{"id":7244,"date":"2025-08-13T13:07:45","date_gmt":"2025-08-13T13:07:45","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7244"},"modified":"2025-08-15T15:46:33","modified_gmt":"2025-08-15T15:46:33","slug":"genealogie-dun-athee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/08\/13\/genealogie-dun-athee\/","title":{"rendered":"G\u00e9n\u00e9alogie d\u2019un ath\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re m\u2019emmenait \u00e0 la synagogue quand j\u2019\u00e9tais enfant. Il n\u2019\u00e9tait pas religieux au sens strict : il y allait parce que cela faisait partie de sa culture, comme un prolongement naturel de sa vie. Ma m\u00e8re, en revanche, se disait croyante. D\u00e8s mes premi\u00e8res visites \u00e0 la synagogue, j\u2019ai per\u00e7u que les adultes autour de moi adh\u00e9raient \u00e0 ce qui s\u2019y disait : leur attitude, leur recueillement, leurs gestes exprimaient une foi \u00e9vidente. Et je savais, sans avoir \u00e0 me l\u2019expliquer, que je ne croyais pas. Il n\u2019y eut ni lutte int\u00e9rieure, ni rupture : cette absence de foi m\u2019accompagnait d\u00e9j\u00e0, comme un \u00e9tat initial. J\u2019\u00e9tais en quelque sorte un ath\u00e9e de naissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai pourtant appris le langage du rite : quand me lever, m\u2019asseoir, r\u00e9pondre. Les r\u00e9cits de la Torah se gravaient dans ma m\u00e9moire \u2014 Mo\u00efse, la mer Rouge, le d\u00e9sert, les miracles. Je les \u00e9coutais avec attention, mais jamais comme un compte rendu de faits r\u00e9els. Pour moi, ils relevaient de la fiction, ce qui n\u2019\u00f4tait rien \u00e0 leur force. Je les recevais comme on re\u00e7oit un mythe : avec curiosit\u00e9 et respect pour leur coh\u00e9rence et leur port\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette posture me distinguait sans m\u2019opposer aux autres. Beaucoup d\u2019enfants commencent par prendre ces r\u00e9cits au pied de la lettre avant d\u2019en d\u00e9couvrir, plus tard, la dimension symbolique. Chez moi, cette transition n\u2019a jamais exist\u00e9 : j\u2019\u00e9tais d&#8217;embl\u00e9e dans la lecture distanci\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s l\u2019enfance la musique occupait une place singuli\u00e8re dans ma vie. Elle ne demandait pas d\u2019adh\u00e9sion \u00e0 un contenu : elle offrait une exp\u00e9rience imm\u00e9diate. Mon p\u00e8re, m\u00e9lomane, m\u2019avait initi\u00e9 \u00e0 Mozart. Dans cet univers, tout semblait ordonn\u00e9 : une tension se formait, progressait, puis se r\u00e9solvait, comme si chaque note savait o\u00f9 elle allait. C\u2019\u00e9tait une musique qui racontait un voyage et conduisait \u00e0 une destination. \u00c0 la synagogue, je d\u00e9couvrais une autre logique : les m\u00e9lodies modales restaient ancr\u00e9es autour d\u2019une note centrale, comme si elles refusaient le d\u00e9part. Elles ne cherchaient pas \u00e0 conclure, mais \u00e0 demeurer, \u00e0 tourner autour d\u2019un motif, l\u2019enrichissant de variations et d\u2019ornements, cr\u00e9ant une impression d\u2019incantation sans fin. Mozart donnait la forme d\u2019un r\u00e9cit achev\u00e9 ; la liturgie, celle d\u2019un temps suspendu. Plus tard, en rejoignant le ch\u0153ur de la synagogue, j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 cette \u00e9motion de l\u2019int\u00e9rieur. Mais l\u00e0 encore, l\u2019intensit\u00e9 n\u2019impliquait pas la foi : c\u2019\u00e9tait une immersion esth\u00e9tique, dans un espace qui tenait moins du voyage que du cercle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cin\u00e9ma m\u2019a ensuite offert une comparaison claire avec ce que je vivais \u00e0 la synagogue : \u00eatre absorb\u00e9 par l\u2019\u00e9motion, tout en restant lucide sur la fiction. Devant un film, comme \u00e0 la synagogue, on peut \u00eatre happ\u00e9 par le r\u00e9cit et ressentir toutes les \u00e9motions, tout en