{"id":6436,"date":"2025-05-10T15:20:49","date_gmt":"2025-05-10T15:20:49","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6436"},"modified":"2025-05-11T04:47:03","modified_gmt":"2025-05-11T04:47:03","slug":"montaigne-et-moliere-le-medecin-en-representation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/10\/montaigne-et-moliere-le-medecin-en-representation\/","title":{"rendered":"Montaigne et Moli\u00e8re : le m\u00e9decin en repr\u00e9sentation"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">On aurait tort de croire que la critique de la m\u00e9decine na\u00eet au XVIIe si\u00e8cle, avec les fac\u00e9ties de Moli\u00e8re et l&#8217;hypocondrie joyeuse d&#8217;Argan. Montaigne, un si\u00e8cle plus t\u00f4t, avait d\u00e9j\u00e0 trac\u00e9 les grandes lignes d\u2019un scepticisme lucide, fond\u00e9 sur l\u2019exp\u00e9rience directe, l&#8217;observation du r\u00e9el et une m\u00e9fiance instinctive envers les pr\u00e9tentions de la science m\u00e9dicale. Ses pages sur les m\u00e9decins, m\u00ealant anecdotes, sarcasmes et raisonnements, pourraient servir de matrice \u00e0 tout un th\u00e9\u00e2tre de la farce th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ses <em>Essais<\/em>, Montaigne tourne en d\u00e9rision l\u2019arrogance des m\u00e9decins, leur usage d\u2019un jargon abscons, leur foi dans des rem\u00e8des plus proches de la magie que de la raison \u2014 \u00ab du sang tir\u00e9 sous l\u2019aile droite d\u2019un pigeon blanc \u00bb, \u00ab des crottes de rat r\u00e9duites en poudre \u00bb, voire \u00ab l\u2019urine de l\u00e9zard \u00bb\u00b9. On ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019y entendre, en germe, la voix du pharmacien Purgon dans <em>Le Malade imaginaire<\/em>, vantant les vertus d\u00e9lirantes de ses clyst\u00e8res. Chez Montaigne d\u00e9j\u00e0, la m\u00e9decine est affaire de th\u00e9\u00e2tre : une sc\u00e8ne de confiance obligatoire, o\u00f9 le malade est tenu de croire, sous peine de passer pour h\u00e9r\u00e9tique. Chez Moli\u00e8re, la farce s&#8217;accomplit : le malade devient com\u00e9dien malgr\u00e9 lui, r\u00e9citant les diagnostics et endossant le r\u00f4le que les m\u00e9decins lui imposent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La filiation est d\u2019autant plus plausible que Moli\u00e8re, lecteur averti et satiriste \u00e9rudit, connaissait les grands textes de son temps. On retrouve chez lui, comme chez Montaigne, cette id\u00e9e que le m\u00e9decin est celui qui s\u2019attribue le m\u00e9rite des gu\u00e9risons naturelles et rejette la responsabilit\u00e9 des \u00e9checs : \u00ab Ce qui m\u2019a gu\u00e9ri, moi, et qui en gu\u00e9rit mille autres qui n\u2019ont pas appel\u00e9 de m\u00e9decin \u00e0 leur secours, ils s\u2019en emparent en portant cela \u00e0 leur cr\u00e9dit \u00bb\u00b2. \u00c0 l\u2019inverse, si le malade meurt, la faute lui en incombe \u2014 il s\u2019est couch\u00e9 du mauvais c\u00f4t\u00e9, a entendu un bruit, eu une pens\u00e9e p\u00e9nible. Ainsi les m\u00e9decins ne peuvent jamais se tromper. C\u2019est exactement cette m\u00e9canique que moque Moli\u00e8re dans le c\u00e9l\u00e8bre dialogue entre Argan et Monsieur Purgon : celui-ci menace Argan d\u2019une cascade de maladies si ce dernier refuse ses rem\u00e8des\u00b3, comme si l\u2019effet d\u00e9pendait de l\u2019ob\u00e9issance au traitement, et non de son efficacit\u00e9 intrins\u00e8que. Cette logique circulaire devient mati\u00e8re \u00e0 rire, mais repose sur une critique s\u00e9rieuse : le pouvoir m\u00e9dical se fonde sur une inv\u00e9rifiabilit\u00e9 structurelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Montaigne se moque volontiers du myst\u00e8re qui entoure les prescriptions m\u00e9dicales. Il ironise sur la pr\u00e9tention des m\u00e9decins \u00e0 manier des centaines d\u2019ingr\u00e9dients, \u00e0 administrer des potions aussi complexes qu\u2019opaques : \u00ab Je me trouvais l\u2019autre jour dans un groupe de gens o\u00f9 