{"id":7795,"date":"2025-10-11T09:09:31","date_gmt":"2025-10-11T09:09:31","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7795"},"modified":"2025-10-11T09:16:10","modified_gmt":"2025-10-11T09:16:10","slug":"robert-badinter-la-justice-et-ses-ombres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/10\/11\/robert-badinter-la-justice-et-ses-ombres\/","title":{"rendered":"Robert Badinter, la justice et ses ombres"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La R\u00e9publique a fait entrer Robert Badinter au Panth\u00e9on. Sous la coupole du temple la\u00efque, l\u2019\u00e9motion fut unanime. L\u2019homme qui avait aboli la peine de mort rejoignait les figures tut\u00e9laires de la conscience r\u00e9publicaine. La France honorait un juste. Mais derri\u00e8re la ferveur, une question se posait : que c\u00e9l\u00e8bre vraiment la R\u00e9publique lorsqu\u2019elle rend les siens \u00e0 la m\u00e9moire nationale ? Et comment le fait-elle ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il arrive que la R\u00e9publique, lorsqu\u2019elle veut honorer, se fabrique des saints. L\u2019entr\u00e9e de Badinter au Panth\u00e9on s\u2019inscrit dans cette tradition de la sanctification la\u00efque, o\u00f9 la reconnaissance publique se confond avec la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019une vertu devenue exemplaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout, dans la c\u00e9r\u00e9monie, relevait du rite et de l\u2019unanimit\u00e9 : les drapeaux, les visages graves, les voix d\u2019enfants, les discours r\u00e9gl\u00e9s, l\u2019\u00e9motion contenue. La R\u00e9publique s\u2019y contemplait elle-m\u00eame, se rassurait de sa fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ses id\u00e9aux en se rassemblant autour d\u2019un homme suppos\u00e9 incarner le Bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette unanimit\u00e9 interroge. Lors des fun\u00e9railles de Badinter, puis lors de sa panth\u00e9onisation, sa veuve, \u00c9lisabeth Badinter, a souhait\u00e9 qu\u2019aucun repr\u00e9sentant de la France insoumise ni du Rassemblement national ne soit invit\u00e9. Ce v\u0153u, \u00e9minemment personnel et respectable, traduisait une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ses convictions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, d\u00e8s lors que la reconnaissance devient celle de la R\u00e9publique, on ne peut plus en accepter les exclusions. En s\u2019associant \u00e0 cette volont\u00e9, l\u2019\u00c9tat a pris le risque d\u2019ent\u00e9riner une division politique qu\u2019il pr\u00e9tend d\u00e9passer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut d\u2019ailleurs penser qu\u2019\u00c9lisabeth Badinter, personnalit\u00e9 d\u2019une grande stature intellectuelle \u2014 \u00e9crivaine, philosophe, h\u00e9riti\u00e8re d\u2019une pens\u00e9e libre et rigoureuse \u2014 aurait peut-\u00eatre accept\u00e9 de renoncer \u00e0 ce souhait au nom d\u2019un principe plus universel. Mais le plus significatif n\u2019est pas tant ce v\u0153u que la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9tat s\u2019en est empar\u00e9 : il l\u2019a transform\u00e9 en geste politique, relayant la doxa dominante et faisant de cette exclusion un signe de vertu plus qu\u2019un acte de m\u00e9moire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00c9tat aurait d\u00fb, au nom m\u00eame de l\u2019id\u00e9al r\u00e9publicain qu\u2019il incarne, poser une condition claire : ou bien la c\u00e9r\u00e9monie est nationale, et donc ouverte \u00e0 tous les repr\u00e9sentants de la nation, ou bien elle est priv\u00e9e, relevant du seul deuil familial \u2014 \u00e0 l\u2019image de ce que le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle voulut pour ses propres fun\u00e9railles, dans la simplicit\u00e9 et l\u2019intimit\u00e9 de Colombey-les-Deux-\u00c9glises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En honorant