{"id":6765,"date":"2025-06-06T06:14:54","date_gmt":"2025-06-06T06:14:54","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6765"},"modified":"2025-06-06T07:11:21","modified_gmt":"2025-06-06T07:11:21","slug":"georges-bensoussan-retour-sur-un-proces-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/06\/06\/georges-bensoussan-retour-sur-un-proces-politique\/","title":{"rendered":"Georges Bensoussan : retour sur un proc\u00e8s politique"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019affaire Georges Bensoussan constitue un r\u00e9v\u00e9lateur troublant de l\u2019\u00e9tat de la libert\u00e9 intellectuelle en France. Dans deux longs entretiens accord\u00e9s \u00e0 la plateforme <em>Agir Ensemble<\/em>\u00b9, l\u2019historien revient en d\u00e9tail sur son proc\u00e8s, intent\u00e9 \u00e0 la suite de propos tenus en 2015, ainsi que sur les m\u00e9canismes d\u2019exclusion silencieuse qui ont suivi. Ces \u00e9changes, enregistr\u00e9s pr\u00e8s d\u2019une d\u00e9cennie plus tard, ne se contentent pas de retracer une affaire personnelle : ils dessinent un paysage plus vaste, celui d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la parole critique devient suspecte, o\u00f9 le d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es c\u00e8de le pas au jugement moral, et o\u00f9 l\u2019espace public se referme sur lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout commence en octobre 2015, lors d\u2019une \u00e9mission de France Culture anim\u00e9e par Alain Finkielkraut, dans laquelle Bensoussan \u00e9voque l\u2019antis\u00e9mitisme pr\u00e9sent dans certaines familles arabes. Reprenant de m\u00e9moire une formule du sociologue Sma\u00efn Laacher, il parle d\u2019un antis\u00e9mitisme \u201ct\u00e9t\u00e9 au lait de la m\u00e8re\u201d \u2013 image brutale mais d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e ailleurs, notamment par l\u2019ancien Premier ministre isra\u00e9lien Yitzhak Shamir \u00e0 propos des Polonais\u00b2. La phrase d\u00e9clenche un toll\u00e9. Une plainte est d\u00e9pos\u00e9e, puis retir\u00e9e par Laacher lui-m\u00eame. Mais une m\u00e9canique judiciaire s\u2019enclenche, relanc\u00e9e par le CCIF (Collectif contre l\u2019islamophobie en France), organisation aujourd\u2019hui dissoute par d\u00e9cret gouvernemental\u00b3, puis suivie tardivement par plusieurs organisations antiracistes. Malgr\u00e9 trois relaxes successives, en premi\u00e8re instance, en appel et en cassation\u2074, l\u2019historien est d\u00e9sormais persona non grata dans les m\u00e9dias publics. Le bannissement a remplac\u00e9 la condamnation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui est en jeu d\u00e9passe de loin une simple affaire de diffamation ou de mauvais choix de m\u00e9taphore. Il s\u2019agit d\u2019un tournant symbolique : la transformation du d\u00e9saccord intellectuel en faute morale, et de la justice en instrument d\u2019intimidation id\u00e9ologique. Bensoussan a \u00e9t\u00e9 poursuivi non pour ses travaux, mais pour avoir mis en lumi\u00e8re un sujet jug\u00e9 tabou : l\u2019antis\u00e9mitisme culturel dans certaines franges de la population issue de l\u2019immigration maghr\u00e9bine. Or, loin d\u2019\u00eatre une invention ou une provocation gratuite, ce constat \u00e9tait partag\u00e9, dans le fond, par de nombreux intellectuels \u2013 y compris certains issus de cette m\u00eame origine. Ce que r\u00e9v\u00e8le son proc\u00e8s, c\u2019est moins une controverse sur le vrai et le faux qu\u2019une tentative de r\u00e9duire au silence toute voix dissonante face au r\u00e9cit dominant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette entreprise de d\u00e9l\u00e9gitimation prend une forme moderne : elle ne repose pas sur la censure explicite, mais sur l\u2019invisibilisation. Bensoussan d\u00e9crit un m\u00e9canisme subtil, proche de celui que Tocqueville avait anticip\u00e9 dans <em>De la d\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/em>\u2075 : on ne b\u00e2illonne plus l\u2019opposant, on l\u2019ignore. Il devient \u201cclivant\u201d, il \u201csent le soufre\u201d, il n\u2019est plus invit\u00e9. La justice lui donne raison, mais l\u2019opprobre demeure. Dans ce r\u00e9gime symbolique, le soup\u00e7on suffit. Avoir \u00e9t\u00e9 tra\u00een\u00e9 en justice devient une marque ind\u00e9l\u00e9bile, m\u00eame blanchi. C\u2019est une forme de mort sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le proc\u00e8s n\u2019\u00e9tait pourtant que la partie visible d\u2019un glissement plus large. Bensoussan observe une transformation du d\u00e9bat intellectuel en d\u00e9bat moraliste : on ne discute plus des faits, on juge des intentions. Ce d\u00e9placement, selon lui, rel\u00e8ve d\u2019une s\u00e9cularisation du religieux. Il ne s\u2019agit plus de d\u00e9montrer, mais d\u2019excommunier. La pens\u00e9e n\u2019est plus \u00e9valu\u00e9e selon des crit\u00e8res de validit\u00e9, mais selon des crit\u00e8res de vertu. Une parole peut \u00eatre vraie, mais inacceptable. Cette d\u00e9rive emp\u00eache toute possibilit\u00e9 de compromis, et engendre une logique de purification id\u00e9ologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La deuxi\u00e8me partie de son intervention explore ce qu\u2019il nomme une pathologie collective : le \u201cpalestinisme\u201d. Par ce mot, il d\u00e9signe non pas un soutien politique l\u00e9gitime \u00e0 la cause palestinienne, mais une obsession id\u00e9ologique, qui fonctionne comme un \u00e9cran totalisant sur la r\u00e9alit\u00e9 du monde arabe. Cette obsession sert \u00e0 masquer les responsabilit\u00e9s historiques du nationalisme arabe dans l\u2019expulsion des Juifs des pays musulmans, \u00e0 nier la nature anticoloniale du sionisme\u2076, et \u00e0 r\u00e9\u00e9crire l\u2019histoire sur un mode manich\u00e9en. Le conflit isra\u00e9lo-arabe est pr\u00e9sent\u00e9 comme une lutte du bien contre le mal, o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 complexe des faits est sacrifi\u00e9e \u00e0 une narration morale simplifi\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce refus de complexit\u00e9 se traduit aussi par une instrumentalisation de l\u2019histoire. Bensoussan cite l\u2019exemple de la loi Taubira de 2001, qui comm\u00e9more la traite transatlantique, tout en passant sous silence la traite arabo-musulmane et la traite intra-africaine\u2077. Ce silence n\u2019est pas un oubli : il est justifi\u00e9 par la volont\u00e9 politique de ne pas \u201ccharger la barque\u201d des enfants issus de l\u2019immigration maghr\u00e9bine. Cette position, qu\u2019il juge paternaliste et condescendante, revient \u00e0 consid\u00e9rer certains citoyens comme trop fragiles pour affronter la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est, selon lui, une autre forme de racisme : celui qui consiste \u00e0 traiter des adultes comme des mineurs historiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En filigrane se dessine une critique s\u00e9v\u00e8re de la gauche contemporaine. Bensoussan affirme qu\u2019elle a abandonn\u00e9 la question sociale au profit des combats identitaires. Depuis le tournant de la rigueur des ann\u00e9es 1980\u2078, elle aurait d\u00e9sert\u00e9 les classes populaires, pr\u00e9f\u00e9rant d\u00e9fendre les causes soci\u00e9tales (LGBT, antiracisme, etc.) aux d\u00e9pens du prol\u00e9tariat, devenu invisible dans l\u2019espace m\u00e9diatique. Ce vide aurait \u00e9t\u00e9 combl\u00e9 par le Rassemblement national, non par adh\u00e9sion id\u00e9ologique, mais par rejet d\u2019un syst\u00e8me qui ne les repr\u00e9sente plus. Ce basculement, dit-il, est visible dans la g\u00e9ographie \u00e9lectorale : l\u00e0 o\u00f9 les grands-parents votaient communiste, les petits-enfants votent RN.