{"id":6266,"date":"2025-05-01T11:07:48","date_gmt":"2025-05-01T11:07:48","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6266"},"modified":"2025-05-02T06:32:15","modified_gmt":"2025-05-02T06:32:15","slug":"de-gaulle-israel-et-les-juifs-une-rupture-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/01\/de-gaulle-israel-et-les-juifs-une-rupture-francaise\/","title":{"rendered":"De Gaulle, Isra\u00ebl et les Juifs : une rupture fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s son arriv\u00e9e au pouvoir en 1958, de Gaulle prit ses distances avec Isra\u00ebl afin de resserrer les liens de la France avec le monde arabe. C\u2019est donc tout naturellement qu\u2019en 1967, il prit le parti de ce dernier apr\u00e8s la d\u00e9faite des arm\u00e9es arabes face \u00e0 Isra\u00ebl lors de la Guerre des Six-Jours[1]. Il lib\u00e9ra du m\u00eame coup la parole antis\u00e9mite en qualifiant les Juifs de \u00ab peuple d\u2019\u00e9lite, s\u00fbr de lui-m\u00eame et dominateur[2] \u00bb, lors d\u2019une m\u00e9morable conf\u00e9rence de presse. Plus tard, il alla jusqu\u2019\u00e0 mettre en garde les Juifs contre toute forme de double all\u00e9geance : \u00ab Notre sympathie pour les Juifs est indiscutable, mais faudrait-il encore que certains ne se sentent pas plus isra\u00e9liens que fran\u00e7ais. Leur prise de position en faveur de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl est inadmissible[3]. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne fait aucun doute que, dans l\u2019esprit de de Gaulle, il en allait de l\u2019int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur de la France. Mais il ne fait aucun doute non plus qu\u2019exposer les Juifs \u00e0 la menace d\u2019un g\u00e9nocide en \u00e9change du p\u00e9trole arabe \u00e9tait tout aussi inadmissible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un retour en arri\u00e8re s\u2019impose pour comprendre le rapport de de Gaulle aux Juifs :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1945, la Haute Cour de justice condamne Philippe P\u00e9tain \u00e0 mort pour haute trahison, mais recommande que la peine ne soit pas ex\u00e9cut\u00e9e en raison de son grand \u00e2ge. De Gaulle, chef du gouvernement provisoire, d\u00e9cide de commuer la sentence en r\u00e9clusion criminelle \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. De Gaulle conserve \u00e0 l\u2019\u00e9gard de P\u00e9tain de l&#8217;estime: il le qualifie dans ses <em>M\u00e9moires de guerre<\/em> d\u2019\u00ab homme d\u2019exception \u00bb et reconna\u00eet en lui un homme avec lequel il partageait des affinit\u00e9s intellectuelles, culturelles, religieuses et politiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">P\u00e9tain est confin\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00eele d\u2019Yeu dans une maison comportant une chambre, un bureau et un petit jardin, o\u00f9 il passe les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie. Quelques ann\u00e9es plus tard, De Gaulle, retir\u00e9 du pouvoir, d\u00e9clare : \u00ab Il est lamentable pour la France, au nom du pass\u00e9 et de la r\u00e9conciliation nationale indispensable, qu\u2019on laisse mourir en prison le dernier mar\u00e9chal<a name=\"_ftn4\"><\/a><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s la mort de P\u00e9tain , sa tombe fait ponctuellement l\u2019objet de gestes protocolaires de la part de repr\u00e9sentants de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a l\u00e0 quelque chose de proprement incompr\u00e9hensible et de moralement insoutenable : bien que P\u00e9tain ait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 pour haute trahison, il ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pour crimes contre l\u2019humanit\u00e9, malgr\u00e9 l\u2019ignominie du \u00ab Statut des Juifs \u00bb, et bien qu\u2019il ait fait arr\u00eater, torturer, et