{"id":7781,"date":"2025-10-10T08:30:09","date_gmt":"2025-10-10T08:30:09","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7781"},"modified":"2025-10-10T16:32:15","modified_gmt":"2025-10-10T16:32:15","slug":"delphine-horvilleur-ou-le-detournement-de-yom-kippour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/10\/10\/delphine-horvilleur-ou-le-detournement-de-yom-kippour\/","title":{"rendered":"Delphine Horvilleur ou le d\u00e9tournement de Yom Kippour"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Le soir de Yom Kippour\u00b9, devant une assembl\u00e9e recueillie et des milliers d\u2019auditeurs <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=baSnatu9QYE\">en ligne<\/a>, le rabbin Horvilleur prononce son discours traditionnel. Le ton est grave, la p\u00e9riode troubl\u00e9e ; la parole se veut \u00e0 la fois consolatrice et lucide. Mais sous l\u2019apparente douceur de la m\u00e9ditation spirituelle, s\u2019avance une th\u00e8se : celle d\u2019une morale de la conversation, d\u2019un appel \u00e0 \u00e9couter l\u2019autre m\u00eame lorsque tout s\u00e9pare. Prononc\u00e9e au moment le plus redoutable du calendrier juif, cette hom\u00e9lie ne se borne pas \u00e0 pr\u00eacher la paix : elle engage une vision du juda\u00efsme, de la parole et du pardon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le discours s\u2019ouvre, comme souvent dans la tradition rabbinique, sur un r\u00e9cit : l\u2019histoire rapport\u00e9e par Romain Gary\u00b2, celle du Juif poignard\u00e9 qui ne souffre que lorsqu\u2019il rit. Symbole de l\u2019humour juif, ce rire qui d\u00e9fie la mort devient ici injonction morale. Il n\u2019affranchit plus, il \u00e9difie. Rire n\u2019est plus r\u00e9sistance, mais devoir spirituel, mani\u00e8re d\u2019endurer le monde. Ce rire autrefois ironique et d\u00e9fiant envers Dieu se mue en vertu. Premier glissement : le rire juif de Gary devient le rire des justes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s lors, s\u2019installe une rh\u00e9torique de la d\u00e9solation : \u00ab Jamais <em>les jours redoutables<\/em> n\u2019avaient si bien port\u00e9 leur nom. \u00bb Tout est malheur, menace, effondrement. La plainte fonde le discours, comme si la gravit\u00e9 du monde garantissait la l\u00e9gitimit\u00e9 de la parole. Mais cette rh\u00e9torique installe l\u2019auditoire dans une \u00e9motion continue o\u00f9 la pens\u00e9e se suspend. Elle fabrique du consensus par l\u2019inqui\u00e9tude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Horvilleur \u00e9voque la haine, la division, la violence verbale : tout se m\u00eale dans une bouillie d\u2019\u00e9motions. L\u2019histoire se dissout dans une sensibilit\u00e9 o\u00f9 le tragique remplace le factuel. Gaza et les r\u00e9seaux sociaux se m\u00ealent dans un m\u00eame \u00ab d\u00e9sespoir \u00bb : signe d\u2019un discours qui console plus qu\u2019il ne cherche \u00e0 comprendre, qui r\u00e9concilie plut\u00f4t qu\u2019il ne questionne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vient alors le c\u0153ur du propos : la \u00ab philosophie de la conversation dans le juda\u00efsme \u00bb. Le Talmud\u00b3 devient miroir d\u2019un malaise contemporain : comment parler quand on ne s\u2019entend plus ? Horvilleur invoque la fameuse dispute entre Hillel\u2074 et Shamma\u00ef\u2074, qu\u2019une \u00ab voix c\u00e9leste \u00bb d\u00e9clare toutes deux vraies \u2014 bien que la Loi suive Hillel, parce que ses disciples citent d\u2019abord les arguments de l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais dans le Talmud, il ne s\u2019agit pas de tol\u00e9rance ou de pluralisme, mais d\u2019un processus dialectique : une lutte interne \u00e0 la Loi pour la maintenir vivante. Ce n\u2019est pas l\u2019\u00e9thique de la conversation qui sauve, mais la possibilit\u00e9 de la contredire. En r\u00e9duisant cet \u00e9pisode \u00e0 une morale de l\u2019\u00e9coute, le texte de Horvilleur devient sermon. Or la dracha\u2075 n\u2019est pas un pr\u00eache : elle interpr\u00e8te. L\u00e0 o\u00f9 le sermon chr\u00e9tien s\u2019adresse \u00e0 la conscience pour \u00e9veiller la contrition, la dracha s\u2019adresse \u00e0 l\u2019intelligence pour l\u2019obliger \u00e0 penser. En transformant la parole d\u2019\u00e9tude en parole de repentance, Horvilleur ne parle plus \u00e0 la communaut\u00e9, mais \u00e0 une conscience occidentale nourrie de culpabilit\u00e9, avide de pardon