{"id":6367,"date":"2025-05-07T07:23:25","date_gmt":"2025-05-07T07:23:25","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6367"},"modified":"2025-05-21T08:01:40","modified_gmt":"2025-05-21T08:01:40","slug":"gpa-un-desastre-anthropologique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/07\/gpa-un-desastre-anthropologique\/","title":{"rendered":"GPA: un d\u00e9sastre anthropologique"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La question de fond que je me pose concernant \u00e0 la gestation pour autrui ne se rel\u00e8ve pas prioritairement de l\u2019indignation que suscite l\u2019instrumentalisation des corps \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse des gam\u00e8tes ou des m\u00e8res porteuses \u2014 ni m\u00eame sur le caract\u00e8re sordide de l\u2019industrie qui s\u2019en nourrit. Le march\u00e9 de la reproduction humaine, avec ses cliniques de luxe, ses contrats transfrontaliers, ses agences d\u2019interm\u00e9diation et ses nomenclatures tarifaires, \u00e9voque tout ce qu\u2019il peut y avoir d\u2019aveugle dans le lib\u00e9ralisme. Mais il n\u2019est pas impossible, du moins en th\u00e9orie, d\u2019imaginer une GPA encadr\u00e9e, r\u00e9gul\u00e9e et d\u00e9barrass\u00e9e de ses exc\u00e8s. Il n\u2019est pas inconcevable qu\u2019un jour, dans un monde soumis aux lois du march\u00e9 et de la contractualisation de tout lien humain, la GPA soit l\u00e9galis\u00e9e partout dans le monde libre, socialement admise et philosophiquement l\u00e9gitim\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est m\u00eame envisageable que les enfants n\u00e9s de ce dispositif ne pr\u00e9sentent aucune diff\u00e9rence notable avec ceux issus de filiations ordinaires. Aim\u00e9s, \u00e9duqu\u00e9s, entour\u00e9s, ils pourraient n\u2019\u00eatre ni plus malheureux, ni plus inadapt\u00e9s que les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais c\u2019est l\u00e0 que surgit une question d\u2019un tout autre ordre. Une question plus ancienne, plus radicale, que le droit positif ou les contingences socio\u00e9conomiques ne sauraient \u00e9vacuer : celle du droit naturel. Parce que m\u00eame si les enfants de la GPA allaient bien, m\u00eame si les pratiques commerciales se civilisaient, m\u00eame si les m\u00e8res porteuses t\u00e9moignaient d\u2019un consentement sinc\u00e8re et \u00e9clair\u00e9, subsisterait malgr\u00e9 tout un noyau dur d\u2019interrogation morale. Peut-on, au nom d\u2019un projet parental, priver d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment un enfant du lien avec la femme ou l\u2019homme dont il est issu biologiquement ? Peut-on fabriquer un enfant sans qu\u2019il n\u2019ait aucun rapport \u2014 ni biologique, ni gestationnel, ni symbolique \u2014 avec ceux qui seront reconnus comme ses parents ? Peut-on instituer de toutes pi\u00e8ces une filiation contractuelle, pens\u00e9e d\u2019avance comme telle, au seul motif qu\u2019elle sera ult\u00e9rieurement combl\u00e9e par l\u2019affection et les soins ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 cette rupture biologique s\u2019ajoute une rupture plus profonde encore: la rupture culturelle. L\u2019enfant n\u00e9 par GPA ne re\u00e7oit rien \u2014 ni chair, ni langue, ni m\u00e9moire \u2014 de ses parents biologiques. Il est \u00e9tranger non seulement aux corps dont il proc\u00e8de, mais aussi aux mondes culturels auxquels ils appartiennent. Il n\u2019h\u00e9rite ni des chants, ni des gestes, ni des pri\u00e8res, ni des cuisines, ni des deuils, ni des f\u00eates de ses parents biologiques. Il est coup\u00e9 \u00e0 la fois de la transmission g\u00e9n\u00e9tique et de la transmission symbolique, s\u00e9par\u00e9 pour toujours de cet h\u00e9ritage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La culture ne se transmet pas comme un bagage facultatif. Elle impr\u00e8gne le corps avant m\u00eame l\u2019apprentissage conscient, elle s\u2019infiltre dans le rythme des mots, dans l\u2019accent, dans le silence des g\u00e9n\u00e9rations. C\u2019est elle qui donne \u00e0 la filiation humaine sa profondeur, en inscrivant l\u2019enfant dans une histoire plus vaste que lui. Le priver de cela ce n\u2019est pas seulement l\u2019arracher \u00e0 ses origines biologiques : c\u2019est l\u2019exiler de toute continuit\u00e9. Et cette discontinuit\u00e9, aussi bien pens\u00e9e soit-elle, ne peut qu\u2019alt\u00e9rer