{"id":9053,"date":"2026-07-05T06:48:40","date_gmt":"2026-07-05T06:48:40","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=9053"},"modified":"2026-07-05T07:03:03","modified_gmt":"2026-07-05T07:03:03","slug":"largument-cosmologique-et-la-revelation-du-sinai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/07\/05\/largument-cosmologique-et-la-revelation-du-sinai\/","title":{"rendered":"L&#8217;argument cosmologique et la r\u00e9v\u00e9lation du Sina\u00ef"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Depuis des si\u00e8cles, philosophes et th\u00e9ologiens tentent d&#8217;\u00e9tablir l&#8217;existence de Dieu par le raisonnement. Leur ambition est de montrer que la r\u00e9flexion sur le monde suffit \u00e0 conduire \u00e0 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un \u00eatre premier dont tout d\u00e9pend. Parmi les tentatives les plus connues figure l&#8217;argument cosmologique, pr\u00e9sent sous diverses formes chez Aristote, Plotin, Thomas d&#8217;Aquin ou Leibniz, et souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme l&#8217;une des preuves les plus solides de l&#8217;existence de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On appelle \u00ab argument cosmologique \u00bb le raisonnement selon lequel le monde ne peut pas exister sans une cause premi\u00e8re. L&#8217;id\u00e9e est simple : tout effet a une cause, et chaque cause renvoie elle-m\u00eame \u00e0 une cause ant\u00e9rieure. Comme il semble impossible de remonter cette cha\u00eene \u00e0 l&#8217;infini, il faudrait n\u00e9cessairement admettre l&#8217;existence d&#8217;un premier principe \u2014 une cause sans cause, que l&#8217;on identifie ensuite \u00e0 Dieu. C&#8217;est ce qu&#8217;Aristote appelait un \u00ab premier moteur immobile \u00bb, et que Thomas d&#8217;Aquin reprend dans les Cinq voies de sa Somme th\u00e9ologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, lorsqu&#8217;on examine cet argument de pr\u00e8s, il appara\u00eet moins \u00e9vident qu&#8217;il n&#8217;en a l&#8217;air. La premi\u00e8re difficult\u00e9 tient au principe m\u00eame sur lequel repose le raisonnement : l&#8217;id\u00e9e que tout doit avoir une cause. Si toute chose doit \u00eatre caus\u00e9e, alors Dieu lui-m\u00eame devrait avoir une cause. On r\u00e9pond parfois que Dieu \u00e9chappe \u00e0 cette r\u00e8gle parce qu&#8217;il est \u00e9ternel ou incr\u00e9\u00e9. Mais on reconna\u00eet alors d\u00e9j\u00e0 qu&#8217;il peut exister quelque chose qui n&#8217;a pas de cause. Pourquoi, dans ce cas, ne pas appliquer cette m\u00eame exception \u00e0 l&#8217;univers, ou \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 dans son ensemble ? L&#8217;argument semble suspendre la r\u00e8gle qu&#8217;il invoquait, pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 cela devient n\u00e9cessaire pour sauver sa conclusion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On affirme ensuite qu&#8217;une r\u00e9gression infinie des causes \u2014 c&#8217;est-\u00e0-dire une cha\u00eene de causes qui remonterait ind\u00e9finiment sans jamais s&#8217;arr\u00eater \u2014 serait impossible. Mais cette impossibilit\u00e9 n&#8217;est pas d\u00e9montr\u00e9e ; elle est surtout affirm\u00e9e parce qu&#8217;elle heurte notre intuition. Rien ne prouve qu&#8217;une s\u00e9rie infinie soit absurde. Dire qu&#8217;une cha\u00eene infinie est difficile \u00e0 imaginer ne suffit pas \u00e0 \u00e9tablir qu&#8217;elle est impossible. L&#8217;esprit humain rencontre d\u00e9j\u00e0 des difficult\u00e9s \u00e0 se repr\u00e9senter le temps, l&#8217;espace ou l&#8217;infini math\u00e9matique, sans que cela autorise \u00e0 conclure qu&#8217;ils sont contradictoires. L&#8217;argument transforme ainsi une limite de notre imagination en une pr\u00e9tendue n\u00e9cessit\u00e9 