{"id":7989,"date":"2025-11-04T07:24:09","date_gmt":"2025-11-04T07:24:09","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=7989"},"modified":"2025-11-04T07:24:09","modified_gmt":"2025-11-04T07:24:09","slug":"trente-ans-apres-yitzhak-rabin-la-haine-des-deux-cotes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2025\/11\/04\/trente-ans-apres-yitzhak-rabin-la-haine-des-deux-cotes\/","title":{"rendered":"Trente ans apr\u00e8s Yitzhak Rabin, la haine des deux c\u00f4t\u00e9s"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Le premier ministre Benjamin Netanyahou incarne \u00e0 la fois la permanence du pouvoir et la fracture de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne. L\u2019ind\u00e9fectible fid\u00e9lit\u00e9 de son \u00e9lectorat et sa strat\u00e9gie fond\u00e9e sur la s\u00e9curit\u00e9 ont fait de lui un symbole autant qu\u2019un repoussoir. Son nom \u00e9voque pour les uns la continuit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, pour les autres sa d\u00e9naturation. Dans certains milieux, il d\u00e9clenche une hostilit\u00e9 visc\u00e9rale, une forme d\u2019obsession politique.\u00a0La critique s\u2019est mu\u00e9e en exorcisme collectif : l\u2019homme n\u2019est plus discut\u00e9, il est ha\u00ef \u2014 mais cette haine cohabite avec une ferveur intacte par ailleurs. Plus il divise, plus il rassemble : la d\u00e9testation qu\u2019il suscite nourrit la loyaut\u00e9 qu\u2019il inspire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette virulence s\u2019est peu \u00e0 peu banalis\u00e9e. Des chroniqueurs, dans les grands m\u00e9dias, d\u00e9crivent Netanyahou comme un manipulateur, un cynique, un criminel ; lui, en retour, se pr\u00e9sente comme la victime d\u2019une \u00e9lite d\u00e9connect\u00e9e, m\u00e9prisante envers son ancrage populaire. Au-del\u00e0 du duel rh\u00e9torique, un constat s\u2019impose : la d\u00e9testation de Netanyahou est devenue un marqueur identitaire pour une partie de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne \u2014 \u00e9duqu\u00e9e, la\u00efque, urbaine \u2014 attach\u00e9e \u00e0 une certaine id\u00e9e de la d\u00e9mocratie et de la morale civique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9seaux sociaux amplifient cette fi\u00e8vre. Chaque crise \u2014 r\u00e9forme judiciaire, soup\u00e7on de corruption, guerre ou attentat \u2014 ravive la col\u00e8re, qui d\u00e9borde des \u00e9crans jusqu\u2019aux r\u00e9dactions. La presse finit par refl\u00e9ter ce qu\u2019elle d\u00e9nonce : \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9 du pouvoir, elle r\u00e9pond par une agressivit\u00e9 sym\u00e9trique. S\u2019installe alors un cercle vicieux : plus Netanyahou concentre le pouvoir, plus ses adversaires se radicalisent ; plus ils le diabolisent, plus il se pose en victime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette polarisation contraste violemment avec l\u2019\u00e9lan d\u2019unit\u00e9 de 1995, apr\u00e8s l\u2019assassinat de Rabin. La soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne, sid\u00e9r\u00e9e, avait alors retrouv\u00e9 la coh\u00e9sion dans la douleur et la conscience du p\u00e9ril de la haine politique. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, la violence semblait l\u2019affaire d\u2019une marge : celle d\u2019extr\u00e9mistes messianiques qui avaient franchi la ligne rouge en pratiquant l\u2019assassinat politique. La haine \u00e9tait alors le fait d\u2019une minorit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trente ans plus tard, ce socle s\u2019est effondr\u00e9. Ce qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019une fi\u00e8vre ponctuelle est devenu un climat permanent. La peur ne rassemble plus, elle divise. Et la haine, d\u00e9sormais, s\u2019exprime avec la m\u00eame intensit\u00e9 des deux c\u00f4t\u00e9s du spectre politique : haine des \u00e9lites contre le peuple, haine du peuple contre les \u00e9lites, haine des uns au nom de la morale, des autres au nom de la survie. Elle n\u2019est plus un \u00e9cart, mais une norme ; non plus une menace \u00e0 conjurer, mais une \u00e9nergie partag\u00e9e, une habitude psychique, un langage commun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un d\u00e9r\u00e8glement moral autant que civique : la haine s\u2019est impos\u00e9e comme mode d\u2019expression publique, substitut de d\u00e9bat politique. On s\u2019indigne, on injurie, on maudit \u2014 et cette col\u00e8re tient lieu de lien social. Dans une d\u00e9mocratie fond\u00e9e sur la solidarit\u00e9 nationale, cette culture du ressentiment a quelque chose de d\u00e9chirant. En Isra\u00ebl, toute querelle politique devient existentielle : elle touche \u00e0 la survie, \u00e0 la morale, \u00e0 l\u2019\u00e2me du pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par sa rh\u00e9torique de la vigilance et de la menace, Netanyahou entretient un \u00e9tat de mobilisation permanente. Ses adversaires lui reprochent de gouverner par la peur, mais ils reproduisent son sch\u00e9ma en faisant de lui une menace absolue.