quelque chose du lien entre naissance et appartenance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette double discontinuit\u00e9 \u2014 biologique et culturelle \u2014 rompt avec ce que les civilisations ont toujours consid\u00e9r\u00e9 comme constitutif de l\u2019humanit\u00e9 : la transmission d\u2019un nom, d\u2019une histoire, d\u2019un lieu dans le monde. Dans la plupart des traditions, la naissance ne suffit pas \u00e0 faire un humain ; c\u2019est l\u2019inscription dans une lign\u00e9e, dans une m\u00e9moire, dans une langue, qui fait de l\u2019enfant un \u00eatre situ\u00e9, un sujet parlant, un maillon dans la cha\u00eene des vivants. Le nom qu\u2019on re\u00e7oit n\u2019est pas une \u00e9tiquette, mais une dette : une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre rattach\u00e9 \u00e0 ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, de porter, m\u00eame \u00e0 notre insu, quelque chose de leur passage sur terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la tradition juive le nom est un pont entre les g\u00e9n\u00e9rations ; il est souvent celui d\u2019un a\u00efeul, d\u2019un disparu, parfois d\u2019un juste. Donner un nom, c\u2019est faire m\u00e9moire. Et faire m\u00e9moire, c\u2019est transmettre non seulement des g\u00e8nes ou des biens, mais un horizon de sens, un r\u00e9cit, une fid\u00e9lit\u00e9. L\u2019enfant, m\u00eame tout petit, re\u00e7oit dans le silence du nom l\u2019\u00e9cho de ceux qu\u2019il n\u2019a pas connus. Il est introduit dans une histoire qui le pr\u00e9c\u00e8de et qui lui survivra. Dans les r\u00e9cits fondateurs, la perte du p\u00e8re n\u2019est pas seulement une absence affective, mais une perte de rep\u00e8res, une errance identitaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La GPA, lorsqu\u2019elle d\u00e9connecte radicalement\u00a0 l\u2019enfant de toute origine charnelle et symbolique, produit un sujet sans dette, sans r\u00e9cit, sans m\u00e9moire. Elle substitue au myst\u00e8re de la filiation la transparence du contrat ; au poids des lign\u00e9es, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de la commande. L\u2019enfant n\u2019est plus ins\u00e9r\u00e9 dans une cha\u00eene temporelle \u2014 il est affect\u00e9 \u00e0 un foyer, choisi pour incarner un d\u00e9sir. Et si ce d\u00e9sir est sinc\u00e8re, il n\u2019en est pas moins solitaire : il n\u2019ouvre sur aucune alt\u00e9rit\u00e9 h\u00e9rit\u00e9e, sur aucun pass\u00e9 partag\u00e9, sur aucune g\u00e9n\u00e9alogie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce sens, la GPA consacre une forme in\u00e9dite de d\u00e9racinement. Elle rompt avec la lente \u00e9paisseur des g\u00e9n\u00e9rations, avec la transmission des noms et des traces, pour lui substituer une parentalit\u00e9 imm\u00e9diatement fonctionnelle. Elle fait de l\u2019enfant non plus le fruit d\u2019une histoire, mais l\u2019objet d\u2019un projet. Et ce glissement, \u00e0 lui seul, interroge le sens que nous voulons donner \u00e0 la venue d\u2019un \u00eatre humain dans le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que cette rupture instaure c\u2019est une forme nouvelle de solitude ontologique. Car si l\u2019enfant n\u2019est plus issu d\u2019un corps donn\u00e9, ni inscrit dans une lign\u00e9e, ni reli\u00e9 \u00e0 une culture particuli\u00e8re, alors il n\u2019est plus advenu depuis un monde, mais projet\u00e9 dans un espace neutre, sans racines, sans dette ni adresse. Il n\u2019est plus situ\u00e9 : il est assign\u00e9. Non pas n\u00e9 de la rencontre impr\u00e9visible de deux histoires humaines, mais issu d\u2019une op\u00e9ration planifi\u00e9e, rationalis\u00e9e, contractualis\u00e9e. Cette solitude n\u2019est pas affective, elle est m\u00e9taphysique. Elle tient \u00e0 l\u2019effacement de toute alt\u00e9rit\u00e9 fondatrice, de tout ce qui, justement, \u00e9chappe au contr\u00f4le du projet parental.