019elle est bonne, c\u2019est au contraire parce que nous la d\u00e9sirons que nous la trouvons bonne\u00a0\u202f\u202f\u00bb Le d\u00e9sir n\u2019a aucun lien organique avec son objet\u00a0\u00a0 : ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s coup que l\u2019homme rationalise ce qu\u2019il d\u00e9sire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les notions de bien et de mal n\u2019ont pas de place dans la nature, mais ce relativisme moral ne signifie pas que tout se vaut. Les passions tristes \u2014 haine, peur, col\u00e8re, mensonge, violence \u2014 sont des obstacles \u00e0 la connaissance de soi, et donc au bonheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Spinoza, la seule libert\u00e9 qui existe est celle qui consiste \u00e0 comprendre la nature et s\u2019y conformer. Mais ce rejet du libre arbitre soul\u00e8ve une contradiction, car s\u2019il est possible \u00e0 l\u2019homme d\u2019aller dans le sens de la nature, c\u2019est qu\u2019il peut aussi s\u2019en \u00e9loigner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u202fChaque nation a toujours voulu faire croire qu\u2019elle est plus ch\u00e8re \u00e0 Dieu que toutes les autres, que Dieu a tout cr\u00e9\u00e9 pour elle, et qu\u2019il dirige tout vers cet unique dessein. Voil\u00e0 l\u2019exc\u00e8s d\u2019arrogance o\u00f9 la stupidit\u00e9 du vulgaire s\u2019est port\u00e9e. Dans la grossi\u00e8ret\u00e9 de ses id\u00e9es touchant Dieu et la Nature, il confond la volont\u00e9 de Dieu avec les d\u00e9sirs des hommes, et se repr\u00e9sente la Nature si born\u00e9e que l\u2019homme en serait la partie principale.<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza ne s\u2019en prend pas tant aux textes sacr\u00e9s qu\u2019\u00e0 l\u2019usage qu\u2019en font les autorit\u00e9s religieuses. \u00ab\u202fCe qu\u2019on nous pr\u00e9sente comme la parole de Dieu, ce sont le plus souvent d\u2019absurdes chim\u00e8res, et sous le faux pr\u00e9texte d\u2019un z\u00e8le religieux, on ne cherche qu\u2019\u00e0 imposer \u00e0 autrui ses propres sentiments. Cela a toujours \u00e9t\u00e9 le grand souci des th\u00e9ologiens : extorquer aux livres saints la confirmation de leurs r\u00eaveries, afin de les rev\u00eatir de l\u2019autorit\u00e9 de Dieu.\u202f<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> \u00a0\u202fApr\u00e8s avoir lu et rencontr\u00e9 des kabbalistes, je d\u00e9clare que la folie de ces charlatans est inimaginable.<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza est l\u2019un des premiers penseurs \u00e0 avoir imagin\u00e9 une cit\u00e9 o\u00f9 la religion serait s\u00e9par\u00e9e de l\u2019\u00c9tat et la libert\u00e9 de conscience garantie. \u00ab\u202fLa libert\u00e9 de la pens\u00e9e est absolument n\u00e9cessaire au d\u00e9veloppement des sciences et des arts, lesquels ne sont cultiv\u00e9s avec succ\u00e8s et bonheur que par des hommes jouissant de toute la libert\u00e9 et de toute la pl\u00e9nitude de leur esprit.\u202f<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza d\u00e9fend la d\u00e9mocratie comme rempart contre l\u2019ing\u00e9rence de l\u2019\u00c9tat dans la vie priv\u00e9e. Il estime que l\u2019autorit\u00e9 politique ne doit pas r\u00e9genter la pens\u00e9e des citoyens. \u00ab\u202fVouloir tout r\u00e9genter par des lois, c\u2019est rendre les hommes mauvais. La fin derni\u00e8re de l\u2019\u00c9tat n\u2019est pas de dominer les hommes, de les retenir par la crainte, ou de les soumettre \u00e0 la volont\u00e9 d\u2019autrui, mais, au contraire, de permettre \u00e0 chacun de vivre en s\u00e9curit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de conserver intact le droit naturel qu\u2019il a de vivre sans dommage, ni pour lui, ni pour autrui.\u202f<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u202f\u00a0Personne ne peut renoncer \u00e0 ses droits naturels ni \u00e0 sa facult\u00e9 de raisonner librement.\u00a0\u202f\u00bb Nul ne peut y \u00eatre contraint. C\u2019est pourquoi un gouvernement qui entend \u00e9tendre son autorit\u00e9 jusque sur les esprits est tenu pour violent. Le souverain commet une injustice envers ses sujets lorsqu\u2019il pr\u00e9tend leur dicter ce qu\u2019ils doivent tenir pour vrai ou faux, ou leur imposer certaines croyances pour satisfaire au culte de Dieu.