{"id":6581,"date":"2025-06-09T04:59:32","date_gmt":"2025-06-09T04:59:32","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6581"},"modified":"2025-06-09T05:51:15","modified_gmt":"2025-06-09T05:51:15","slug":"que-dirait-yeshayahu-leibowitz-aujourdhui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/06\/09\/que-dirait-yeshayahu-leibowitz-aujourdhui\/","title":{"rendered":"Que dirait Yeshayahu Leibowitz aujourd&#8217;hui ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Yeshayahu Leibowitz, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 il y a une trentaine d\u2019ann\u00e9es, fut professeur de philosophie des sciences, de chimie organique, de biologie et de neurophysiologie et de pens\u00e9e juive, aux universit\u00e9s de J\u00e9rusalem et de Ha\u00effa. Il fut \u00e9galement r\u00e9dacteur en chef de l\u2019Encyclopaedia Hebra\u00efca, dont une partie substantielle porte sa signature, sous forme d\u2019articles scientifiques, philosophiques, historiques et th\u00e9ologiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Juif pratiquant orthodoxe, il consid\u00e9rait la fondation d\u2019un \u00c9tat pour les Juifs comme une n\u00e9cessit\u00e9 historique, en r\u00e9ponse aux pers\u00e9cutions. Lors de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance de 1948, il servit comme officier m\u00e9decin dans la Haganah. Quand on lui demandait pourquoi il \u00e9tait sioniste, il r\u00e9pondait : \u00ab Parce que nous en avons assez d\u2019\u00eatre gouvern\u00e9s par les goyim \u00bb\u00b9. Mais cette souverainet\u00e9, conquise sur les ruines de l\u2019Exil, devait imp\u00e9rativement demeurer profane.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 ses yeux, toute tentative de sacralisation du pouvoir rel\u00e8ve d\u2019une perversion du juda\u00efsme. Il voulait sauver la religion du pouvoir, et le pouvoir de la religion. Pour lui, seule une s\u00e9paration totale pouvait garantir la puret\u00e9 des deux sph\u00e8res : la religion, comme relation \u00e0 Dieu, et l\u2019\u00c9tat, comme dispositif politique au service des citoyens. \u00ab L\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl aurait une signification religieuse est une falsification du juda\u00efsme \u00bb\u00b2, affirmait-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De nos jours, il constaterait que les institutions religieuses sont imbriqu\u00e9es dans les structures \u00e9tatiques, et que le vocabulaire messianique impr\u00e8gne le discours politique. Cette religiosit\u00e9 revient \u00e0 transf\u00e9rer le sacr\u00e9 sur des int\u00e9r\u00eats humains. La guerre, par exemple, est l&#8217;affaire des hommes; pr\u00e9tendre lui attribuer une finalit\u00e9 m\u00e9taphysique rel\u00e8ve de l\u2019idol\u00e2trie\u00b3. Ce ne sont pas des forces divines qui habitent les canons, mais les passions humaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz d\u00e9non\u00e7ait l\u2019instrumentalisation du divin. Il visait en particulier les disciples du Rav Zvi Yehuda Kook, qui avaient d\u00e9tourn\u00e9 la foi au service d\u2019un projet national. Il y voyait une fiction th\u00e9ologique consistant \u00e0 remplacer \u00ab la foi par une idol\u00e2trie o\u00f9 l\u2019\u00c9tat, la terre et l\u2019arm\u00e9e deviennent des objets du culte \u00bb\u2074. Cette d\u00e9rive repr\u00e9sentait pour lui un processus dans lequel les formes de la religion subsistent, tandis que Dieu a disparu \u2014 id\u00e9e d\u00e9velopp\u00e9e dans <em>Leibowitz ou l\u2019absence de Dieu\u2075<\/em>, montrant comment une orthodoxie peut se muer en ritualisme socialis\u00e9. Aujourd\u2019hui, cette idol\u00e2trie est en passe d\u2019\u00eatre institutionnalis\u00e9e : les repr\u00e9sentants du sionisme messianique si\u00e8gent au c\u0153ur du gouvernement, la colonisation est \u00e9rig\u00e9e en <em>mitsva (Commandement)<\/em>, et les conflits sont envelopp\u00e9s dans des r\u00e9cits eschatologiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face aux z\u00e9lotes qui revendiquent le Grand Isra\u00ebl au nom d\u2019une promesse divine, Leibowitz rappelait qu\u2019apr\u00e8s avoir donn\u00e9 