d\u00e9porter vers les camps d\u2019extermination des dizaines de milliers de Juifs fran\u00e7ais ou \u00e9trangers. S\u2019il avait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 selon les crit\u00e8res du proc\u00e8s de Nuremberg[5], au m\u00eame titre que les criminels nazis, il n\u2019y aurait eu pour lui ni gr\u00e2ce ni prescription possible. Et son grand \u00e2ge ne l\u2019aurait pas sauv\u00e9 de la pendaison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour mesurer la duplicit\u00e9 de de Gaulle dans cette affaire, il est \u00e9clairant de comparer le sort qu\u2019il a r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 P\u00e9tain avec celui qu\u2019il a fait subir \u00e0 Robert Brasillach, jug\u00e9 pour intelligence avec l\u2019ennemi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Brasillach \u00e9tait un \u00e9crivain, un journaliste et un intellectuel de talent \u2014 mais aussi un collaborationniste convaincu et un antis\u00e9mite implacable. Son proc\u00e8s fut exp\u00e9di\u00e9 en une journ\u00e9e, et, au terme d\u2019une d\u00e9lib\u00e9ration de vingt minutes, le tribunal pronon\u00e7a sa condamnation \u00e0 mort. Une p\u00e9tition sign\u00e9e par plusieurs intellectuels et anciens r\u00e9sistants demanda sa gr\u00e2ce. De Gaulle la refusa. Brasillach fut fusill\u00e9. Il avait trente-six ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette comparaison est saisissante. \u00c0 l\u2019un, le militaire coupable de collaboration avec le r\u00e9gime nazi, artisan de la politique antis\u00e9mite de Vichy, responsable de la d\u00e9portation des Juifs,\u00a0 de Gaulle accorde la cl\u00e9mence. \u00c0 l\u2019autre, l\u2019\u00e9crivain \u2014 certes inf\u00e2me par ses \u00e9crits et son engagement id\u00e9ologique \u2014 il refuse toute indulgence. L\u2019humanisme de de Gaulle semble avoir des contours s\u00e9lectifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne saurait certes excuser l\u2019ignominie de Brasillach. Mais \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la responsabilit\u00e9 historique, les actes de P\u00e9tain p\u00e8sent incomparablement plus lourd. De Gaulle, pourtant, choisit de condamner le plumitif et de m\u00e9nager le Mar\u00e9chal. Il faut sans doute y voir un choix politique : en sauvant P\u00e9tain, il sauve aussi une certaine id\u00e9e de la France, une continuit\u00e9 d\u2019\u00c9tat, une m\u00e9moire militaire et catholique dont il est lui-m\u00eame, \u00e0 bien des \u00e9gards, l\u2019h\u00e9ritier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce biais, \u00e0 peine voil\u00e9, structure aussi son rapport aux Juifs. Dans l\u2019affaire de la Guerre des Six-Jours, ce n\u2019est pas seulement une realpolitik orient\u00e9e vers le monde arabe qui s\u2019exprime. C\u2019est une tradition fran\u00e7aise bien ancr\u00e9e, dans laquelle les Juifs, tol\u00e9r\u00e9s mais toujours soup\u00e7onn\u00e9s de loyaut\u00e9s divis\u00e9es, deviennent l\u2019objet d\u2019un discours de m\u00e9fiance. Il ne s\u2019agit pas l\u00e0 d\u2019un antis\u00e9mitisme populaire ou visc\u00e9ral, mais d\u2019une forme d\u2019antis\u00e9mitisme d\u2019\u00c9tat, feutr\u00e9, \u00e9litiste, rationnel \u2014 celui d\u2019un pouvoir qui redoute que le Juif \u00e9chappe au r\u00e9cit national en adh\u00e9rant \u00e0 un autre destin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le propos de de Gaulle sur les Juifs \u2014 \u00ab peuple d\u2019\u00e9lite, s\u00fbr de lui-m\u00eame et dominateur \u00bb \u2014 n\u2019est pas un d\u00e9rapage. Il est le prolongement logique d\u2019un imaginaire ancien o\u00f9 l\u2019on admire autant qu\u2019on redoute, o\u00f9 l\u2019on int\u00e8gre tout en maintenant \u00e0 distance. En une phrase, il r\u00e9active les vieux st\u00e9r\u00e9otypes : l\u2019exc\u00e8s d\u2019intelligence, l\u2019arrogance, l\u2019influence