la m\u00e9moire d\u2019un homme qui incarnait la justice et la dignit\u00e9 humaine, l\u2019\u00c9tat a voulu rassembler. Mais en acceptant l\u2019exclusion d\u2019une partie du champ politique, il a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la difficult\u00e9 croissante de parler au nom de tous. Car la R\u00e9publique, en voulant se c\u00e9l\u00e9brer dans l\u2019unit\u00e9, se heurte parfois \u00e0 ce paradoxe : comment rendre justice \u00e0 la conscience sans restreindre le cercle de ceux qui peuvent y participer ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En abolissant la peine de mort, Badinter avait accompli un geste d\u2019une intensit\u00e9 exceptionnelle, qui d\u00e9passait le droit pour atteindre la conscience. En 1981, lorsqu\u2019il monta \u00e0 la tribune de l\u2019Assembl\u00e9e nationale pour d\u00e9fendre son projet, une majorit\u00e9 de citoyens demeurait favorable \u00e0 la peine capitale. Mais Badinter parlait au nom d\u2019une autre id\u00e9e de la justice. Il ne plaidait pas pour le pardon, mais pour la civilisation. Il ne niait pas la faute, mais rejetait la vengeance. L\u2019abolition de la peine de mort ne fut pas seulement une r\u00e9forme, mais un acte de foi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que l\u2019unanimit\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui tend \u00e0 effacer, c\u2019est la complexit\u00e9 de la trajectoire de Badinter. Sa m\u00e9moire est devenue lisse. On c\u00e9l\u00e8bre la vertu, on oublie les circonstances. On retient l\u2019ic\u00f4ne, on perd l\u2019homme. La R\u00e9publique a toujours aim\u00e9 ces figures qui lui permettent de se raconter qu\u2019elle reste fid\u00e8le \u00e0 son id\u00e9al. Mais cette fid\u00e9lit\u00e9 risque d\u2019\u00e9teindre la pens\u00e9e critique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019humanisme de Badinter fut sinc\u00e8re, exigeant, forg\u00e9 dans l\u2019exp\u00e9rience du mal absolu. Son p\u00e8re fut arr\u00eat\u00e9 par la police fran\u00e7aise, d\u00e9port\u00e9 par les nazis, assassin\u00e9 \u00e0 Sobibor. De cette blessure naquit la conviction que la dignit\u00e9 humaine devait servir de rempart \u00e0 la barbarie. Il croyait \u00e0 la r\u00e9demption, \u00e0 la possibilit\u00e9 de sauver plut\u00f4t que de condamner, \u00e0 la force \u00e9ducative du droit. Il pensait que la justice devait tendre la main avant de brandir le glaive. Mais cette vision se fit doctrine. \u00c0 force de vouloir comprendre le criminel, on risquait d\u2019oublier la victime ; \u00e0 force de vouloir r\u00e9habiliter, on finissait par affaiblir le lien entre faute et responsabilit\u00e9. Ce glissement n\u2019est pas l\u2019\u0153uvre d\u2019un seul homme, mais Badinter en a fix\u00e9 les contours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette tension entre la morale et le r\u00e9el, entre l\u2019exigence de puret\u00e9 et le compromis politique, se retrouve dans son compagnonnage avec Fran\u00e7ois Mitterrand. Celui-ci donna \u00e0 Badinter le pouvoir d\u2019agir ; Badinter offrit \u00e0 Mitterrand la l\u00e9gitimit\u00e9 que le pouvoir seul ne donne jamais. Mais cette loyaut\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas sans ombre. Le pr\u00e9sident socialiste portait un pass\u00e9 que la R\u00e9publique mit longtemps \u00e0 regarder en face : un engagement au service de Vichy, la Francisque, signe d\u2019all\u00e9geance \u00e0 P\u00e9tain, son amiti\u00e9 avec Ren\u00e9 Bousquet, organisateur de la rafle du V\u00e9l\u2019 d\u2019Hiv. Badinter ne pouvait l\u2019ignorer, lui dont la famille avait connu la Shoah. Peut-\u00eatre vit-il dans son silence un devoir, mais il eut le go\u00fbt d\u2019une abdication. L\u2019homme du droit s\u2019abstint de juger l\u2019homme du pouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce paradoxe \u00e9clata au grand jour lors de la comm\u00e9moration de la rafle du V\u00e9l\u2019 