{"id":9168,"date":"2026-08-22T15:57:39","date_gmt":"2026-08-22T15:57:39","guid":{"rendered":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/?p=9168"},"modified":"2026-08-22T15:57:39","modified_gmt":"2026-08-22T15:57:39","slug":"letat-politique-du-monde-et-son-avenir-dedmond-cohen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/index.php\/2026\/08\/22\/letat-politique-du-monde-et-son-avenir-dedmond-cohen\/","title":{"rendered":"&#8220;L\u2019\u00c9tat politique du monde et son avenir&#8221; d&#8217;Edmond Cohen"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>L\u2019\u00c9tat politique du monde et son avenir<\/em>, Edmond Cohen dresse un \u00e9tat des lieux impressionnant, solidement construit et abondamment illustr\u00e9 des grands d\u00e9fis du XXIe si\u00e8cle. Il met en relation la menace nucl\u00e9aire, le d\u00e9r\u00e8glement climatique, l\u2019intelligence artificielle, les pand\u00e9mies, les migrations, les cyberattaques et les manipulations de l\u2019information, ainsi que les d\u00e9pendances cr\u00e9\u00e9es par les ressources critiques, les infrastructures vitales, les cha\u00eenes d\u2019approvisionnement et les grandes puissances priv\u00e9es. L\u2019ouvrage est disponible au format PDF <a href=\"https:\/\/danielhorowitz.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/PRA2_etat_politique_du_monde_FR_FINAL_4e_couverture-1.pdf\">en cliquant ici<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019auteur propose \u00e9galement un instrument de notation politique permettant de comparer les \u00c9tats selon leur maturit\u00e9 institutionnelle, leurs tensions internes, leur stabilit\u00e9 et leur capacit\u00e9 de projection g\u00e9opolitique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9flexion qui suit ne porte ni sur la qualit\u00e9 de ce diagnostic ni sur l\u2019ensemble de l\u2019ouvrage, mais sur le rem\u00e8de qui en est d\u00e9duit : l\u2019instauration d\u2019<em><strong>une gouvernance mondiale<\/strong><\/em> appel\u00e9e \u00e0 \u00ab mondialiser la sagesse \u00bb pour r\u00e9pondre \u00e0 une puissance humaine devenue elle-m\u00eame mondiale. On peut reconna\u00eetre la justesse du constat sans accepter cette conclusion. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le passage de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre que je conteste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>1. Point de d\u00e9part : coop\u00e9ration n\u2019est pas supranationalit\u00e9<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La th\u00e8se que je d\u00e9fends n\u2019est pas r\u00e9formatrice, mais abolitionniste. Je ne reproche pas aux institutions supranationales de mal remplir une fonction qui serait en elle-m\u00eame l\u00e9gitime. Je conteste la l\u00e9gitimit\u00e9 m\u00eame de cette fonction. Je suis favorable \u00e0 la collaboration entre pays, y compris entre groupes de pays, lorsqu\u2019elle poursuit des objectifs respectables. Mais je refuse qu\u2019une institution plan\u00e9taire\u00a0 puisse produire un droit sup\u00e9rieur \u00e0 la volont\u00e9 souveraine des nations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut donc distinguer radicalement deux r\u00e9alit\u00e9s. La coop\u00e9ration internationale est volontaire, contractuelle, limit\u00e9e \u00e0 un objet pr\u00e9cis et r\u00e9vocable par les \u00c9tats participants. La supranationalit\u00e9 pr\u00e9tend au contraire \u00e9tablir des normes sup\u00e9rieures aux d\u00e9cisions nationales, les interpr\u00e9ter par ses propres organes et, \u00e9ventuellement, condamner les \u00c9tats ou leurs dirigeants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plusieurs pays peuvent agir ensemble sans cr\u00e9er au-dessus d\u2019eux un l\u00e9gislateur, un juge ou une bureaucratie permanents. Un probl\u00e8me mondial n\u2019implique pas la logique d\u2019une autorit\u00e9 mondiale. L\u2019\u00e9chelle du probl\u00e8me ne d\u00e9termine pas l\u2019\u00e9chelle du pouvoir charg\u00e9 de le traiter. Entre l\u2019impuissance suppos\u00e9e de l\u2019\u00c9tat isol\u00e9 et une gouvernance plan\u00e9taire, il existe des accords bilat\u00e9raux, des coalitions temporaires, des alliances r\u00e9gionales, des coordinations scientifiques et des institutions techniques cr\u00e9\u00e9es pour une mission pr\u00e9cise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9centraliser par principe, coop\u00e9rer par n\u00e9cessit\u00e9 et ne transf\u00e9rer aucune comp\u00e9tence sans limitation pr\u00e9cise, responsabilit\u00e9 identifiable et possibilit\u00e9 de retrait : telle est