disproportionn\u00e9e \u2014 autant de traits d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents dans l\u2019antijuda\u00efsme catholique, puis la\u00efcis\u00e9 au XIXe si\u00e8cle. Ce n\u2019est pas un hasard si ce discours a \u00e9t\u00e9 salu\u00e9 \u00e0 mots couverts dans une partie de la presse fran\u00e7aise de l\u2019\u00e9poque : il renouait avec une parole longtemps r\u00e9prim\u00e9e mais jamais abolie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et surtout, il servait un int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique imm\u00e9diat : s\u00e9duire les pays arabes en pleine guerre froide, alors que l\u2019URSS les soutenait, et que la France r\u00eavait de retrouver son rang au Proche-Orient. Le discours du g\u00e9n\u00e9ral n\u2019est pas seulement une parole blessante : il est un acte diplomatique, un geste symbolique de basculement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La ligne de conduite inaugur\u00e9e par de Gaulle en 1967 ne fut pas un \u00e9pisode isol\u00e9 : elle inaugura une orientation durable de la diplomatie fran\u00e7aise au Proche-Orient, marqu\u00e9e par un tropisme pro-arabe assum\u00e9, que ses successeurs prolong\u00e8rent avec constance. Sous Pompidou, Giscard, Mitterrand et m\u00eame Chirac, la politique \u00e9trang\u00e8re fran\u00e7aise continua de privil\u00e9gier ses relations avec le monde arabe, au prix d\u2019une prise de distance avec Isra\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette strat\u00e9gie s\u2019appuyait sur un triple socle : \u00e9nerg\u00e9tique, \u00e9conomique et g\u00e9opolitique. Sur le plan \u00e9nerg\u00e9tique, la d\u00e9pendance croissante au p\u00e9trole arabe apr\u00e8s le choc p\u00e9trolier de 1973 renfor\u00e7a l\u2019id\u00e9e qu\u2019il fallait m\u00e9nager les susceptibilit\u00e9s des pays producteurs, au premier rang desquels l\u2019Arabie saoudite. Sur le plan \u00e9conomique, le d\u00e9veloppement de grands contrats industriels \u2014 notamment dans l\u2019a\u00e9ronautique, le nucl\u00e9aire civil et les infrastructures \u2014 fit du Golfe et du Maghreb des partenaires de premier plan. Enfin, sur le plan g\u00e9opolitique, la France entendait jouer un r\u00f4le autonome face au duopole am\u00e9ricano-sovi\u00e9tique, et appara\u00eetre comme un m\u00e9diateur cr\u00e9dible aupr\u00e8s des pays arabes, en adoptant un discours per\u00e7u comme plus \u00e9quilibr\u00e9 que celui de Washington.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce contexte, Isra\u00ebl devint pour la diplomatie fran\u00e7aise un partenaire embarrassant : trop li\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, trop militaris\u00e9, trop ferme dans sa politique de colonisation. D\u00e8s lors, les gouvernements fran\u00e7ais multipli\u00e8rent les gestes en direction du monde arabe : condamnation des op\u00e9rations isra\u00e9liennes, soutien politique au peuple palestinien, reconnaissance implicite de l\u2019OLP comme interlocuteur l\u00e9gitime d\u00e8s les ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9pisode du discours de Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing en 1977, prononc\u00e9 \u00e0 Riyad, en est embl\u00e9matique : il y qualifia l\u2019OLP de \u00ab mouvement repr\u00e9sentatif du peuple palestinien \u00bb, rompant ainsi avec la ligne de non-reconnaissance que maintenaient les \u00c9tats-Unis \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement un geste politique, c\u2019\u00e9tait une prise de position symbolique : en se pla\u00e7ant dans le sillage du monde arabe, la France revendiquait un r\u00f4le sp\u00e9cifique, une singularit\u00e9 diplomatique qu\u2019elle pensait li\u00e9e \u00e0 sa tradition d\u2019universalisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette pr\u00e9tendue neutralit\u00e9 fut souvent per\u00e7ue, \u00e0 juste titre, comme un parti