{"id":6705,"date":"2025-05-29T05:20:24","date_gmt":"2025-05-29T05:20:24","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6705"},"modified":"2025-05-29T05:20:24","modified_gmt":"2025-05-29T05:20:24","slug":"quand-la-gauche-devient-foi-essai-sur-une-croyance-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/05\/29\/quand-la-gauche-devient-foi-essai-sur-une-croyance-politique\/","title":{"rendered":"Quand la gauche devient foi : essai sur une croyance politique"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Depuis le massacre du 7 octobre, un trouble s\u2019est empar\u00e9 de nombreuses consciences de gauche. Des voix critiques ont \u00e9merg\u00e9, non pour remettre en cause les fondements de leur propre tradition politique, mais pour exprimer leur d\u00e9ception vis-\u00e0-vis de certains de ses repr\u00e9sentants : intellectuels, universitaires, militants. Ce n\u2019est pas l\u00e0 un simple diff\u00e9rend interne, mais un sympt\u00f4me plus profond. Car au lieu d\u2019un r\u00e9examen lucide des pr\u00e9misses qui ont rendu possible une telle faillite morale \u2014 l\u2019aveuglement face \u00e0 la barbarie, la compassion s\u00e9lective, la criminalisation syst\u00e9matique d\u2019Isra\u00ebl \u2014 c\u2019est bien souvent un simple d\u00e9placement de la foi qui s\u2019op\u00e8re : on continue de croire, mais en d\u2019autres figures, suppos\u00e9ment plus \u00ab fid\u00e8les \u00e0 l\u2019esprit originel \u00bb. On incrimine les trahisons, jamais les tables de la Loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit pas d\u2019hypocrisie. Ce refus d\u2019interroger la source tient \u00e0 une structure de loyaut\u00e9 plus profonde : une fid\u00e9lit\u00e9 enracin\u00e9e dans l\u2019histoire personnelle, l\u2019\u00e9ducation, les lectures, les engagements de toute une vie. Rompre avec la gauche, pour ceux qui s\u2019y sont identifi\u00e9s, ne serait pas une simple r\u00e9vision politique. Ce serait une rupture int\u00e9rieure, un reniement existentiel. Car la gauche n\u2019est pas seulement, pour eux, un positionnement id\u00e9ologique parmi d\u2019autres : elle est un syst\u00e8me de sens, une grammaire morale, un univers de l\u00e9gitimation \u2014 en un mot, une religion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette religion ne se pr\u00e9sente pas comme telle, puisqu\u2019elle se revendique la\u00efque, critique, \u00e9clair\u00e9e. Mais justement : comme toutes les religions, elle se croit au-dessus des religions. Elle oppose la Raison \u00e0 la superstition, l\u2019\u00e9mancipation \u00e0 l\u2019obscurantisme, le progr\u00e8s \u00e0 l\u2019ordre \u00e9tabli \u2014 et elle le fait avec la ferveur, la certitude, l\u2019absolutisme d\u2019une doctrine du salut. Elle a ses dogmes (l\u2019histoire comme marche vers la justice, la nature oppressive des structures, l\u2019innocence des opprim\u00e9s), ses p\u00e9ch\u00e9s (dominer, exploiter, coloniser), ses figures de r\u00e9demption (la prise de conscience, la r\u00e9volution, la critique), ses schismes (entre radicaux et mod\u00e9r\u00e9s, entre identitaristes et universalistes), et bien s\u00fbr ses h\u00e9r\u00e9tiques : ceux qui doutent, ceux qui refusent de r\u00e9citer la liturgie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-del\u00e0 d\u2019un simple horizon id\u00e9ologique, la gauche constitue ainsi un syst\u00e8me de croyances. Elle s\u2019est peu \u00e0 peu construite comme un ordre symbolique complet, avec ses figures du p\u00e9ch\u00e9 (la domination, l\u2019ali\u00e9nation), ses figures de r\u00e9demption (la critique, l\u2019\u00e9mancipation), ses martyrs (Rosa Luxemburg, Allende), ses proph\u00e8tes (Marx, Sartre), ses textes sacr\u00e9s (le <em>Manifeste<\/em>, <em>Les Damn\u00e9s de la Terre<\/em>) et ses c\u00e9r\u00e9monies expiatoires. Elle promet la r\u00e9demption des soci\u00e9t\u00e9s humaines, mais par une voie exclusive : celle d\u2019un humanisme rigide, sacralis\u00e9, qui ne tol\u00e8re aucune mise \u00e0 distance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le fait qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement comme le 7 octobre \u2014 o\u00f9 des civils juifs ont \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s au nom d\u2019un