Isra\u00ebl aux H\u00e9breux, Dieu l\u2019a confi\u00e9e aux Babyloniens, aux Assyriens, aux Perses, aux Grecs, aux Romains, aux Arabes, aux Crois\u00e9s, aux Mamelouks, aux Turcs, aux Britanniques \u2014 et de nouveau aux Juifs. En tirer une doctrine de l\u00e9gitimit\u00e9, c\u2019est faire de Dieu un agent immobilier. Leibowitz en concluait que Dieu n\u2019\u00e9tait membre d\u2019aucun parti politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La foi n\u2019assure ni miracle, ni protection, ni victoire. Elle consiste \u00e0 accomplir la Torah ind\u00e9pendamment de tout contexte historique. Ce principe est aujourd\u2019hui viol\u00e9 par une casuistique qui interpr\u00e8te les succ\u00e8s militaires ou politiques comme des signes d\u2019\u00e9lection divine. L\u2019Histoire est le lieu de la condition humaine, et non celui de la R\u00e9v\u00e9lation. Vouloir y discerner la main de Dieu, c\u2019est s\u2019exposer \u00e0 interpr\u00e9ter aussi la d\u00e9faite, la Shoah, l\u2019exil \u2014 et \u00e0 sombrer dans une th\u00e9odic\u00e9e meurtri\u00e8re. Mais la v\u00e9rit\u00e9 est que Dieu ne se manifeste pas dans le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz rappelait la distinction entre <em>Halakha<\/em> et \u00e9thique. La <em>Halakha<\/em> ne rel\u00e8ve pas de l\u2019humanisme, mais du service de Dieu (<em>avodat Hashem<\/em>). Elle ne vise ni le bonheur, ni la justice, ni m\u00eame le bien : elle exprime une soumission inconditionnelle \u00e0 une transcendance. L\u2019\u00e9thique, en revanche, est une construction humaine, fond\u00e9e sur des valeurs comme la compassion, l\u2019\u00e9galit\u00e9 ou la libert\u00e9. Confondre ces deux registres, c\u2019est affaiblir l\u2019un et l\u2019autre : transformer la <em>Halakha<\/em> en moralisme, et r\u00e9duire l\u2019\u00e9thique \u00e0 un ritualisme vide. \u00ab L\u2019\u00e9thique appartient au domaine des relations humaines ; la religion est la relation de l\u2019homme \u00e0 Dieu \u00bb\u2076. Cette s\u00e9paration n\u2019implique pas une indiff\u00e9rence morale, mais un refus de faire de Dieu l\u2019instrument d\u2019un projet humain. La <em>Halakha<\/em> ne vise pas \u00e0 am\u00e9liorer le monde ; elle engage l\u2019individu dans une fid\u00e9lit\u00e9 sans objet. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9thique cherche le bien, la <em>Halakha<\/em> cherche Dieu\u2077.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz r\u00e9p\u00e9tait que \u00ab l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl est un \u00c9tat pour les Juifs, mais pas un \u00c9tat juif \u00bb\u2078. D\u00e8s lors que l\u2019\u00c9tat se pare d\u2019attributs religieux, que la terre est dite \u00ab promise \u00bb, que la politique s\u2019inspire du Ciel, c\u2019est le juda\u00efsme lui-m\u00eame qui est d\u00e9natur\u00e9. Ce n\u2019est plus la Torah qui juge le pouvoir, mais le pouvoir qui fa\u00e7onne la Torah \u00e0 son image. L\u2019esprit proph\u00e9tique est alors remplac\u00e9 par une rh\u00e9torique tribale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz aurait vu dans l\u2019essor du sionisme religieux d\u2019extr\u00eame droite et de l\u2019ultraorthodoxie <em>haredi<\/em> des menaces majeures. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, un nationalisme fascisant, persuad\u00e9 d\u2019agir au nom de Dieu ; de l\u2019autre, un monde referm\u00e9 sur lui-m\u00eame, d\u00e9tach\u00e9 des responsabilit\u00e9s civiques, de la culture et de la science. \u00c0 propos des <em>haredim<\/em>, il disait : \u00ab Une religion qui refuse de prendre part aux responsabilit\u00e9s de l\u2019\u00c9tat est une caricature de la foi \u00bb\u2079. Aujourd\u2019hui, messianisme et ultraorthodoxie, autrefois ennemis, cohabitent dans la coalition gouvernementale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Leibowitz, l\u2019omnipr\u00e9sence des partis religieux au gouvernement, les budgets massifs allou\u00e9s aux <em>yeshivot<\/em> et la tendance \u00e0 imposer des normes \u00e0 la population seraient les signes d\u2019une d\u00e9rive dans laquelle la religion serait un levier de domination