pris. La France se voulait \u00ab amie des deux camps \u00bb \u2014 mais elle apparaissait de plus en plus comme la critique syst\u00e9matique d\u2019un seul. Lors de la guerre du Liban en 1982, Fran\u00e7ois Mitterrand affirma vouloir \u00e9quilibrer les relations avec J\u00e9rusalem, mais ses actes furent en grande partie dict\u00e9s par les m\u00eames consid\u00e9rations que ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Certes, il fut le premier pr\u00e9sident de la R\u00e9publique \u00e0 se rendre \u00e0 la Knesset. Mais cette ouverture fut vite contrebalanc\u00e9e par des d\u00e9clarations ambivalentes, et par un soutien croissant \u00e0 la cause palestinienne, au nom du droit des peuples \u00e0 disposer d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, depuis 1967, la politique arabe de la France repose sur un malentendu structurel : vouloir jouer les m\u00e9diateurs tout en sacrifiant l\u2019un des partenaires sur l\u2019autel des \u00e9quilibres r\u00e9gionaux. Isra\u00ebl, d\u00e8s lors, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un v\u00e9ritable alli\u00e9 de la France \u2014 au mieux, un interlocuteur tol\u00e9r\u00e9 ; au pire, un obstacle g\u00eanant dans la qu\u00eate fran\u00e7aise d\u2019influence en M\u00e9diterran\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La politique \u00e9trang\u00e8re de la France, en se r\u00e9alignant sur les int\u00e9r\u00eats du monde arabe, a peu \u00e0 peu d\u00e9plac\u00e9 la perception d\u2019Isra\u00ebl dans l\u2019opinion fran\u00e7aise. Ce d\u00e9placement n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 purement g\u00e9opolitique : il s\u2019est accompagn\u00e9 d\u2019un glissement symbolique et culturel, o\u00f9 l\u2019image d\u2019Isra\u00ebl s\u2019est progressivement charg\u00e9e de connotations n\u00e9gatives, souvent reconduites dans le discours m\u00e9diatique, universitaire et politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isra\u00ebl, autrefois per\u00e7u comme une jeune d\u00e9mocratie n\u00e9e des cendres de la Shoah, mod\u00e8le de r\u00e9silience, de modernit\u00e9 et d\u2019int\u00e9gration, est devenu dans le regard fran\u00e7ais un \u00c9tat militaris\u00e9, dominateur, voire colonisateur. Cette transformation s\u2019est op\u00e9r\u00e9e lentement, mais s\u00fbrement, au fil des conflits successifs \u2014 guerre du Liban, Intifada, op\u00e9rations \u00e0 Gaza \u2014 toujours interpr\u00e9t\u00e9s selon un prisme o\u00f9 Isra\u00ebl incarne la force et les Palestiniens, la souffrance. \u00c0 ce sch\u00e9ma s\u2019est superpos\u00e9e une grille de lecture post-coloniale dans laquelle le Juif, autrefois figure de l&#8217;opprim\u00e9, a gliss\u00e9 vers celle de l\u2019oppresseur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce renversement est l\u2019un des effets les plus profonds de la politique \u00e9trang\u00e8re fran\u00e7aise post-gaullienne. En c\u00e9dant aux exigences des alliances arabes, l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais a non seulement marginalis\u00e9 Isra\u00ebl sur la sc\u00e8ne diplomatique, mais a aussi contribu\u00e9 \u00e0 fragiliser symboliquement les Juifs de France. Car il est illusoire de croire que la critique de l\u2019\u00c9tat h\u00e9breu puisse, dans le contexte fran\u00e7ais, rester purement politique : elle r\u00e9veille, toujours, les vieux ressorts de la suspicion, de l\u2019accusation de duplicit\u00e9, du \u00ab trop de pouvoir \u00bb ou du \u00ab trop d\u2019influence \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce climat a produit des effets insidieux. Les Juifs de France se sont retrouv\u00e9s dans une position de plus en plus inconfortable : somm\u00e9s de se d\u00e9solidariser d\u2019Isra\u00ebl pour prouver leur loyaut\u00e9 r\u00e9publicaine, alors m\u00eame que cet \u00c9tat repr\u00e9sente, pour beaucoup d\u2019entre