{"id":8318,"date":"2026-01-18T08:11:31","date_gmt":"2026-01-18T08:11:31","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=8318"},"modified":"2026-01-18T08:11:31","modified_gmt":"2026-01-18T08:11:31","slug":"vouloir-sans-cause-leibowitz-face-au-determinisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/01\/18\/vouloir-sans-cause-leibowitz-face-au-determinisme\/","title":{"rendered":"Vouloir sans cause : Leibowitz face au d\u00e9terminisme"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span class=\"hover:entity-accent entity-underline inline cursor-pointer align-baseline\"><span class=\"whitespace-normal\">Yeshayahu Leibowitz<\/span><\/span> (1903-1994) est un penseur juif isra\u00e9lien de culture allemande, \u00e0 la fois scientifique, philosophe et ex\u00e9g\u00e8te de la pens\u00e9e juive. Sa r\u00e9flexion se caract\u00e9rise par un rationalisme radical, un refus de toute m\u00e9taphysique consolante et une lecture exigeante du juda\u00efsme, centr\u00e9e sur l\u2019acte, la responsabilit\u00e9 et la libert\u00e9 humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pens\u00e9e de Yeshayahu Leibowitz repose sur une forme de dualisme rigoureux. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a le r\u00e9el : le corps, la mati\u00e8re, les lois de la causalit\u00e9, l\u2019enchev\u00eatrement des d\u00e9terminismes qui structurent le monde. De l\u2019autre, il y a la conscience humaine. Ces deux plans ne se d\u00e9duisent pas l\u2019un de l\u2019autre. La conscience n\u2019est pas un effet du r\u00e9el, elle ne s\u2019y r\u00e9duit pas : elle lui fait face, elle l\u2019observe, elle s\u2019en distingue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut \u00e9videmment poser que le monde est d\u00e9termin\u00e9. Rien n\u2019arrive sans cause, aucun \u00e9v\u00e9nement ne surgit sans qu\u2019un autre ne le pr\u00e9c\u00e8de. Chaque fait renvoie \u00e0 un fait ant\u00e9rieur, et l\u2019on peut, en droit, remonter ind\u00e9finiment la cha\u00eene des causes. On peut aussi adopter une autre position, tout aussi classique, qui consiste \u00e0 poser l\u2019existence d\u2019une cause premi\u00e8re, un point d\u2019origine \u00e0 partir duquel la s\u00e9rie causale se d\u00e9ploie. Mais ces deux positions, aussi oppos\u00e9es qu\u2019elles paraissent, ont un point commun d\u00e9cisif : elles reposent sur des postulats. Ni l\u2019infinit\u00e9 de la cha\u00eene causale, ni l\u2019existence d\u2019une cause premi\u00e8re ne peuvent \u00eatre d\u00e9montr\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019un point de vue strictement rationnel, il n\u2019y a donc rien d\u2019incoh\u00e9rent \u00e0 penser un monde int\u00e9gralement d\u00e9termin\u00e9, o\u00f9 tout ce qui se produit a une raison, et o\u00f9 ce qui nous \u00e9chappe aujourd\u2019hui pourrait, en principe, \u00eatre expliqu\u00e9 demain. Pourtant, m\u00eame en adoptant cette posture, on bute sur un point qui r\u00e9siste \u00e0 toute r\u00e9duction : la conscience. Nous savons qu\u2019elle existe, nous en faisons l\u2019exp\u00e9rience imm\u00e9diate, mais nous ne savons pas ce qu\u2019elle est. Nous ne savons pas comment, \u00e0 partir de la mati\u00e8re, surgit une exp\u00e9rience v\u00e9cue, un rapport \u00e0 soi. Et surtout, nous ne disposons d\u2019aucun argument d\u00e9cisif qui permettrait de dissoudre ce probl\u00e8me, puisque l\u2019objet m\u00eame de l\u2019explication demeure opaque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrement dit, on ne peut pas opposer un raisonnement satisfaisant \u00e0 la question de la conscience, parce que la conscience n\u2019est pas un objet parmi d\u2019autres du r\u00e9el : elle est ce \u00e0 partir de quoi le r\u00e9el est saisi. Cette opacit\u00e9 marque une limite de la rationalit\u00e9. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cet endroit que s\u2019ouvre la possibilit\u00e9 de penser une rupture avec l\u2019ordre des causes, sans pr\u00e9tendre pour autant l\u2019expliquer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour \u00e9clairer ce point, il est utile d\u2019introduire une id\u00e9e qui n\u2019est pas formul\u00e9e explicitement par Leibowitz, mais qui s\u2019inscrit dans la logique ma\u00efmonidienne dont il s\u2019inspire. Lorsque la Torah affirme que l\u2019homme est cr\u00e9\u00e9 \u00ab \u00e0 l\u2019image de Dieu \u00bb, on peut l\u2019entendre non comme une ressemblance de substance, mais comme une analogie de structure : Dieu est sans cause, Il n\u2019est pas ce qu\u2019Il est en vertu d\u2019un d\u00e9terminant ant\u00e9rieur. Et de mani\u00e8re analogue, l\u2019homme est capable de vouloir sans que ce vouloir soit caus\u00e9. Le libre arbitre devient alors intelligible non comme une facult\u00e9 psychologique, mais comme une rupture avec la causalit\u00e9. \u00catre \u00e0 l\u2019image de Dieu, ce serait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00eatre capable d\u2019un acte qui ne prolonge pas la causalit\u00e9 du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce cadre, la volont\u00e9 ne repose ni sur une lecture du r\u00e9el ni sur une d\u00e9duction \u00e0 partir de ce r\u00e9el. Elle est ind\u00e9pendante. C\u2019est un postulat qui permet d\u2019\u00e9clairer le myst\u00e8re m\u00eame de la conscience : celui d\u2019une mati\u00e8re consciente d\u2019elle-m\u00eame. \u00c0 partir du moment o\u00f9 un \u00eatre mat\u00e9riel se sait lui-m\u00eame, il ne peut plus \u00eatre enti\u00e8rement subordonn\u00e9 au corps ni aux d\u00e9terminations qui le traversent. La conscience introduit une fissure dans l\u2019ordre du r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ici que se pose la question du d\u00e9terminisme appliqu\u00e9 \u00e0 l\u2019homme. Si tout ce que fait l\u2019homme est d\u00e9termin\u00e9 par ce qu\u2019il sait, ce qu\u2019il ignore, son histoire, ses conditionnements biologiques ou sociaux, alors l\u2019homme n\u2019est qu\u2019un m\u00e9canisme, un robot pris dans les cha\u00eenes causales du monde. Leibowitz refuse cette conception. Pour lui, la volont\u00e9 n\u2019est pas un m\u00e9canisme parmi d\u2019autres ; elle est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui \u00e9chappe au m\u00e9canisme, ce qui ne peut pas \u00eatre r\u00e9duit au r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un exemple simple permet de clarifier cette id\u00e9e. Un groupe de personnes entre dans une pi\u00e8ce. Parmi elles, un ing\u00e9nieur examine les murs et le plafond et affirme, de mani\u00e8re cr\u00e9dible, que l\u2019immeuble est sur le point de s\u2019effondrer et qu\u2019il faut sortir imm\u00e9diatement. Les gens sortent. Ici, la relation est claire : le danger provoque la fuite. Cause et effet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais imaginons qu\u2019une personne dise : \u00ab Je crois l\u2019ing\u00e9nieur, je sais que le plafond va s\u2019effondrer, et pourtant je d\u00e9cide de rester. \u00bb On peut toujours chercher \u00e0 expliquer ce choix : une d\u00e9tresse psychologique, une histoire personnelle, une pulsion obscure. Puis expliquer cette raison par une autre qui la pr\u00e9c\u00e8de, et ainsi de suite. Mais si l\u2019on remonte ind\u00e9finiment cette cha\u00eene explicative, on est contraint d\u2019atteindre un point o\u00f9 il n\u2019y a plus de raison. Non pas parce que l\u2019analyse serait incompl\u00e8te, mais parce qu\u2019il n\u2019y a plus rien \u00e0 expliquer. \u00c0 ce point, il n\u2019y a ni cause ni raison suppl\u00e9mentaire : il y a la volont\u00e9 elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrement dit, l\u2019homme fait ce qu\u2019il fait parce que c\u2019est ce qu\u2019il veut, et non parce que c\u2019est ce qu\u2019il devait n\u00e9cessairement faire en vertu de d\u00e9terminants ant\u00e9rieurs. La volont\u00e9 n\u2019est pas l\u2019expression d\u2019un \u00ab moi profond \u00bb psychologique ; elle est un point de rupture avec toute causalit\u00e9. Elle ne prolonge pas le r\u00e9el, elle s\u2019en d\u00e9tache.