{"id":6395,"date":"2025-05-07T13:22:00","date_gmt":"2025-05-07T13:22:00","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6395"},"modified":"2025-05-26T20:06:01","modified_gmt":"2025-05-26T20:06:01","slug":"tikoun-olam-une-derive-universaliste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/07\/tikoun-olam-une-derive-universaliste\/","title":{"rendered":"Tikoun Olam : une d\u00e9rive universaliste"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Il est courant, dans certains cercles intellectuels ou religieux, de pr\u00e9senter le peuple juif comme porteur d\u2019une mission universelle. L\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl lui-m\u00eame, dans certains discours politiques ou liturgiques, se voit assigner la t\u00e2che de \u00ab r\u00e9parer le monde \u00bb (<em>tikoun olam<\/em>), d\u2019incarner la justice, d\u2019\u00eatre une lumi\u00e8re pour les nations et de servir de mod\u00e8le \u00e9thique. Cette rh\u00e9torique constitue une double d\u00e9rive : un d\u00e9tournement des fondements bibliques du juda\u00efsme et une alt\u00e9ration du projet sioniste. Elle repose sur une lecture anachronique d\u2019une expression tardive, <em>tikoun olam<\/em>, absente de la Torah et \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la vocation d\u2019Isra\u00ebl\u00b9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Pentateuque ne conna\u00eet pas de <em>tikoun olam<\/em>. Il ne confie au peuple juif ni la mission de r\u00e9parer le monde ni celle de moraliser l\u2019humanit\u00e9. Ce qu\u2019il exige, c\u2019est la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 une alliance, non l\u2019accomplissement d\u2019un projet universel\u00b2. L\u2019expression appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois dans la Mishna, dans un contexte juridique visant \u00e0 pr\u00e9server l\u2019ordre social\u00b3. Elle sera ensuite transform\u00e9e, au XVIe si\u00e8cle, dans la kabbale lourianique, en une entreprise m\u00e9taphysique de r\u00e9demption par la pratique des commandements\u2074. Enfin, au XXe si\u00e8cle, elle est reprise par certains courants du juda\u00efsme pour d\u00e9signer un engagement tourn\u00e9 vers les droits de l\u2019homme et la paix mondiale\u2075.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette derni\u00e8re lecture est devenue le vecteur d\u2019un complexe qui pousse certains Juifs \u2014 y compris en Isra\u00ebl \u2014 \u00e0 rechercher l\u2019approbation du monde, \u00e0 vouloir appara\u00eetre comme plus justes, plus humains, plus vertueux que les autres. On invite Isra\u00ebl \u00e0 \u00ab tendre l\u2019autre joue \u00bb, dans un monde qui ne cesse de lui frapper la premi\u00e8re\u2076. On exige de lui ce qu\u2019on n\u2019attend de personne : l\u2019\u00e9thique surhumaine d\u2019un peuple en guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fardeau ne proc\u00e8de pas de l\u2019h\u00e9ritage biblique, mais d\u2019une projection chr\u00e9tienne, universaliste, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la structure du juda\u00efsme\u2077. La Torah commande d\u2019observer les commandements, et non pas de transformer le monde. Le juda\u00efsme biblique n\u2019est pas un humanisme : c\u2019est une logique d\u2019alliance, un ordre sans vis\u00e9e pros\u00e9lyte. C\u2019est un code destin\u00e9 \u00e0 Isra\u00ebl, non \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re. Les appels de la Torah \u00e0 la justice, \u00e0 la paix ou \u00e0 la compassion s\u2019adressent exclusivement \u00e0 Isra\u00ebl\u2078.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, n\u00e9 apr\u00e8s des si\u00e8cles d\u2019exil, n\u2019a pas pour mission de sauver le monde. Il n\u2019est ni l\u2019avant-garde de l\u2019humanisme ni un laboratoire de vertu. Il est d\u2019abord le retour du peuple juif sur sa terre, le recouvrement de sa souverainet\u00e9, la restauration d\u2019une continuit\u00e9 historique, politique et culturelle\u2079. Son fondement est le retour \u00e0 la normalit\u00e9 apr\u00e8s deux mill\u00e9naires d\u2019exception. Isra\u00ebl ne pr\u00e9tend pas \u00eatre un mod\u00e8le. Il souhaite vivre en paix avec les nations, ne donne pas de le\u00e7ons et n\u2019est pas dispos\u00e9 \u00e0 en recevoir. Il se d\u00e9finit par rapport \u00e0 sa m\u00e9moire, \u00e0 sa Loi, \u00e0 sa langue et \u00e0 sa terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La posture <em>tikounique<\/em> comporte un double danger : elle d\u00e9tourne Isra\u00ebl de ses priorit\u00e9s \u2014 s\u00e9curit\u00e9, continuit\u00e9, profondeur spirituelle \u2014 et l\u2019expose \u00e0 une attente intenable d\u2019un monde qui ne lui pardonne pas d\u2019\u00eatre souverain. Le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre aim\u00e9, admir\u00e9, l\u00e9gitim\u00e9 est \u00e0 la fois une erreur strat\u00e9gique et une faute th\u00e9ologique. Isra\u00ebl n\u2019a pas \u00e0 convaincre, mais \u00e0 exister.