quelqu\u2019un, qui souffrait comme moi, annon\u00e7a la nouvelle d\u2019une sorte de pilule faite d\u2019une centaine d\u2019ingr\u00e9dients au moins, bien compt\u00e9s. Ce fut une grande joie et un extr\u00eame r\u00e9confort ; quel rocher pourrait en effet r\u00e9sister au tir d\u2019une telle batterie ? \u00bb\u2074 Moli\u00e8re, pour sa part, oppose syst\u00e9matiquement le bon sens des gens simples \u00e0 la p\u00e9danterie des Diafoirus. Dans <em>L\u2019Amour m\u00e9decin<\/em>, Sganarelle, p\u00e8re cr\u00e9dule, croit \u00e0 la vertu des mots latins. Mais c\u2019est Lisette, la servante, qui comprend la situation, et man\u0153uvre avec intelligence. Chez Moli\u00e8re comme chez Montaigne, les \u00ab simples \u00bb en savent souvent plus que les savants \u2014 ou, du moins, ils ne leur font pas aveugl\u00e9ment confiance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Montaigne est particuli\u00e8rement dur avec les malades eux-m\u00eames. Il les accuse d\u2019abandonner leur jugement, de s\u2019en remettre \u00e0 n\u2019importe qui, f\u00fbt-il \u00ab assez hardi pour promettre la gu\u00e9rison \u00bb\u2075. Ce besoin de croire, ce refus d\u2019affronter la douleur, cette \u00ab l\u00e2chet\u00e9 \u00bb, les rend vuln\u00e9rables \u00e0 toutes les impostures. Il \u00e9crit : \u00ab C\u2019est la crainte de la mort et de la douleur, l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 supporter la maladie, un besoin terrible et irr\u00e9pressible de la gu\u00e9rison qui nous rend ainsi aveugles. \u00bb Moli\u00e8re construit tout <em>Le Malade imaginaire<\/em> sur cette id\u00e9e : Argan veut \u00eatre malade, il s\u2019invente des maux, s\u2019angoisse de tout, se livre aux m\u00e9decins avec une ferveur ridicule. Il ne souffre pas tant de son corps que de sa peur. La m\u00e9decine devient l\u2019objet d\u2019un amour masochiste : il faut souffrir pour \u00eatre soign\u00e9. Cette servitude volontaire est le v\u00e9ritable objet de la satire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Montaigne, au fond, ne rejette pas la m\u00e9decine par principe. Il avoue : \u00ab Ceux qui aiment notre m\u00e9decine peuvent aussi avoir l\u00e0-dessus des points de vue qui soient valables, grands et solides \u00bb\u2076. Mais il la consid\u00e8re avec une distance sceptique, refusant de c\u00e9der \u00e0 l\u2019illusion d\u2019une science toute-puissante. Il reconna\u00eet que la diversit\u00e9 des opinions m\u00e9dicales est le signe d\u2019une absence de fondement solide. Ce qui domine, chez lui, c\u2019est une anthropologie d\u00e9sabus\u00e9e : les hommes ont besoin de croire, et c\u2019est cela que les m\u00e9decins exploitent. Moli\u00e8re, plus com\u00e9dien que moraliste, transforme cette d\u00e9sillusion en rire. Mais son th\u00e9\u00e2tre n\u2019est pas un simple divertissement : il est aussi une le\u00e7on de lucidit\u00e9. En ridiculisant les Diafoirus, il enseigne au spectateur \u00e0 douter, \u00e0 interroger le pouvoir, \u00e0 ne pas s\u2019abandonner au premier savoir venu. Il prolonge ainsi, sous une autre forme, la le\u00e7on humaniste de Montaigne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui frappe, tant chez Montaigne que chez Moli\u00e8re, c\u2019est que la m\u00e9decine n\u2019est pas seulement critiqu\u00e9e comme une science incertaine ou une pratique inefficace, mais comme un discours, une rh\u00e9torique ferm\u00e9e, autosuffisante, faite pour convaincre plut\u00f4t que pour soigner. Ce pouvoir verbal, qui s\u2019autorise de sa propre obscurit\u00e9, constitue peut-\u00eatre le c\u0153ur du soup\u00e7on. Chez Montaigne, la parole m\u00e9dicale se donne des allures d\u2019incantation. Elle est truff\u00e9e de formules, de justifications circulaires, d\u2019\u00e9num\u00e9rations grotesques d\u2019ingr\u00e9dients et de prescriptions. Loin d\u2019\u00e9clairer le patient, ce langage le d\u00e9poss\u00e8de de tout jugement propre. La m\u00e9decine devient une langue \u00e9trang\u00e8re, inaccessible, hi\u00e9ratique, r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une caste savante. Montaigne s\u2019en moque ouvertement : \u00ab Le pied gauche d\u2019une tortue, l\u2019urine d\u2019un l\u00e9zard, la fiente d\u2019un \u00e9l\u00e9phant\u2026 \u00bb La longue litanie des ingr\u00e9dients agit comme une rh\u00e9torique d\u2019intimidation. L\u2019efficacit\u00e9 n\u2019est pas dans la chose dite, mais dans le fait de dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Moli\u00e8re en fait un ressort comique majeur. Chez lui, le jargon m\u00e9dical devient un pur th\u00e9\u00e2tre du pouvoir : il ne sert ni \u00e0 expliquer ni \u00e0 convaincre, mais \u00e0 impressionner, voire \u00e0 \u00e9craser. Dans <em>Le Malade imaginaire<\/em>, les m\u00e9decins s\u2019adressent \u00e0 Argan en latin \u2014 langue qu\u2019il ne comprend pas mais qui le rassure pr\u00e9cis\u00e9ment par son obscurit\u00e9. Il ne s\u2019agit pas de communication, mais de prestige verbal. On parle au-dessus du patient, non avec lui. Ainsi Monsieur Purgon, dans sa fameuse invective : \u00ab Si vous refusez de vous laisser saigner, je vous abandonne \u00e0 votre mauvaise constitution, \u00e0 la chaleur de votre sang, \u00e0 la corruption de vos humeurs, \u00e0 l\u2019intemp\u00e9rie de vos entrailles\u2026 \u00bb Ce discours est \u00e0 la fois une proph\u00e9tie et une menace, une po\u00e9sie fun\u00e8bre et une arme rh\u00e9torique. Il vise moins \u00e0 soigner qu\u2019\u00e0 soumettre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e9decine est ici un pouvoir magico-verbal, dont la force repose sur l\u2019asym\u00e9trie : le m\u00e9decin parle, le patient se tait. Montaigne avait d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 combien les m\u00e9decins s\u2019approprient les mots, les causes, les effets, et les entourent d\u2019un filet de mots si serr\u00e9 qu\u2019il est impossible d\u2019en sortir : \u00ab Une parole, un r\u00eave, une \u0153illade, leur semblent une excuse suffisante pour pr\u00e9tendre que ce n\u2019est pas \u2018de leur faute\u2019 \u00bb\u2077. Ils ne parlent pas la langue du corps, mais celle du pr\u00e9texte. Cette rh\u00e9torique de la domination est l\u2019exact contraire de ce que Montaigne appelle &#8220;conversation&#8221; \u2014 cette pratique horizontale du dialogue, o\u00f9 chacun peut mettre en question le propos de l\u2019autre. La m\u00e9decine, chez Moli\u00e8re comme chez Montaigne, ne conna\u00eet pas la contradiction. Elle parle pour se faire ob\u00e9ir, non pour se faire comprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce sens, l\u2019ironie de Moli\u00e8re prolonge le scepticisme linguistique de Montaigne. Tous deux font de la parole un objet d\u2019analyse : qui parle ? avec quelle autorit\u00e9 ? dans quelle langue ? pour dire quoi ? Et tous deux montrent que dans le champ m\u00e9dical, le langage devient souvent un instrument de d\u00e9possession : il arrache au patient la capacit\u00e9 de penser, de juger, de d\u00e9cider \u2014 pour mieux lui faire croire qu\u2019il est en train d\u2019\u00eatre sauv\u00e9.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\">Montaigne, <em>Essais<\/em>, II, 37.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Essais<\/em>, II, 37.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Moli\u00e8re, <em>Le Malade imaginaire<\/em>, I, 5.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Montaigne, <em>Essais<\/em>, II, 37.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Essais<\/em>, II, 37.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Essais<\/em>, II, 12.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Essais<\/em>, II, 37.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On aurait tort de croire que la critique de la m\u00e9decine na\u00eet au XVIIe si\u00e8cle, avec les fac\u00e9ties de Moli\u00e8re et l&#8217;hypocondrie joyeuse d&#8217;Argan. 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