{"id":7888,"date":"2025-10-25T06:54:08","date_gmt":"2025-10-25T06:54:08","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7888"},"modified":"2025-10-25T06:54:08","modified_gmt":"2025-10-25T06:54:08","slug":"de-maimonide-a-camus-lhomme-qui-sempeche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/10\/25\/de-maimonide-a-camus-lhomme-qui-sempeche\/","title":{"rendered":"De Ma\u00efmonide \u00e0 Camus : l\u2019homme qui s\u2019emp\u00eache"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">La sagesse juive enseigne, dans le <em>Trait\u00e9 des P\u00e8res<\/em>\u00b9, que \u00ab le fort est celui qui ma\u00eetrise son <em>yetser<\/em>\u00b2\u00bb (<em>l\u2019inclination int\u00e9rieure, le penchant du d\u00e9sir<\/em>). Ma\u00efmonide, dans les <em>Huit Chapitres<\/em>\u00b3, \u00e9claire cette formule d\u2019une lumi\u00e8re rationnelle : il ne s\u2019agit pas de d\u00e9truire le d\u00e9sir, ni de le purifier, mais de le gouverner. L\u2019homme, dit-il, n\u2019est pas vertueux parce qu\u2019il ne d\u00e9sire pas le mal, mais parce qu\u2019il le d\u00e9sire et s\u2019en abstient. La perfection morale n\u2019est pas un \u00e9tat de puret\u00e9 naturelle, mais un \u00e9quilibre conquis, une victoire int\u00e9rieure. Celui qui ne ressent plus la tentation n\u2019est qu\u2019un \u00eatre tranquille ; celui qui la ressent et choisit pourtant le bien devient libre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le <em>yetser<\/em> n\u2019est pas, chez Ma\u00efmonide\u2074, une force mal\u00e9fique. Il est la puissance m\u00eame du vivant : le flux d\u2019\u00e9nergie qui pousse \u00e0 vouloir, \u00e0 cr\u00e9er, \u00e0 jouir, \u00e0 poss\u00e9der. La Torah ne demande pas qu\u2019on l\u2019\u00e9touffe, mais qu\u2019on l\u2019oriente. Dominer son <em>yetser<\/em>, c\u2019est apprendre \u00e0 transformer la pulsion en choix, l\u2019instinct en conscience. La raison n\u2019\u00e9teint pas la flamme du d\u00e9sir, elle en fait une lumi\u00e8re. Ainsi, le <em>gibor<\/em>, le \u00ab fort \u00bb, n\u2019est pas celui qui terrasse un ennemi ext\u00e9rieur, mais celui qui se gouverne lui-m\u00eame : celui qui se retient, qui s\u2019emp\u00eache.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que la parole de Camus vient faire \u00e9cho. Dans <em>Le Premier Homme<\/em>\u2075, il \u00e9voque son p\u00e8re, qu\u2019il n\u2019a presque pas connu, mais dont il garde une phrase : \u00ab Un homme, \u00e7a s\u2019emp\u00eache. \u00bb Cette phrase \u00e0 la fois rude et claire, porte toute une morale du geste retenu. S\u2019emp\u00eacher, c\u2019est refuser la violence que le monde inspire, ne pas r\u00e9pondre au mal par le mal, se contenir devant l\u2019injustice sans c\u00e9der \u00e0 la rage. Chez Camus, la grandeur de l\u2019homme n\u2019est pas dans l\u2019action h\u00e9ro\u00efque, mais dans la mesure. L\u2019homme juste ne triomphe pas, il tient ; il oppose \u00e0 l\u2019absurde du monde une dignit\u00e9 silencieuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre le <em>yetser<\/em> de la tradition juive et l\u2019\u00ab homme qui s\u2019emp\u00eache \u00bb de Camus, une m\u00eame v\u00e9rit\u00e9 se glisse : la force humaine ne r\u00e9side pas dans la d\u00e9mesure, mais dans la retenue. Ma\u00efmonide et Camus partent de mondes diff\u00e9rents \u2014 l\u2019un th\u00e9ologien et rationnel, l\u2019autre tragique et la\u00efque \u2014 mais ils se rejoignent dans l\u2019id\u00e9e que la dignit\u00e9 de l\u2019homme se fonde sur la limite librement consentie. Chez l\u2019un, refuser, c\u2019est \u00e9couter la raison qui mod\u00e8re le d\u00e9sir ; chez l\u2019autre, c\u2019est opposer \u00e0 la tentation de la violence ou du d\u00e9sespoir une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 un bien obscur, mais reconnu comme tel. Dans les deux cas, il s\u2019agit de s\u2019arracher \u00e0 la spontan\u00e9it\u00e9 brute de l\u2019instinct.