{"id":7217,"date":"2025-08-07T07:20:53","date_gmt":"2025-08-07T07:20:53","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7217"},"modified":"2025-08-07T07:20:53","modified_gmt":"2025-08-07T07:20:53","slug":"leibowitz-face-a-leuthanasie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/08\/07\/leibowitz-face-a-leuthanasie\/","title":{"rendered":"Leibowitz face \u00e0 l\u2019euthanasie"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Une cr\u00e9ature venue d\u2019une autre plan\u00e8te, dot\u00e9e de la facult\u00e9 de raisonner mais ignorant ce que signifie postuler des valeurs, ne verrait aucune diff\u00e9rence entre un rocher, une fleur, un chien ou un homme. Pour un tel \u00eatre, explique Leibowitz, toutes ces choses appartiendraient \u00e0 la Nature au m\u00eame titre. Mais nous, en tant qu\u2019\u00eatres humains, entretenons avec nos semblables une relation particuli\u00e8re, diff\u00e9rente de celle que nous avons avec le reste du vivant \u2014 et ce, alors m\u00eame que nous savons appartenir \u00e0 la Nature. C\u2019est cette relation qui fonde les valeurs que nous nous imposons par un acte de volont\u00e9, sans pouvoir les justifier de mani\u00e8re rationnelle. Ainsi, nous affirmons qu\u2019il est interdit d\u2019\u00f4ter la vie\u2026 parce qu\u2019il est interdit d\u2019\u00f4ter la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la mesure o\u00f9 l\u2019homme appartient \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 et en reconna\u00eet les institutions, il poss\u00e8de des droits et des devoirs. Ces derniers peuvent \u00eatre r\u00e9examin\u00e9s en fonction de circonstances nouvelles, et \u00e9ventuellement r\u00e9voqu\u00e9s. Telle est la nature du droit : il est soumis \u00e0 la raison. Le r\u00f4le du juriste est pr\u00e9cis\u00e9ment de v\u00e9rifier si telle r\u00e8gle demeure pertinente ou si elle doit \u00eatre abrog\u00e9e. La soci\u00e9t\u00e9 peut d\u00e9cider de construire un pont, une route, une maison \u2014 et tout aussi bien de les d\u00e9truire selon les crit\u00e8res qu\u2019elle aura d\u00e9finis. Elle peut \u00e9galement d\u00e9terminer \u00e0 qui appartiennent ces biens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la vie n\u2019est pas une cr\u00e9ation humaine. Le fait de vivre ne repose sur aucune base juridique, car un tel fondement n\u2019est consign\u00e9 nulle part dans la Nature. C\u2019est tout le sens de l\u2019aphorisme talmudique : \u00ab\u202fC\u2019est malgr\u00e9 toi que tu as \u00e9t\u00e9 con\u00e7u, malgr\u00e9 toi que tu es n\u00e9, et malgr\u00e9 toi que tu vis\u202f\u00bb (\u05e2\u05dc \u05db\u05e8\u05d7\u05da \u05d0\u05ea\u05d4 \u05e0\u05d5\u05e6\u05e8, \u05d5\u05e2\u05dc \u05db\u05e8\u05d7\u05da \u05d0\u05ea\u05d4 \u05e0\u05d5\u05dc\u05d3, \u05d5\u05e2\u05dc \u05db\u05e8\u05d7\u05da \u05d0\u05ea\u05d4 \u05d7\u05d9). La vie humaine, en tant que ph\u00e9nom\u00e8ne, \u00e9chappe \u00e0 toute rationalisation juridique, parce qu\u2019aucune cat\u00e9gorie morale issue de la Nature ne peut \u00eatre invoqu\u00e9e. D\u00e8s lors, le droit d\u2019\u00f4ter la vie d\u2019un \u00eatre humain ne peut pas davantage \u00eatre fond\u00e9 sur une logique issue de la Nature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le serment d\u2019Hippocrate, bien que datant de l\u2019Antiquit\u00e9, demeure d\u2019actualit\u00e9. Il exprime ce \u00e0 quoi le m\u00e9decin doit aspirer en tant que conscience. Car \u00ab\u202fgu\u00e9rir la maladie\u202f\u00bb est un objectif scientifique, tandis que \u00ab\u202fgu\u00e9rir le malade\u202f\u00bb rel\u00e8ve d\u2019une valeur. Les maladies, qu\u2019elles soient physiologiques ou psychiques, sont