l\u2019orientation oppos\u00e9e \u00e0 celle d\u2019une gouvernance mondiale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>2. Le probl\u00e8me n\u2019est pas la faillibilit\u00e9, mais le principe<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me de l\u2019ONU n\u2019est pas qu\u2019elle aurait insuffisamment r\u00e9alis\u00e9 sa vocation. C\u2019est cette vocation elle-m\u00eame qui doit \u00eatre rejet\u00e9e. Etant impuissante, elle ajoute une fiction juridique et une bureaucratie politique aux rapports r\u00e9els entre les nations. Si elle devenait puissante, elle constituerait une autorit\u00e9 universelle soustraite \u00e0 la responsabilit\u00e9 d\u00e9mocratique des peuples. Son \u00e9chec et son accomplissement conduisent ainsi \u00e0 deux dangers diff\u00e9rents : dans le premier cas, l\u2019impuissance; dans le second, la concentration plan\u00e9taire du pouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son inefficacit\u00e9 n\u2019est donc pas mon objection. Elle pourrait m\u00eame constituer une protection: une organisation mondiale impuissante est moins dangereuse qu\u2019une organisation poss\u00e9dant les moyens d\u2019imposer ses d\u00e9cisions. Il ne s\u2019agit pas de demander que l\u2019ONU soit perfectionn\u00e9e, d\u00e9mocratis\u00e9e ou renforc\u00e9e. Il s\u2019agit de contester l\u2019existence m\u00eame d\u2019une institution pr\u00e9tendant incarner une communaut\u00e9 politique mondiale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La distinction que fait l\u2019auteur entre <em>gouvernement mondial<\/em> et <em>gouvernance mondiale<\/em> ne r\u00e9duit en rien la port\u00e9e du pouvoir envisag\u00e9. Cette distinction est d\u2019autant moins convaincante qu&#8217;il s\u2019agirait de r\u00e9pondre \u00e0 des menaces pr\u00e9sent\u00e9es comme susceptibles de compromettre la survie de l\u2019humanit\u00e9. Une autorit\u00e9 investie d\u2019une telle mission ne pourrait se limiter \u00e0 conseiller ou \u00e0 coordonner. D\u00e8s lors qu\u2019elle pr\u00e9tendrait prot\u00e9ger l\u2019humanit\u00e9 contre une catastrophe, elle trouverait dans l\u2019urgence et dans la gravit\u00e9 du danger la justification pour contraindre les \u00c9tats, \u00e9carter leurs d\u00e9cisions et limiter leur souverainet\u00e9. Le mot <em>gouvernance<\/em> ne d\u00e9signe donc pas un pouvoir d\u2019une autre nature : il dissimule un gouvernement mondial derri\u00e8re un vocabulaire plus acceptable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>3. L\u2019absence de dehors : le noyau du danger<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le danger propre \u00e0 toute autorit\u00e9 supranationale ne r\u00e9side pas seulement dans la concentration de ses comp\u00e9tences. Il tient \u00e0 l\u2019absence\u00a0 de toute instance ext\u00e9rieure capable de lui opposer une autre l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une nation, le pouvoir est circonscrit. Il peut \u00eatre contest\u00e9 par des \u00e9lections, des contre-pouvoirs, des mouvements sociaux, des juridictions, des r\u00e9formes constitutionnelles ou, dans les situations extr\u00eames, par une rupture politique. D\u2019autres nations subsistent hors de son autorit\u00e9 : elles peuvent refuser son mod\u00e8le, accueillir ses dissidents, exp\u00e9rimenter d\u2019autres institutions et rendre visibles ses \u00e9checs. La pluralit\u00e9 des souverainet\u00e9s ne garantit pas la libert\u00e9, mais elle emp\u00eache qu\u2019une erreur politique particuli\u00e8re devienne la norme de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il en irait autrement d\u2019une gouvernance plan\u00e9taire. On pourrait protester contre ses d\u00e9cisions, mais il n\u2019existerait plus d\u2019autorit\u00e9 politique ext\u00e9rieure devant laquelle porter cette contestation. La m\u00eame institution \u2014 ou le m\u00eame syst\u00e8me institutionnel \u2014 d\u00e9terminerait la norme, interpr\u00e9terait sa signification, fixerait les limites du d\u00e9saccord l\u00e9gitime et jugerait ceux qui la transgressent. La contestation demeurerait peut-\u00eatre autoris\u00e9e en principe, mais resterait enferm\u00e9e dans l\u2019ordre moral et juridique d\u00e9fini par le pouvoir qu\u2019elle pr\u00e9tend contester.