{"id":7879,"date":"2025-10-25T05:56:31","date_gmt":"2025-10-25T05:56:31","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7879"},"modified":"2025-10-25T13:38:22","modified_gmt":"2025-10-25T13:38:22","slug":"le-devoir-de-reserve-en-diaspora-la-parole-juive-face-a-israel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/10\/25\/le-devoir-de-reserve-en-diaspora-la-parole-juive-face-a-israel\/","title":{"rendered":"Le devoir de r\u00e9serve en Diaspora : la parole juive face \u00e0 Isra\u00ebl"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00catre juif aujourd\u2019hui, en Diaspora, c\u2019est vivre avec Isra\u00ebl au c\u0153ur, mais hors de son souffle imm\u00e9diat. C\u2019est \u00e9prouver une solidarit\u00e9 de m\u00e9moire, d\u2019histoire et de destin \u2014 sans pour autant partager, au quotidien, la fragilit\u00e9 et la survie d\u2019un pays. Dans ce d\u00e9calage entre attachement et distance, une question se pose : a-t-on, lorsqu\u2019on n\u2019y vit pas, le droit de juger Isra\u00ebl ? Peut-on, depuis le confort relatif de la Diaspora, s\u2019\u00e9riger en conscience critique d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 dont on ne porte pas les risques ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cinq grandes voix juives contemporaines \u2014 Andr\u00e9 Neher, Georges Steiner, Elie Wiesel, Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch et Emmanuel L\u00e9vinas \u2014 ont, chacune \u00e0 leur mani\u00e8re, r\u00e9pondu \u00e0 cette question par la retenue, au nom d\u2019une \u00e9thique de la responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Andr\u00e9 Neher, dans <em>L\u2019Exil de la parole<\/em>, souligne qu\u2019il est impossible de juger Isra\u00ebl sans en partager le destin. Pour lui, le Juif de Diaspora \u00ab vit l\u2019\u00e9cho d\u2019Isra\u00ebl ; il ne parle pas \u00e0 sa place \u00bb\u00b9. Cette formule r\u00e9sume une position existentielle : la parole juive n\u2019a de l\u00e9gitimit\u00e9 que lorsqu\u2019elle s\u2019inscrit dans une communaut\u00e9 de destin. Tant qu\u2019on ne partage pas les angoisses, les choix et les contradictions d\u2019Isra\u00ebl, la critique demeure abstraite. Neher ne pr\u00f4ne pas le silence par soumission, mais par conscience de la distance \u2014 celle qui s\u00e9pare l\u2019observateur du t\u00e9moin, celui qui commente de celui qui assume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Georges Steiner, \u00e9crivain, figure majeure de la pens\u00e9e europ\u00e9enne, s\u2019est longtemps montr\u00e9 s\u00e9v\u00e8re envers Isra\u00ebl. Il n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 interroger le sionisme, la politique isra\u00e9lienne et, plus largement, le rapport entre juda\u00efsme et pouvoir. Avec le temps, il en est venu \u00e0 une forme de sagesse. Dans <em>Un long samedi<\/em>, un entretien avec Laure Adler, il confie : \u00ab J\u2019ai beaucoup de m\u00e9pris pour les sionistes de salon, qui pratiquent le sionisme sans jamais vouloir y mettre les pieds [en Isra\u00ebl]. Tant qu\u2019on n\u2019y est pas, qu\u2019on n\u2019est pas immerg\u00e9 dans la vie l\u00e0-bas, il vaut mieux se taire. Dire que Netanyahou a tort, c\u2019est facile quand on est assis dans un beau salon \u00e0 Cambridge. C\u2019est l\u00e0-bas qu\u2019il faut le dire. Et tant qu\u2019on n\u2019y est pas, plong\u00e9 dans la vie quotidienne de l\u00e0-bas, je crois qu\u2019il vaut mieux se taire. \u00bb\u00b2<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces mots ont valeur d\u2019autocritique : parler d\u2019Isra\u00ebl depuis l\u2019ext\u00e9rieur, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 rompre avec une part de solidarit\u00e9. Pour Steiner, le mot juste se m\u00e9rite par l\u2019exp\u00e9rience \u2014 et, en Isra\u00ebl, la