projet islamo-fasciste \u2014 ne produise pas une onde de choc suffisante pour \u00e9branler les certitudes de ce clerg\u00e9 intellectuel est en soi r\u00e9v\u00e9lateur. On pr\u00e9f\u00e8re croire \u00e0 une d\u00e9faillance passag\u00e8re du discours plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 un vice structurel de la croyance. Ce n\u2019est pas tant que la gauche trahit ses valeurs : c\u2019est que ses valeurs m\u00eames, lorsqu\u2019elles deviennent sacralis\u00e9es, produisent m\u00e9caniquement l\u2019aveuglement, la hi\u00e9rarchisation perverse des victimes, le d\u00e9ni de la r\u00e9alit\u00e9, l\u2019indulgence envers les pires oppressions du moment qu\u2019elles viennent du \u00ab bon \u00bb c\u00f4t\u00e9 de l\u2019histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette incapacit\u00e9 \u00e0 rompre n\u2019est pas d\u2019abord politique, elle est psychologique. Pour beaucoup, quitter la gauche, ce serait tomber dans un vide symbolique, renoncer \u00e0 une vision du monde ordonn\u00e9e, \u00e0 une promesse d\u2019avenir, \u00e0 un r\u00e9cit de soi. Ce serait s\u2019exposer \u00e0 l\u2019anomie. D\u00e8s lors, toute remise en question profonde est v\u00e9cue comme un blasph\u00e8me. L\u2019effondrement de la morale devient une question de communication, de strat\u00e9gie, de formulation. On reste dans le Temple, on change les pr\u00eatres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side le c\u0153ur du probl\u00e8me : les figures de gauche qui per\u00e7oivent les errements de leur camp, mais s\u2019obstinent \u00e0 s\u2019y inscrire malgr\u00e9 tout, ne r\u00e9forment rien. Ils d\u00e9placent leur foi d\u2019un clerg\u00e9 \u00e0 un autre, sans jamais remettre en cause la nature religieuse de leur engagement. Cette fid\u00e9lit\u00e9, quoique la\u00efque dans sa forme, est une soumission int\u00e9rieure \u00e0 un dogme structurant. Ce qui vacille est imm\u00e9diatement r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9, ramen\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre sacr\u00e9. La gauche n\u2019est plus un outil critique, mais un objet de croyance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, rompre avec cette tradition ne serait pas une simple inflexion id\u00e9ologique, mais une forme d\u2019apostasie int\u00e9rieure. Il ne s\u2019agit plus de nuancer un engagement ou d\u2019actualiser une pens\u00e9e, mais de renier un absolu. D\u2019o\u00f9 l\u2019angoisse, la crispation, la violence symbolique qui entoure toute remise en question. C\u2019est que la gauche, dans sa forme contemporaine, n\u2019est plus une pens\u00e9e du monde : elle est un monde. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette cl\u00f4ture qu\u2019il faut aujourd\u2019hui briser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or cette sacralisation ne s\u2019est pas construite en un jour. Elle s\u2019est lentement \u00e9labor\u00e9e, depuis les Lumi\u00e8res, sur la base d\u2019une promesse de lib\u00e9ration universelle. L\u2019id\u00e9e que l\u2019histoire aurait un sens, et que ce sens serait celui du progr\u00e8s \u2014 par la raison, la science, l\u2019\u00e9galit\u00e9 \u2014 a nourri une eschatologie implicite. La R\u00e9volution fran\u00e7aise a fourni le mythe fondateur, 1848 l\u2019espoir d\u00e9mocratique, 1917 la promesse incarn\u00e9e d\u2019un salut collectif. Chaque trahison fut r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e comme une erreur de parcours, jamais comme une d\u00e9faillance du mod\u00e8le. \u00c0 chaque crise, la gauche s\u2019est r\u00e9invent\u00e9e sans jamais se repenser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les institutions intellectuelles modernes \u2014 universit\u00e9s, syndicats, m\u00e9dias, partis \u2014 ont \u00e9t\u00e9 les vecteurs de cette continuit\u00e9. Elles ont fonctionn\u00e9 comme des \u00c9glises parall\u00e8les, formant les clercs, transmettant la tradition, assurant l\u2019orthodoxie. Dans ces milieux, se dire \u00ab de gauche \u00bb ne rel\u00e8ve pas d\u2019une analyse rationnelle, mais d\u2019un acte identitaire. C\u2019est un gage de moralit\u00e9, une preuve d\u2019appartenance \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 \u00e9clair\u00e9e. D\u00e8s