{"id":7013,"date":"2025-07-14T05:20:52","date_gmt":"2025-07-14T05:20:52","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7013"},"modified":"2025-07-14T09:32:39","modified_gmt":"2025-07-14T09:32:39","slug":"de-la-metamorphose-a-la-nausee-deux-figures-de-labsurde-entre-passivite-et-liberte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/07\/14\/de-la-metamorphose-a-la-nausee-deux-figures-de-labsurde-entre-passivite-et-liberte\/","title":{"rendered":"De la m\u00e9tamorphose \u00e0 la naus\u00e9e : deux figures de l\u2019absurde, entre passivit\u00e9 et libert\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>La M\u00e9tamorphose<\/em>, publi\u00e9 en 1915, Franz Kafka raconte l\u2019histoire de Gregor Samsa, un jeune repr\u00e9sentant de commerce qui se r\u00e9veille un matin \u00ab transform\u00e9 dans son lit en un monstrueux insecte \u00bb. Rien, dans le r\u00e9cit, n\u2019explique cette m\u00e9tamorphose soudaine ; le texte ne propose ni cause, ni le\u00e7on morale ou symbolique. C\u2019est un fait nu, brut, que le r\u00e9cit suit avec une rigueur toute kafka\u00efenne. Samsa se retranche peu \u00e0 peu du monde des hommes, perd sa voix, sa place, sa figure humaine, jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre dans l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une vingtaine d\u2019ann\u00e9es plus tard, en 1938, Jean-Paul Sartre publie <em>La Naus\u00e9e<\/em>, roman existentialiste dans lequel Antoine Roquentin, historien d\u00e9sabus\u00e9, fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un malaise diffus qui prend progressivement la forme d\u2019une naus\u00e9e : un vertige existentiel face \u00e0 la contingence du r\u00e9el. Roquentin d\u00e9couvre que les choses n\u2019ont pas de raison d\u2019\u00eatre, qu\u2019elles sont \u00ab de trop \u00bb, que le monde est l\u00e0, sans n\u00e9cessit\u00e9 ni ordre. Mais cette prise de conscience, loin de l\u2019an\u00e9antir, l\u2019\u00e9veille \u00e0 une possibilit\u00e9 : celle d\u2019une libert\u00e9 sans transcendance, mais bien r\u00e9elle. Celle de cr\u00e9er malgr\u00e9 tout, d\u2019assumer l\u2019existence comme un choix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Kafka et Sartre n\u2019ont ni la m\u00eame langue ni le m\u00eame monde. Le premier \u00e9crit depuis l\u2019Europe centrale, dans l\u2019ombre d\u2019un empire en d\u00e9clin, dans une prose qui fr\u00f4le le silence. Le second \u00e9crit \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019un si\u00e8cle de guerres, arm\u00e9 d\u2019une philosophie de l\u2019engagement. Et pourtant, ces deux textes confrontent leurs personnages \u00e0 une m\u00eame r\u00e9v\u00e9lation : celle de l\u2019absurde. L\u2019absurde d\u2019un monde qui ne justifie rien, que rien ne justifie, qui ne tient qu\u2019\u00e0 sa propre opacit\u00e9. Mais la mani\u00e8re dont Samsa et Roquentin y font face diff\u00e8re radicalement : l\u2019un subit, l\u2019autre choisit. Et c\u2019est cette diff\u00e9rence qui \u00e9claire deux visions: l\u2019une priv\u00e9e de recours, l\u2019autre ouverte \u00e0 la libert\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Kafka n\u2019explique rien. Il dit simplement : \u00ab Un matin, Gregor Samsa se r\u00e9veilla d\u2019un sommeil agit\u00e9, transform\u00e9 en un monstrueux insecte. \u00bb Aucun pourquoi. Aucune cause. Et personne ne s\u2019en \u00e9tonne vraiment. Le monde continue. Samsa ne proteste pas, ne cherche pas \u00e0 comprendre. Il tente d\u2019abord de reprendre le travail, puis se terre comme une b\u00eate bless\u00e9e dans la chambre qu\u2019on lui assigne. Ce qui frappe, ce n\u2019est pas tant la monstruosit\u00e9 de sa m\u00e9tamorphose que son absence de r\u00e9action. Il accepte. Il endure. Il ne se r\u00e9volte pas. M\u00eame sa parole se dissout. Il devient cette cr\u00e9ature \u00e9trange \u00e0 qui l\u2019on ne parle plus. Une bouche ferm\u00e9e dans un monde sourd.