eux, une part de leur histoire, de leur m\u00e9moire, voire de leur s\u00e9curit\u00e9 existentielle. La critique d\u2019Isra\u00ebl s\u2019est peu \u00e0 peu m\u00eal\u00e9e \u00e0 une hostilit\u00e9 plus vaste, o\u00f9 l\u2019antisionisme sert souvent de masque \u00e0 un antis\u00e9mitisme classique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le discours de de Gaulle de 1967, en ce sens, fut un point de bascule. Il autorisa un discours longtemps retenu : celui de la m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Juifs per\u00e7us comme un groupe \u00e0 part, solidaire d\u2019un \u00c9tat \u00e9tranger, suspect de partialit\u00e9. C\u2019est ce que manifesta la phrase sur les Juifs \u00ab dominateurs \u00bb \u2014 elle n\u2019a pas seulement bless\u00e9, elle a d\u00e9sign\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis lors, l\u2019espace m\u00e9diatique fran\u00e7ais s\u2019est largement ouvert \u00e0 une critique univoque d\u2019Isra\u00ebl, parfois \u00e0 la limite du caricatural. Le vocabulaire employ\u00e9 \u2014 apartheid, colonialisme, \u00e9puration ethnique \u2014 n\u2019a cess\u00e9 de se radicaliser, au point de faire d\u2019Isra\u00ebl, dans certains milieux intellectuels, l\u2019embl\u00e8me m\u00eame de l\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9. Et par glissement, ce rejet a rejailli sur les Juifs eux-m\u00eames, amalgam\u00e9s \u00e0 la politique isra\u00e9lienne, et tenus pour responsables de d\u00e9cisions prises \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, ce qui avait commenc\u00e9 comme un choix strat\u00e9gique dans le champ diplomatique s\u2019est progressivement transform\u00e9 en un d\u00e9s\u00e9quilibre profond dans le champ symbolique et politique int\u00e9rieur. Et ce d\u00e9s\u00e9quilibre n\u2019a cess\u00e9, depuis, de s\u2019aggraver.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce glissement progressif du regard port\u00e9 sur Isra\u00ebl a nourri, chez une partie de la population fran\u00e7aise, un ressentiment qui ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9 aux fronti\u00e8res de la critique politique. Il a contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9activer un antis\u00e9mitisme latent, en le reformulant dans les termes d\u2019un antisionisme militant, pr\u00e9tendument moral, mais qui reconduit souvent les m\u00eames st\u00e9r\u00e9otypes que ceux jadis mobilis\u00e9s contre les Juifs eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s les ann\u00e9es 2000, avec la seconde Intifada, les tensions au Proche-Orient ont trouv\u00e9 une r\u00e9sonance directe dans les banlieues fran\u00e7aises. Des synagogues ont \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9es, des enfants juifs insult\u00e9s, des commerces vandalis\u00e9s. L\u2019affaire Ilan Halimi en 2006 \u2014 tortur\u00e9 puis assassin\u00e9 par un gang dont le seul mobile \u00e9tait que sa famille puisse \u00ab payer parce qu\u2019elle est juive \u00bb \u2014 fut un tournant brutal. L\u2019assassinat d\u2019enfants juifs \u00e0 Toulouse en 2012, par Mohamed Merah, marqua un basculement suppl\u00e9mentaire : pour la premi\u00e8re fois depuis la guerre, des enfants juifs \u00e9taient vis\u00e9s en France en tant que tels, en plein jour, dans une \u00e9cole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces actes n\u2019\u00e9taient pas isol\u00e9s. Ils s\u2019inscrivaient dans un climat o\u00f9 l\u2019antis\u00e9mitisme, longtemps rel\u00e9gu\u00e9 aux marges de l\u2019extr\u00eame droite, trouvait d\u00e9sormais des relais dans certains segments de la gauche radicale, de l\u2019islam politique et des sph\u00e8res m\u00e9diatiques o\u00f9 l\u2019on confondait volontiers juif, isra\u00e9lien et sioniste. L\u2019antis\u00e9mitisme changeait de visage. Il ne se r\u00e9clamait plus des th\u00e9ories raciales ou du nationalisme, mais