logique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe aussi une confusion plus profonde : le raisonnement applique \u00e0 l&#8217;univers entier des principes qui ne valent peut-\u00eatre qu&#8217;\u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du monde. Nous observons des relations de cause \u00e0 effet dans notre exp\u00e9rience quotidienne : une pierre brise une vitre, le feu produit de la chaleur, une naissance r\u00e9sulte d&#8217;un processus biologique. Mais nous n&#8217;avons jamais observ\u00e9 \u00ab la cause de l&#8217;univers \u00bb lui-m\u00eame. \u00c9tendre les cat\u00e9gories ordinaires de causalit\u00e9 \u00e0 l&#8217;existence du cosmos tout entier constitue un saut intellectuel consid\u00e9rable. Rien ne garantit que les lois de notre exp\u00e9rience locale aient encore un sens lorsqu&#8217;on parle de l&#8217;origine absolue du r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Supposons malgr\u00e9 tout qu&#8217;il existe une cause premi\u00e8re. Encore faudrait-il montrer pourquoi cette cause devrait \u00eatre Dieu. Le raisonnement ne d\u00e9montre ni une volont\u00e9, ni une intelligence, ni une conscience \u2014 et encore moins les attributs du Dieu des religions monoth\u00e9istes. Une cause premi\u00e8re pourrait tout aussi bien \u00eatre une r\u00e9alit\u00e9 impersonnelle, une n\u00e9cessit\u00e9 abstraite, ou quelque chose qui d\u00e9passe enti\u00e8rement notre compr\u00e9hension. L&#8217;argument cosmologique ne conduit donc pas au Dieu du th\u00e9isme ; il conduit au mieux \u00e0 une hypoth\u00e8se m\u00e9taphysique g\u00e9n\u00e9rale \u2014 c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 une simple hypoth\u00e8se sur les fondements ultimes de la r\u00e9alit\u00e9, sans lien n\u00e9cessaire avec la religion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&#8217;argument cosmologique ne r\u00e9sout d&#8217;ailleurs pas le myst\u00e8re de l&#8217;existence ; il d\u00e9place simplement la question. Au lieu d&#8217;expliquer pourquoi il y a quelque chose plut\u00f4t que rien \u2014 la question que Leibniz pla\u00e7ait au fondement m\u00eame de la m\u00e9taphysique \u2014 il introduit un \u00eatre dont l&#8217;existence demeure elle-m\u00eame inexpliqu\u00e9e. On pr\u00e9tend mettre fin \u00e0 la cha\u00eene des causes en d\u00e9cr\u00e9tant qu&#8217;elle doit s&#8217;arr\u00eater quelque part. Mais rien ne d\u00e9montre qu&#8217;elle doive s&#8217;arr\u00eater en Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame en admettant qu&#8217;un tel principe premier existe, cela ne suffirait pas \u00e0 \u00e9tablir l&#8217;existence du Dieu des religions r\u00e9v\u00e9l\u00e9es \u2014 c&#8217;est-\u00e0-dire des traditions qui fondent leur autorit\u00e9 sur une parole que Dieu aurait lui-m\u00eame r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00e0 des proph\u00e8tes ou \u00e0 des messagers. Une cause premi\u00e8re n&#8217;implique ni une parole, ni une volont\u00e9 morale, ni une intervention dans l&#8217;histoire humaine. Or les religions monoth\u00e9istes ne se contentent pas d&#8217;affirmer qu&#8217;un principe cr\u00e9ateur existe : elles pr\u00e9tendent que Dieu s&#8217;est adress\u00e9 aux hommes, qu&#8217;il leur a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 sa volont\u00e9 et qu&#8217;il a fond\u00e9 une loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, la raison seule ne permet pas d&#8217;\u00e9tablir l&#8217;existence du Dieu des monoth\u00e9ismes : elle conduit au mieux \u00e0 un principe premier abstrait, sans visage ni volont\u00e9. La question d\u00e9cisive devient alors celle de la r\u00e9v\u00e9lation, vers laquelle les traditions religieuses se tournent pour justifier leurs affirmations lorsque la raison seule ne suffit plus. Dieu ne serait pas seulement une hypoth\u00e8se m\u00e9taphysique ; il se