\u00a0Ainsi, la peur du danger ext\u00e9rieur trouve son miroir dans une peur int\u00e9rieure fabriqu\u00e9e, fa\u00e7onn\u00e9e par ses adversaires politiques, qui l\u2019ont transform\u00e9 en figure de cauchemar collectif afin de l\u00e9gitimer leur propre croisade morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les m\u00e9dias, jadis espace de confrontation d\u2019id\u00e9es, sont devenus un champ de bataille. Le vocabulaire s\u2019est durci ; les adjectifs ont remplac\u00e9 les arguments, l\u2019anath\u00e8me s\u2019est substitu\u00e9 \u00e0 l\u2019analyse. L\u2019ennemi n\u2019est plus la corruption, ni la r\u00e9forme judiciaire : c\u2019est la personne m\u00eame du Premier ministre. La haine sert alors d\u2019exutoire \u00e0 une impuissance collective ; elle donne un visage au mal, un sens au d\u00e9sarroi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Netanyahou, lui, sait transformer cette hostilit\u00e9 en capital politique. Plus il est attaqu\u00e9, plus il se pr\u00e9sente en rempart contre les \u00e9lites. Chaque caricature, chaque manifestation renforce la coh\u00e9sion de son camp. Il convertit la d\u00e9testation qu\u2019il suscite en \u00e9nergie \u00e9lectorale ; la haine devient une ressource in\u00e9puisable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette spirale contamine la langue, les gestes, le regard que les Isra\u00e9liens portent les uns sur les autres. Le d\u00e9bat public s\u2019est mu\u00e9 en affrontement moral : chacun vit dans sa bulle de v\u00e9rit\u00e9, nourrie par les m\u00e9dias, les r\u00e9seaux et les algorithmes. Ce morcellement d\u00e9truit la confiance, la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019un monde partag\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette psychose Netanyahou joue un r\u00f4le double : le ha\u00efr, c\u2019est croire se lib\u00e9rer ; le d\u00e9fendre, c\u2019est croire prot\u00e9ger une identit\u00e9. Dans les deux cas, la politique cesse d\u2019\u00eatre raison pour devenir catharsis. Lorsqu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 confond la critique du pouvoir avec la haine d\u2019un homme, elle abdique une part de sa libert\u00e9 int\u00e9rieure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cas Netanyahou n\u2019est qu\u2019un miroir grossissant. On pourrait croire la haine passag\u00e8re ; elle est devenue une langue commune, la forme primitive de la peur du monde. Elle vise un homme, mais elle parle d\u2019un peuple confront\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame. Dans le miroir tendu par Netanyahou, chacun se d\u00e9couvre inquiet, fragment\u00e9, impuissant \u2014 mais encore habit\u00e9 du besoin de croire qu\u2019il existe un ordre, une signification, f\u00fbt-ce celle que lui offre la figure de Netanyahou, d\u00e9nonc\u00e9 comme\u00a0 ennemi \u00a0public. Car lorsque le sens se retire, la discorde devient la seule certitude : elle donne au chaos un visage, au d\u00e9sarroi une coh\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant que les soci\u00e9t\u00e9s chercheront, dans la figure de leurs adversaires int\u00e9rieurs \u2014 ces visages qu\u2019elles transforment en ennemis \u2014 une signification \u00e0 leur d\u00e9sarroi, la haine continuera de se propager. La nommer, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 lui r\u00e9sister. Ne pas la partager, c\u2019est rappeler qu\u2019au-del\u00e0 du vacarme, demeure peut-\u00eatre une parole qui ne maudit pas mais cherche \u00e0 comprendre. Et c\u2019est sans doute l\u00e0, aujourd\u2019hui, la t\u00e2che la plus urgente : retrouver, au c\u0153ur du tumulte, la voix fragile de la raison avant qu\u2019elle ne s\u2019\u00e9teigne tout \u00e0 fait.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le premier ministre Benjamin Netanyahou incarne \u00e0 la fois la permanence du pouvoir et la fracture de la soci\u00e9t\u00e9 isra\u00e9lienne. L\u2019ind\u00e9fectible fid\u00e9lit\u00e9 de son \u00e9lectorat et sa strat\u00e9gie fond\u00e9e sur la s\u00e9curit\u00e9 ont fait de lui un symbole autant qu\u2019un repoussoir. 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