des entit\u00e9s conceptuelles qui servent de base \u00e0 la m\u00e9decine \u2014 mais elles n\u2019existent r\u00e9ellement que dans la conscience humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon Leibowitz, la question que pose l\u2019euthanasie est la suivante : un \u00eatre humain peut-il mettre fin \u00e0 la vie d\u2019un autre \u00eatre humain, anim\u00e9 d\u2019un bon sentiment, pour abr\u00e9ger ses souffrances lorsqu\u2019il ne lui reste qu\u2019une agonie prolong\u00e9e en perspective\u202f? La question devient plus pressante encore lorsque le malade, conscient, formule lui-m\u00eame une telle demande. Dans ce cas, la tentation est grande de consid\u00e9rer que nous pouvons \u2014 voire que nous devons moralement \u2014 y r\u00e9pondre favorablement. Elle se pose aussi, diff\u00e9remment, dans le cas d\u2019un patient dont la conscience est \u00e9teinte, mais que l\u2019on maintient artificiellement en vie. On peut alors juger absurde un tel acharnement, d\u2019autant qu\u2019il a des cons\u00e9quences affectives et mat\u00e9rielles pour l\u2019entourage. Mais, dans cette situation, si l\u2019on en vient \u00e0 euthanasier le malade par \u00ab\u202fcompassion\u202f\u00bb, ce n\u2019est pas \u00e0 lui que l\u2019on compatit, mais \u00e0 son entourage ou \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi qu\u2019il en soit, la question de fond demeure celle du droit. Il arrive qu\u2019un homme souffre \u00e0 tel point que notre sensibilit\u00e9 nous incite \u00e0 l\u2019aider \u00e0 mourir. Pourtant, nous ne devons pas nous laisser guider par nos \u00e9motions, estime Leibowitz, car cela remettrait en question les fondements m\u00eames du droit relatif \u00e0 l\u2019intangibilit\u00e9 de la vie humaine. La vie en soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est possible, selon lui, que si l\u2019interdit de tuer est pos\u00e9 comme un absolu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La vie est un fait, une donn\u00e9e brute, sans que la Nature ne nous fournisse de crit\u00e8re pour juger si une vie m\u00e9rite ou non d\u2019\u00eatre v\u00e9cue. Si l\u2019on commence \u00e0 se demander si la vie d\u2019un individu r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9tat de \u00ab\u202fplante\u202f\u00bb vaut la peine d\u2019\u00eatre v\u00e9cue, alors il faut aussi se demander selon quels crit\u00e8res on juge qu\u2019une personne en parfaite sant\u00e9 m\u00e9rite de vivre. Or, il n\u2019existe aucune r\u00e9ponse rationnelle \u00e0 cette question. Alors que l\u2019on peut sans probl\u00e8me d\u00e9truire un pont devenu inutile, rien n\u2019autorise \u00e0 d\u00e9truire un homme jug\u00e9 inutile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on pr\u00e9tend d\u00e9terminer quelles vies valent la peine d\u2019\u00eatre v\u00e9cues, il faut s\u2019opposer \u2014 dit Leibowitz \u2014 \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 m\u00eame d\u2019un tel d\u00e9bat. Car d\u00e8s lors qu\u2019une autorit\u00e9 quelconque se donne ce pouvoir, cela ouvre la voie \u00e0 tous les abus. Apr\u00e8s l\u2019euthanasie d\u2019un malade sous respirateur, on passera \u00e0 celui qui respire seul, puis au vieillard d\u00e9ment, au psychopathe incurable, au criminel irr\u00e9ductible, etc. De glissement en glissement, l\u2019interdit de tuer perdrait toute force. Malheur, dit Leibowitz, \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 qui accepterait l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u202fLebensunwert\u202f\u00bb, la vie d\u00e9nu\u00e9e de valeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains cherchent \u00e0 l\u00e9gitimer