et un moyen de soumettre les consciences sous couvert de sacr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En mati\u00e8re d\u00e9mocratique, il pointerait le communautarisme, le client\u00e9lisme et la fragmentation id\u00e9ologique. L\u2019alliance entre ultraorthodoxie et messianisme, ciment\u00e9e par des int\u00e9r\u00eats \u00e9lectoraux et mat\u00e9riels, serait pour lui la confirmation que quel que soit le syst\u00e8me, la moralit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat n\u2019est autre que celle de ses dirigeants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz rejetait l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl puisse incarner le juda\u00efsme dans son ensemble. Il se m\u00e9fiait d\u2019un sionisme qui exigerait l\u2019all\u00e9geance de tous les Juifs du monde, parce qu&#8217;il voyait la Diaspora comme une forme l\u00e9gitime de l\u2019existence juive. Il aurait d\u00e9nonc\u00e9 la pression exerc\u00e9e sur elle pour qu\u2019elle confonde solidarit\u00e9 et soumission. La centralit\u00e9 d\u2019Isra\u00ebl est de nature politique, or le juda\u00efsme n\u2019a pas besoin d\u2019un centre g\u00e9ographique pour \u00eatre vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019agissant des Arabes d\u2019Isra\u00ebl, il d\u00e9fendait une \u00e9galit\u00e9 stricte, sans r\u00e9serve ni condition. Toute tentative de les exclure au nom d\u2019un juda\u00efsme d\u2019\u00c9tat lui appara\u00eetrait comme une faute morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la question palestinienne, il ne nourrissait pas d\u2019illusions. \u00ab Toute paix entre nous et les Arabes serait, au mieux, une tr\u00eave temporaire \u00bb\u00b9\u2070, disait-il. Mais il appelait n\u00e9anmoins \u00e0 un retrait des Territoires, car il pensait que l\u2019occupation corrompt davantage celui qui l\u2019exerce que celui qui la subit\u00b9\u00b9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz ne cherchait pas \u00e0 concilier foi et politique. Il les voulait au contraire radicalement antinomiques. Le juda\u00efsme est une exigence int\u00e9rieure, une ob\u00e9issance sans r\u00e9tribution. \u00c0 l\u2019ivresse identitaire, il opposait l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 des <em>Commandements<\/em>. Il estimait n\u00e9anmoins qu\u2019Isra\u00ebl pouvait rester possible \u2014 \u00e0 condition de ne pas pr\u00e9tendre incarner le juda\u00efsme. Car ce qui est au c\u0153ur de la Torah n\u2019est ni l\u2019Histoire, ni la terre, ni la nation, mais l\u2019homme face \u00e0 Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Notes :<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Entretiens sur la foi, la religion et la politique<\/em>, trad. A. J. Blidstein, Calmann-L\u00e9vy, 1996, p. 118.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Ibid., p. 145.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Ibid., p. 151.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Ibid., p. 161.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Leibowitz ou l\u2019absence de Dieu<\/em>, Daniel Horowitz, L\u2019Harmattan, 2022.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>\u00c9mouna, histoire et valeurs<\/em>, trad. B. Coyault, Albin Michel, 1998, p. 84.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Judaism, Human Values, and the Jewish State<\/em>, ed. E. Goldman, Harvard University Press, 1992, pp. 18\u201321.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Entretiens sur la foi<\/em>, op. cit., p. 190.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Ibid., p. 207.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Ibid., p. 178.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Ibid., p. 179.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Yeshayahu Leibowitz, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 il y a une trentaine d\u2019ann\u00e9es, fut professeur de philosophie des sciences, de chimie organique, de biologie et de neurophysiologie et de pens\u00e9e juive, aux universit\u00e9s de J\u00e9rusalem et de Ha\u00effa. 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