lors, toute remise en question de la gauche n\u2019est pas entendue comme une critique, mais comme une d\u00e9ch\u00e9ance. Le dissident n\u2019est pas r\u00e9fut\u00e9 : il est excommuni\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La gauche, en pr\u00e9tendant incarner la justice, a fini par s\u2019identifier \u00e0 elle. D\u2019o\u00f9 son incapacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre ses fautes autrement qu\u2019en les attribuant \u00e0 des d\u00e9viations ext\u00e9rieures. Comme toutes les religions, elle distingue entre la foi et les infid\u00e8les. Comme toutes les religions, elle promet la lumi\u00e8re, mais ne supporte pas qu\u2019on \u00e9claire ses zones d\u2019ombre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette religion de gauche, qui se pense comme raison et justice incarn\u00e9es, en est venue \u00e0 produire l\u2019inverse de ce qu\u2019elle pr\u00e9tend d\u00e9fendre. Car dans sa version contemporaine, elle s\u2019est enti\u00e8rement soumise \u00e0 une logique d\u2019inversion morale : au nom de l\u2019anti-colonialisme, elle soutient des mouvements fond\u00e9s sur le fondamentalisme ; au nom de l\u2019antiracisme, elle \u00e9pouse des logiques identitaires fond\u00e9es sur la race ; au nom de l\u2019\u00e9mancipation, elle se fait le relais d\u2019id\u00e9ologies de soumission. Ce glissement n\u2019est pas marginal \u2014 il est structurel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rien ne l\u2019illustre mieux que la r\u00e9action d\u2019une large partie de la gauche occidentale face aux crimes du 7 octobre. L\u2019horreur du massacre n\u2019a pas suscit\u00e9, chez beaucoup, un \u00e9lan \u00e9thique imm\u00e9diat, inconditionnel, mais un r\u00e9flexe de contextualisation. On a cherch\u00e9 les causes, les &#8220;provocations&#8221;, les &#8220;racines du mal&#8221;, comme si la barbarie pouvait \u00eatre convertie en sympt\u00f4me. Comme si des hommes d\u00e9coupant des enfants \u00e0 la machette n\u2019\u00e9taient, au fond, que des expressions du d\u00e9sespoir. L\u2019oppression suppos\u00e9e de Gaza est venue r\u00e9\u00e9crire les faits, recoder l\u2019atrocit\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 la rendre l\u00e9gitime. La compassion s\u2019est invers\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne rel\u00e8ve pas seulement de l\u2019aveuglement, mais d\u2019un dogme : celui selon lequel le faible a toujours raison, parce qu\u2019il est faible. Le domin\u00e9 est bon par nature, le dominant coupable par essence. L\u2019axiologie est binaire, manich\u00e9enne, presque liturgique. Peu importe que le \u00ab faible \u00bb en question r\u00eave d\u2019un califat, d\u2019une charia, de l\u2019extermination d\u2019un peuple. Peu importe que la \u00ab r\u00e9sistance \u00bb glorifi\u00e9e emprunte ses m\u00e9thodes aux nazis. Il suffit qu\u2019elle se proclame victime pour qu\u2019on lui attribue le statut du juste. La gauche, jadis universaliste, est devenue tribale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi que des mouvements islamistes, porteurs d\u2019une vision th\u00e9ocratique, sexiste, antis\u00e9mite, homophobe, trouvent des alli\u00e9s parmi ceux qui se pr\u00e9tendent progressistes. Que des associations f\u00e9ministes d\u00e9filent aux c\u00f4t\u00e9s de ceux qui oppriment les femmes. Que des antiracistes militent au nom de cat\u00e9gories raciales. Que des d\u00e9fenseurs de la libert\u00e9 d\u2019expression justifient la censure. Le renversement est total. L\u2019universalisme est trahi au nom de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. La critique a perdu sa boussole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette d\u00e9rive ne vient pas d\u2019un hasard, mais d\u2019un pli th\u00e9ologique. Car si la gauche est une religion, alors elle a ses martyrs \u00e0 d\u00e9fendre, m\u00eame contre l\u2019\u00e9vidence. Le peuple palestinien est devenu, dans ce syst\u00e8me, une figure christique : souffrant, crucifi\u00e9, porteur des p\u00e9ch\u00e9s du monde. \u00c0 ce titre, il ne peut qu\u2019avoir raison. L\u2019histoire l\u2019a sanctifi\u00e9. Toute critique \u00e0 son \u00e9gard devient un blasph\u00e8me. Peu importe que ses repr\u00e9sentants