parole engage le corps autant que l\u2019esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elie Wiesel, pour sa part, traduisait ce scrupule avec une douloureuse r\u00e9serve : \u00ab N\u2019\u00e9tant pas Isra\u00e9lien, je ne me sens pas le droit de critiquer et, certainement pas, de condamner l\u2019\u00c9tat h\u00e9breu. \u00bb\u00b3 Lui qui avait fait de la parole un acte sacr\u00e9 \u2014 l\u2019oppos\u00e9 du silence coupable \u2014 reconnaissait qu\u2019il est des silences n\u00e9cessaires. Ce silence n\u2019est pas renoncement mais respect pour un peuple qui vit et meurt pour sa terre. Wiesel ne renon\u00e7ait pas \u00e0 la conscience morale ; il la situait ailleurs, dans la fid\u00e9lit\u00e9. En refusant de juger Isra\u00ebl, il ne se taisait pas sur les valeurs \u2014 il se taisait sur ce qu\u2019il ne vivait pas dans sa chair.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch, enfin, \u00e9claire ce scrupule d\u2019une lumi\u00e8re singuli\u00e8re. Dans <em>L\u2019Imprescriptible<\/em> et <em>Le Pardon<\/em>, il rappelle qu\u2019il est des paroles qu\u2019on ne peut prononcer sans trahir leur objet : \u00ab On ne parle pas du malheur des autres comme d\u2019une id\u00e9e. \u00bb\u2074 Pour lui, le silence n\u2019est pas absence de pens\u00e9e, mais forme supr\u00eame de fid\u00e9lit\u00e9. Parler sans avoir souffert, c\u2019est risquer l\u2019ind\u00e9cence morale. De m\u00eame, juger Isra\u00ebl sans partager son \u00e9preuve, c\u2019est oublier que toute parole juste suppose la proximit\u00e9, la participation, la compassion v\u00e9cue. Chez Jank\u00e9l\u00e9vitch comme chez L\u00e9vinas, la morale na\u00eet du visage de l\u2019autre \u2014 de la rencontre, non de l\u2019opinion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce scrupule trouve une formulation philosophique chez Emmanuel L\u00e9vinas. Dans <em>Difficile libert\u00e9<\/em>, il affirme que l\u2019existence d\u2019Isra\u00ebl est, pour le Juif de Diaspora, \u00ab un \u00e9v\u00e9nement \u00e9thique \u00bb\u2075. Le rapport \u00e0 Isra\u00ebl rel\u00e8ve donc moins du d\u00e9bat que de la responsabilit\u00e9. Isra\u00ebl n\u2019est pas un objet de jugement politique : c\u2019est le visage d\u2019un fr\u00e8re expos\u00e9 dont on a \u00e0 r\u00e9pondre. Juger Isra\u00ebl depuis la Diaspora reviendrait \u00e0 manquer \u00e0 cette obligation d\u2019\u00eatre pour l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains r\u00e9torquent que la critique formul\u00e9e depuis l\u2019ext\u00e9rieur peut na\u00eetre de bonnes intentions : qu\u2019elle serait anim\u00e9e par le souci d\u2019Isra\u00ebl, par le d\u00e9sir de le rendre meilleur. Cet argument m\u00e9rite d\u2019\u00eatre interrog\u00e9. L\u2019intention ne suffit pas \u00e0 garantir la justesse d\u2019une parole. L\u2019histoire a montr\u00e9 combien les discours, m\u00eame fraternels, peuvent \u00eatre arrach\u00e9s \u00e0 leur contexte et retourn\u00e9s contre ceux qu\u2019ils pr\u00e9tendaient d\u00e9fendre. Celui qui parle au nom du bien d\u2019Isra\u00ebl depuis un lieu prot\u00e9g\u00e9 oublie que toute parole publique, en temps d\u2019\u00e9preuve, s\u2019expose \u00e0 la d\u00e9formation, au d\u00e9tournement, \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9ration. On ne parle pas \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re d\u2019un peuple dont la parole est sans cesse scrut\u00e9e, tronqu\u00e9e, condamn\u00e9e avant m\u00eame d\u2019\u00eatre entendue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pourquoi la retenue doit relever de la lucidit\u00e9. Elle est une mani\u00e8re d\u2019assumer la gravit\u00e9 de la situation : Isra\u00ebl est un pays assi\u00e9g\u00e9, confront\u00e9 \u00e0 une hostilit\u00e9 qui ne se d\u00e9ment pas. Dans ce contexte, chaque