\u00a0\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u00a0La volont\u00e9 de Dieu est l\u2019asile de l\u2019ignorance\u00a0<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0\u00bb. Spinoza est un lecteur attentif du <em>Guide des \u00e9gar\u00e9s<\/em> de Ma\u00efmonide. S\u2019il diverge de lui sur de nombreux points, il partage son rejet de la superstition, de l\u2019anthropomorphisme et de l\u2019idol\u00e2trie. \u00ab\u202fD\u00e8s que les hommes sont t\u00e9moins d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne extraordinaire, ils y voient un prodige annonciateur du courroux divin. Ils veulent que la nature elle-m\u00eame s\u2019associe \u00e0 leur d\u00e9lire. F\u00e9conds en fictions, ils interpr\u00e8tent tout de mille fa\u00e7ons merveilleuses. Les plus enclins \u00e0 la superstition sont ceux qui d\u00e9sirent avec exc\u00e8s des biens incertains. D\u00e8s qu\u2019un danger les menace, incapables de se secourir eux-m\u00eames, ils implorent Dieu par des pri\u00e8res et des larmes. La raison, ils la disent aveugle ; la sagesse humaine, inutile ; mais les d\u00e9lires de l\u2019imagination, les songes, les inepties et les pu\u00e9rilit\u00e9s leur apparaissent comme des r\u00e9ponses divines.<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza r\u00e9cuse les lectures de la Bible qui ignorent le contexte historique. Il revendique le droit de la soumettre \u00e0 l\u2019analyse critique, de signaler ses contradictions chronologiques, g\u00e9ographiques ou factuelles. \u00ab\u202fCeux qui consid\u00e8rent la Bible comme une lettre venue du ciel, directement r\u00e9dig\u00e9e par Dieu, s\u2019\u00e9crieront sans doute que j\u2019ai blasph\u00e9m\u00e9 contre l\u2019Esprit-Saint, moi qui affirme que cette Parole est fragmentaire, alt\u00e9r\u00e9e, pleine de contradictions, et que le texte original du pacte entre Dieu et les Juifs a disparu<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.\u202f \u202fLes premiers Juifs re\u00e7urent leur religion par \u00e9crit, sous forme de lois, car ils \u00e9taient alors trait\u00e9s comme des enfants.<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u202f\u00a0\u202fJe me suis souvent \u00e9tonn\u00e9 de voir des hommes qui professent la religion chr\u00e9tienne \u00a0 religion d\u2019amour, de paix, de bonheur, de temp\u00e9rance, de fid\u00e9lit\u00e9\u00a0 \u2014 se combattre avec une telle violence, et se poursuivre d\u2019une haine si farouche, que leur religion semble se d\u00e9finir davantage par ces traits que par ceux qu\u2019ils revendiquent\u00a0\u202f\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u202fLes choses en sont venues au point qu\u2019on ne distingue plus un chr\u00e9tien d\u2019un Turc, d\u2019un Juif ou d\u2019un pa\u00efen que par l\u2019apparence ext\u00e9rieure, la synagogue ou l\u2019\u00e9glise qu\u2019il fr\u00e9quente, ou encore les opinions qu\u2019il professe. Mais dans la conduite de la vie, je ne vois entre eux aucune diff\u00e9rence.<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza est parfois pr\u00e9sent\u00e9 comme un sioniste avant l\u2019heure. Il estimait que les Juifs avaient tort de se r\u00e9signer \u00e0 l\u2019exil en attendant le Messie, au lieu de chercher \u00e0 restaurer une existence nationale. \u00ab\u202fSi l\u2019esprit de leur religion n\u2019eff\u00e9minait leurs \u00e2mes, je suis convaincu qu\u2019une occasion favorable venue \u00e0 se pr\u00e9senter, les Juifs pourraient \u2014 tant les choses humaines sont changeantes \u2014 reconstituer leur \u00c9tat.\u202f<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u202fRien n\u2019arrive dans la nature qui ne r\u00e9sulte de ses lois, lesquelles englobent tout ce que l\u2019intellect divin peut concevoir ; et comme la nature garde \u00e9ternellement un ordre fixe et immuable, il s\u2019ensuit que ce qu\u2019on nomme &#8220;miracle&#8221; ne signifie rien d\u2019autre qu\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne dont la cause naturelle \u00e9chappe \u00e0 notre compr\u00e9hension\u202f<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a>. \u202fUn miracle, entendu comme un \u00e9v\u00e9nement contraire \u00e0 la nature ou situ\u00e9 au-dessus d\u2019elle, est une absurdit\u00e9. Il faut voir dans les miracles des \u00c9critures des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels qui exc\u00e8dent ou semblent exc\u00e9der la compr\u00e9hension humaine.\u202f<a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u202fLes d\u00e9crets et ordres de Dieu ne sont rien d\u2019autre que l\u2019ordre de la nature. Dire qu\u2019une chose est faite par la volont\u00e9 de Dieu signifie seulement qu\u2019elle s\u2019est accomplie selon les lois naturelles, et non que la nature se serait interrompue pour faire place \u00e0 Dieu.<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u202fQuant aux paroles du D\u00e9calogue, certains Juifs pensent que Dieu ne les pronon\u00e7a pas effectivement, mais qu\u2019un vacarme confus s\u2019\u00e9leva duquel le peuple con\u00e7ut les lois par la seule force de son esprit.