{"id":8894,"date":"2026-05-16T19:02:04","date_gmt":"2026-05-16T19:02:04","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=8894"},"modified":"2026-05-22T06:35:13","modified_gmt":"2026-05-22T06:35:13","slug":"entre-leibowitz-et-illouz-penser-ou-etre-pense","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/05\/16\/entre-leibowitz-et-illouz-penser-ou-etre-pense\/","title":{"rendered":"Entre Leibowitz et Illouz : penser ou \u00eatre pens\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Eva Illouz est une sociologue franco-isra\u00e9lienne de r\u00e9putation internationale, dont les travaux ont profond\u00e9ment marqu\u00e9 la r\u00e9flexion contemporaine sur la modernit\u00e9, les \u00e9motions et les transformations de la vie intime dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Longtemps professeure \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 h\u00e9bra\u00efque de J\u00e9rusalem, elle a consacr\u00e9 une large part de son \u0153uvre \u00e0 l\u2019\u00e9tude des mutations de la subjectivit\u00e9 moderne. Sa r\u00e9flexion porte en particulier sur la mani\u00e8re dont le capitalisme contemporain investit la sph\u00e8re intime, reconfigure les relations affectives, transforme le rapport que l\u2019individu entretient avec lui-m\u00eame et finit par remodeler jusqu\u2019\u00e0 la conception m\u00eame du bonheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon elle, les soci\u00e9t\u00e9s n\u00e9olib\u00e9rales ont conduit l\u2019individu \u00e0 devenir l\u2019administrateur de sa propre existence. Il lui faudrait d\u00e9sormais \u00eatre heureux, adaptable, r\u00e9silient, \u00e9motionnellement efficace et engag\u00e9 dans une forme permanente d\u2019optimisation de soi. Dans un tel cadre, la souffrance psychique tend \u00e0 \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e moins comme l\u2019effet de conditions sociales, \u00e9conomiques ou culturelles que comme le signe d\u2019une insuffisance personnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette analyse est remarquable par sa finesse et sa puissance descriptive. Illouz montre comment les normes contemporaines s\u2019int\u00e9riorisent dans la subjectivit\u00e9 elle-m\u00eame, au point que les individus finissent par se juger \u00e0 travers les cat\u00e9gories produites par le syst\u00e8me qui les fa\u00e7onne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette approche soul\u00e8ve une question philosophique : jusqu\u2019o\u00f9 les structures sociales peuvent-elles p\u00e9n\u00e9trer la conscience humaine ? Une soci\u00e9t\u00e9 peut-elle aller jusqu\u2019\u00e0 produire la mani\u00e8re dont les individus pensent leur propre existence ? Ou demeure-t-il en chaque homme une facult\u00e9 irr\u00e9ductible de jugement, ind\u00e9pendante des normes qui l\u2019entourent ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ici qu\u2019appara\u00eet une opposition avec la pens\u00e9e de Yeshayahu Leibowitz. Scientifique, philosophe et penseur religieux, Leibowitz n\u2019a cess\u00e9 d\u2019insister sur la responsabilit\u00e9 du sujet humain. Lorsqu\u2019on lui demandait si l\u2019homme fait ce qu\u2019il veut, il r\u00e9pondait : \u00ab Non seulement l\u2019homme fait ce qu\u2019il veut, mais il ne fait <strong><span style=\"text-decoration: underline; color: #0000ff;\">que<\/span><\/strong> ce qu\u2019il veut. \u00bb Derri\u00e8re cette formule\u00a0 se trouve l\u2019id\u00e9e qu\u2019aucune circonstance historique, politique ou sociale ne peut abolir la souverainet\u00e9 int\u00e9rieure du sujet pensant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019opposition entre ces approches d\u00e9passe le simple d\u00e9bat sociologique. Elle engage deux conceptions diff\u00e9rentes de l\u2019homme lui-m\u00eame. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une pens\u00e9e qui insiste sur la puissance des structures sociales dans la formation de la subjectivit\u00e9 ; de l\u2019autre, une pens\u00e9e qui affirme l\u2019irr\u00e9ductibilit\u00e9 de la conscience et de la responsabilit\u00e9 individuelles. C\u2019est cette tension qu\u2019il convient d\u2019examiner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eva Illouz a sans doute raison sur le fait que les soci\u00e9t\u00e9s n\u00e9olib\u00e9rales exercent une pression normative sur les individus. Elles imposent des mod\u00e8les implicites de r\u00e9ussite, de bonheur, d\u2019adaptabilit\u00e9, de performance \u00e9motionnelle et relationnelle. Elles produisent un langage psychologique dans lequel l\u2019individu apprend \u00e0 se penser lui-m\u00eame : confiance en soi, r\u00e9silience, accomplissement personnel, gestion des \u00e9motions, optimisation de soi. De ce point de vue, son diagnostic est\u00a0 convaincant. Il d\u00e9crit une soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle les individus sont conduits \u00e0 interpr\u00e9ter leurs difficult\u00e9s comme des insuffisances personnelles plut\u00f4t que comme les effets de structures \u00e9conomiques, culturelles ou sociales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce diagnostic devient probl\u00e9matique lorsqu\u2019il tend \u00e0 d\u00e9placer le centre de gravit\u00e9 de l\u2019existence humaine hors du sujet lui-m\u00eame. Car, \u00e0 mesure que l\u2019analyse sociologique insiste sur l\u2019int\u00e9riorisation des normes et sur la fabrication sociale du d\u00e9sir, elle risque d\u2019effacer ce qui constitue le c\u0153ur de l\u2019exp\u00e9rience humaine : la facult\u00e9 de penser, de juger et d\u2019\u00eatre conscient de ce \u00e0 quoi l\u2019on consent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ici que la pens\u00e9e de Leibowitz ouvre une perspective radicalement diff\u00e9rente. Car, chez lui, aucune circonstance historique, politique ou sociale ne peut dissoudre la responsabilit\u00e9 int\u00e9rieure du sujet.\u00a0M\u00eame dans les situations de domination extr\u00eame, l\u2019homme demeure un \u00eatre capable de jugement. L\u2019histoire des r\u00e9gimes totalitaires le d\u00e9montre. Sous le stalinisme, sous les dictatures id\u00e9ologiques ou polici\u00e8res, les individus savaient qu\u2019ils vivaient sous une chape de plomb. Certains collaboraient, d\u2019autres r\u00e9sistaient, d\u2019autres se taisaient par peur, d\u2019autres encore adh\u00e9raient sinc\u00e8rement au syst\u00e8me. Mais cette diversit\u00e9 d\u2019attitudes montre que la conscience n\u2019\u00e9tait pas dissoute dans la structure sociale. La domination n\u2019effa\u00e7ait pas la possibilit\u00e9 de penser int\u00e9rieurement contre elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or c\u2019est peut-\u00eatre ici que r\u00e9side la limite de l\u2019approche d\u2019Illouz. En insistant sur la mani\u00e8re dont le n\u00e9olib\u00e9ralisme produit les cat\u00e9gories psychologiques \u00e0 travers lesquelles les individus interpr\u00e8tent leur souffrance, elle tend \u00e0 sugg\u00e9rer que ceux-ci finissent par croire spontan\u00e9ment au r\u00e9cit que le syst\u00e8me leur impose : \u00ab je souffre parce que je ne suis pas assez adaptable \u00bb, \u00ab je suis anxieux parce que je g\u00e8re mal mes \u00e9motions \u00bb, \u00ab je suis seul parce que je ne sais pas correctement me r\u00e9aliser \u00bb. Mais cette analyse oublie peut-\u00eatre une dimension essentielle : l\u2019individu peut parfaitement percevoir le caract\u00e8re normatif de ces injonctions tout en continuant \u00e0 s\u2019y soumettre. Il peut savoir ce qu\u2019il fait sans, pour autant, cesser de le faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrement dit, le conformisme peut relever moins de l\u2019ali\u00e9nation que d\u2019un consentement lucide. Il peut constituer un compromis int\u00e9rieur, parfois m\u00eame une pr\u00e9f\u00e9rence assum\u00e9e pour la s\u00e9curit\u00e9, le confort ou la reconnaissance sociale. Ce qui importe ici n\u2019est pas de nier la puissance des structures sociales, mais de refuser l\u2019id\u00e9e qu\u2019elles puissent absorber la conscience r\u00e9flexive du sujet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car, d\u00e8s lors qu\u2019on explique les comportements humains par l\u2019int\u00e9riorisation des structures sociales, on finit par affaiblir la responsabilit\u00e9 intellectuelle et morale de l\u2019individu. Celui-ci devient alors le produit de forces qui le d\u00e9passent : march\u00e9, normes culturelles, discours psychologiques, institutions. Son adh\u00e9sion au syst\u00e8me cesse d\u2019\u00eatre son \u0153uvre ; elle devient l\u2019effet d\u2019un conditionnement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Leibowitz refuse cette dissolution du sujet dans les structures. Pour lui, la grandeur \u2014 mais aussi le poids tragique \u2014 de la condition humaine r\u00e9side dans le fait qu\u2019aucune circonstance ne