mot prononc\u00e9 depuis la s\u00e9curit\u00e9 de la Diaspora p\u00e8se davantage, parce qu\u2019il ne porte pas le risque qu\u2019il impose \u00e0 d\u2019autres. Le devoir de r\u00e9serve devient alors une forme de solidarit\u00e9 silencieuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isra\u00ebl, du reste, n\u2019a pas besoin qu\u2019on parle pour lui : il poss\u00e8de les ressources intellectuelles, spirituelles et morales pour se corriger lui-m\u00eame. Sa d\u00e9mocratie en t\u00e9moigne, avec ses d\u00e9bats, ses controverses, ses oppositions et ses r\u00e9voltes. La critique l\u00e9gitime na\u00eet de l\u2019int\u00e9rieur \u2014 de ceux qui vivent le risque, affrontent l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et portent la responsabilit\u00e9 des d\u00e9cisions. C\u2019est l\u00e0 que se forme la parole authentique : celle qui conna\u00eet la peur, la guerre et la responsabilit\u00e9 du lendemain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette retenue s\u2019incarne dans la Loi du Retour. Ce droit cr\u00e9e un devoir de r\u00e9serve. Isra\u00ebl tend la main \u00e0 tous les Juifs ; il n\u2019est donc que juste que ceux de la Diaspora s\u2019abstiennent de la mordre. C\u2019est l\u00e0 que s\u2019\u00e9nonce l\u2019injonction talmudique : \u05db\u05bc\u05b8\u05dc \u05d9\u05b4\u05e9\u05c2\u05b0\u05e8\u05b8\u05d0\u05b5\u05dc \u05e2\u05b2\u05e8\u05b5\u05d1\u05b4\u05d9\u05dd \u05d6\u05b6\u05d4\u05be\u05d1\u05b8\u05bc\u05d6\u05b6\u05d4 \u2014 <em>Kol Yisra\u2019el arevim zeh ba-zeh<\/em> \u2014 \u00ab tous les Juifs sont responsables les uns des autres \u00bb\u2076.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est aussi l\u00e0 que la parole de Ben-Gurion prend tout son sens : \u00ab Le seul v\u00e9ritable alli\u00e9 que nous ayons, c\u2019est notre peuple, le peuple juif, partout o\u00f9 il vit. \u00bb\u2077 Isra\u00ebl, fid\u00e8le \u00e0 son peuple ; le peuple juif, fid\u00e8le \u00e0 Isra\u00ebl. Entre les deux, la conscience qu\u2019ils d\u00e9pendent l\u2019un de l\u2019autre \u2014 non par la politique, mais par le destin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>***<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li style=\"text-align: justify;\">Parole rapport\u00e9e dans des entretiens oraux, Strasbourg, env. 1983. Voir aussi Andr\u00e9 Neher, <em>L\u2019Exil de la parole<\/em>, Paris, Seuil, 1970.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Georges Steiner, <em>Un long samedi. Entretiens avec Laure Adler<\/em>, Paris, Seuil, 2014, p. 154-156.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Elie Wiesel, propos recueilli en fran\u00e7ais, cit\u00e9 dans <em>The Canadian Jewish News<\/em>.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch, <em>L\u2019Imprescriptible. Pardonner ? Dans l\u2019honneur et la dignit\u00e9<\/em>, Paris, Seuil, 1966, p. 25.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Emmanuel L\u00e9vinas, <em>Difficile libert\u00e9<\/em>, Paris, Albin Michel, 1963, p. 36.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\"><em>Kol Yisra\u2019el arevim zeh ba-zeh<\/em> (\u00ab tous les Juifs sont garants les uns des autres \u00bb), <em>Talmud Bavli<\/em>, trait\u00e9 <em>Shevuot<\/em>.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">David Ben-Gurion, <em>En faveur du messianisme : L\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl et l\u2019avenir du peuple juif<\/em>, coll. \u00ab Biblioth\u00e8que sioniste \u00bb, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9l\u00e9phant, 2004, p. 112.<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00catre juif aujourd\u2019hui, en Diaspora, c\u2019est vivre avec Isra\u00ebl au c\u0153ur, mais hors de son souffle imm\u00e9diat. 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