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La filiation, dans toute soci\u00e9t\u00e9 humaine, suppose un tiers. Que ce tiers soit la loi, la coutume, la transcendance, la nature ou le hasard, il vient interdire la cl\u00f4ture du d\u00e9sir parental sur lui-m\u00eame. Il introduit de l\u2019impr\u00e9vu, de l\u2019inattendu, de l\u2019involontaire \u2014 autrement dit de l\u2019humain. Il rappelle que l\u2019enfant n\u2019est pas une production, mais une venue ; qu\u2019il n\u2019est pas le prolongement d\u2019une volont\u00e9, mais l\u2019accueil d\u2019une vie autre. En supprimant ce tiers \u2014 en faisant de la naissance le simple effet d\u2019un contrat \u2014, la GPA r\u00e9duit la filiation \u00e0 une op\u00e9ration binaire : un d\u00e9sir et un objet. Or une telle structure, priv\u00e9e de m\u00e9diation n\u2019offre aucun recours symbolique face \u00e0 l\u2019\u00e9chec, au doute, au conflit ou \u00e0 la s\u00e9paration. L\u2019enfant, s\u2019il cherche ses origines, ne rencontrera que des figures disjointes, des donneurs anonymes, des m\u00e8res porteuses absentes, des accords notari\u00e9s. Il n\u2019aura devant lui aucun r\u00e9cit fondateur, seulement des proc\u00e9dures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side peut-\u00eatre le c\u0153ur du probl\u00e8me anthropologique. Car la vie humaine ne se construit pas seulement sur des liens affectifs, mais sur des rep\u00e8res symboliques. L\u2019enfant ne demande pas seulement \u00e0 \u00eatre aim\u00e9 ; il demande \u00e0 savoir d\u2019o\u00f9 il vient, \u00e0 qui il ressemble, \u00e0 quoi il r\u00e9pond. Il interroge, un jour ou l\u2019autre, ce qui le pr\u00e9c\u00e8de, ce qui le d\u00e9passe, ce qui l\u2019explique. Et si le monde dans lequel il entre ne lui offre qu\u2019un silence administratif, une fabrication sans myst\u00e8re, une origine sans visage, alors il devra se construire seul, sans m\u00e9moire. C\u2019est beaucoup demander \u00e0 un enfant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9finitive, le d\u00e9bat autour de la gestation pour autrui ne peut \u00eatre tranch\u00e9 \u00e0 partir des seuls crit\u00e8res de faisabilit\u00e9, de consentement ou de bien-\u00eatre. M\u00eame encadr\u00e9e, m\u00eame \u00e9thique, m\u00eame r\u00e9ussie, la GPA soul\u00e8ve une objection de nature morale et anthropologique : elle rompt la cha\u00eene de la transmission biologique, culturelle et symbolique, au profit d\u2019une filiation construite selon les logiques du d\u00e9sir et du contrat. Ce que nous interrogeons ici, ce n\u2019est pas l\u2019amour que recevront ces enfants, mais le geste premier qui les fait advenir en dehors de toute dette, de toute histoire, de toute m\u00e9moire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car un \u00eatre humain n\u2019est pas seulement un sujet de droits ; il est un h\u00e9ritier. Il ne na\u00eet pas du seul projet parental, mais d\u2019un monde qui le pr\u00e9c\u00e8de. C\u2019est cela, peut-\u00eatre, que la GPA rend impossible : non pas la vie, mais l\u2019enracinement ; non pas l\u2019amour, mais la filiation ; non pas l\u2019enfant, mais la g\u00e9n\u00e9alogie. Et c\u2019est pourquoi cette pratique, m\u00eame bien intentionn\u00e9e, m\u00eame juridiquement cadr\u00e9e, reste fondamentalement probl\u00e9matique. Non pas parce qu\u2019elle \u00e9chouerait, mais parce qu\u2019elle r\u00e9ussirait trop bien \u00e0 produire un enfant sans origine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La question de fond que je me pose concernant \u00e0 la gestation pour autrui ne se rel\u00e8ve pas prioritairement de l\u2019indignation que suscite l\u2019instrumentalisation des corps \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse des gam\u00e8tes ou des m\u00e8res porteuses \u2014 ni m\u00eame sur le caract\u00e8re sordide de l\u2019industrie qui s\u2019en nourrit. Le march\u00e9 de la reproduction humaine, avec ses &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/07\/gpa-un-desastre-anthropologique\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;GPA: un d\u00e9sastre anthropologique&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5,10,9,7],"tags":[],"class_list":["post-6367","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie","category-science","category-sexualite","category-societe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6367","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6367"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6367\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6624,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6367\/revisions\/6624"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6367"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6367"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6367"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}