{"id":7043,"date":"2025-07-10T06:23:17","date_gmt":"2025-07-10T06:23:17","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7043"},"modified":"2025-07-10T09:16:43","modified_gmt":"2025-07-10T09:16:43","slug":"le-sionisme-comme-retour-du-reel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/07\/10\/le-sionisme-comme-retour-du-reel\/","title":{"rendered":"Le sionisme comme retour du r\u00e9el"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire juive conna\u00eet des instants de bascule, des secousses qui r\u00e9veillent, chez certains esprits convaincus d\u2019avoir d\u00e9pass\u00e9 leur condition, une conscience qu\u2019ils croyaient r\u00e9volue. \u00c0 cinquante-six ans d\u2019\u00e9cart, deux \u00e9v\u00e9nements aussi dissemblables que la guerre des Six Jours en 1967 et le massacre du 7 octobre 2023 ont provoqu\u00e9, chez des Juifs assimil\u00e9s, un choc existentiel profond. L\u2019un comme l\u2019autre ont agi comme un miroir brutal : \u00e0 ceux qui pensaient pouvoir vivre en marge de l\u2019histoire juive, ils ont renvoy\u00e9 l\u2019image de leur propre vuln\u00e9rabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut le cas de Raymond Aron en 1967. C\u2019est aujourd\u2019hui celui de Sam Harris. Tous deux, rationalistes, sceptiques, port\u00e9s vers l\u2019universel plus que vers la m\u00e9moire, ont \u00e9t\u00e9 contraints de reconna\u00eetre que, pour les Juifs, la part sombre de l\u2019Histoire ne se laisse jamais d\u00e9sarmer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En juin 1967, face \u00e0 la menace explicite d\u2019un second an\u00e9antissement du peuple juif, Raymond Aron, figure singuli\u00e8re de la vie intellectuelle fran\u00e7aise, est saisi par l\u2019angoisse. Philosophe lib\u00e9ral, sociologue de formation, \u00e9ditorialiste au <em>Figaro<\/em>, il avait toujours refus\u00e9 de faire de sa jud\u00e9it\u00e9 une identit\u00e9 essentielle. Mais la rh\u00e9torique exterminationniste de Nasser et la mobilisation des arm\u00e9es arabes \u00e9branlent sa confiance dans le progr\u00e8s humain. Dans une tribune rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre, Aron confesse : \u00ab Je me d\u00e9couvre solidaire d\u2019un peuple. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lui qui s\u2019\u00e9tait voulu spectateur des passions collectives devient solidaire malgr\u00e9 lui. Ce n\u2019est ni une conversion identitaire, ni un ralliement \u00e9motionnel : c\u2019est un r\u00e9veil, une cassure int\u00e9rieure. Il comprend que l\u2019assimilation ne prot\u00e8ge pas de tout. Qu\u2019aucune int\u00e9gration ne met \u00e0 l\u2019abri d\u2019un destin collectif dont on croyait s\u2019\u00eatre affranchi. L\u2019Histoire le rappelle \u00e0 l\u2019ordre. Il d\u00e9couvre que la menace existentielle fait toujours partie de la condition juive. Et il va plus loin encore, dans une phrase qui dit tout de cette secousse intime : \u00ab Peu importe d\u2019o\u00f9 [la solidarit\u00e9] vient. Si les grandes puissances laissent d\u00e9truire le petit \u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl qui n\u2019est pas le mien, ce crime modeste \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde m\u2019enl\u00e8verait la force de vivre. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Presque six d\u00e9cennies plus tard, Sam Harris, philosophe am\u00e9ricain ath\u00e9e, c\u00e9l\u00e8bre pour sa critique des religions, vit un sursaut comparable. Longtemps, il avait rejet\u00e9 le sionisme comme un vestige de pens\u00e9e tribale, incompatible avec l\u2019id\u00e9al universaliste. Mais apr\u00e8s l\u2019attaque du 7 octobre 2023, il exprime un retournement spectaculaire. Dans un \u00e9pisode de son podcast, Harris d\u00e9clare : \u00ab Je d\u00e9testais le sionisme jusqu\u2019au 7 octobre. Puis tout a chang\u00e9 \u00bb (<em>\u202fI hated Zionism until October \u202f7th.\u00a0 Then everything changed<\/em>) . Ce qui le bouleverse n\u2019est pas seulement la violence du Hamas, mais le refus, chez de nombreux intellectuels occidentaux \u2013 notamment \u00e0 gauche \u2013 de la reconna\u00eetre comme un mal objectif. L\u2019indiff\u00e9rence, le d\u00e9ni, les justifications perverses le poussent \u00e0 reconsid\u00e9rer ses convictions les plus ancr\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Harris, sans renier sa posture critique, se dit d\u00e9sormais \u00ab sioniste convaincu \u00bb. Non par id\u00e9ologie, mais par lucidit\u00e9. Comme Aron, il d\u00e9couvre que la s\u00e9curit\u00e9 juive n\u2019est jamais d\u00e9finitivement acquise. Que le monde post-Holocauste, qu\u2019il esp\u00e9rait rationnel et apais\u00e9, peut soudain se briser. Ces retournements ne sont pas anecdotiques : ils r\u00e9v\u00e8lent la persistance, chez des penseurs assimil\u00e9s, d\u2019un lien au destin juif que ni l\u2019intelligence ni la distance critique ne parviennent \u00e0 dissoudre. Ils t\u00e9moignent d\u2019un sionisme de n\u00e9cessit\u00e9, qui ne repose ni sur le messianisme ni sur le nationalisme, mais sur un constat : l\u2019Histoire n\u2019en a pas fini avec les Juifs, et