aient sombr\u00e9 dans la terreur \u2014 l\u2019image sacr\u00e9e absorbe tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00eame logique traverse les luttes postcoloniales, identitaires, d\u00e9coloniales. L\u2019identit\u00e9 y remplace la justice. L\u2019ennemi n\u2019est plus l\u2019injustice, mais l\u2019Occident lui-m\u00eame, l\u2019homme blanc, le lib\u00e9ralisme, Isra\u00ebl, la modernit\u00e9. Tout ce qui a port\u00e9 des fruits universels est d\u00e9sormais suspect. L\u2019universalisme est tenu pour un masque de la domination. La Raison est relativis\u00e9e, la v\u00e9rit\u00e9 disqualifi\u00e9e comme construction sociale, et l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9duite \u00e0 un outil d\u2019h\u00e9g\u00e9monie. C\u2019est ainsi que la gauche moderne se retourne contre l\u2019h\u00e9ritage qui l\u2019a fond\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce retournement n\u2019est pas v\u00e9cu comme une rupture. Il est naturalis\u00e9, rendu indiscutable, transmis comme un prolongement n\u00e9cessaire de l\u2019histoire de la gauche. L\u00e0 encore, c\u2019est le religieux qui l\u2019emporte : il ne s\u2019agit pas de penser, mais de croire. L\u2019adh\u00e9sion pr\u00e9c\u00e8de l\u2019analyse, et remplace le jugement. D\u2019o\u00f9 cette r\u00e9p\u00e9tition automatique de slogans, ces anath\u00e8mes distribu\u00e9s \u00e0 ceux qui doutent, cette incapacit\u00e9 \u00e0 interroger ses propres pr\u00e9suppos\u00e9s. Comme dans toute foi, la dissonance est r\u00e9solue par le silence ou par l\u2019exclusion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit plus, pour la gauche contemporaine, de corriger des erreurs ou d\u2019actualiser une pens\u00e9e. Il s\u2019agit de prot\u00e9ger une orthodoxie. Tout \u00e9v\u00e9nement qui contredit la doctrine est ni\u00e9, minimis\u00e9, ou int\u00e9gr\u00e9 de force dans le sch\u00e9ma croyant. Le r\u00e9el est subordonn\u00e9 au r\u00e9cit. La terreur islamiste devient une forme d\u2019antifascisme. Le terroriste est un r\u00e9sistant. Le pogrom est une r\u00e9action. L\u2019assassin est une victime. On ne pense plus le monde : on le r\u00e9cite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais une telle cl\u00f4ture dogmatique n\u2019est pas seulement un aveuglement sur le pr\u00e9sent : c\u2019est un emp\u00eachement radical \u00e0 penser l\u2019avenir. Car une religion politique ne se r\u00e9forme pas \u2014 elle se r\u00e9p\u00e8te. La gauche contemporaine, prisonni\u00e8re de ses rites id\u00e9ologiques, se r\u00e9v\u00e8le incapable de produire autre chose que des gestes incantatoires : d\u00e9noncer, comm\u00e9morer, condamner, se solidariser. Le monde change, elle r\u00e9cite. Les soci\u00e9t\u00e9s \u00e9voluent, elle conjure. L\u2019histoire bifurque, elle ressasse ses mythes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute tentative de renouvellement est v\u00e9cue comme une menace. Les rares penseurs qui cherchent \u00e0 rouvrir le d\u00e9bat de fond sont ostracis\u00e9s, caricatur\u00e9s, vou\u00e9s aux g\u00e9monies. Le soup\u00e7on de \u00ab droitisation \u00bb suffit \u00e0 disqualifier toute remise en cause du dogme. Il ne s\u2019agit pas d\u2019avoir tort ou raison, mais d\u2019\u00eatre dans le vrai ou dans le faux selon la th\u00e9ologie du moment. Et celle-ci n\u2019\u00e9volue plus que par glissements internes, sans rupture ni retour critique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or penser le monde exige pr\u00e9cis\u00e9ment cela : la capacit\u00e9 de rompre. De suspendre la croyance pour affronter la complexit\u00e9. D\u2019accueillir la contradiction sans y chercher aussit\u00f4t un coupable. Mais la gauche devenue foi ne sait plus faire cela. Elle fonctionne \u00e0 l\u2019indignation r\u00e9flexe, \u00e0 la posture morale, \u00e0 la d\u00e9nonciation pr\u00e9ventive. Elle ne pense plus \u00e0 partir du r\u00e9el, mais contre lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela a un prix. Ce prix, c\u2019est sa d\u00e9saffection croissante. De plus en plus de citoyens, y compris parmi les plus jeunes, ne se reconnaissent plus dans ces slogans sans prise sur le r\u00e9el. Ils voient bien que l\u2019id\u00e9ologie remplace le