{"id":6873,"date":"2025-06-18T06:58:01","date_gmt":"2025-06-18T06:58:01","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=6873"},"modified":"2025-06-25T14:48:56","modified_gmt":"2025-06-25T14:48:56","slug":"dieu-nintervient-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/06\/18\/dieu-nintervient-pas\/","title":{"rendered":"Dieu n&#8217;intervient pas"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Le Dieu des religions repose sur une croyance : un acte de foi qui, par d\u00e9finition, \u00e9chappe \u00e0 la d\u00e9monstration rationnelle. Rien ne peut en prouver l\u2019existence, ni l\u2019infirmer de mani\u00e8re absolue. Toutefois, m\u00eame en admettant l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019existence d\u2019un tel Dieu, rien n\u2019indique qu\u2019il intervienne dans le monde. Et c\u2019est l\u00e0, en pratique, que se joue l\u2019essentiel. Car si Dieu n\u2019agit pas dans la r\u00e9alit\u00e9 observable, alors toute parole, tout commandement ou toute prescription qui lui est attribu\u00e9e doit \u00eatre rapport\u00e9 \u00e0 une origine humaine. Nul ne peut l\u00e9gitimement se pr\u00e9senter comme son porte-parole. Ce n\u2019est donc pas Dieu en tant que concept qui est ici mis en cause, mais bien la pr\u00e9tention de certains \u00e0 parler en son nom. Dans la tradition juive, cette pr\u00e9tention prend la forme des proph\u00e8tes bibliques, cens\u00e9s \u00e9tablir un lien entre le divin et l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces proph\u00e8tes sont des mystiques. Leur exp\u00e9rience, intense et souvent bouleversante, rel\u00e8ve de ce que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui des \u00e9tats modifi\u00e9s de conscience. Ces visions, ces illuminations, ces voix rel\u00e8vent de m\u00e9canismes neurologiques. Elles peuvent \u00eatre induites par des privations sensorielles, des je\u00fbnes, des insomnies prolong\u00e9es, ou encore par l\u2019ingestion de substances psychotropes. Il s\u2019agit d\u2019exp\u00e9riences v\u00e9cues, mais qui n\u2019\u00e9chappent pas aux lois du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral. Le cerveau en \u00e9tat de crise r\u00e9organise les perceptions, fusionne les symboles, donne forme \u00e0 l\u2019invisible \u00e0 partir de mat\u00e9riaux connus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela ne retire rien \u00e0 la sinc\u00e9rit\u00e9 du v\u00e9cu mystique. Mais il faut reconna\u00eetre que ces exp\u00e9riences, aussi profondes soient-elles, ne r\u00e9v\u00e8lent pas un au-del\u00e0. Elles recomposent l\u2019imaginaire \u00e0 partir de la m\u00e9moire. Ma\u00efmonide dit dans son <em>Guide des \u00e9gar\u00e9s<\/em>, que la proph\u00e9tie n\u2019est pas une voix directe de Dieu, mais un ph\u00e9nom\u00e8ne qui s\u2019adresse \u00e0 l\u2019intellect humain (<em>sekhel ha-po\u2018el<\/em>) et passe par l\u2019imagination. Le proph\u00e8te per\u00e7oit une forme de v\u00e9rit\u00e9, mais elle passe par la m\u00e9diation humaine \u2014 et donc par la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand un proph\u00e8te voit un ange ou un cheval ail\u00e9, ce n\u2019est pas une manifestation objective du divin, mais une construction mentale qui exprime, de mani\u00e8re figurative, un contenu symbolique. Dans son <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, Spinoza \u00e9crit que \u00ab Dieu s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 aux proph\u00e8tes sous la forme de leur imagination, selon leur disposition int\u00e9rieure et leur langage propre \u00bb\u00b9. La r\u00e9v\u00e9lation n\u2019est donc pas une transmission directe du divin, mais un langage humain charg\u00e9 d\u2019\u00e9motions, d\u2019images et de visions personnelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e de Dieu rel\u00e8ve d\u2019un besoin anthropologique qui est la propension au sacr\u00e9. Ce besoin joue un r\u00f4le dans la structuration des soci\u00e9t\u00e9s. Il donne coh\u00e9rence au monde v\u00e9cu, fonde la m\u00e9moire collective et offre aux hommes des rep\u00e8res de sens. Mais ce sacr\u00e9 peut aussi \u00eatre retourn\u00e9 : les figures divinis\u00e9es peuvent \u00eatre renvers\u00e9es, les objets sacr\u00e9s profan\u00e9s, les civilisations oubli\u00e9es. C\u2019est pour se pr\u00e9munir de cette fragilit\u00e9 que le monoth\u00e9isme a abstrait son Dieu, l\u2019a rendu invisible, inatteignable, hors d\u2019atteinte des mains et des regards.