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La fable de l\u2019\u00e2ne de Buridan permet de saisir cet enjeu de mani\u00e8re caricaturale. L\u2019\u00e2ne est plac\u00e9 \u00e0 \u00e9gale distance de deux bottes de foin strictement identiques. Aucune ne pr\u00e9sente d\u2019avantage objectif sur l\u2019autre. Si le choix doit \u00eatre d\u00e9termin\u00e9 par une raison \u2014 par une diff\u00e9rence mesurable \u2014, alors l\u2019\u00e2ne est incapable de choisir. Il reste immobile et finit par mourir de faim. Cette fable met en sc\u00e8ne une volont\u00e9 soumise \u00e0 l\u2019ordre des causes : l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a pas de raison de pr\u00e9f\u00e9rer, il n\u2019y a pas d\u2019acte possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette situation que Leibowitz refuse d\u2019attribuer \u00e0 l\u2019homme. L\u2019homme n\u2019est pas un \u00e2ne de Buridan. M\u00eame plac\u00e9 devant deux options \u00e9galement valables, \u00e9galement d\u00e9sirables, \u00e9galement justifiables, il peut choisir. Et ce choix ne proc\u00e8de pas d\u2019une raison cach\u00e9e suppl\u00e9mentaire ; il proc\u00e8de de l\u2019absence m\u00eame de raison. Le libre arbitre ne consiste donc pas \u00e0 choisir la meilleure option sur la base de crit\u00e8res, mais \u00e0 pouvoir choisir m\u00eame lorsque aucun crit\u00e8re ne s\u2019impose. Ou m\u00eame \u00e0 ne pas choisir. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e2ne est paralys\u00e9 par l\u2019\u00e9galit\u00e9 des causes, l\u2019homme manifeste sa libert\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette rupture avec la causalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut ajouter un dernier argument, d\u00e9cisif, qui concerne la position m\u00eame du sujet qui pense. M\u00eame si, en tant qu\u2019observateurs, nous sommes incapables de trancher de mani\u00e8re convaincante entre une vision strictement d\u00e9terministe du monde et une vision qui admet une rupture dans la causalit\u00e9, nous ne pouvons pas, en tant qu\u2019\u00eatres humains, nous r\u00e9soudre \u00e0 nous penser nous-m\u00eames comme de simples machines. Ce n\u2019est pas seulement difficile psychologiquement ; c\u2019est logiquement intenable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Se concevoir comme un robot int\u00e9gralement d\u00e9termin\u00e9 suppose d\u00e9j\u00e0 une position de surplomb par rapport \u00e0 ce d\u00e9terminisme. Dire \u00ab je suis enti\u00e8rement d\u00e9termin\u00e9 \u00bb n\u2019est pas un fait parmi d\u2019autres : c\u2019est un jugement port\u00e9 sur soi, un acte de pens\u00e9e qui pr\u00e9tend \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Or si cette pens\u00e9e elle-m\u00eame est enti\u00e8rement caus\u00e9e, elle ne vaut plus comme jugement ; elle devient un \u00e9v\u00e9nement, ni vrai ni faux. Le d\u00e9terminisme radical d\u00e9truit ainsi les conditions m\u00eames de possibilit\u00e9 de l\u2019affirmation qui le formule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a l\u00e0 une contradiction performative. Pour affirmer s\u00e9rieusement que l\u2019homme n\u2019est qu\u2019une machine, il faut d\u00e9j\u00e0 se penser comme capable de juger, d\u2019\u00e9valuer, de reconna\u00eetre une th\u00e8se comme valable plut\u00f4t que comme simplement produite. M\u00eame l\u2019adh\u00e9sion au d\u00e9terminisme suppose une libert\u00e9 minimale de la pens\u00e9e. On peut d\u00e9fendre le d\u00e9terminisme comme hypoth\u00e8se th\u00e9orique, mais on ne peut pas y croire existentiellement sans dissoudre l\u2019acte m\u00eame de croire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est en ce sens que le libre arbitre s\u2019impose, non comme une v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9montr\u00e9e sur le monde, mais comme une condition de possibilit\u00e9 de toute pens\u00e9e rationnelle sur soi-m\u00eame. On peut le discuter, le probl\u00e9matiser, en contester les formulations na\u00efves ; mais on ne peut pas s\u2019en passer sans annuler, par l\u00e0 m\u00eame, la valeur de notre propre discours. La libert\u00e9 n\u2019abolit pas le myst\u00e8re de la conscience ; elle en est l\u2019expression la plus rigoureuse. Et c\u2019est dans cet espace irr\u00e9ductible au r\u00e9el, mais logiquement incontournable, que la pens\u00e9e de Leibowitz trouve sa coh\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Yeshayahu Leibowitz (1903-1994) est un penseur juif isra\u00e9lien de culture allemande, \u00e0 la fois scientifique, philosophe et ex\u00e9g\u00e8te de la pens\u00e9e juive. Sa r\u00e9flexion se caract\u00e9rise par un rationalisme radical, un refus de toute m\u00e9taphysique consolante et une lecture exigeante du juda\u00efsme, centr\u00e9e sur l\u2019acte, la responsabilit\u00e9 et la libert\u00e9 humaine. 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