universel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" data-start=\"373\" data-end=\"1545\">Le r\u00e9cit de Yohanan ben Zaka\u00ef\u2076 dit pourtant l\u2019inverse : la fin du dialogue, l\u2019heure du silence, le moment o\u00f9 la parole se retire pour sauver la vie. Quand J\u00e9rusalem est assi\u00e9g\u00e9e, il choisit de quitter la ville en secret et de parler \u00e0 Vespasien pour obtenir la fondation d\u2019une \u00e9cole \u00e0 Yavn\u00e9 \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire de sauver le <em data-start=\"692\" data-end=\"699\">Logos<\/em>, la Torah vivante, non par le dialogue avec l\u2019ennemi, mais par la fid\u00e9lit\u00e9 au sens. Ce geste, o\u00f9 la parole n\u2019est plus \u00e9change mais transmission, affirme que la survie d\u2019Isra\u00ebl passe par la continuit\u00e9 du Verbe, non par la r\u00e9conciliation illusoire. Il pose le vrai dilemme : parler pour pr\u00e9server la Loi ou se taire devant la destruction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" data-start=\"373\" data-end=\"1545\">Horvilleur y voit un dilemme spirituel \u2014 \u00ab Quelle heure est-il ? \u00bb \u2014 entre Hillel et Yavn\u00e9\u2077. Mais cette question, qu\u2019elle pr\u00e9sente comme ind\u00e9cidable, est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que le juda\u00efsme talmudique sait trancher. Dire \u00ab quelle heure est-il ? \u00bb comme si le monde oscillait entre \u00e9coute et retrait, c\u2019est transformer la dialectique en liturgie. En invoquant le Talmud, Horvilleur ne parle plus sa langue, mais celle de la bonne conscience contemporaine, celle qui ne veut pas d\u00e9cider de peur de prendre position.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le juda\u00efsme ne prescrit pas d\u2019\u00e9couter tous les points de vue. Il ne demande pas de pr\u00eater l\u2019oreille \u00e0 celui qui nie, profane ou d\u00e9truit. Le Talmud distingue entre controverse et compromission, entre d\u00e9bat et blasph\u00e8me. Les \u00e9l\u00e8ves d\u2019Hillel \u00e9coutaient Shamma\u00ef, pas Amalek\u2078. Ils citaient leurs adversaires, pas leurs ennemis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le discours pacificateur de Horvilleur confond le fr\u00e8re en humanit\u00e9 et l\u2019ennemi irr\u00e9ductible. Il r\u00e9clame le respect de l\u2019adversaire, mais refuse de nommer ceux dont la parole ne rel\u00e8ve plus du d\u00e9bat. Le juda\u00efsme ne pr\u00e9tend pas que tout homme est un interlocuteur. Amalek, figure du mal absolu, se combat parce qu\u2019il nie la parole m\u00eame. L\u2019\u00e9couter serait lui pr\u00eater une humanit\u00e9 qu\u2019il r\u00e9cuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Torah\u2079 ne commande pas de tout entendre, mais d\u2019exercer le discernement. \u00ab Souviens-toi de ce que t\u2019a fait Amalek \u00bb, dit le Deut\u00e9ronome : non pas comme m\u00e9moire d\u2019histoire, mais comme vigilance spirituelle \u2014 se souvenir qu\u2019il existe des forces qui ne visent pas la v\u00e9rit\u00e9, mais l\u2019an\u00e9antissement du sens. Face \u00e0 elles, aucun dialogue n\u2019est possible. Le pardon n\u2019est pas une vertu universelle, mais une r\u00e9ponse situ\u00e9e. Pardonner Amalek serait effacer la m\u00e9moire du mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Horvilleur dessine une figure christique du peuple de Gaza, victime pure et souffrante, miroir de la culpabilit\u00e9 universelle. Mais cette compassion devient n\u00e9gation du r\u00e9el : la population de Gaza n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 seulement victime, elle fut aussi complice. Nourrie d\u2019une culture qui glorifie la mort, elle partage une hostilit\u00e9 visc\u00e9rale envers les Juifs et continue de l\u2019entretenir apr\u00e8s le 7 octobre. Beaucoup ont particip\u00e9 au massacre ; d\u2019autres, en liesse, ont salu\u00e9 les tueurs. Ce n\u2019est pas une guerre injuste qui les a frapp\u00e9s, mais le retour d\u2019une haine nourrie par eux-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le basculement d\u2019Horvilleur vers le politique se manifeste clairement dans le passage sur Guedalia\u00b9\u2070, o\u00f9 surgit dans le texte biblique l&#8217;assassin de Guedalia, un certain Isma\u00ebl, fils de Netanyahou, fils d\u2019\u00c9lishama. Elle feint la neutralit\u00e9, mais tout, dans la mise en sc\u00e8ne du verset, vise \u00e0 susciter une association. Elle fait glisser l\u2019homonyme