d\u2019Hiv, en 1992. Fran\u00e7ois Mitterrand, refusant de reconna\u00eetre la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais dans la d\u00e9portation des Juifs, fut hu\u00e9 par une partie de l\u2019assistance. Badinter, indign\u00e9, se retourna vers la foule et cria : \u00ab Taisez-vous ! Vous m\u2019avez fait honte. Les morts vous \u00e9coutent. \u00bb Il d\u00e9fendait ce qu\u2019il croyait \u00eatre la dignit\u00e9 des morts, mais faisait taire la col\u00e8re des vivants. Dans son esprit, la morale commandait le silence, mais pour beaucoup, elle y perdit sa voix. Ce moment dit la tension qui l\u2019habitait : celle d\u2019un homme pour qui la conscience devait parler depuis le sommet, non depuis le peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Badinter appartenait \u00e0 une \u00e9lite intellectuelle et \u00e9conomique persuad\u00e9e d\u2019incarner le bien commun. Il devait tout \u00e0 son talent et \u00e0 son travail, mais \u00e9voluait dans le monde des hautes sph\u00e8res o\u00f9 se m\u00ealent pouvoir, culture et argent. Son union avec \u00c9lisabeth Badinter l\u2019avait introduit dans un univers o\u00f9 la libert\u00e9 de penser cohabitait avec l\u2019aisance mat\u00e9rielle. \u00c0 mesure que cette \u00e9lite affirmait parler au nom de la justice, une partie du peuple se sentait d\u00e9laiss\u00e9e, m\u00e9pris\u00e9e, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ce langage. La gauche perdait le contact avec ceux qu\u2019elle pr\u00e9tendait d\u00e9fendre. Cette fracture, que l\u2019on mesure aujourd\u2019hui dans la d\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e envers les institutions, s\u2019est ouverte dans ces ann\u00e9es-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rendre justice \u00e0 Badinter ne consiste pas \u00e0 effacer ces contradictions. Sa vie illustre la foi dans le progr\u00e8s, la conviction que la dignit\u00e9 peut servir de loi, mais aussi la tentation de transformer cette foi en dogme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Badinter fut \u00e0 la fois le dernier grand humaniste et le premier saint r\u00e9publicain. Sa grandeur nous rappelle que la vertu n\u2019a de sens que si elle demeure vivante, expos\u00e9e au d\u00e9bat. Ce serait lui rendre justice que de le reconna\u00eetre non comme une ic\u00f4ne, mais comme un homme de conscience \u2014 donc d\u2019exigence et de contradictions. Badinter aura incarn\u00e9 la foi dans la justice, et la tentation de la foi dans la R\u00e9publique elle-m\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La R\u00e9publique a fait entrer Robert Badinter au Panth\u00e9on. Sous la coupole du temple la\u00efque, l\u2019\u00e9motion fut unanime. L\u2019homme qui avait aboli la peine de mort rejoignait les figures tut\u00e9laires de la conscience r\u00e9publicaine. La France honorait un juste. Mais derri\u00e8re la ferveur, une question se posait : que c\u00e9l\u00e8bre vraiment la R\u00e9publique lorsqu\u2019elle rend &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/10\/11\/robert-badinter-la-justice-et-ses-ombres\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Robert Badinter, la justice et ses ombres&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[13,4,7],"tags":[],"class_list":["post-7795","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-antisemitisme","category-politique","category-societe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7795","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7795"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7795\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7802,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7795\/revisions\/7802"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7795"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7795"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7795"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}