l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, malgr\u00e9 ses contradictions, demeure une r\u00e9ponse politique aux menaces r\u00e9currentes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autres grandes figures ont, \u00e0 diff\u00e9rents moments, connu des prises de conscience similaires. George Steiner, intellectuel viennois, critique litt\u00e9raire et philosophe du langage, voyait dans le juda\u00efsme une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019exil, \u00e0 la dispersion, au non-pouvoir. Le g\u00e9nie juif, pensait-il, naissait de cette tension entre marginalit\u00e9 et universalit\u00e9. Pour lui, le juda\u00efsme devait rester parole, errance, incertitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, Steiner laisse entrevoir un trouble. Dans un entretien avec Laure Adler en 2014, publi\u00e9 sous le titre <em>Un long samedi<\/em>, il confie : \u00ab Dire que Netanyahou est dans l\u2019erreur, c\u2019est facile quand on est dans un beau salon \u00e0 Cambridge. C\u2019est l\u00e0-bas qu\u2019il faut le dire. Et tant qu\u2019on n\u2019y est pas, \u00e0 vivre de tout son \u00eatre en otage de la situation, je crois qu\u2019il vaut mieux se taire. [\u2026] Il y a des moments o\u00f9 je voudrais partir et y \u00eatre. Des moments o\u00f9 je me demande si je n\u2019aurais pas d\u00fb aller en Isra\u00ebl. \u00bb Cette confession pudique et d\u00e9chir\u00e9e ne marque pas une conversion, mais l\u2019effritement d\u2019un dogme diasporique. Le vieux penseur du d\u00e9racinement reconna\u00eet, au seuil de la mort, le d\u00e9sir d\u2019un lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Primo Levi, chimiste de formation, \u00e9crivain humaniste, rescap\u00e9 d\u2019Auschwitz, fut un t\u00e9moin lucide de la Shoah. Il croyait en la m\u00e9moire comme rempart contre la barbarie. Mais dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es, une inqui\u00e9tude croissante traverse ses \u00e9crits. Il r\u00e9p\u00e8te cette phrase, devenue avertissement : \u00ab Cela s\u2019est pass\u00e9, donc cela peut se reproduire. \u00bb Levi sent que la m\u00e9moire faiblit, que la conscience s\u2019\u00e9mousse, que le retour du mal est possible. Ce n\u2019est pas un appel au repli, ni une conversion au sionisme. Mais, comme chez Aron, Harris ou Steiner, on per\u00e7oit une intuition du p\u00e9ril : l\u2019id\u00e9e que l\u2019humanit\u00e9 \u00e9clair\u00e9e peut rechuter dans l\u2019inhumanit\u00e9. Et que les Juifs, encore une fois, seront une cible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces r\u00e9veils ne m\u00e8nent pas tous \u00e0 la m\u00eame conclusion. Ils n\u2019aboutissent pas \u00e0 un alignement id\u00e9ologique. Mais ils partagent une forme de lucidit\u00e9 : la conscience que, pour les Juifs, l\u2019Histoire n\u2019est pas un refuge. Que l\u2019universalisme ne prot\u00e8ge pas de l\u2019assignation. Que m\u00eame l\u2019assimilation la plus aboutie peut \u00eatre transperc\u00e9e par la fl\u00e8che du destin. Et que, dans ces moments-l\u00e0, le sionisme, loin d\u2019\u00eatre un projet dogmatique, peut appara\u00eetre comme une boussole minimale. Non pour r\u00eaver de grandeur, mais simplement pour continuer \u00e0 vivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ni Aron, ni Harris, ni Steiner, ni Levi n\u2019ont renonc\u00e9 \u00e0 leur pens\u00e9e critique. Mais tous, \u00e0 leur mani\u00e8re, ont \u00e9t\u00e9 contraints de faire retour sur eux-m\u00eames. Le sionisme qu\u2019ils entrevoient, acceptent ou r\u00e9\u00e9valuent, n\u2019est pas triomphant. C\u2019est un sionisme tragique et modeste, ancr\u00e9 dans la m\u00e9moire du p\u00e9ril. Un sionisme sans illusions. Un sionisme de rappel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019histoire juive conna\u00eet des instants de bascule, des secousses qui r\u00e9veillent, chez certains esprits convaincus d\u2019avoir d\u00e9pass\u00e9 leur condition, une conscience qu\u2019ils croyaient r\u00e9volue. \u00c0 cinquante-six ans d\u2019\u00e9cart, deux \u00e9v\u00e9nements aussi dissemblables que la guerre des Six Jours en 1967 et le massacre du 7 octobre 2023 ont provoqu\u00e9, chez des Juifs assimil\u00e9s, un choc &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/07\/10\/le-sionisme-comme-retour-du-reel\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Le sionisme comme retour du r\u00e9el&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[13,2,4],"tags":[],"class_list":["post-7043","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-antisemitisme","category-judaisme","category-politique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7043","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7043"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7043\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7049,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7043\/revisions\/7049"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7043"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7043"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7043"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}