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019emp\u00eacher, c\u2019est se conqu\u00e9rir. Et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que se trouve la fronti\u00e8re t\u00e9nue entre l\u2019\u00e9thique et la gr\u00e2ce : dans cet instant o\u00f9 l\u2019homme, capable du pire, choisit de ne pas le faire. Ce refus, cette ma\u00eetrise, n\u2019est pas la n\u00e9gation du d\u00e9sir, mais la naissance d\u2019une libert\u00e9. L\u2019homme qui domine son <em>yetser<\/em> et celui qui s\u2019emp\u00eache sont fr\u00e8res : tous deux savent que la vraie puissance consiste \u00e0 ne pas tout permettre, \u00e0 poser une limite l\u00e0 o\u00f9 la vie brute pousserait \u00e0 l\u2019exc\u00e8s. Et c\u2019est dans ce frein, dans cette mesure fragile mais choisie, que se loge la grandeur humaine.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00b9 <em>Pirkei Avot<\/em> (en h\u00e9breu \u00ab Chapitres des P\u00e8res \u00bb), trait\u00e9 \u00e9thique du Talmud de J\u00e9rusalem et de Babylone, compos\u00e9 entre le II\u1d49 et le III\u1d49 si\u00e8cle. Le passage cit\u00e9 est au chapitre IV, michna 1 : \u00ab Qui est fort ? Celui qui ma\u00eetrise son <em>yetser<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00b2 Le terme h\u00e9breu <em>yetser<\/em> (\u05d9\u05e6\u05e8) d\u00e9signe litt\u00e9ralement une \u00ab formation int\u00e9rieure \u00bb, un penchant ou une inclination du c\u0153ur humain. Dans la tradition rabbinique, il existe le <em>yetser hatov<\/em> (penchant au bien) et le <em>yetser hara<\/em> (penchant au mal).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00b3 Les <em>Huit Chapitres<\/em> (<em>Shemonah Perakim<\/em>), introduction au commentaire de Ma\u00efmonide sur le <em>Trait\u00e9 des P\u00e8res<\/em>, forment une synth\u00e8se d\u2019\u00e9thique inspir\u00e9e d\u2019Aristote. Ma\u00efmonide (Moshe ben Ma\u00efmon, 1138-1204), n\u00e9 \u00e0 Cordoue et mort au Caire, est \u00e0 la fois philosophe, m\u00e9decin et l\u00e9gislateur. Figure majeure du juda\u00efsme m\u00e9di\u00e9val, il a cherch\u00e9 \u00e0 concilier la foi et la raison, la Loi mosa\u00efque et la philosophie grecque. Dans les <em>Huit Chapitres<\/em>, il expose la doctrine du juste milieu et la ma\u00eetrise rationnelle des passions comme condition de la vertu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2074 Dans sa pens\u00e9e, notamment dans le <em>Guide des \u00c9gar\u00e9s<\/em> (<em>Moreh Nevukhim<\/em>, Livre III, chap. 8-12), le <em>yetser<\/em> est compris non comme un mal, mais comme la facult\u00e9 imaginative et d\u00e9sirante de l\u2019\u00e2me humaine, que la raison doit ordonner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2075 Albert Camus, <em>Le Premier Homme<\/em>, Paris, Gallimard, 1994 (posthume). La phrase \u00ab Un homme, \u00e7a s\u2019emp\u00eache \u00bb est attribu\u00e9e au p\u00e8re de Camus, \u00e9voqu\u00e9 par l\u2019auteur comme figure de droiture silencieuse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La sagesse juive enseigne, dans le Trait\u00e9 des P\u00e8res\u00b9, que \u00ab le fort est celui qui ma\u00eetrise son yetser\u00b2\u00bb (l\u2019inclination int\u00e9rieure, le penchant du d\u00e9sir). Ma\u00efmonide, dans les Huit Chapitres\u00b3, \u00e9claire cette formule d\u2019une lumi\u00e8re rationnelle : il ne s\u2019agit pas de d\u00e9truire le d\u00e9sir, ni de le purifier, mais de le gouverner. 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