antique vers l\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui. \u00ab Ce n\u2019est qu\u2019un hasard \u00bb, dit-elle, mais le hasard devient indice providentiel. Sous le ton de la componction se cache la haine qu\u2019Horvilleur nourrit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sous le ton du pardon et de la fraternit\u00e9, Horvilleur installe une m\u00e9taphysique de la culpabilit\u00e9 partag\u00e9e : tout le monde a tort, tout le monde souffre, tout le monde doit se parler. Mais ce \u00ab tout le monde \u00bb efface les asym\u00e9tries, les responsabilit\u00e9s, les choix. Ne reste qu\u2019un espace de contrition mutuelle. C\u2019est une liturgie de la r\u00e9conciliation, pas une pens\u00e9e du conflit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui se joue ici est un renversement symbolique du Yom Kippour lui-m\u00eame. Le jour du jugement, o\u00f9 l\u2019homme se tient devant Dieu pour examiner ses fautes, devient, dans la bouche d\u2019Horvilleur, le tribunal o\u00f9 l\u2019on juge les siens. Elle s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre la haine, mais en reprend les gestes : elle d\u00e9signe un responsable int\u00e9rieur, moralise le d\u00e9sastre, transforme la religion en arme politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Yom Kippour n\u2019est pas le jour o\u00f9 l\u2019on absout Amalek, mais celui o\u00f9 l\u2019on se souvient de lui. Rendre humains ceux qui ont c\u00e9l\u00e9br\u00e9 la mort n\u2019est pas acte de pardon, mais une forme de n\u00e9gationnisme. Ainsi s\u2019accomplit le d\u00e9tournement de Yom Kippour. Ce qui devait \u00eatre examen int\u00e9rieur devient <em>moraline<\/em>\u00b9\u00b9. Horvilleur croit faire \u0153uvre de paix, mais gomme la fronti\u00e8re qui la rend pensable. En voulant incarner Hillel, elle accuse sans discernement et pardonne sans condition. Elle ne sauve ni la parole ni la justice ; elle les confond dans une m\u00eame sensiblerie d\u00e9plac\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le danger n\u2019est pas la d\u00e9testation des ennemis, mais la complaisance de ceux qui veulent les comprendre.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li>Yom Kippour : Jour du Grand Pardon, c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dix jours apr\u00e8s le Nouvel An juif, moment de je\u00fbne et d\u2019examen de conscience.<\/li>\n<li>Romain Gary (1914\u20131980), \u00e9crivain fran\u00e7ais d\u2019origine russe, auteur de <em>La Promesse de l\u2019aube<\/em>.<\/li>\n<li>Talmud : recueil de discussions rabbiniques sur la Loi et l\u2019\u00e9thique juives.<\/li>\n<li>Hillel et Shamma\u00ef : deux ma\u00eetres du Ier si\u00e8cle dont les \u00e9coles repr\u00e9sentent deux approches oppos\u00e9es de la Loi.<\/li>\n<li>Dracha : discours d\u2019\u00e9tude ou d\u2019interpr\u00e9tation dans la liturgie juive, distinct du sermon chr\u00e9tien.<\/li>\n<li>Yohanan ben Zaka\u00ef : sage ayant fond\u00e9 l\u2019acad\u00e9mie de Yavn\u00e9 apr\u00e8s la destruction du Second Temple (70 ap. J.-C.).<\/li>\n<li>Yavn\u00e9 : centre d\u2019\u00e9tude o\u00f9 fut reconstruit le juda\u00efsme rabbinique apr\u00e8s la chute de J\u00e9rusalem.<\/li>\n<li>Amalek : peuple biblique devenu symbole du mal absolu et de la haine irr\u00e9ductible d\u2019Isra\u00ebl.<\/li>\n<li>Torah : ensemble des cinq livres de Mo\u00efse, et par extension la Loi divine.<\/li>\n<li>Guedalia : gouverneur de Jud\u00e9e nomm\u00e9 par les Babyloniens et assassin\u00e9 par Isma\u00ebl, fils de Netanyahou, fils d\u2019\u00c9lishama (J\u00e9r\u00e9mie 41:1). Ce Netanyahou (\u05e0\u05b0\u05ea\u05b7\u05e0\u05b0\u05d9\u05b8\u05d4\u05d5\u05bc, \u00ab Dieu a donn\u00e9 \u00bb) n\u2019a \u00e9videmment aucun lien avec l\u2019actuel Premier ministre d\u2019Isra\u00ebl ; la ressemblance du nom rel\u00e8ve d\u2019une simple homonymie.<\/li>\n<li><em>Moraline<\/em> : terme forg\u00e9 par Nietzsche pour d\u00e9signer une forme de morale affaiblie, sentimentale ou hypocrite, qui remplace la force du jugement par une bienveillance normative.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le soir de Yom Kippour\u00b9, devant une assembl\u00e9e recueillie et des milliers d\u2019auditeurs en ligne, le rabbin Horvilleur prononce son discours traditionnel. Le ton est grave, la p\u00e9riode troubl\u00e9e ; la parole se veut \u00e0 la fois consolatrice et lucide. 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