{"id":9070,"date":"2026-07-09T11:47:36","date_gmt":"2026-07-09T11:47:36","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=9070"},"modified":"2026-07-09T11:47:36","modified_gmt":"2026-07-09T11:47:36","slug":"shoah-claude-lanzmann","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/07\/09\/shoah-claude-lanzmann\/","title":{"rendered":"Shoah &#8211; Claude Lanzmann"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Pour Claude Lanzmann, Shoah n&#8217;est pas un documentaire au sens classique du terme, mais le prolongement d&#8217;une exigence morale forg\u00e9e bien avant le tournage du film, dans son engagement au sein de la R\u00e9sistance puis dans sa pratique du journalisme d&#8217;investigation \u00e0 France-Observateur et aux Temps modernes. Cette double exp\u00e9rience lui avait appris que la v\u00e9rit\u00e9 ne se donne jamais d&#8217;embl\u00e9e : elle s&#8217;arrache par l&#8217;enqu\u00eate, par l&#8217;\u00e9coute , par le refus de se satisfaire d&#8217;une explication trop rapide. C&#8217;est cette m\u00e9thode qu&#8217;il transpose au cin\u00e9ma, mais en la retournant contre elle-m\u00eame, puisque son film ne cherche pas \u00e0 expliquer la Shoah : il cherche \u00e0 en faire \u00e9prouver, par la seule parole des t\u00e9moins, ce qu&#8217;aucune explication ne saurait contenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette conviction repose sur une th\u00e8se centrale : la Shoah constitue une brisure absolue du monde, un \u00e9v\u00e9nement qui \u00e9chappe par nature \u00e0 toute repr\u00e9sentation. En faire un objet de savoir, la traiter comme un fait que l&#8217;on pourrait exposer, illustrer ou reconstituer, ce serait la trahir en la r\u00e9duisant \u00e0 quelque chose de commensurable avec le reste de l&#8217;histoire humaine. C&#8217;est pourquoi Lanzmann refuse d&#8217;int\u00e9grer \u00e0 son film la moindre image d&#8217;archive : montrer des corps, des chambres \u00e0 gaz, des sc\u00e8nes de extermination reconstitu\u00e9es ou document\u00e9es, ce serait pr\u00e9tendre que l&#8217;horreur peut \u00eatre saisie par une image, alors que, selon lui, toute image serait n\u00e9cessairement mensong\u00e8re face \u00e0 un tel objet. Ne rien montrer n&#8217;est donc pas chez lui une prudence esth\u00e9tique ou une pudeur de circonstance : c&#8217;est une position \u00e9thique assum\u00e9e bout, fond\u00e9e sur l&#8217;id\u00e9e que comprendre reviendrait \u00e0 trahir, et que vouloir figurer l&#8217;indicible revient \u00e0 le d\u00e9naturer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De cette conviction d\u00e9coule la forme m\u00eame du film : neuf heures durant, la cam\u00e9ra de Lanzmann n&#8217;illustre rien, elle interroge. Elle filme des visages, des lieux revisit\u00e9s, des voix qui h\u00e9sitent, se reprennent, se taisent parfois. Ce parti pris fait de Shoah moins un expos\u00e9 qu&#8217;une \u00e9preuve, tant pour les t\u00e9moins qui reviennent sur les lieux du crime que pour le spectateur, somm\u00e9 de rester dans l&#8217;inconfort de ce qui ne s&#8217;explique pas. Le silence, chez Lanzmann, n&#8217;est jamais un vide ou un aveu d&#8217;impuissance : c&#8217;est une forme de respect actif, une mani\u00e8re de laisser la place \u00e0 ceux qui ont v\u00e9cu l&#8217;\u00e9v\u00e9nement plut\u00f4t que de parler \u00e0 leur place ou de combler par le commentaire ce qui doit rester ouvert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette exigence explique aussi la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 avec laquelle Lanzmann a condamn\u00e9 les \u0153uvres de fiction consacr\u00e9es \u00e0 la Shoah, en particulier La Liste de Schindler de Steven Spielberg et La vita \u00e8 bella de Roberto Benigni. Peu importe, \u00e0 ses yeux, la sinc\u00e9rit\u00e9 ou la qualit\u00e9 cin\u00e9matographique de ces films : le seul fait de reconstituer l&#8217;\u00e9v\u00e9nement, de lui donner un visage, une intrigue, des personnages incarn\u00e9s par des acteurs, constitue une m\u00e9prise fondamentale. Reconstituer, c&#8217;est rendre visible ce qui, selon lui, doit demeurer un ab\u00eeme de sens ; c&#8217;est transformer l&#8217;irrepr\u00e9sentable en spectacle, au risque d&#8217;offrir au spectateur une forme de consolation, une possibilit\u00e9 d&#8217;identification ou d&#8217;\u00e9motion cathartique que Lanzmann juge pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9plac\u00e9e face \u00e0 un mal qu&#8217;aucune mise en sc\u00e8ne ne peut ni apaiser ni embellir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, la position de Lanzmann sur son propre film peut se r\u00e9sumer \u00e0 une conviction unique d\u00e9clin\u00e9 \u00e0 travers toute son \u0153uvre : il existe des \u00e9v\u00e9nements si radicaux qu&#8217;ils imposent \u00e0 la pens\u00e9e et \u00e0 l&#8217;image une limite infranchissable, et le r\u00f4le du cin\u00e9aste, loin de vouloir ma\u00eetriser ou expliquer cette limite, est de la faire sentir dans toute sa rigueur, en s&#8217;effa\u00e7ant lui-m\u00eame derri\u00e8re la parole fragile et irrempla\u00e7able de ceux qui ont travers\u00e9 l&#8217;\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour Claude Lanzmann, Shoah n&#8217;est pas un documentaire au sens classique du terme, mais le prolongement d&#8217;une exigence morale forg\u00e9e bien avant le tournage du film, dans son engagement au sein de la R\u00e9sistance puis dans sa pratique du journalisme d&#8217;investigation \u00e0 France-Observateur et aux Temps modernes. Cette double exp\u00e9rience lui avait appris que la &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/07\/09\/shoah-claude-lanzmann\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Shoah &#8211; Claude Lanzmann&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[13,2,5],"tags":[],"class_list":["post-9070","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-antisemitisme","category-judaisme","category-philosophie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9070","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9070"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9070\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9071,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9070\/revisions\/9071"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9070"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9070"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9070"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}