{"id":8309,"date":"2026-02-10T14:46:32","date_gmt":"2026-02-10T14:46:32","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=8309"},"modified":"2026-02-11T05:59:30","modified_gmt":"2026-02-11T05:59:30","slug":"etre-juif-israelien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/02\/10\/etre-juif-israelien\/","title":{"rendered":"\u00catre juif isra\u00e9lien"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019ai pas choisi d\u2019\u00eatre juif. Cela vient avant toute d\u00e9cision, avant toute adh\u00e9sion. Avant les mots, avant les id\u00e9es, avant m\u00eame la possibilit\u00e9 de dire \u00ab je \u00bb, il y avait cela. Une \u00e9vidence premi\u00e8re, muette, qui a structur\u00e9 mon rapport au monde avant que je sois en mesure de le penser. Je n\u2019avais rien \u00e0 d\u00e9cider : j\u2019\u00e9tais l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus tard, j\u2019ai compris que cette \u00e9vidence relevait de l\u2019\u00eatre, non de l\u2019engagement. Elle \u00e9tait un fait, non un choix. C\u2019est en ce sens que je me suis reconnu dans cette phrase de Ben Gourion : \u00ab <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/02\/Je-suis-dabord-un-Juif-Ben-Bourion.mp4\">Je suis d\u2019abord juif, et ensuite isra\u00e9lien.<\/a> \u00bb Non comme l\u2019affirmation d\u2019une hi\u00e9rarchie, mais comme la reconnaissance d\u2019un ordre plus profond.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" data-start=\"389\" data-end=\"808\">Mon souvenir le plus ancien appartient \u00e0 cet ordre-l\u00e0, \u00e0 ce qui s\u2019impose avant la compr\u00e9hension. Je n\u2019en garde pas une image pr\u00e9cise, mais la sensation qu\u2019un changement silencieux traversait les adultes. Il \u00e9tait question d\u2019Isra\u00ebl comme d\u2019une \u00e9vidence qui revenait au monde. Je ne comprenais rien, bien s\u00fbr. Mais quelque chose s\u2019est inscrit. Avant m\u00eame de savoir ce qu\u2019\u00e9tait un pays, je savais qu\u2019il existait pour nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Longtemps, je n\u2019ai pas interrog\u00e9 ce point d\u2019origine. Il allait de soi. Ce n\u2019est que plus tard qu\u2019est apparue la n\u00e9cessit\u00e9 de comprendre d\u2019o\u00f9 je parlais : de nommer ce lieu int\u00e9rieur depuis lequel je regardais le monde, agissais, r\u00e9sistais parfois sans savoir \u00e0 quoi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai grandi \u00e0 Anvers, dans une ville o\u00f9 la vie juive \u00e9tait dense, organis\u00e9e, vivante, mais tenue \u00e0 distance du monde environnant. Non par hostilit\u00e9, mais par une forme d\u2019\u00e9cart presque naturel. Nous vivions dans une Belgique prosp\u00e8re, mais comme dans un lieu de passage. Install\u00e9s sans jamais \u00eatre enracin\u00e9s. Chez soi, sans co\u00efncider avec le lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette mani\u00e8re d\u2019\u00eatre ne venait pas de nulle part. Elle prolongeait une histoire longue. Mes parents, mes anc\u00eatres, avaient v\u00e9cu pendant des si\u00e8cles en Pologne, dans ces communaut\u00e9s \u2014 les shtetl \u2014 qui formaient des mondes clos, rigoureusement structur\u00e9s. Ins\u00e9r\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 sans jamais s\u2019y dissoudre. M\u00eame apr\u00e8s des g\u00e9n\u00e9rations, ils n\u2019\u00e9taient pas vraiment polonais, quand bien m\u00eame la g\u00e9n\u00e9ration de mes parents en avait int\u00e9gr\u00e9 la langue et les codes.\u00a0<em>Ils \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme un peuple distinct par leurs amis comme par leurs ennemis<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><em><strong>[1]<\/strong><\/em><\/a>, selon la formule de Hannah Arendt. Cette fa\u00e7on d\u2019habiter un lieu sans s\u2019y perdre a travers\u00e9 le temps. \u00c0 Anvers, nous en r\u00e9p\u00e9tions les gestes. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas v\u00e9cue comme un manque : c\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re d\u2019habiter le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout se faisait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la communaut\u00e9 : \u00e9coles, mouvements de jeunesse, sport, travail. On passait d\u2019un espace \u00e0 l\u2019autre sans jamais quitter le monde familier. La diaspora savait produire des formes de vie coh\u00e9rentes, riches, signifiantes. Mais cette coh\u00e9rence avait son envers : l\u2019histoire \u2014 la grande histoire \u2014 se d\u00e9roulait ailleurs. Elle concernait les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 Anvers, on apprenait \u00e0 vivre juif. \u00c0 reconna\u00eetre les rythmes du temps, les gestes qui reviennent, les r\u00e9cits transmis. Le juda\u00efsme \u00e9tait une langue commune, une m\u00e9moire active, une mani\u00e8re d\u2019habiter le temps ensemble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019ai jamais eu la foi. \u00c0 la synagogue, enfant, je ne partageais pas l\u2019adh\u00e9sion des fid\u00e8les. Leurs pri\u00e8res exprimaient une certitude qui m\u2019\u00e9tait \u00e9trang\u00e8re. Je ne la contestais pas ; je la constatais. Cet ath\u00e9isme n\u2019a pourtant jamais fissur\u00e9 mon identit\u00e9 juive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce cadre qui m\u2019a permis d\u2019\u00eatre pleinement dedans sans jamais croire. Les r\u00e9cits bibliques se sont d\u00e9pos\u00e9s en moi comme se d\u00e9posent les grandes \u0153uvres : non comme des v\u00e9rit\u00e9s, mais comme des structures de sens. Je participais l\u00e0 o\u00f9 d\u2019autres adh\u00e9raient. J\u2019\u00e9tais pr\u00e9sent l\u00e0 o\u00f9 d\u2019autres priaient. \u00catre saisi par le sublime sans se soumettre, boulevers\u00e9 sans \u00eatre captif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les premi\u00e8res lettres que j\u2019ai apprises furent celles de l\u2019h\u00e9breu. Avant m\u00eame d\u2019avoir un pays, il y avait d\u00e9j\u00e0 une langue. Isra\u00ebl \u00e9tait pr\u00e9sent dans ce paysage, mais sans urgence. Non comme un appel imm\u00e9diat, plut\u00f4t comme une orientation. Un point fixe \u00e0 l\u2019horizon. Peut-\u00eatre pas pour nous. Peut-\u00eatre pour ceux qui viendraient apr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, quelque chose avait bascul\u00e9. Pour la premi\u00e8re fois depuis l\u2019Antiquit\u00e9, les Juifs ne vivaient plus sous le r\u00e9gime de la tol\u00e9rance, de la protection ou de la menace. Ils formaient un collectif souverain. On ne se contentait plus de survivre : on agissait, on d\u00e9cidait. L\u2019histoire cessait d\u2019\u00eatre seulement m\u00e9moire et attente ; elle devenait responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La renaissance d\u2019Isra\u00ebl ne promettait pas le salut, mais la normalit\u00e9 des peuples. Entrer dans l\u2019histoire commune, avec ses violences, ses contradictions, ses fautes. Cesser d\u2019\u00eatre objets de l\u2019histoire pour en devenir des sujets \u2014 et accepter l\u2019ambivalence morale que cela implique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re avait tent\u00e9 cette travers\u00e9e dans les ann\u00e9es 1950. Il \u00e9tait parti en \u00e9claireur pour pr\u00e9parer notre Alyah. Il est revenu bris\u00e9 par la duret\u00e9 du pays, apr\u00e8s avoir englouti les maigres \u00e9conomies de ma m\u00e8re. Cet \u00e9chec a laiss\u00e9 une empreinte profonde. Pour mon fr\u00e8re et moi, Isra\u00ebl est devenu un