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face \u00e0 ces \u00e9volutions, Bensoussan plaide pour un changement de lexique. Plut\u00f4t que de parler d\u2019\u201cislamisme\u201d, mot qui brouille les pistes en assimilant une id\u00e9ologie politique \u00e0 une religion, il propose l\u2019expression de \u201cs\u00e9paratisme musulman\u201d. Elle permettrait de d\u00e9signer plus pr\u00e9cis\u00e9ment les courants qui, au nom d\u2019une lecture int\u00e9griste de l\u2019islam, rejettent les valeurs de la nation fran\u00e7aise sans pour autant stigmatiser l\u2019ensemble des musulmans. Il insiste sur l\u2019importance de ne pas heurter inutilement ceux qui, dans la communaut\u00e9 musulmane, cherchent sinc\u00e8rement \u00e0 s\u2019int\u00e9grer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce combat ne saurait se r\u00e9duire, selon lui, \u00e0 une simple d\u00e9fense de la R\u00e9publique. Il s\u2019agit de d\u00e9fendre quelque chose de plus profond : la nation fran\u00e7aise, son histoire, ses valeurs, sa langue. Ce patriotisme civique est pour lui le seul socle sur lequel fonder une r\u00e9sistance commune aux menaces id\u00e9ologiques. Il \u00e9voque deux figures f\u00e9minines exemplaires de courage \u2013 Ad\u00e9la\u00efde Hautval et Alice Ferri\u00e8re\u2079 \u2013 comme mod\u00e8les d\u2019engagement \u00e9thique, capables de r\u00e9sister \u00e0 l\u2019esprit du temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9finitive, ce que r\u00e9v\u00e8le l\u2019affaire Bensoussan, ce n\u2019est pas seulement la fragilit\u00e9 d\u2019un homme pris dans les rouages d\u2019un proc\u00e8s, mais la vuln\u00e9rabilit\u00e9 croissante d\u2019un espace public rationnel. C\u2019est le sympt\u00f4me d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 penser librement devient risqu\u00e9, o\u00f9 l\u2019indignation pr\u00e9vaut sur la d\u00e9monstration, et o\u00f9 l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re exclure que discuter. \u00c0 travers son parcours, c\u2019est une question fondamentale qui se pose : dans quelle mesure une d\u00e9mocratie peut-elle encore tol\u00e9rer la dissidence intellectuelle, lorsque celle-ci heurte les dogmes de son \u00e9poque ?<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00b9 <em>Agir Ensemble<\/em> est une plateforme de sensibilisation et de mobilisation civique qui donne la parole \u00e0 des intellectuels, enseignants ou acteurs publics engag\u00e9s. Les deux entretiens sont disponibles sur leur cha\u00eene YouTube.<br \/>\n\u00b2 D\u00e9claration attribu\u00e9e \u00e0 Yitzhak Shamir au sujet des Polonais, lors d\u2019une pol\u00e9mique en 1989, cit\u00e9e notamment dans <em>The New York Times<\/em>, 26 juin 1989.<br \/>\n\u00b3 Le CCIF a \u00e9t\u00e9 dissous en 2020 par d\u00e9cret du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, au motif de sa proximit\u00e9 id\u00e9ologique avec l\u2019islamisme radical.<br \/>\n\u2074 Relax\u00e9 le 7 mars 2017 (TGI de Paris), le 24 mai 2018 (Cour d\u2019appel) et en cassation en 2019.<br \/>\n\u2075 Alexis de Tocqueville, <em>De la d\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/em>, IIe partie, chapitre VII.<br \/>\n\u2076 Sur le caract\u00e8re anticolonial du sionisme, voir Shlomo Avineri, <em>The Making of Modern Zionism<\/em> (1981).<br \/>\n\u2077 Loi n\u00b0 2001-434 du 21 mai 2001, dite \u201cloi Taubira\u201d, reconnaissant la traite et l\u2019esclavage comme crime contre l\u2019humanit\u00e9.<br \/>\n\u2078 R\u00e9f\u00e9rence au \u201ctournant de la rigueur\u201d de 1983, qui marque l\u2019abandon d\u2019une politique \u00e9conomique keyn\u00e9sienne par le gouvernement Mitterrand.<br \/>\n\u2079 Ad\u00e9la\u00efde Hautval (1906\u20131988), psychiatre fran\u00e7aise, d\u00e9port\u00e9e \u00e0 Auschwitz pour avoir protest\u00e9 contre le traitement des Juifs. Alice Ferri\u00e8re, professeure protestante, a sauv\u00e9 des dizaines de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019affaire Georges Bensoussan constitue un r\u00e9v\u00e9lateur troublant de l\u2019\u00e9tat de la libert\u00e9 intellectuelle en France. Dans deux longs entretiens accord\u00e9s \u00e0 la plateforme Agir Ensemble\u00b9, l\u2019historien revient en d\u00e9tail sur son proc\u00e8s, intent\u00e9 \u00e0 la suite de propos tenus en 2015, ainsi que sur les m\u00e9canismes d\u2019exclusion silencieuse qui ont suivi. 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