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le caract\u00e8re totalisant d\u2019une telle construction ne r\u00e9siderait donc pas n\u00e9cessairement dans une violence imm\u00e9diatement visible. Il appara\u00eetrait dans l\u2019absence de dehors : aucun peuple ne pourrait plus dire que cette norme n\u2019est pas la sienne et choisir de vivre selon une autre conception du bien politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>4. Qui d\u00e9finit la boussole morale ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une gouvernance mondiale ne pourrait agir sans une boussole morale. Elle devrait d\u00e9terminer ce qui constitue un droit, une discrimination, une agression, une victime, une obligation de solidarit\u00e9, une information dangereuse ou une cause l\u00e9gitime d\u2019intervention. Mais qui d\u00e9finirait ces notions ? Selon quelle conception de l\u2019homme, de la libert\u00e9, de la famille, de la nation, de la justice ou de la v\u00e9rit\u00e9 ? Et par quelle proc\u00e9dure les peuples pourraient-ils r\u00e9cuser cette conception, d\u00e8s lors qu\u2019elle serait proclam\u00e9e universelle ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pr\u00e9senter certaines valeurs comme universelles ne les soustrait pas \u00e0 l\u2019histoire ni \u00e0 la politique. Cela peut, au contraire, soustraire ceux qui les interpr\u00e8tent \u00e0 la contestation. Celui qui s\u2019oppose \u00e0 une d\u00e9cision ordinaire peut encore \u00eatre reconnu comme un adversaire politique. Celui qui conteste une norme proclam\u00e9e universelle risque d\u2019\u00eatre d\u00e9sign\u00e9 comme l\u2019ennemi du droit, de la paix, de l\u2019humanit\u00e9 ou de la dignit\u00e9 humaine. Le conflit politique n\u2019est alors pas r\u00e9solu : il est transform\u00e9 en condamnation morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une conception particuli\u00e8re du bien cesse ainsi de se pr\u00e9senter comme une conception parmi d\u2019autres et revendique le droit de d\u00e9finir les limites de toute pens\u00e9e l\u00e9gitime. M\u00eame d\u00e9pourvue d\u2019un chef unique, une architecture compos\u00e9e de cours, d\u2019agences, de conseils, d\u2019experts et d\u2019administrations peut exercer un pouvoir totalisant d\u00e8s lors que ses normes se renforcent mutuellement et qu\u2019aucune souverainet\u00e9 ext\u00e9rieure ne peut leur opposer de refus effectif. La dispersion administrative du pouvoir ne garantit pas sa limitation ; elle peut m\u00eame le rendre plus difficile \u00e0 identifier et \u00e0 renverser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire moderne a connu plusieurs doctrines pr\u00e9tendant d\u00e9passer les appartenances particuli\u00e8res au nom d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 destin\u00e9e \u00e0 tous. Le communisme entendait lib\u00e9rer universellement l\u2019humanit\u00e9 en abolissant les formes politiques jug\u00e9es contraires au sens de l\u2019histoire. Certains universalismes religieux ou politico-religieux ont \u00e9galement voulu soumettre la diversit\u00e9 des peuples \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 tenue pour d\u00e9finitive. Ces projets diff\u00e8rent par leur contenu, mais ils partagent une m\u00eame tentation : consid\u00e9rer la pluralit\u00e9 comme un \u00e9tat appel\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre devant une v\u00e9rit\u00e9 universelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une gouvernance mondiale reproduirait\u00a0 cette structure sans adopter leur vocabulaire ni leurs m\u00e9thodes. Elle n\u2019aurait pas besoin de proclamer une id\u00e9ologie officielle. Il lui suffirait de transformer une morale historiquement situ\u00e9e en syst\u00e8me universel de normes, puis de confier \u00e0 des institutions permanentes le pouvoir exclusif de l\u2019interpr\u00e9ter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>5. La sagesse ne constitue pas une norme politique<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le document auquel r\u00e9pond cette critique fait de la \u00ab sagesse \u00bb sa notion directrice. L\u2019humanit\u00e9 aurait mondialis\u00e9 sa puissance sans avoir mondialis\u00e9 sa sagesse ; il faudrait donc \u00e9lever la seconde au niveau de la premi\u00e8re. La formule est s\u00e9duisante, mais elle dissimule la difficult\u00e9 essentielle : la sagesse n\u2019est pas une norme dont le contenu est universellement d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe des sagesses, inscrites dans des histoires, des religions, des philosophies et des formes de vie diff\u00e9rentes. Ce qu\u2019une civilisation appelle retenue, responsabilit\u00e9 ou limite peut appara\u00eetre \u00e0 une autre comme renoncement, faiblesse ou n\u00e9gation d\u2019un devoir sup\u00e9rieur. M\u00eame lorsque plusieurs cultures emploient des mots comparables \u2014 