{"id":6403,"date":"2025-05-08T08:30:21","date_gmt":"2025-05-08T08:30:21","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6403"},"modified":"2025-06-25T14:04:39","modified_gmt":"2025-06-25T14:04:39","slug":"par-dela-le-bien-et-le-mal-survivre-a-auschwitz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/08\/par-dela-le-bien-et-le-mal-survivre-a-auschwitz\/","title":{"rendered":"Par-del\u00e0 le bien et le mal, survivre \u00e0 Auschwitz"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Ce titre emprunte \u00e0 Nietzsche une expression volontairement d\u00e9plac\u00e9e\u00b9. Il ne s\u2019agit pas ici de transcender les cat\u00e9gories morales, mais de constater leur effondrement. Le nihilisme que Nietzsche entrevoyait s\u2019est incarn\u00e9 dans les camps de la mort. Loin d\u2019un \u00e9loge du d\u00e9passement, ce texte interroge les conditions m\u00eames de possibilit\u00e9 du jugement moral, lorsque l\u2019humain vacille et que la survie devient la seule loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que devient la morale quand le monde qui la rend possible s\u2019effondre ? La question se pose dans l\u2019exp\u00e9rience des camps o\u00f9 l\u2019id\u00e9e m\u00eame du bien ne semblent plus subsister. Le monde y est r\u00e9duit \u00e0 l\u2019instinct de survie. Parler d\u2019\u00e9thique para\u00eet alors d\u00e9plac\u00e9. Et pourtant, c\u2019est dans ces interstices que na\u00eet la n\u00e9cessit\u00e9 de penser pour comprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Roman Frister (1928\u20132015), journaliste et \u00e9crivain juif polonais, rescap\u00e9 de plusieurs camps, dont Auschwitz, est devenu apr\u00e8s la guerre une figure du journalisme isra\u00e9lien, notamment au quotidien <em>Haaretz<\/em>\u00b2.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ses m\u00e9moires il rapporte un \u00e9pisode gla\u00e7ant : un jour, \u00e0 Auschwitz, il perd sa casquette. Il sait que se pr\u00e9senter t\u00eate nue \u00e0 l\u2019appel du matin signifie la mort. Pendant la nuit, il aper\u00e7oit une casquette laiss\u00e9e par un autre d\u00e9tenu. Il la prend. \u00c0 l\u2019aube, l\u2019homme sans couvre-chef est abattu. Frister survit. Quarante ans plus tard, il raconte cette sc\u00e8ne sans exprimer de remords\u00b3.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce geste t\u00e9moigne d\u2019un monde o\u00f9 la distinction entre le bien et le mal ne tient plus. Voler une casquette, c\u2019est vivre au prix de la vie d\u2019un autre. Ce n\u2019est pas un dilemme, mais l\u2019effacement de l\u2019espace m\u00eame o\u00f9 un dilemme pourrait avoir lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Les Naufrag\u00e9s et les Rescap\u00e9s<\/em>, Primo Levi \u00e9voque une \u00ab zone grise \u00bb : cet espace moral ind\u00e9cidable entre victimes et bourreaux\u2074. Il parle des kapos, prisonniers contraints de collaborer pour survivre. La fronti\u00e8re entre innocence et culpabilit\u00e9 y devient floue. Dans cet enfer, il n\u2019y a plus que compromis, ambigu\u00eft\u00e9s, gestes \u00e9quivoques. La responsabilit\u00e9 se dissout dans une brume morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La morale kantienne suppose un sujet libre, capable de se d\u00e9terminer selon une loi universelle\u2075. Mais \u00e0 Auschwitz, il n\u2019y a plus de sujet \u2014 seulement des corps en sursis, r\u00e9duits \u00e0 l\u2019instinct. L\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique y perd tout sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait invoquer les traditions exaltant la droiture int\u00e9rieure face \u00e0 l\u2019adversit\u00e9. Mais que signifie \u00ab rester soi \u00bb quand l\u2019humiliation est constante, la mort imminente et la souffrance ininterrompue ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hannah Arendt, dans <em>Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem<\/em>, montre que le mal peut na\u00eetre de l\u2019absence de pens\u00e9e\u2076. Dans les camps, c\u2019est le jugement moral lui-m\u00eame qui est suspendu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hans Jonas, apr\u00e8s Auschwitz, rejette l\u2019id\u00e9e d\u2019un Dieu tout-puissant et bienveillant. Le mal radical