d\u00e9sir non assouvi. Un appel maintenu \u00e0 distance. Nous avions envisag\u00e9 de partir, puis nous sommes rest\u00e9s. Cette tension ne m\u2019a jamais quitt\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019adolescence, au mouvement de jeunesse, on nous demandait de nous engager : partir au kibboutz, travailler la terre, d\u00e9fendre Isra\u00ebl les armes \u00e0 la main. Ce r\u00e9cit \u00e9pique me fascinait. Il promettait une sortie de la condition diasporique, mais ne co\u00efncidait pas avec ce que je sentais possible pour moi. Quelque chose en moi r\u00e9sistait \u00e0 cette trajectoire toute trac\u00e9e. J\u2019ai vu mes amis partir, le c\u0153ur gonfl\u00e9 d\u2019esp\u00e9rance, tandis que je restais. Ce d\u00e9calage s\u2019est inscrit en moi comme une dette silencieuse. J\u2019ai eu le sentiment de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tr\u00e8s jeune, je suis entr\u00e9 dans le monde du travail, dans un univers o\u00f9 le yiddish \u00e9tait la langue quotidienne \u2014 langue de l\u2019exil, m\u00e9moire encore br\u00fblante d\u2019une Europe pourtant largement amput\u00e9e de ses Juifs. L\u2019antis\u00e9mitisme, lui, n\u2019avait pas disparu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette distinction entre v\u00e9rit\u00e9 et signification a organis\u00e9 ma jud\u00e9it\u00e9. C\u2019est \u00e0 partir d\u2019elle que mon rapport \u00e0 Isra\u00ebl s\u2019est construit : non comme une promesse de salut, mais comme le lieu o\u00f9 la condition juive cesse d\u2019\u00eatre abstraite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon Alyah n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un \u00e9lan romantique. Elle a r\u00e9pondu \u00e0 une exigence de coh\u00e9rence. Isra\u00ebl n\u2019abolit ni le tragique ni les tensions de l\u2019histoire juive. Il ne garantit ni la paix ni la s\u00e9curit\u00e9. Mais il transforme la condition m\u00eame de l\u2019existence. En Isra\u00ebl, l\u2019identit\u00e9 juive a une colonne vert\u00e9brale. Sans justification. Sans n\u00e9gociation. Sans traduction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon Alyah n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 un \u00e9lan romantique. Elle ne s\u2019inscrivait pas dans le temps de la jeunesse, de l\u2019enthousiasme collectif, des d\u00e9parts vers le kibboutz. Ce temps-l\u00e0, je l\u2019avais travers\u00e9 autrement. Quand mes amis partaient, j\u2019\u00e9tais rest\u00e9. Mon d\u00e9part n\u2019est donc pas venu r\u00e9parer une d\u00e9cision manqu\u00e9e, ni combler un regret.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est venu plus tard, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la retraite, quand ce que j\u2019avais v\u00e9cu a pu rejoindre ce \u00e0 quoi j\u2019aspirais. Non pour recommencer, mais pour parachever. Ce que j\u2019ai fait alors relevait moins du projet que de la coh\u00e9rence. En h\u00e9breu, on dirait\u00a0<em>sgirat ma\u2019agal<\/em>\u00a0\u2014 la fermeture d\u2019un cercle. Je ne me suis pas projet\u00e9 vers un futur id\u00e9alis\u00e9 ; je suis revenu \u00e0 un point o\u00f9 ce que j\u2019avais \u00e9t\u00e9, ce que j\u2019\u00e9tais, et ce que je devenais pouvaient enfin co\u00efncider.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Hannah Arendt, <em>Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem<\/em> <em>: Rapport sur la banalit\u00e9 du mal<\/em>, 1963<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai pas choisi d\u2019\u00eatre juif. Cela vient avant toute d\u00e9cision, avant toute adh\u00e9sion. Avant les mots, avant les id\u00e9es, avant m\u00eame la possibilit\u00e9 de dire \u00ab je \u00bb, il y avait cela. 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