serait manifest\u00e9 dans des \u00e9v\u00e9nements pr\u00e9cis, transmis par la tradition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les figures fondatrices des religions \u2014 proph\u00e8tes, sages ou l\u00e9gislateurs \u2014 ont pu \u00eatre anim\u00e9es par de v\u00e9ritables interrogations m\u00e9taphysiques et par la conviction d&#8217;avoir compris quelque chose de fondamental sur le monde. Mais la r\u00e9v\u00e9lation transforme cette conviction en autorit\u00e9 absolue : ce qui pourrait n&#8217;\u00eatre que l&#8217;interpr\u00e9tation d&#8217;un individu devient alors la volont\u00e9 m\u00eame de Dieu. La r\u00e9v\u00e9lation n&#8217;atteste donc pas seulement l&#8217;existence de Dieu ; elle fonde \u00e9galement l&#8217;ob\u00e9issance \u00e0 une loi. Dieu se r\u00e9v\u00e8le et, en se r\u00e9v\u00e9lant, il prescrit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s lors que la r\u00e9v\u00e9lation est pr\u00e9sent\u00e9e comme un \u00e9v\u00e9nement historique, elle se soumet n\u00e9cessairement aux exigences de l&#8217;analyse historique. Selon le r\u00e9cit biblique \u2014 rapport\u00e9 dans le livre de l&#8217;Exode, aux chapitres 19 \u00e0 24 \u2014 la r\u00e9v\u00e9lation survient apr\u00e8s l&#8217;esclavage des H\u00e9breux en \u00c9gypte et leur sortie du pays lors de l&#8217;Exode. Le peuple, rassembl\u00e9 au pied d&#8217;une montagne dans le d\u00e9sert du Sina\u00ef, aurait \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de la manifestation divine et aurait re\u00e7u la Torah.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Supposons, pour les besoins de l&#8217;analyse, qu&#8217;un groupe soit effectivement sorti d&#8217;\u00c9gypte et qu&#8217;il se soit rassembl\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9 dans le d\u00e9sert du Sina\u00ef. M\u00eame dans cette hypoth\u00e8se, une question demeure : quelle preuve existe-t-il de la r\u00e9v\u00e9lation elle-m\u00eame ? Ce qui fonde la r\u00e9v\u00e9lation, c&#8217;est l&#8217;affirmation que Dieu s&#8217;y serait manifest\u00e9 et que le peuple aurait per\u00e7u sa parole. Or, sur ce point pr\u00e9cis, nous ne disposons d&#8217;aucune preuve ind\u00e9pendante : nous n&#8217;avons qu&#8217;un r\u00e9cit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des d\u00e9fenseurs de la tradition soutiennent que la r\u00e9v\u00e9lation du Sina\u00ef constituerait un cas unique dans l&#8217;histoire des religions : non pas l&#8217;exp\u00e9rience d&#8217;un individu isol\u00e9, mais celle d&#8217;un peuple entier. Des centaines de milliers \u2014 voire des millions \u2014 de personnes auraient per\u00e7u Dieu, et ce souvenir se serait transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&#8217;interpr\u00e9tation que propose Ma\u00efmonide, philosophe et th\u00e9ologien juif m\u00e9di\u00e9val du XIIe si\u00e8cle, dans son <em>Guide des \u00e9gar\u00e9s<\/em>, est cependant beaucoup plus restrictive. Selon lui, seul Mo\u00efse atteint le degr\u00e9 de la proph\u00e9tie v\u00e9ritable ; le peuple, lui, n&#8217;est t\u00e9moin que d&#8217;une manifestation impressionnante \u2014 tonnerre, \u00e9clairs et fracas de la montagne \u2014 et ne per\u00e7oit un contenu compr\u00e9hensible que pour les deux premiers commandements, ceux qui affirment l&#8217;existence de Dieu et son unit\u00e9, des v\u00e9rit\u00e9s que la raison seule peut d&#8217;ailleurs \u00e9tablir par d\u00e9monstration. Tous les autres commandements ne sont re\u00e7us par le peuple que par l&#8217;interm\u00e9diaire de Mo\u00efse, qui leur en rapporte le sens apr\u00e8s coup. Autrement dit, ce que le peuple per\u00e7oit directement ne constitue pas un message articul\u00e9 : la signification appartient \u00e0 Mo\u00efse seul. La r\u00e9v\u00e9lation repose donc, en derni\u00e8re analyse, sur la m\u00e9diation d&#8217;un seul individu. Dans ces conditions, l&#8217;argument selon lequel des millions de personnes auraient directement entendu Dieu perd une grande partie de sa force.