sachant qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une fiction. Cette double conscience \u2014 dedans par l\u2019\u00e9motion, dehors par la pens\u00e9e \u2014 \u00e9tait mon \u00e9tat naturel dans le contexte religieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec le recul, je comprends que cela tient \u00e0 un m\u00e9lange de dispositions personnelles et de contexte culturel. La tradition juive que j\u2019ai connue n\u2019\u00e9tait pas pros\u00e9lyte : elle transmettait r\u00e9cits et pratiques comme on transmet une langue ou un code. On pouvait donc \u00eatre acteur du rite tout en restant spectateur de la croyance. Psychologiquement, c\u2019est une forme de participation qui n\u2019impose pas l\u2019adh\u00e9sion mais invite au partage d\u2019une exp\u00e9rience collective.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela dit quelque chose de la fonction des r\u00e9cits religieux : ils ne sont pas seulement des affirmations sur le monde, mais des trames symboliques qui organisent m\u00e9moire, morale et identit\u00e9. Les recevoir comme fiction n\u2019en annule pas la valeur ; au contraire, cela permet de les appr\u00e9cier comme \u0153uvres de l\u2019imagination collective. Pour moi, la religion a toujours \u00e9t\u00e9 une litt\u00e9rature vivante, un r\u00e9pertoire de fables et de mythes porteurs de significations, sans pr\u00e9tention \u00e0 la v\u00e9racit\u00e9 factuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce rapport pr\u00e9coce a fa\u00e7onn\u00e9 ma m\u00e9moire. Les rites, les chants, les histoires sont devenus des rep\u00e8res int\u00e9rieurs : non comme socle de croyance, mais comme un ensemble de signes \u00e0 relire \u00e0 volont\u00e9. J\u2019ai grandi avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019une identit\u00e9 peut se construire autour de formes, c\u2019est-\u00e0-dire de rites, de gestes, de mani\u00e8res codifi\u00e9es de c\u00e9l\u00e9brer ou de se rassembler, de symboles et de r\u00e9cits, sans adh\u00e9rer \u00e0 leur contenu surnaturel. Cela m\u2019a permis d\u2019entrer plus tard dans d\u2019autres univers culturels avec la m\u00eame attitude : lire <em>Don Quichotte<\/em>, \u00e9couter une messe de Bach, admirer une cath\u00e9drale, tout en restant libre de toute croyance associ\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u00e0 que se situe pour moi la distinction essentielle entre v\u00e9rit\u00e9 et signification. La v\u00e9rit\u00e9 factuelle concerne ce qui est ou n\u2019est pas ; or, les r\u00e9cits religieux ne m\u2019ont jamais paru relever de ce registre. La signification, elle, tient \u00e0 ce qu\u2019un r\u00e9cit produit dans l\u2019esprit, \u00e0 la fa\u00e7on dont il organise perception, valeurs, \u00e9motions. Une fiction peut \u00eatre d\u00e9nu\u00e9e de v\u00e9rit\u00e9 factuelle et pourtant pleine de sens. Elle peut donner forme \u00e0 une exp\u00e9rience, transmettre une vision du monde, cr\u00e9er du lien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon ath\u00e9isme d\u2019enfance ne m\u2019a pas coup\u00e9 de la recherche de sens ; il m\u2019a seulement affranchi de la condition de v\u00e9rit\u00e9 litt\u00e9rale. C\u2019est sans doute pourquoi je peux entrer dans un univers symbolique, y s\u00e9journer, et en ressortir sans le renier ni m\u2019y enfermer. C\u2019est aussi pourquoi je me sens \u00e0 l\u2019aise dans des traditions qui ne sont pas les miennes : parce que je ne leur demande pas la v\u00e9rit\u00e9, mais ce qu\u2019elles ont \u00e0 dire de l\u2019humain.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon p\u00e8re m\u2019emmenait \u00e0 la synagogue quand j\u2019\u00e9tais enfant. Il n\u2019\u00e9tait pas religieux au sens strict : il y allait parce que cela faisait partie de sa culture, comme un prolongement naturel de sa vie. Ma m\u00e8re, en revanche, se disait croyante. 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