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette strat\u00e9gie vise \u00e0 faire de Dieu non pas un \u00eatre agissant dans le monde, mais une id\u00e9e r\u00e9gulatrice : un principe moral pur, que la raison postule comme fondement du devoir. Pour Kant, Dieu ne se manifeste pas dans l\u2019histoire par des miracles ou des signes, mais dans la conscience morale, \u00e0 travers ce qu\u2019il appelle la \u00ab loi morale en moi \u00bb. Il \u00e9crit : \u00ab Deux choses remplissent l\u2019\u00e2me d\u2019une admiration et d\u2019un respect toujours nouveaux : le ciel \u00e9toil\u00e9 au-dessus de moi et la loi morale en moi \u00bb\u00b2. L\u2019existence de Dieu n\u2019est pas pour lui une question empirique, mais une exigence int\u00e9rieure li\u00e9e \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019oppos\u00e9 des religions r\u00e9v\u00e9l\u00e9es, Kant comme Spinoza r\u00e9cusent l\u2019id\u00e9e d\u2019un Dieu qui interviendrait dans les affaires humaines. Spinoza s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 d\u00e9montrer que Dieu est l\u2019ordre m\u00eame de la Nature, et non un \u00eatre ext\u00e9rieur capable de suspendre ses propres lois. Dans l\u2019<em>\u00c9thique<\/em>, il affirme : \u00ab Dieu n\u2019agit pas selon une fin ; il n\u2019a pas de volont\u00e9 anthropomorphe. \u00bb\u00b3 La Nature est Dieu (<em>Deus sive Natura<\/em>) ; elle ne fait pas de miracles, elle ne r\u00e9compense ni ne punit. Le monde se d\u00e9roule selon une n\u00e9cessit\u00e9 immanente. Aucun ph\u00e9nom\u00e8ne ne requiert l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une cause surnaturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela ne revient pas \u00e0 nier la force du sentiment religieux. Ce dernier est une composante essentielle de l\u2019exp\u00e9rience humaine. Il peut inspirer, consoler, transformer. Mais pour Ma\u00efmonide ce sentiment doit rester un \u00e9lan individuel, une qu\u00eate int\u00e9rieure, non un fondement pour des lois imposables \u00e0 tous. Il \u00e9crivait dans le <em>Mishn\u00e9 Torah<\/em> que la foi v\u00e9ritable na\u00eet de l\u2019\u00e9tude et de la r\u00e9flexion. De m\u00eame, Kant insiste sur le fait que la religion n\u2019a de valeur que dans la mesure o\u00f9 elle s\u2019accorde avec la raison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pour cela que la s\u00e9paration entre religion et pouvoir politique est indispensable. Ce n\u2019est pas Dieu qu\u2019il faut exclure, mais l\u2019usage que certains en font pour imposer une norme collective. Le droit ne peut reposer que sur un consensus humain, \u00e9clair\u00e9 par la raison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notes\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00b9 Spinoza, <em>Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique<\/em>, chap. 1.<br \/>\n\u00b2 Kant, <em>Critique de la raison pratique<\/em>, conclusion.<br \/>\n\u00b3 Spinoza, <em>\u00c9thique<\/em>, I, prop. 17, scolie.<br \/>\n\u2074 Ma\u00efmonide, <em>Guide des \u00e9gar\u00e9s<\/em>, II, 36 ; <em>Mishn\u00e9 Torah<\/em>, <em>Hilkhot Yesod\u00e9 HaTorah<\/em> I.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Dieu des religions repose sur une croyance : un acte de foi qui, par d\u00e9finition, \u00e9chappe \u00e0 la d\u00e9monstration rationnelle. Rien ne peut en prouver l\u2019existence, ni l\u2019infirmer de mani\u00e8re absolue. 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