{"id":7234,"date":"2025-08-10T13:28:29","date_gmt":"2025-08-10T13:28:29","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7234"},"modified":"2025-09-26T09:48:20","modified_gmt":"2025-09-26T09:48:20","slug":"manifeste-contre-la-malbouffe-sonore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/08\/10\/manifeste-contre-la-malbouffe-sonore\/","title":{"rendered":"Manifeste contre la malbouffe musicale"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Nous vivons dans un monde o\u00f9 le bruit n\u2019est plus un accident, mais un d\u00e9cor. Partout o\u00f9 nous allons, il nous accompagne comme une ombre : dans les restaurants, les ascenseurs, les plages, les gares, les supermarch\u00e9s, les pistes de ski\u2026 M\u00eame la rue, par endroits, se voit \u00e9quip\u00e9e de haut-parleurs comme d\u2019autres se dotent de bacs \u00e0 fleurs. Ce n\u2019est pas la musique qui vient vers nous, mais un simulacre, une p\u00e2te sonore pr\u00eate \u00e0 l\u2019emploi, \u00e9tal\u00e9e partout pour remplir l\u2019air. Ce n\u2019est pas un mets raffin\u00e9 : c\u2019est un hamburger auditif, calibr\u00e9 pour plaire imm\u00e9diatement, satur\u00e9 de graisse harmonique et de sucre m\u00e9lodique, et servi ti\u00e8de \u00e0 longueur de journ\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les civilisations ont toujours fa\u00e7onn\u00e9 leur paysage sonore. Les cloches d\u2019\u00e9glise rythmaient la journ\u00e9e, les march\u00e9s bruissaient d\u2019\u00e9changes, les m\u00e9tiers faisaient entendre leurs coups et leurs chants. Mais ces sons avaient un sens : ils racontaient la vie d\u2019une communaut\u00e9. Aujourd\u2019hui, nous avons remplac\u00e9 ces signaux enracin\u00e9s par un bruit interchangeable, mondial, sans m\u00e9moire ni ancrage. La bande-son des rues en extr\u00eame-Orient ressemble parfois \u00e0 celle des galeries marchandes de Paris. Le monde entier semble \u00e9couter la m\u00eame radio sans l\u2019avoir choisie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On nous pr\u00e9sente cela comme une \u00ab\u00a0ambiance\u00a0\u00bb, un petit plus, un geste d\u2019hospitalit\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est une perfusion continue de sons standardis\u00e9s, administr\u00e9e sans notre consentement. Et le plus pernicieux, c\u2019est que la qualit\u00e9 importe peu : l\u2019important, c\u2019est la r\u00e9gularit\u00e9 de la dose. Une civilisation qui sature ainsi ses espaces de bruit pr\u00e9fabriqu\u00e9 ressemble \u00e0 un organisme incapable de supporter le je\u00fbne \u2014 elle a besoin d\u2019ingurgiter sans cesse, quitte \u00e0 avaler n\u2019importe quoi, pourvu que le vide soit combl\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le silence, pour cette soci\u00e9t\u00e9, est l\u2019ennemi. Trop exigeant, trop impr\u00e9visible. Alors on le remplace par ce qui ne demande aucun effort d\u2019\u00e9coute. C\u2019est l\u2019\u00e9quivalent sonore du fast-food : des m\u00e9lodies indigentes qui coulent toutes seules, sans surprise, pr\u00eates \u00e0 \u00eatre oubli\u00e9es aussit\u00f4t aval\u00e9es. Comme la malbouffe habitue le palais \u00e0 la graisse et au sucre faciles, cette musique habitue l\u2019oreille \u00e0 la facilit\u00e9 sonore. Elle rend suspecte la complexit\u00e9, ennuyeuse la lenteur, fatigante la profondeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le silence, dans d\u2019autres temps, n\u2019\u00e9tait pas une absence mais une ressource. Dans un monast\u00e8re, il structurait la vie int\u00e9rieure ; dans une maison paysanne, il accompagnait les gestes lents ; dans une for\u00eat, il ouvrait l\u2019espace \u00e0 l\u2019imaginaire. Le silence a toujours \u00e9t\u00e9 li\u00e9 \u00e0 l\u2019attention et \u00e0 la concentration. Sa disparition progressive n\u2019est pas anodine : elle correspond \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019attention humaine est devenue un bien marchand, qu\u2019il faut capter, occuper, saturer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est l\u00e0 que le poison agit vraiment : non seulement nous subissons cette musique, mais elle fa\u00e7onne ce que nous serons capables d\u2019aimer. Elle r\u00e9duit notre seuil de tol\u00e9rance \u00e0 l\u2019inattendu, \u00e0 l\u2019effort, \u00e0 l\u2019\u00e9coute prolong\u00e9e. Elle nous d\u00e9tourne de la d\u00e9couverte comme une boisson sucr\u00e9e