l\u2019euthanasie selon des cat\u00e9gories pr\u00e9cises : patients en fin de vie biologique, souffrances insoutenables, incapacit\u00e9 de r\u00e9insertion sociale, ou encore d\u00e9tresse psychique sans issue. Tous peuvent demander \u00e0 mourir. Mais m\u00eame si l\u2019on per\u00e7oit les diff\u00e9rences entre ces situations, aucune ne permet de d\u00e9terminer objectivement qui serait \u00ab\u202f\u00e9ligible\u202f\u00bb \u00e0 la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz souligne que la question de l\u2019euthanasie suscite des controverses violentes entre personnes pourtant irr\u00e9prochables moralement, m\u00e9decins ou non. Car ce n\u2019est pas une question m\u00e9dicale. Elle pose des dilemmes moraux insolubles, m\u00eame pour ceux qui y sont favorables. Il n\u2019est par exemple pas possible de tracer une limite claire entre le fait d\u2019abr\u00e9ger une vie et celui de s\u2019abstenir de la prolonger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz ne se contente pas de prescriptions \u00e9thiques d\u00e9tach\u00e9es du r\u00e9el. Il reconna\u00eet que certaines souffrances ne peuvent \u00eatre ignor\u00e9es au nom de principes abstraits, et que chaque cas doit \u00eatre abord\u00e9 avec humanit\u00e9. C\u2019est pourquoi, bien qu\u2019oppos\u00e9 en principe \u00e0 l\u2019euthanasie, il pr\u00e9cise qu\u2019il respecte ceux qui la pratiquent en conscience : \u00ab\u202fPour eux, c\u2019est un probl\u00e8me bien r\u00e9el. Moi qui suis m\u00e9decin, mais ne pratique pas, je n\u2019ai pas le droit moral de dire \u00e0 d\u2019autres comment je me conduirais \u00e0 leur place.\u202f\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La contradiction est apparente seulement. Car ce que cherche Leibowitz, c\u2019est \u00e0 souligner la d\u00e9rive s\u00e9mantique que constitue l\u2019usage d\u2019expressions telles que \u00ab\u202fmourir dans la dignit\u00e9\u202f\u00bb. Ce type de langage tend \u00e0 d\u00e9placer insidieusement le curseur de l\u2019interdit de tuer. Il s\u2019agit de bien nommer les choses \u2014 ce qui ne signifie pas que tous les actes de tuer se valent. Le fait est que les tribunaux eux-m\u00eames prononcent des verdicts diff\u00e9renci\u00e9s, pouvant aller d\u2019une condamnation de principe \u00e0 trente ans de r\u00e9clusion.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une cr\u00e9ature venue d\u2019une autre plan\u00e8te, dot\u00e9e de la facult\u00e9 de raisonner mais ignorant ce que signifie postuler des valeurs, ne verrait aucune diff\u00e9rence entre un rocher, une fleur, un chien ou un homme. Pour un tel \u00eatre, explique Leibowitz, toutes ces choses appartiendraient \u00e0 la Nature au m\u00eame titre. Mais nous, en tant qu\u2019\u00eatres &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/08\/07\/leibowitz-face-a-leuthanasie\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Leibowitz face \u00e0 l\u2019euthanasie&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5,4,7],"tags":[],"class_list":["post-7217","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie","category-politique","category-societe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7217","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7217"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7217\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7218,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7217\/revisions\/7218"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7217"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7217"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7217"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}