des droits de l\u2019homme et de la justice internationale. Ce nouvel antis\u00e9mitisme, moral et invers\u00e9, se donne les apparences de la vertu \u2014 mais il reprend les figures anciennes : le Juif dominateur, indiff\u00e9rent \u00e0 la souffrance des autres, puissant, manipulateur, solidaire d\u2019un \u00c9tat injuste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, l\u2019\u00c9tat n\u2019a pas toujours su ni voulu nommer clairement ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Par peur de diviser, par souci d\u2019\u00e9quilibre diplomatique, par calcul \u00e9lectoral parfois, les gouvernements successifs ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le silence, ou les g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s. L\u2019antis\u00e9mitisme \u00e9tait condamn\u00e9 en bloc \u2014 mais son origine, ses ressorts, ses mots nouveaux, \u00e9taient rarement analys\u00e9s. Ainsi a-t-on pu voir des responsables politiques d\u00e9noncer \u00ab l\u2019antis\u00e9mitisme de l\u2019extr\u00eame droite \u00bb tout en fermant les yeux sur les agressions commises au nom de la cause palestinienne ou du jihad mondial.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lien implicite mais constant entre la politique \u00e9trang\u00e8re de la France et ce climat int\u00e9rieur n\u2019est plus \u00e0 d\u00e9montrer. En favorisant une lecture univoque du conflit isra\u00e9lo-palestinien, en l\u00e9gitimant certains acteurs tout en ostracisant syst\u00e9matiquement Isra\u00ebl, en renvoyant les Juifs \u00e0 une appartenance ext\u00e9rieure, on a entretenu un imaginaire dangereux. Ce n\u2019est pas un hasard si, \u00e0 chaque flamb\u00e9e de violence au Proche-Orient, des synagogues sont incendi\u00e9es \u00e0 Sarcelles ou \u00e0 Cr\u00e9teil, des enfants sont insult\u00e9s dans les \u00e9coles, et des familles juives songent \u00e0 partir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la France est devenue le premier pays d\u2019origine des nouveaux immigrants juifs vers Isra\u00ebl parmi les pays occidentaux. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, qui s\u2019est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 apr\u00e8s les attentats de 2012 \u00e0 Toulouse et de 2015 \u00e0 l\u2019Hyper Cacher de la porte de Vincennes, constitue un indicateur clair d\u2019un malaise profond. On ne quitte pas sa patrie, sa langue, son histoire, sa famille, son m\u00e9tier et son paysage sans raisons imp\u00e9rieuses. Or les raisons sont l\u00e0, bien identifi\u00e9es, et elles ne sont pas seulement \u00e9conomiques ni id\u00e9ologiques : elles sont existentielles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que r\u00e9v\u00e8le cette alyah croissante, c\u2019est une perte de confiance. Une perte de confiance dans la capacit\u00e9 de la R\u00e9publique \u00e0 garantir aux Juifs de France ce qu\u2019elle promet \u00e0 tous ses citoyens : la libert\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9, la fraternit\u00e9. Bien s\u00fbr, la France officielle condamne l\u2019antis\u00e9mitisme. Elle \u00e9dicte des lois, organise des comm\u00e9morations, \u00e9rige des st\u00e8les. Mais dans la vie quotidienne, dans les \u00e9coles, dans les transports, dans les quartiers dits \u00ab sensibles \u00bb, l\u2019antis\u00e9mitisme est une r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue, banale, brutale \u2014 et de plus en plus tol\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019alyah fran\u00e7aise n\u2019est pas toujours id\u00e9ologique. Elle est souvent discr\u00e8te, contrainte, m\u00eal\u00e9e de douleur et de regrets. Beaucoup de ceux qui partent sont enseignants, commer\u00e7ants, m\u00e9decins, artisans, souvent enracin\u00e9s dans une double culture, francophones, francophiles \u2014 mais las. Las d\u2019\u00eatre soup\u00e7onn\u00e9s, point\u00e9s du doigt, assign\u00e9s \u00e0 un conflit qu\u2019ils ne ma\u00eetrisent pas. Las d\u2019avoir \u00e0 justifier leur simple existence. L\u2019histoire de l\u2019alyah fran\u00e7aise, au fond, n\u2019est pas l\u2019histoire d\u2019un d\u00e9part, mais celle d\u2019un d\u00e9senchantement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle interroge le pacte r\u00e9publicain dans sa substance m\u00eame. Car si un seul groupe, \u00e0 ce point assimil\u00e9, loyal, int\u00e9gr\u00e9, vient \u00e0 se sentir en ins\u00e9curit\u00e9 durable, ce n\u2019est pas ce groupe qui fait s\u00e9cession : c\u2019est la R\u00e9publique qui faillit \u00e0 sa parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La trajectoire des Juifs de France, depuis l\u2019\u00e9mancipation jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque contemporaine, raconte une histoire \u00e0 la fois exemplaire et tragique : celle d\u2019une promesse r\u00e9publicaine admirable, sans cesse mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve par les soubresauts de l\u2019histoire, les calculs de la raison d\u2019\u00c9tat, et les ressacs de la haine. Ce qui s\u2019est jou\u00e9 en 1967 avec le discours de de Gaulle n\u2019est pas un simple r\u00e9alignement diplomatique : c\u2019est une fissure symbolique, une rupture silencieuse dans le pacte de confiance entre la R\u00e9publique et ses citoyens juifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis lors ce pacte n\u2019a cess\u00e9 de s\u2019\u00e9roder. \u00c0 force de faire d\u2019Isra\u00ebl un repoussoir, \u00e0 force de criminaliser le sionisme, \u00e0 force de r\u00e9duire l\u2019identit\u00e9 juive \u00e0 une all\u00e9geance suspecte, la France a d\u00e9plac\u00e9 la ligne de partage entre la critique politique l\u00e9gitime et la stigmatisation communautaire. Elle a laiss\u00e9 s\u2019installer une suspicion diffuse, une culpabilit\u00e9 impos\u00e9e, un devoir de justification permanent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais l\u2019histoire juive enseigne que la fid\u00e9lit\u00e9 n\u2019est pas une charge honteuse, c\u2019est une force. Elle enseigne aussi qu\u2019on ne peut pas ind\u00e9finiment vivre l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on ne peut pas dire nous. Ce nous r\u00e9publicain qui s\u2019\u00e9tait voulu inclusif, mais qui devient souvent conditionnel. Ce nous fran\u00e7ais qui ne sait plus accueillir les diff\u00e9rences sans y voir des menaces. Ce nous juif qui h\u00e9site entre silence et exil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn1\"><\/a><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Guerre entre d\u2019une part Isra\u00ebl et d\u2019autre part l&#8217;\u00c9gypte, la Jordanie et la Syrie appuy\u00e9s par le monde arabe toute entier et l\u2019URSS.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn2\"><\/a><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Conf\u00e9rence de presse du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle du 27 novembre 1967<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn3\"><\/a><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Entretien avec le rabbin Jacob Kaplan \u00a0en 1968.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn4\"><\/a><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Discours prononc\u00e9 le 26 mai 1951 \u00e0 Oran.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn5\"><\/a><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Proc\u00e8s contre 24 des principaux responsables du Troisi\u00e8me Reich, accus\u00e9s de complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l&#8217;humanit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e8s son arriv\u00e9e au pouvoir en 1958, de Gaulle prit ses distances avec Isra\u00ebl afin de resserrer les liens de la France avec le monde arabe. 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