impose une th\u00e9ologie de la d\u00e9faillance : Dieu s\u2019est retir\u00e9\u2077. L\u2019homme est seul. Emmanuel Levinas fonde l\u2019\u00e9thique sur le visage de l\u2019autre\u2078. Mais que devient cette \u00e9thique quand le visage est effac\u00e9, num\u00e9rot\u00e9, r\u00e9duit \u00e0 une ombre ? Comment r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019autre quand l\u2019autre n\u2019a plus figure humaine ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Survivre n\u2019est pas toujours une victoire. C\u2019est parfois une culpabilit\u00e9 muette. Primo Levi parle d\u2019\u00ab une honte que les justes eux-m\u00eames \u00e9prouvent \u00bb\u2079. Frister t\u00e9moigne \u2014 non pour se justifier, mais pour dire le prix de la survie. Dans de telles conditions, la survie n\u2019est jamais innocente. Elle laisse des ombres, des gestes indicibles, des silences. Ce n\u2019est pas une faute, mais une trace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">T\u00e9moigner c\u2019est risquer de trahir. Certains \u00e9crivent des fictions. D\u2019autres, comme Wiesel, recourent \u00e0 une liturgie du souvenir\u00b9\u2070. Tous savent que leurs mots \u00e9chouent \u2014 la nuit, la peur, la faim, l\u2019odeur \u00e9chappent toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces t\u00e9moignages ne r\u00e9v\u00e8lent pas tant l\u2019\u00e9chec de la morale que sa condition : la morale n\u2019est pas une essence, mais une construction fond\u00e9e sur un monde partag\u00e9, une langue, des liens. Lorsque ce monde s\u2019effondre, elle s\u2019effondre avec lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En refusant de regretter le vol de la casquette, Frister ne cherche pas \u00e0 se disculper. Il t\u00e9moigne. Et son t\u00e9moignage pose la seule question qui vaille : que reste-t-il de l\u2019homme quand il n&#8217;y a plus rien d\u2019humain autour de lui ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li>Friedrich Nietzsche, <em>Par-del\u00e0 le bien et le mal<\/em>, 1886.<\/li>\n<li>Roman Frister, <em>L&#8217;Enfer du pass\u00e9<\/em>, \u00c9ditions Belfond, 1995 (titre original : <em>The Cap<\/em>).<\/li>\n<li>, chapitre sur Auschwitz.<\/li>\n<li>Primo Levi, <em>Les Naufrag\u00e9s et les Rescap\u00e9s<\/em>, Gallimard, 1986.<\/li>\n<li>Emmanuel Kant, <em>Fondements de la m\u00e9taphysique des m\u0153urs<\/em>, 1785.<\/li>\n<li>Hannah Arendt, <em>Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem. <\/em><em>Rapport sur la banalit\u00e9 du mal<\/em>, Gallimard, 1966.<\/li>\n<li>Hans Jonas, <em>Le Concept de Dieu apr\u00e8s Auschwitz<\/em>, Rivages, 1994.<\/li>\n<li>Emmanuel Levinas, <em>Totalit\u00e9 et Infini<\/em>, Le Livre de Poche, 1990.<\/li>\n<li>Primo Levi, <em>Si c\u2019est un homme<\/em>, Seuil, 1987.<\/li>\n<\/ol>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify;\">Elie Wiesel, <em>La Nuit<\/em>, Minuit, 1958<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce titre emprunte \u00e0 Nietzsche une expression volontairement d\u00e9plac\u00e9e\u00b9. 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Loin d\u2019un \u00e9loge du d\u00e9passement, ce texte interroge les conditions m\u00eames de possibilit\u00e9 du jugement moral, lorsque l\u2019humain &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/08\/par-dela-le-bien-et-le-mal-survivre-a-auschwitz\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Par-del\u00e0 le bien et le mal, survivre \u00e0 Auschwitz&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[13,2,5,4],"tags":[],"class_list":["post-6403","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-antisemitisme","category-judaisme","category-philosophie","category-politique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6403","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6403"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6403\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6959,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6403\/revisions\/6959"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6403"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6403"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6403"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}