{"id":9158,"date":"2026-08-08T10:18:59","date_gmt":"2026-08-08T10:18:59","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=9158"},"modified":"2026-08-09T05:22:26","modified_gmt":"2026-08-09T05:22:26","slug":"renan-et-sa-vie-de-jesus-desacraliser-jesus-sans-saffranchir-du-prejuge-antijuif","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/08\/08\/renan-et-sa-vie-de-jesus-desacraliser-jesus-sans-saffranchir-du-prejuge-antijuif\/","title":{"rendered":"Renan et sa Vie de J\u00e9sus : d\u00e9sacraliser J\u00e9sus sans s&#8217;affranchir du pr\u00e9jug\u00e9 antijuif"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">En 1863, Ernest Renan publie la <em>Vie de J\u00e9sus<\/em>, premier tome de sa vaste <em>Histoire des origines du christianisme<\/em>. Le livre est un \u00e9v\u00e9nement : soixante mille exemplaires vendus en quelques mois, une temp\u00eate dans l&#8217;\u00c9glise, la r\u00e9vocation de son auteur du Coll\u00e8ge de France. Ce qui choque n&#8217;est pas seulement le sujet \u2014 \u00e9crire la biographie de J\u00e9sus comme celle de n&#8217;importe quel homme \u2014 mais la m\u00e9thode : Renan applique \u00e0 l&#8217;\u00c9vangile la m\u00eame critique historique qu&#8217;\u00e0 tout texte antique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais en s\u00e9parant le J\u00e9sus de l&#8217;histoire du Christ du dogme, Renan op\u00e8re une conversion : celle d&#8217;un J\u00e9sus envelopp\u00e9 de mythologie en un J\u00e9sus annonciateur d&#8217;une morale universelle. Or cette conversion perp\u00e9tue, par un autre chemin, les pr\u00e9jug\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9gard des juifs : la d\u00e9mythification retombe elle-m\u00eame dans une mythologie, celle de la faute juive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Renan se pr\u00e9sente d&#8217;embl\u00e9e comme un critique profane : \u00ab je crois qu&#8217;aucun r\u00e9cit surnaturel n&#8217;est vrai \u00e0 la lettre \u00bb. Son ambition est de reconstituer, \u00e0 partir des \u00e9vangiles trait\u00e9s comme des documents historiques ordinaires, la vie d&#8217;un homme r\u00e9el, un pr\u00e9dicateur galil\u00e9en du premier si\u00e8cle, et de montrer comment cet homme a \u00e9t\u00e9 peu \u00e0 peu recouvert par la l\u00e9gende. Le cas des g\u00e9n\u00e9alogies est exemplaire de sa m\u00e9thode : les \u00e9vangiles de Matthieu et de Luc font remonter J\u00e9sus au roi David, condition cens\u00e9e authentifier sa messianit\u00e9, mais Renan d\u00e9monte la construction \u2014 \u00ab l&#8217;inexactitude et les contradictions des g\u00e9n\u00e9alogies portent \u00e0 croire qu&#8217;elles furent le r\u00e9sultat d&#8217;un travail populaire s&#8217;op\u00e9rant sur divers points, et qu&#8217;aucune d&#8217;elles ne fut sanctionn\u00e9e par J\u00e9sus \u00bb \u2014 et rappelle que \u00ab jamais J\u00e9sus ne se d\u00e9signa de sa propre bouche comme fils de David \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il en va de m\u00eame pour la mani\u00e8re dont J\u00e9sus parle de Dieu : quand il dit \u00ab mon P\u00e8re \u00bb, Renan y voit non pas l&#8217;affirmation d&#8217;une filiation divine, mais l&#8217;expression d&#8217;une intuition religieuse universaliste \u2014 Dieu est le p\u00e8re de tous les hommes. Une m\u00e9taphore morale et universaliste se serait ainsi vue transform\u00e9e, par la tradition, en credo. La m\u00eame m\u00e9thode gouverne les miracles : Renan cherche, derri\u00e8re chaque r\u00e9cit, un noyau d&#8217;\u00e9v\u00e9nement r\u00e9el d\u00e9form\u00e9 par l&#8217;attente populaire, la cr\u00e9dulit\u00e9 de l&#8217;\u00e9poque ou la mise en sc\u00e8ne. J\u00e9sus messie, J\u00e9sus fils de Dieu au sens propre, J\u00e9sus n\u00e9 d&#8217;une