<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>\u202f\u00bb Il s\u2019agit peut-\u00eatre d\u2019une allusion au <em>Guide des \u00e9gar\u00e9s<\/em> de Ma\u00efmonide, qui affirme que le peuple n\u2019entendit au Sina\u00ef qu\u2019un son prolong\u00e9, sans parole intelligible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u202fDans le r\u00e9cit de la mort de Mo\u00efse, on lit non seulement son d\u00e9c\u00e8s, son ensevelissement, et le deuil des H\u00e9breux, mais aussi cette affirmation : \u201cIl ne s\u2019est plus lev\u00e9 en Isra\u00ebl de proph\u00e8te comme Mo\u00efse, que l\u2019\u00c9ternel conn\u00fbt face \u00e0 face.\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or Mo\u00efse ne pouvait se donner lui-m\u00eame un tel t\u00e9moignage. Il ne peut non plus venir d\u2019un auteur imm\u00e9diatement post\u00e9rieur, car il suppose une longue r\u00e9trospective historique. De m\u00eame, quand il est question de sa s\u00e9pulture, le texte dit\u00a0\u202f: \u00ab\u202f\u00a0nul ne sait o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce jour\u00a0\u202f\u00bb, ce qui implique un recul temporel consid\u00e9rable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u202fJe sais que, sur le fond, je suis en accord avec les philosophes. Quant aux autres, je ne chercherai pas \u00e0 les convaincre. Je n\u2019ai aucun espoir de leur plaire. Je sais combien les pr\u00e9jug\u00e9s inculqu\u00e9s par la religion sont enracin\u00e9s. Je sais qu\u2019il est impossible de d\u00e9livrer le vulgaire de la superstition et de la peur. Je sais enfin que sa constance n\u2019est que de l\u2019ent\u00eatement, et que ce ne sont pas la raison, mais les passions, qui guident ses jugements.\u202f<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Les Sages dont les opinions sont rapport\u00e9es dans la Mishna. L\u2019\u00e8re tanna\u00eftique s\u2019\u00e9tend de 520 avant notre \u00e8re jusqu\u2019au deuxi\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>\u00c9thique<\/em>, Partie III, Scolie de la Proposition 2<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre VI.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre III.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique\/Chapitre 7<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Trait%C3%A9_th%C3%A9ologico-politique\/Chapitre_9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre XX.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre XX.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>\u00c9thique<\/em>, Partie I, Appendice<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Pr\u00e9face.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre XII.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre VII.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Pr\u00e9face<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre III.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre VI.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> Ibid<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\"><\/a>\u00a0<a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a><em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre I.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Chapitre XX.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le philosophe Baruch Spinoza est \u00e0 Amsterdam au XVII\u1d49\u00a0si\u00e8cle dans une famille juive marrane. Sa place dans l\u2019histoire de la pens\u00e9e occidentale est consid\u00e9rable, tant par son rationalisme h\u00e9rit\u00e9 des sto\u00efciens que par sa philosophie de l\u2019immanence. Ce n\u2019est pas un hasard si c\u2019est le Juif Spinoza qui a fait prendre un tournant d\u00e9cisif \u00e0 &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/04\/30\/spinoza-entre-raison-et-religion\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Spinoza,  entre raison et religion&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[13,3,2,5,4],"tags":[],"class_list":["post-6249","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-antisemitisme","category-israel","category-judaisme","category-philosophie","category-politique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6249","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6249"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6249\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6265,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6249\/revisions\/6265"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6249"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6249"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6249"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}