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Roquentin, lui aussi, est frapp\u00e9 d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Ce qu\u2019il d\u00e9couvre, c\u2019est que les choses sont l\u00e0, simplement l\u00e0, sans cause, sans justification. Une racine, une pierre, une cuill\u00e8re, une main : rien de tout cela n\u2019a besoin d\u2019\u00eatre. Il n\u2019y a pas de logique, pas d\u2019essence cach\u00e9e. Tout est de trop. Cette r\u00e9v\u00e9lation n\u2019est pas purement intellectuelle : elle le saisit physiquement, au corps. Il vacille, mais il pense. Il regarde l\u2019horreur en face, et comprend qu\u2019elle ouvre une porte sur le n\u00e9ant. Mais si rien n\u2019a \u00e0 \u00eatre, alors tout est \u00e0 faire. Si le monde est vide, c\u2019est \u00e0 lui d\u2019y inscrire quelque chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est l\u00e0 que tout se joue. Samsa est pris dans un engrenage qui l\u2019\u00e9crase. L\u2019existence le traverse comme un destin aveugle. Il est transform\u00e9, r\u00e9duit, exclu, effac\u00e9. Jusqu\u2019\u00e0 sa mort, qui ne suscite ni scandale, ni deuil, ni r\u00e9volte. Elle soulage. C\u2019est un effacement. Il a \u00e9t\u00e9, selon ses propres mots, un poids pour les siens. Rien de plus. Kafka pousse jusqu\u2019au bout l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un homme priv\u00e9 de libert\u00e9, qui ne peut m\u00eame plus formuler son propre malheur. Un \u00eatre condamn\u00e9, non \u00e0 choisir, mais \u00e0 se taire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Roquentin, au contraire, titube mais reste debout. Il ne peut plus vivre comme avant. Il quitte ses recherches historiques, rompt avec ses attaches. Mais cette vacance devient un espace. Au fond du vide, quelque chose tient encore : la conscience, et avec elle, la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9ponse. Il d\u00e9couvre que l\u2019homme n\u2019est pas libre de tout, mais qu\u2019il peut choisir de faire avec ce qui est. Il n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 l\u2019absurde, mais il lui oppose un geste. Peut-\u00eatre l\u2019art. Une chanson entendue dans un caf\u00e9, la voix d\u2019une femme noire, un air fragile : tout \u00e0 coup, il entrevoit la possibilit\u00e9 de cr\u00e9er. Non pour fuir, mais pour habiter autrement le monde. Non pour donner un sens \u00e0 l\u2019absurde, mais pour y exposer une ligne, un rythme : une existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La diff\u00e9rence entre Samsa et Roquentin, c\u2019est celle entre l\u2019homme travers\u00e9 par l\u2019absurde, et celui qui lui r\u00e9pond. L\u2019un est le jouet d\u2019un monde qui se ferme. L\u2019autre d\u00e9couvre que, dans le silence, il peut parler. D\u00e9cider. \u00c9crire. Samsa meurt comme il a v\u00e9cu : dans un recoin, effac\u00e9. Roquentin se redresse. Il ne nie pas le monde : il choisit d\u2019y inscrire quelque chose. Une voix. Une note. Un livre, peut-\u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Kafka et Sartre ne s\u2019opposent pas. Ils creusent, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, la m\u00eame question : que reste-t-il quand tout se d\u00e9robe ? Ils ne proposent pas seulement deux esth\u00e9tiques, mais deux visions de la condition humaine : celle qui subit, et celle qui choisit. Kafka nous montre qu\u2019il peut ne rien rester. Sartre, qu\u2019il peut rester <strong><em>nous<\/em><\/strong>. Et cette libert\u00e9 nue, tragique mais r\u00e9elle, suffit. Elle est peut-\u00eatre, au fond de la naus\u00e9e, ce que Samsa n\u2019a pas su \u2013 ou pu \u2013 trouver.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans La M\u00e9tamorphose, publi\u00e9 en 1915, Franz Kafka raconte l\u2019histoire de Gregor Samsa, un jeune repr\u00e9sentant de commerce qui se r\u00e9veille un matin \u00ab transform\u00e9 dans son lit en un monstrueux insecte \u00bb. Rien, dans le r\u00e9cit, n\u2019explique cette m\u00e9tamorphose soudaine ; le texte ne propose ni cause, ni le\u00e7on morale ou symbolique. 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