m\u00e8re vierge, J\u00e9sus faiseur de miracles litt\u00e9raux : tout cet appareil est renvoy\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la l\u00e9gende, tandis que le J\u00e9sus historique devient un r\u00e9formateur moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On se repr\u00e9sente souvent ce J\u00e9sus historique comme un juif pratiquant, fid\u00e8le \u00e0 la Torah, mais en r\u00e9volte contre les institutions religieuses \u2014 le Temple, la caste sacerdotale, le formalisme pharisien \u2014, \u00e0 la mani\u00e8re d&#8217;un proph\u00e8te critique de l&#8217;int\u00e9rieur, dans la lign\u00e9e d&#8217;un Isa\u00efe ou d&#8217;un Amos. Ce n&#8217;est pourtant pas ce que pense Renan. Au moment du premier s\u00e9jour important de J\u00e9sus \u00e0 J\u00e9rusalem, \u00e9crit-il, \u00ab l&#8217;abolition des sacrifices qui lui avaient caus\u00e9 tant de d\u00e9go\u00fbt, la suppression d&#8217;un sacerdoce impie et hautain, et, dans un sens g\u00e9n\u00e9ral, l&#8217;abrogation de la Loi lui parurent d&#8217;une absolue n\u00e9cessit\u00e9. \u00c0 partir de ce moment, ce n&#8217;est plus en r\u00e9formateur juif, c&#8217;est en destructeur du juda\u00efsme qu&#8217;il se pose. \u00bb Et plus loin : \u00ab J\u00e9sus le premier osa dire qu&#8217;\u00e0 partir de lui [\u2026] la Loi n&#8217;existait plus. [\u2026] J\u00e9sus, en d&#8217;autres termes, n&#8217;est plus juif. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Renan avance que J\u00e9sus n&#8217;\u00e9tait pas un simple r\u00e9formateur, mais \u00ab le cr\u00e9ateur de la religion \u00e9ternelle de l&#8217;humanit\u00e9 \u00bb. Ce n&#8217;est donc pas seulement contre des institutions corrompues que J\u00e9sus se serait dress\u00e9, mais contre le juda\u00efsme comme tel \u2014 sa Loi, son formalisme, son attachement national \u2014 qu&#8217;il aurait entrepris de d\u00e9passer pour fonder quelque chose d&#8217;enti\u00e8rement neuf. Et si la grandeur de J\u00e9sus consiste, pour Renan, dans cette rupture avec l&#8217;esprit juif, alors le juda\u00efsme rabbinique qui subsiste apr\u00e8s lui devient, dans la logique m\u00eame de son r\u00e9cit, ce qui est rest\u00e9 en arri\u00e8re, ce qui n&#8217;a pas suivi le mouvement vers la \u00ab religion \u00e9ternelle de l&#8217;humanit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&#8217;est cette hi\u00e9rarchie entre un christianisme d&#8217;accomplissement et un juda\u00efsme de r\u00e9sistance qui ouvre la voie au paradoxe le plus troublant du livre. Car pour faire de J\u00e9sus le fondateur d&#8217;une religion universelle, Renan a besoin de l&#8217;extraire de son milieu \u2014 le juda\u00efsme \u2014, qu&#8217;il d\u00e9crit en termes d\u00e9pr\u00e9ciatifs. Le geste critique, rationaliste, la\u00efque, se double alors d&#8217;un geste de discrimination ethnique : J\u00e9sus est grand parce qu&#8217;il s&#8217;\u00e9carte du juda\u00efsme, et le juda\u00efsme est jug\u00e9 s\u00e9v\u00e8rement parce qu&#8217;il n&#8217;a pas suivi J\u00e9sus. \u00ab J\u00e9sus, qui \u00e9tait exempt de presque tous les d\u00e9fauts de sa race, et dont la qualit\u00e9 dominante \u00e9tait justement une d\u00e9licatesse infinie, fut amen\u00e9 malgr\u00e9 lui \u00e0 se servir dans la pol\u00e9mique du style de tous \u00bb : la phrase attribue \u00e0 un groupe entier \u2014 \u00ab la race juive \u00bb, ailleurs \u00ab l&#8217;esprit s\u00e9mitique \u00bb \u2014 des traits de caract\u00e8re n\u00e9gatifs et essentialis\u00e9s, puis fait de J\u00e9sus une exception rachet\u00e9e de sa propre origine : <em>un juif honteux<\/em>, dirait-on aujourd&#8217;hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le portrait qu&#8217;en donne Renan, J\u00e9sus ne se contente