coupe la soif tout en ass\u00e9chant le corps. Elle fait de nous des consommateurs de sons comme on est consommateurs de calories vides : rassasi\u00e9s mais affam\u00e9s, gav\u00e9s mais appauvris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les pouvoirs ont toujours compris l\u2019importance de contr\u00f4ler ce que les gens entendent. Jadis, c\u2019\u00e9taient les proclamations sur les places publiques, les hymnes nationaux, les d\u00e9fil\u00e9s militaires. Aujourd\u2019hui, le contr\u00f4le passe par la saturation : il ne s\u2019agit plus de vous faire \u00e9couter un message particulier, mais de vous emp\u00eacher d\u2019entendre autre chose, ou de rester seul avec vos pens\u00e9es. On vous occupe l\u2019oreille pour occuper l\u2019esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On parle souvent de pollution sonore comme d\u2019un exc\u00e8s de volume, de d\u00e9cibels agressifs. Mais ici, le danger est plus subtil. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un bruit qui \u00e9crase, mais d\u2019un bruit qui ramollit. Il ne vous frappe pas, il vous caresse jusqu\u2019\u00e0 ce que vous ne sentiez plus rien. C\u2019est un bruit qui rend paresseux, qui \u00e9mousse l\u2019oreille comme la nourriture industrielle \u00e9mousse le go\u00fbt. On croit ne rien perdre, mais on perd tout : l\u2019oreille au vent, la curiosit\u00e9 d\u2019un son nouveau, l\u2019attention \u00e0 une phrase musicale qui demande qu\u2019on la suive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 force de vivre dans ce brouillard harmonique, le monde r\u00e9el nous semble brut, presque hostile. Le chant d\u2019un oiseau devient un bruit parasite dans un caf\u00e9, le silence d\u2019une promenade semble peser comme une absence. On en vient \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer le ronronnement artificiel \u00e0 la respiration du monde. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 le signe le plus inqui\u00e9tant : l\u2019accoutumance. Le moment o\u00f9 l\u2019on ne remarque plus l\u2019intrusion, o\u00f9 l\u2019on se sent nu sans elle, comme si l\u2019air avait besoin d\u2019\u00eatre parfum\u00e9 pour \u00eatre respirable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est que cette \u00ab\u00a0musique\u00a0\u00bb n\u2019a pas vocation \u00e0 \u00eatre \u00e9cout\u00e9e. Elle sert \u00e0 occuper. Elle est \u00e0 la musique ce que la publicit\u00e9 est \u00e0 la litt\u00e9rature : un bruit de fond \u00e9motionnel calibr\u00e9 pour nous maintenir dans un \u00e9tat o\u00f9 nous ne questionnons rien. Elle n\u2019\u00e9l\u00e8ve pas, elle anesth\u00e9sie. Elle ne propose pas, elle impose. Et elle le fait avec le sourire, ce qui la rend sympathique. C\u2019est en cela que r\u00e9side son efficacit\u00e9 : elle ne se vit pas comme une violence, mais comme une habitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On finit par oublier qu\u2019il existe un autre r\u00e9gime auditif, comme on oublie qu\u2019il existe une autre alimentation que la restauration rapide. Une culture de l\u2019\u00e9coute, patiente, exigeante, qui demande de s\u2019asseoir dans le silence avant de commencer. Une culture o\u00f9 la musique n\u2019est pas un parfum d\u2019ambiance mais une rencontre, une exp\u00e9rience. Et comme pour la nourriture, il ne s\u2019agit pas de pr\u00eacher l\u2019aust\u00e9rit\u00e9, mais de rappeler qu\u2019on ne nourrit pas l\u2019oreille en l\u2019abreuvant de friandises sonores \u00e0 longueur de journ\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette invasion de sons pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9s n\u2019est qu\u2019un reflet de notre \u00e9poque : une civilisation qui pr\u00e9f\u00e8re la quantit\u00e9 \u00e0 la qualit\u00e9, la stimulation \u00e0 la contemplation, et le confort \u00e0 la d\u00e9couverte. Nous vivons dans un monde qui redoute le silence parce qu\u2019il redoute ce qu\u2019il pourrait nous r\u00e9v\u00e9ler : que, sans bruit ni d\u00e9cor impos\u00e9, il ne reste que nous-m\u00eames, face \u00e0 notre propre pens\u00e9e. Voil\u00e0 peut-\u00eatre ce qui effraie plus que le vacarme : d\u00e9couvrir, dans le silence, ce que nous sommes vraiment.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous vivons dans un monde o\u00f9 le bruit n\u2019est plus un accident, mais un d\u00e9cor. 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