dispense l\u2019homme de penser. M\u00eame lorsqu\u2019il se conforme, m\u00eame lorsqu\u2019il renonce \u00e0 sa libert\u00e9 ext\u00e9rieure ou accepte les normes dominantes, il demeure un \u00eatre capable de conscience et de jugement. L\u2019homme peut pr\u00e9f\u00e9rer la s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, le confort \u00e0 l\u2019exigence morale, l\u2019int\u00e9gration sociale \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance int\u00e9rieure. Mais aucune structure ne le dispense de penser par lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette conception rejoint d\u2019ailleurs une tradition philosophique que l&#8217;on retrouve chez Hannah Arendt, pour qui le refus de penser constitue la condition m\u00eame de <em>la banalit\u00e9 du mal<\/em>. Cela ne signifie pas qu\u2019il faille nier la puissance des d\u00e9terminations sociales. Il serait na\u00eff de croire que l\u2019individu se construit ind\u00e9pendamment de son \u00e9poque. Mais reconna\u00eetre l\u2019existence des conditionnements n\u2019oblige pas \u00e0 r\u00e9duire le sujet \u00e0 ceux-ci. Une soci\u00e9t\u00e9 peut \u00eatre oppressive sans que l\u2019homme cesse d\u2019\u00eatre responsable de sa mani\u00e8re de la comprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, la v\u00e9ritable critique du n\u00e9olib\u00e9ralisme ne consiste peut-\u00eatre pas \u00e0 montrer que les individus sont fabriqu\u00e9s par le syst\u00e8me au point d\u2019en perdre toute lucidit\u00e9. Elle consiste plut\u00f4t \u00e0 rappeler que les individus consentent souvent eux-m\u00eames aux normes qui les dominent, non parce qu\u2019ils seraient incapables de les voir, mais parce qu\u2019ils acceptent de vivre avec elles \u2014 parfois consciemment, parfois confortablement, parfois par faiblesse, parfois par int\u00e9r\u00eat. Ce constat est plus s\u00e9v\u00e8re, mais aussi plus exigeant. Car il r\u00e9introduit au c\u0153ur de la critique sociale une question que la sociologie tend parfois \u00e0 att\u00e9nuer : celle de la responsabilit\u00e9 du sujet pensant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et peut-\u00eatre est-ce pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que r\u00e9side la dignit\u00e9 de l\u2019homme : dans le fait qu\u2019aucune soci\u00e9t\u00e9, m\u00eame la plus envahissante, ne peut penser \u00e0 sa place. Les normes peuvent orienter les comportements, les id\u00e9ologies peuvent modeler les sensibilit\u00e9s, les structures sociales peuvent peser sur les existences ; elles ne peuvent pourtant abolir cette facult\u00e9 int\u00e9rieure gr\u00e2ce \u00e0 laquelle l\u2019homme demeure capable de distance et de jugement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est cette facult\u00e9 qui rend possibles aussi bien le conformisme que la r\u00e9sistance, l\u2019adh\u00e9sion que le refus, la soumission que la dissidence. Car si l\u2019homme peut c\u00e9der aux normes de son \u00e9poque, il peut aussi en prendre conscience. Et cette conscience, m\u00eame silencieuse, m\u00eame apparemment impuissante, emp\u00eache que le sujet soit dissous dans les structures qui pr\u00e9tendent le fa\u00e7onner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La v\u00e9ritable question n\u2019est donc peut-\u00eatre pas de savoir si l\u2019homme peut \u00e9chapper enti\u00e8rement aux influences sociales \u2014 il ne le peut \u00e9videmment pas \u2014 mais de d\u00e9terminer s\u2019il est\u00a0 capable de discerner int\u00e9rieurement ce \u00e0 quoi il consent. La libert\u00e9 humaine ne r\u00e9side peut-\u00eatre pas d\u2019abord dans l\u2019absence de contraintes, mais dans la facult\u00e9\u00a0 de pens\u00e9e qu\u2019aucune pression sociale ne peut enti\u00e8rement abolir. M\u00eame au sein des conformismes collectifs et sous l\u2019emprise des normes dominantes subsiste toujours cette possibilit\u00e9, fragile mais essentielle : celle de penser par soi-m\u00eame contre ce qui pr\u00e9tend penser \u00e0 notre place.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Eva Illouz est une sociologue franco-isra\u00e9lienne de r\u00e9putation internationale, dont les travaux ont profond\u00e9ment marqu\u00e9 la r\u00e9flexion contemporaine sur la modernit\u00e9, les \u00e9motions et les transformations de la vie intime dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. 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