pas de critiquer son peuple de l&#8217;int\u00e9rieur : il s&#8217;en d\u00e9tache au nom d&#8217;un universalisme qui relativise l&#8217;appartenance juive elle-m\u00eame. Cette distance se retrouve jusque dans son rapport au pouvoir temporel de Rome. La formule \u00ab rendre \u00e0 C\u00e9sar ce qui est \u00e0 C\u00e9sar \u00bb ne fait pas de l&#8217;autorit\u00e9 romaine une ennemi qu&#8217;il faudrait combattre ; et, dans le r\u00e9cit \u00e9vang\u00e9lique de la Passion, Pilate lui-m\u00eame appara\u00eet h\u00e9sitant devant la condamnation d&#8217;un homme en qui il ne voit pas une menace politique \u00e9vidente. Sans faire pour autant de J\u00e9sus un alli\u00e9 de Rome, une dissym\u00e9trie se dessine : la rupture d\u00e9cisive est avec son milieu plus qu&#8217;avec la puissance qui domine la Jud\u00e9e. L&#8217;universalisme dont Renan fait sa grandeur suppose ce d\u00e9passement : Romains et Juifs appartiennent \u00e0 une m\u00eame humanit\u00e9 et doivent relever d&#8217;une m\u00eame morale. C&#8217;est en ce sens pr\u00e9cis que l&#8217;expression \u00ab juif honteux \u00bb peut est entendue non pas comme un jugement sur le J\u00e9sus historique, mais comme le nom donn\u00e9 \u00e0 la figure que construit Renan, celle d&#8217;un juif dont l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 l&#8217;universel exige qu&#8217;il se d\u00e9solidarise de son peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La grandeur de J\u00e9sus se mesure ainsi, pour Renan, \u00e0 ce qu&#8217;il aurait su arracher de lui-m\u00eame de son appartenance juive. Il ne devient pleinement universel qu&#8217;en cessant, symboliquement, d&#8217;\u00eatre juif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De cette essentialisation d\u00e9coule un jugement moral. Renan reproche au peuple juif de ne pas avoir suivi J\u00e9sus, comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une obligation \u2014 morale autant qu&#8217;historique \u2014 \u00e0 laquelle les juifs se seraient d\u00e9rob\u00e9s. Cette lecture s&#8217;inscrit dans une th\u00e9ologie de la substitution que Renan reprend \u00e0 son compte sous une forme s\u00e9cularis\u00e9e : le juda\u00efsme aurait accompli sa mission en engendrant le christianisme, puis serait devenu inutile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&#8217;historien du juda\u00efsme Maurice-Ruben Hayoun cite ainsi une formule de Renan qui r\u00e9sume cette id\u00e9e : \u00ab le peuple juif a accompli sa mission, il ne sert plus \u00e0 rien \u00bb ; la s\u00e8ve \u00ab ne coule plus dans ce tronc sec \u00bb mais \u00ab s&#8217;est r\u00e9fugi\u00e9e dans le rameau chr\u00e9tien \u00bb. C&#8217;est, sous une pr\u00e9sentation polic\u00e9e, une captation d&#8217;h\u00e9ritage. Le christianisme ne se pr\u00e9sente pas seulement comme issu du juda\u00efsme : il s&#8217;en proclame l&#8217;accomplissement et, par l\u00e0 m\u00eame, s&#8217;approprie son h\u00e9ritage tout en contestant \u00e0 ceux qui l&#8217;ont transmis la l\u00e9gitimit\u00e9 de continuer \u00e0 le porter. Les proph\u00e8tes, la Bible, l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un Dieu unique, l&#8217;exigence morale deviennent les pr\u00e9mices d&#8217;une v\u00e9rit\u00e9 qui n&#8217;aurait trouv\u00e9 sa pleine r\u00e9alisation que dans le christianisme. Le juda\u00efsme vivant \u2014 celui des rabbins, du Talmud, de la halakha, de la continuit\u00e9 historique du peuple juif \u2014 se trouve alors plac\u00e9 dans une situation paradoxale : d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 symboliquement de son propre h\u00e9ritage au nom de l&#8217;accomplissement de cet h\u00e9ritage par un autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, au moment