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit pas de nier la port\u00e9e morale du juda\u00efsme, mais de rappeler qu\u2019elle ne constitue pas un programme d\u2019ing\u00e9nierie globale. Le <em>tikoun olam<\/em> appartient \u00e0 des couches post-toraniques de la tradition, parfois inspir\u00e9es, parfois id\u00e9alis\u00e9es, mais qui ne doivent pas \u00eatre confondues avec l\u2019ossature biblique. L\u2019appel \u00e0 la justice, dans la Torah, est d\u2019abord un appel \u00e0 l\u2019ordre, \u00e0 la coh\u00e9rence, \u00e0 la fid\u00e9lit\u00e9. La t\u00e2che d\u2019Isra\u00ebl n\u2019est pas de sauver le monde, mais de s\u2019y tenir debout \u2014 selon ses lois, sa m\u00e9moire et sa langue. C\u2019est en assumant cette singularit\u00e9 que r\u00e9side sa contribution la plus profonde.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Notes<\/p>\n<ol>\n<li>L&#8217;expression tikoun olam ne figure pas dans la Torah. Elle appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois dans la Mishna (Gittin 4:2) dans un contexte juridique.<\/li>\n<li>Voir Deut\u00e9ronome 26:16-19 : la vocation d\u2019Isra\u00ebl y est d\u00e9crite comme une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019alliance conclue avec Dieu, non comme une mission universelle.<\/li>\n<li>Mishna Gittin 4:2 \u2013 utilis\u00e9e pour justifier certaines mesures l\u00e9gales destin\u00e9es \u00e0 maintenir l&#8217;ordre social (mipnei tikoun ha-olam).<\/li>\n<li>Isaac Louria (1534\u20131572), fondateur de la kabbale lourianique, d\u00e9veloppa la notion de tikoun olam comme r\u00e9paration des mondes bris\u00e9s (chevirat ha-kelim) par la mitsvah.<\/li>\n<li>Courants r\u00e9form\u00e9s et reconstructionnistes am\u00e9ricains, notamment depuis les ann\u00e9es 1960, qui ont adopt\u00e9 tikoun olam comme synonyme d\u2019engagement social progressiste.<\/li>\n<li>R\u00e9f\u00e9rence implicite au Sermon sur la montagne (Matthieu 5:39), \u00e9tranger \u00e0 la tradition juive.<\/li>\n<li>Voir Yeshayahou Leibowitz, Judaism, Human Values and the Jewish State, Harvard University Press, 1992. Il critique la d\u00e9rive universaliste comme \u00e9trang\u00e8re au juda\u00efsme.<\/li>\n<li>Exemples dans L\u00e9vitique 19 (lois de justice et de charit\u00e9) ou Deut\u00e9ronome 15 (annulation des dettes), toujours adress\u00e9s \u00e0 Isra\u00ebl, non \u00e0 l\u2019humanit\u00e9.<\/li>\n<li>\u00a0Voir David Ben Gourion, Discours devant la Knesset, 14 mai 1948, o\u00f9 il fonde l\u2019\u00c9tat sur le retour historique et non sur une mission \u00e9thique universelle.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est courant, dans certains cercles intellectuels ou religieux, de pr\u00e9senter le peuple juif comme porteur d\u2019une mission universelle. L\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl lui-m\u00eame, dans certains discours politiques ou liturgiques, se voit assigner la t\u00e2che de \u00ab r\u00e9parer le monde \u00bb (tikoun olam), d\u2019incarner la justice, d\u2019\u00eatre une lumi\u00e8re pour les nations et de servir de mod\u00e8le &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/07\/tikoun-olam-une-derive-universaliste\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Tikoun Olam : une d\u00e9rive universaliste&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3,2,5,4],"tags":[],"class_list":["post-6395","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-israel","category-judaisme","category-philosophie","category-politique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6395","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6395"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6395\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6693,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6395\/revisions\/6693"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6395"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6395"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6395"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}