{"id":6608,"date":"2025-05-20T13:21:41","date_gmt":"2025-05-20T13:21:41","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6608"},"modified":"2025-05-20T15:31:57","modified_gmt":"2025-05-20T15:31:57","slug":"le-livre-de-job","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/20\/le-livre-de-job\/","title":{"rendered":"Le livre de Job : la foi, l&#8217;\u00e9thique et l&#8217;absurde"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Job est un homme juste et bon. Il vit heureux, entour\u00e9 d\u2019une famille aimante, jouit de la sant\u00e9 et de la prosp\u00e9rit\u00e9. Rien ne vient troubler sa droiture ni entacher sa conscience. Il ne tire aucun profit de sa pi\u00e9t\u00e9 : il ne la monnaye pas, n\u2019en fait ni un m\u00e9rite ni un levier social. Sa vertu est tranquille, sans faille, ni ostentatoire ni int\u00e9ress\u00e9e. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cela qui attire sur lui l\u2019\u00e9preuve de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dieu le livre au Satan, figure du soup\u00e7on, avocat du doute : Job est-il vraiment d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 ? Sa foi est-elle pure ? Job perd ses enfants, ses biens, sa sant\u00e9. Ses amis, d\u00e9fenseurs d\u2019une th\u00e9ologie traditionnelle, tentent de r\u00e9tablir l\u2019ordre du monde en lui sugg\u00e9rant qu\u2019il a p\u00e9ch\u00e9. Job refuse : il ne se reproche rien et r\u00e9clame une r\u00e9ponse de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque cette r\u00e9ponse vient enfin, ce n\u2019est pas une explication. Dieu rappelle \u00e0 Job l\u2019incommensurabilit\u00e9 de l\u2019ordre cosmique, l\u2019inaccessibilit\u00e9 de ses raisons, la d\u00e9mesure de la cr\u00e9ation face \u00e0 la cr\u00e9ature. Il ne justifie rien. Ne s\u2019excuse pas. Ce silence \u00e9claire Job : il comprend qu\u2019il n\u2019existe aucun lien entre son malheur et sa conduite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telle est la lecture de Yeshayahou Leibowitz : Job incarne le croyant radical, celui qui sert Dieu sans espoir, sans b\u00e9n\u00e9fice, sans illusion\u00b9. La foi ne repose sur aucune preuve, n\u2019attend aucun signe. Elle est un acte, non une attente. Job continue de s\u2019adresser \u00e0 Dieu et se tient debout l\u00e0 o\u00f9 toute th\u00e9odic\u00e9e s\u2019effondre. C\u2019est cela m\u00eame qui fonde sa foi : elle ne s\u2019appuie que sur elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La loi morale ne d\u00e9pend d\u2019aucune promesse. Le devoir s\u2019accomplit pour lui-m\u00eame. \u00ab Agis de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action devienne une loi universelle \u00bb\u00b2. L\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique n\u2019attend pas de r\u00e9tribution ; il se suffit \u00e0 lui-m\u00eame. Job d\u00e9couvre que la vertu est sa propre fin. Le juste n\u2019attend rien. Il n\u2019esp\u00e8re pas que le monde s\u2019accorde \u00e0 son \u00e9thique. Il ne cherche ni ordre ni sens dans l\u2019univers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Camus voyait en Job une figure de la r\u00e9volte : celle de l\u2019homme qui refuse de justifier l\u2019injustifiable, mais continue d\u2019agir\u00b3. Le docteur Rieux, dans <em>La Peste<\/em>, sait que la souffrance est sans cause, que le monde est absurde, et pourtant il soigne, agit, ne se r\u00e9signe pas\u2074. Kafka, dans son univers d\u2019opacit\u00e9 et de faute inexpliqu\u00e9e, retrouve l\u2019intuition de Job : une culpabilit\u00e9 sans cause, une sentence sans justification\u2075.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le juda\u00efsme, la foi ne repose ni sur des dogmes, ni sur des myst\u00e8res. Elle ne promet ni salut, ni explication. Elle affirme seulement que l\u2019homme peut distinguer le bien du mal. Il ne s\u2019agit pas d\u2019esp\u00e9rer une protection, mais de croire que la morale fait partie int\u00e9grante de l\u2019\u00eatre humain, et qu\u2019elle doit \u00eatre traduite en actes, quelles que soient les \u00e9preuves. Le malheur ne justifie jamais le mal. La souffrance n\u2019abolit pas la responsabilit\u00e9. La foi est une exigence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et si le juda\u00efsme admet que l\u2019on puisse faire le bien par int\u00e9r\u00eat, il sait aussi que la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un homme se mesure \u00e0 sa capacit\u00e9 d\u2019agir bien sans raison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Job est ce lieu nu de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9thique. Il est le t\u00e9moin de l\u2019absurde, mais aussi de l\u2019inalt\u00e9rable. Il ne croit pas pour \u00eatre sauv\u00e9. Il ne sert pas Dieu pour \u00eatre b\u00e9ni. Il ne fait pas le bien pour en tirer un b\u00e9n\u00e9fice. Sa fid\u00e9lit\u00e9 est sans objet, sans r\u00e9compense, sans pourquoi. Elle est, dans sa fragilit\u00e9 m\u00eame, l\u2019\u00e9clat le plus pur de la foi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>***<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\">Yeshayahou Leibowitz, <em>Emounah, Historiah ve-Arakhim<\/em>, J\u00e9rusalem, Schocken, 1982. Voir aussi : <em>Judaism, Human Values and the Jewish State<\/em>, Harvard University Press, 1992.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Emmanuel Kant, <em>Fondements de la m\u00e9taphysique des m\u0153urs<\/em>, 1785.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Albert Camus, <em>Le Mythe de Sisyphe<\/em>, Gallimard, 1942. Camus cite explicitement Job dans ses r\u00e9flexions sur l\u2019absurde.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Albert Camus, <em>La Peste<\/em>, Gallimard, 1947.<\/li>\n<li>\n<p style=\"text-align: justify;\">Franz Kafka, <em>Le Proc\u00e8s<\/em>, 1925. Sur l\u2019absurdit\u00e9 du jugement et la culpabilit\u00e9 inexpliqu\u00e9e, voir aussi <em>Le Ch\u00e2teau<\/em>.<\/p>\n<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Job est un homme juste et bon. Il vit heureux, entour\u00e9 d\u2019une famille aimante, jouit de la sant\u00e9 et de la prosp\u00e9rit\u00e9. Rien ne vient troubler sa droiture ni entacher sa conscience. 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