discernement, que le langage est vid\u00e9 de son sens, que la morale est devenue un instrument de manipulation symbolique. Ils sentent la pr\u00e9sence d\u2019un clerg\u00e9 sans transcendance, d\u2019une liturgie sans Dieu, d\u2019un cat\u00e9chisme sans ciel \u2014 mais non sans enfer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La gauche, \u00e0 force de s\u2019\u00e9riger en conscience universelle, a perdu son ancrage. Elle parle d\u2019\u00e9mancipation, mais refuse la libert\u00e9 int\u00e9rieure de douter. Elle parle d\u2019\u00e9galit\u00e9, mais divise le monde en communaut\u00e9s victimaires hi\u00e9rarchis\u00e9es. Elle parle de justice, mais s\u2019aveugle face \u00e0 la souffrance qui contredit ses dogmes. Ce n\u2019est pas simplement un \u00e9chec intellectuel, c\u2019est une faillite spirituelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et cette faillite ne pourra \u00eatre surmont\u00e9e qu\u2019en acceptant une v\u00e9rit\u00e9 difficile : il faut d\u00e9sacraliser la gauche. La rendre \u00e0 ce qu\u2019elle aurait d\u00fb rester \u2014 une tradition politique parmi d\u2019autres, critiquable, r\u00e9formable, faillible. Ce travail est d\u2019autant plus urgent que les valeurs m\u00eames qu\u2019elle pr\u00e9tend incarner \u2014 la libert\u00e9, la dignit\u00e9 humaine, la solidarit\u00e9, la lucidit\u00e9 historique \u2014 exigent qu\u2019on les arrache \u00e0 leur emprise doctrinale. Sauver ce qu\u2019il peut rester d\u2019universel, c\u2019est commencer par rejeter ce qui pr\u00e9tend en monopoliser le sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u2019autres termes, il ne s\u2019agit pas d\u2019abandonner toute id\u00e9e de gauche : il s\u2019agit de sortir de la gauche comme croyance close. De renoncer \u00e0 la religion pour retrouver la pens\u00e9e. Ce pas, rare, douloureux, mais lib\u00e9rateur, est le seul chemin vers une conscience politique adulte \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9senchant\u00e9e, responsable, et capable d\u2019affronter les trag\u00e9dies du monde sans b\u00e9quille morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que r\u00e9v\u00e8le la r\u00e9action d\u2019une grande partie de la gauche face au r\u00e9el, c\u2019est qu\u2019elle ne se vit plus comme un outil au service de l\u2019analyse ou de l\u2019action, mais comme une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server co\u00fbte que co\u00fbte. La fid\u00e9lit\u00e9 qu\u2019elle exige n\u2019est pas politique mais spirituelle. La gauche n\u2019est plus un espace de d\u00e9bat, mais un sanctuaire. Ceux qui en sortent ne sont pas contredits : ils sont excommuni\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant que cette structure religieuse restera intacte, aucun renouvellement ne sera possible. Ce ne sont pas les discours qu\u2019il faut corriger, ni les porte-parole qu\u2019il faut remplacer. C\u2019est le fondement qu\u2019il faut interroger. Le dogme qu\u2019il faut d\u00e9sarmer. Car il ne suffit pas de \u00ab r\u00e9concilier la gauche avec ses valeurs \u00bb. Il faut cesser de croire que ces valeurs lui appartiennent en propre. Et surtout, il faut cesser de les traiter comme des absolus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Penser librement suppose d\u2019abord de se lib\u00e9rer des cadres de pens\u00e9e qui interdisent le doute. Ce que la gauche est devenue, il faut d\u00e9sormais pouvoir en sortir \u2014 sans honte, sans culpabilit\u00e9, sans peur. Non pour changer de religion, mais pour en finir avec la religion politique. Alors seulement pourra s\u2019ouvrir un espace critique nouveau, affranchi des fid\u00e9lit\u00e9s automatiques, capable d\u2019accueillir le r\u00e9el tel qu\u2019il est : incertain, tragique, contradictoire \u2014 mais pensable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis le massacre du 7 octobre, un trouble s\u2019est empar\u00e9 de nombreuses consciences de gauche. Des voix critiques ont \u00e9merg\u00e9, non pour remettre en cause les fondements de leur propre tradition politique, mais pour exprimer leur d\u00e9ception vis-\u00e0-vis de certains de ses repr\u00e9sentants : intellectuels, universitaires, militants. 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