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une autre difficult\u00e9 concerne la transmission du r\u00e9cit. Le fait qu&#8217;une communaut\u00e9 transmette pendant des si\u00e8cles une m\u00eame histoire ne prouve pas la r\u00e9alit\u00e9 de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement qu&#8217;elle raconte. Cela montre seulement qu&#8217;une tradition s&#8217;est constitu\u00e9e et qu&#8217;elle s&#8217;est impos\u00e9e comme r\u00e9f\u00e9rence commune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le juda\u00efsme, cette unit\u00e9 s&#8217;explique largement par l&#8217;existence d&#8217;un texte central, la Torah. Une fois ce texte reconnu comme autorit\u00e9 religieuse, il devient naturel que les communaut\u00e9s qui s&#8217;y r\u00e9f\u00e8rent transmettent le m\u00eame r\u00e9cit. L&#8217;uniformit\u00e9 ne provient donc pas d&#8217;un souvenir direct de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement, mais de l&#8217;autorit\u00e9 d&#8217;un texte partag\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, si un \u00e9v\u00e9nement avait r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu par une population enti\u00e8re, on pourrait s&#8217;attendre \u00e0 ce qu&#8217;il en subsiste des traces multiples et ind\u00e9pendantes : t\u00e9moignages ext\u00e9rieurs, mentions dans d&#8217;autres traditions, indices arch\u00e9ologiques. Or rien de tel n&#8217;existe. Toutes les informations proviennent du r\u00e9cit lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La situation devient alors circulaire : le r\u00e9cit sert de preuve de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement, et l&#8217;existence suppos\u00e9e de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement sert \u00e0 expliquer le r\u00e9cit \u2014 un raisonnement qui, comme tout raisonnement circulaire, utilise comme preuve ce qui devrait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00eatre d\u00e9montr\u00e9. Un r\u00e9cit ne peut pourtant pas constituer, \u00e0 lui seul, la preuve de sa propre r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9v\u00e9lation pr\u00e9tend ainsi donner \u00e0 la religion un ancrage concret dans l&#8217;histoire. Mais d\u00e8s que l&#8217;on examine cet \u00e9v\u00e9nement selon les crit\u00e8res de l&#8217;analyse historique et rationnelle, il se r\u00e9duit \u00e0 la forme d&#8217;un r\u00e9cit dont la r\u00e9alit\u00e9 ne peut \u00eatre \u00e9tablie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ni l&#8217;argument cosmologique ni le recours \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation ne permettent donc d&#8217;\u00e9tablir de mani\u00e8re d\u00e9monstrative l&#8217;existence du Dieu des religions monoth\u00e9istes. Le premier conduit tout au plus \u00e0 l&#8217;hypoth\u00e8se abstraite d&#8217;un principe premier ; le second repose sur un r\u00e9cit dont la r\u00e9alit\u00e9 historique ne peut \u00eatre d\u00e9montr\u00e9e. La foi peut choisir d&#8217;adh\u00e9rer \u00e0 ces croyances, mais du point de vue de la raison et de l&#8217;histoire, rien n&#8217;oblige \u00e0 consid\u00e9rer qu&#8217;elles correspondent \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tablie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis des si\u00e8cles, philosophes et th\u00e9ologiens tentent d&#8217;\u00e9tablir l&#8217;existence de Dieu par le raisonnement. Leur ambition est de montrer que la r\u00e9flexion sur le monde suffit \u00e0 conduire \u00e0 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un \u00eatre premier dont tout d\u00e9pend. 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