m\u00eame o\u00f9 il d\u00e9mythifie J\u00e9sus, Renan remythifie les Juifs. Il les fige en une essence \u2014 \u00ab la race juive \u00bb, \u00ab l&#8217;esprit s\u00e9mitique \u00bb \u2014 qui fonctionne exactement comme les cat\u00e9gories th\u00e9ologiques qu&#8217;il pr\u00e9tend par ailleurs dissoudre. L&#8217;\u0153uvre la plus rigoureusement scientifique, la plus \u00e9trang\u00e8re en apparence \u00e0 toute apolog\u00e9tique religieuse, devient ainsi, sur ce point pr\u00e9cis, le relais d&#8217;un pr\u00e9jug\u00e9 reformul\u00e9 dans le vocabulaire de la science historique du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a un autre paradoxe qu&#8217;on peut retourner contre Renan. Prenons sa lecture de J\u00e9sus telle qu&#8217;il la construit : un homme d\u00e9pouill\u00e9 de toute m\u00e9taphysique, ramen\u00e9 \u00e0 un enseignement moral, devenu le fondateur d&#8217;une \u00ab religion absolue \u00bb, sup\u00e9rieure par nature \u00e0 la Torah, \u00ab \u00e9troite, dure, sans charit\u00e9 \u00bb qu&#8217;il aurait abolie. Renan prend soin de dissocier ce noyau moral des trahisons ult\u00e9rieures de la chr\u00e9tient\u00e9 : ce sont, dit-il, les docteurs de l&#8217;\u00c9glise grecque et les scolastiques du Moyen \u00c2ge qui furent \u00ab les moins chr\u00e9tiens des hommes \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut admettre cette distinction entre le message et son histoire. Mais elle ne suffit pas \u00e0 fonder la sup\u00e9riorit\u00e9 morale que Renan attribue au christianisme. Car lorsqu&#8217;on se place du point de vue de ceux qui ont subi cette histoire \u2014 et particuli\u00e8rement du point de vue juif \u2014, il est difficile de consid\u00e9rer l&#8217;expansion chr\u00e9tienne comme la confirmation historique d&#8217;un universalisme moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les croisades, le sac de Constantinople, la croisade des albigeois ; des si\u00e8cles de guerres de religion entre chr\u00e9tiens, de la Saint-Barth\u00e9lemy \u00e0 la guerre de Trente Ans ; l&#8217;Inquisition ; la colonisation des Am\u00e9riques, de l&#8217;Afrique, de l&#8217;Asie et de l&#8217;Oc\u00e9anie, men\u00e9e au nom d&#8217;une mission d&#8217;\u00e9vang\u00e9lisation, avec ses bulles pontificales l\u00e9gitimant la conqu\u00eate, ses missionnaires marchant aux c\u00f4t\u00e9s des conquistadors, sa destruction des religions et des cultures autochtones ; la traite n\u00e9gri\u00e8re, \u00e0 laquelle des institutions chr\u00e9tiennes furent associ\u00e9es ; et, au XXe si\u00e8cle, deux guerres mondiales men\u00e9es pour l&#8217;essentiel entre peuples de civilisation chr\u00e9tienne, dont l&#8217;une s&#8217;acheva par l&#8217;extermination organis\u00e9e des Juifs au c\u0153ur m\u00eame de l&#8217;Europe chr\u00e9tienne : cette histoire interdit de confondre diffusion du christianisme et d\u00e9monstration de sa sup\u00e9riorit\u00e9 morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s&#8217;agit pas de criminaliser les chr\u00e9tiens, ni de pr\u00e9tendre que chaque violence commise par une soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne d\u00e9coule m\u00e9caniquement de l&#8217;enseignement de J\u00e9sus. Il s&#8217;agit de regarder le christianisme comme une id\u00e9ologie, c&#8217;est-\u00e0-dire aussi \u00e0 travers les institutions, les pouvoirs et les syst\u00e8mes de l\u00e9gitimation qu&#8217;il a produits ou auxquels il s&#8217;est associ\u00e9. Vu de l&#8217;histoire juive, son universalisme ne peut \u00eatre s\u00e9par\u00e9 de la violence avec laquelle il s&#8217;est impos\u00e9 \u00e0 ceux qu&#8217;il pr\u00e9tendait conduire vers cet universel. Le moins qu&#8217;on puisse dire est donc que le message du Christ, tel que Renan le pr\u00e9sente, n&#8217;a pas produit l&#8217;effet pacificateur qu&#8217;il lui pr\u00eate. Une religion peut conqu\u00e9rir une grande partie de la plan\u00e8te sans que sa diffusion constitue la preuve de la sup\u00e9riorit\u00e9 morale de son message.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&#8217;est ici que l&#8217;image du \u00ab tronc sec \u00bb peut \u00eatre retourn\u00e9e contre Renan. Le christianisme compte aujourd&#8217;hui pr\u00e8s de 30 % de l&#8217;humanit\u00e9 ; le peuple juif \u00e0 peine 0,2 %. Mais que prouve cette disproportion ? Si l&#8217;expansion num\u00e9rique du christianisme devait attester la v\u00e9rit\u00e9 ou la sup\u00e9riorit\u00e9 de son message, on ferait de la majorit\u00e9 le crit\u00e8re de la v\u00e9rit\u00e9. Or une id\u00e9e n&#8217;est pas vraie parce qu&#8217;elle triomphe, pas plus qu&#8217;un peuple n&#8217;a tort parce qu&#8217;il est minoritaire. L&#8217;histoire est pleine de croyances dominantes qui ne tiraient aucune v\u00e9rit\u00e9 de leur domination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus encore : le \u00ab tronc sec \u00bb dont Renan annon\u00e7ait en quelque sorte l&#8217;\u00e9puisement est toujours l\u00e0. Le peuple juif, malgr\u00e9 les pers\u00e9cutions, les expulsions, les conversions forc\u00e9es et les massacres, a persist\u00e9 dans son \u00eatre sans avoir eu besoin de convertir l&#8217;humanit\u00e9 pour justifier son existence. Sa faiblesse num\u00e9rique ne r\u00e9fute rien, pas plus que la puissance num\u00e9rique du christianisme ne d\u00e9montre rien. La persistance du juda\u00efsme suffit en revanche \u00e0 rendre d\u00e9risoire l&#8217;image d&#8217;un tronc dont toute la s\u00e8ve aurait d\u00e9finitivement migr\u00e9 vers un rameau devenu seul vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Renan est un homme de son temps ; il partage, avec une grande partie des intellectuels et des savants du XIXe si\u00e8cle, ce qu&#8217;on pourrait appeler un antis\u00e9mitisme d&#8217;atmosph\u00e8re \u2014 un ensemble de pr\u00e9jug\u00e9s diffus, int\u00e9rioris\u00e9s sans grande r\u00e9flexion critique. Il serait injuste de lui imputer une aspiration \u00e0 la violence antijuive, et de le juger avec les cat\u00e9gories qui s&#8217;appliquent \u00e0 des antis\u00e9mites comme \u00c9douard Drumont. Le portrait qui se d\u00e9gage n&#8217;est pas celui d&#8217;un pamphl\u00e9taire, mais celui d&#8217;un esprit rationaliste qui n&#8217;est malgr\u00e9 tout pas parvenu \u00e0 s&#8217;affranchir des cat\u00e9gories raciales et th\u00e9ologiques qu&#8217;il croyait avoir d\u00e9pass\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&#8217;est peut-\u00eatre l\u00e0 que r\u00e9side le v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat de la <em>Vie de J\u00e9sus<\/em>. Le sch\u00e9ma accusatoire ne dispara\u00eet pas lorsque la th\u00e9ologie s&#8217;efface devant l&#8217;histoire : il change de vocabulaire. L&#8217;\u00c9glise avait longtemps fait peser sur \u00ab les juifs \u00bb la responsabilit\u00e9 du d\u00e9icide ; Renan ne reprend pas ce langage-l\u00e0. Il en reconduit pourtant, sous une forme s\u00e9cularis\u00e9e, la structure. Ce n&#8217;est plus le meurtre de Dieu qu&#8217;on reproche aux juifs, mais leur refus d&#8217;avoir suivi le mouvement vers l&#8217;humanit\u00e9 universelle que J\u00e9sus aurait inaugur\u00e9. La faute change de contenu sans que disparaisse la figure de l&#8217;accus\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9placement est d&#8217;autant plus remarquable que le Christ de Renan n&#8217;est presque plus celui de l&#8217;\u00c9glise. D\u00e9pouill\u00e9 du miracle, de la filiation divine et de la r\u00e9surrection prise \u00e0 la lettre, il devient la pr\u00e9figuration, ou l&#8217;anc\u00eatre spirituel, des Lumi\u00e8res, de l&#8217;humanisme et du progr\u00e8s. Mais le juif, lui, conserve dans ce nouveau r\u00e9cit une fonction singuli\u00e8rement ancienne : il reste celui qui n&#8217;a pas compris, celui qui s&#8217;est arr\u00eat\u00e9, celui qui refuse l&#8217;universel. La th\u00e9ologie de la substitution survit ainsi \u00e0 la disparition de la th\u00e9ologie : le christianisme n&#8217;est plus pr\u00e9sent\u00e9 comme la v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e qui remplace Isra\u00ebl, mais l&#8217;universalisme moderne peut reprendre \u00e0 son compte la m\u00eame distribution des r\u00f4les, avec d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 le mouvement de l&#8217;humanit\u00e9 vers son accomplissement et, de l&#8217;autre, le juif qui demeure obstin\u00e9ment en arri\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&#8217;est cette continuit\u00e9 qu&#8217;il faut savoir rep\u00e9rer. Le christianisme historique n&#8217;a pas tenu la promesse universaliste que Renan lui pr\u00eatait, et la s\u00e9cularisation de cet universalisme en humanisme, en Lumi\u00e8res puis en discours du progr\u00e8s n&#8217;a pas suffi \u00e0 faire dispara\u00eetre la vieille mythologie du juif comme obstacle au bien commun. Les mots changent : peuple d\u00e9icide hier, peuple enferm\u00e9 dans son particularisme ou demeur\u00e9 en arri\u00e8re de l&#8217;universel ensuite. La structure, elle, peut survivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Renan n&#8217;est pas un antis\u00e9mite virulent. Il est un esprit \u00e9pris de raison, convaincu d&#8217;avoir substitu\u00e9 la critique \u00e0 la croyance, l&#8217;histoire au dogme, l&#8217;universel aux particularismes. Et c&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce discours savant, g\u00e9n\u00e9reux et rationaliste que le\u00a0 pr\u00e9jug\u00e9 antijuif s\u00e9culaire trouve une nouvelle demeure : d&#8217;autant plus difficile \u00e0 distinguer qu&#8217;il parle lui-m\u00eame le langage de la raison, de la morale et de l&#8217;universel. C&#8217;est peut-\u00eatre l\u00e0 qu&#8217;il exige la vigilance la plus soutenue.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1863, Ernest Renan publie la Vie de J\u00e9sus, premier tome de sa vaste Histoire des origines du christianisme. Le livre est un \u00e9v\u00e9nement : soixante mille exemplaires vendus en quelques mois, une temp\u00eate dans l&#8217;\u00c9glise, la r\u00e9vocation de son auteur du Coll\u00e8ge de France. Ce qui choque n&#8217;est pas seulement le sujet \u2014 \u00e9crire &hellip; <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/08\/08\/renan-et-sa-vie-de-jesus-desacraliser-jesus-sans-saffranchir-du-prejuge-antijuif\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Renan et sa Vie de J\u00e9sus : d\u00e9sacraliser J\u00e9sus sans s&#8217;affranchir du pr\u00e9jug\u00e9 antijuif&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[13,2,5,4],"tags":[],"class_list":["post-9158","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-antisemitisme","category-judaisme","category-philosophie","category-politique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9158","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9158"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9158\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9162,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9158\/revisions\/9162"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9158"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9158"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9158"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}