justice, dignit\u00e9, harmonie, libert\u00e9, responsabilit\u00e9 \u2014 elles ne leur donnent ni le m\u00eame contenu ni la m\u00eame hi\u00e9rarchie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parler de \u00ab mondialiser la sagesse \u00bb oblige donc \u00e0 demander : quelle sagesse, choisie par qui et appliqu\u00e9e selon quelles priorit\u00e9s ? La sagesse invoqu\u00e9e sera-t-elle celle de l\u2019Occident lib\u00e9ral, fond\u00e9e sur les droits individuels, l\u2019autonomie personnelle et le progr\u00e8s mat\u00e9riel ? Celle de traditions religieuses pour lesquelles l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 une loi r\u00e9v\u00e9l\u00e9e prime l\u2019autonomie ? Celle de soci\u00e9t\u00e9s qui placent la continuit\u00e9 du groupe, l\u2019honneur, l\u2019ordre ou la transmission au-dessus de l\u2019\u00e9panouissement individuel ? Aucune institution ne peut r\u00e9pondre \u00e0 ces questions sans privil\u00e9gier une conception particuli\u00e8re de la condition humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La divergence traverse d\u2019ailleurs l\u2019Occident lui-m\u00eame. Les doctrines lib\u00e9rales et capitalistes voient g\u00e9n\u00e9ralement dans l\u2019innovation, la croissance et l\u2019augmentation du niveau de vie des moyens d\u2019\u00e9tendre la libert\u00e9 et de r\u00e9duire la mis\u00e8re. Les courants \u00e9cologistes favorables \u00e0 la d\u00e9croissance consid\u00e8rent au contraire que la recherche ind\u00e9finie du confort, de la production et de la puissance technique d\u00e9truit les \u00e9quilibres naturels et pr\u00e9pare des catastrophes futures. Les deux positions peuvent se r\u00e9clamer du bien commun, de la responsabilit\u00e9 et de la sagesse. L\u2019une juge sage de lib\u00e9rer l\u2019initiative et de produire davantage ; l\u2019autre juge sage de limiter les d\u00e9sirs, la consommation et la croissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mot sagesse ne tranche donc aucun conflit. D\u00e8s que la sagesse doit inspirer une politique concr\u00e8te, il faut d\u00e9cider quelles activit\u00e9s limiter, quelles libert\u00e9s pr\u00e9server, quels sacrifices exiger, quelles g\u00e9n\u00e9rations favoriser et quelle id\u00e9e de la vie bonne imposer. La sagesse cesse d\u2019\u00eatre une disposition morale personnelle ; elle devient une doctrine politique dot\u00e9e de b\u00e9n\u00e9ficiaires, de perdants et d\u2019instruments de contrainte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sagesse v\u00e9ritable, si le terme doit \u00eatre conserv\u00e9, pourrait pr\u00e9cis\u00e9ment consister \u00e0 reconna\u00eetre cette impossibilit\u00e9 de poss\u00e9der une sagesse universelle. Elle commanderait non de mondialiser une conception du bien, mais de pr\u00e9server entre les peuples l\u2019espace o\u00f9 plusieurs conceptions peuvent coexister, se comparer et se contester. \u00c9rig\u00e9e en programme institutionnel plan\u00e9taire, la sagesse devient le nom moral donn\u00e9 au pouvoir de certains de d\u00e9cider pour tous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>6. La pluralit\u00e9 comme protection<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une valeur peut \u00eatre d\u00e9fendue, transmise et propos\u00e9e \u00e0 d\u2019autres peuples sans \u00eatre impos\u00e9e par une juridiction universelle. La dignit\u00e9 humaine, la protection des innocents ou l\u2019interdiction de la torture peuvent inspirer les lois de plusieurs nations et leurs engagements r\u00e9ciproques. Leur reconnaissance commune ne suppose pas l\u2019existence d\u2019un souverain mondial habilit\u00e9 \u00e0 en monopoliser l\u2019interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pluralit\u00e9 politique comporte des risques, mais elle poss\u00e8de une vertu irrempla\u00e7able : elle maintient ouverte la possibilit\u00e9 du refus, de la comparaison et de la correction. Une mauvaise politique nationale peut ruiner un pays ; une mauvaise norme universelle peut enfermer tous les peuples dans la m\u00eame erreur. La diversit\u00e9 des souverainet\u00e9s ne constitue donc pas un retard que la sagesse mondiale aurait vocation \u00e0 surmonter. Elle est l\u2019un des derniers obstacles \u00e0 l\u2019universalisation du pouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La coop\u00e9ration entre nations doit rester contractuelle, limit\u00e9e, r\u00e9vocable et subordonn\u00e9e aux communaut\u00e9s politiques qui y consentent. L\u00e0 o\u00f9 le consentement ne peut plus \u00eatre retir\u00e9, o\u00f9 la norme ne peut plus \u00eatre r\u00e9cus\u00e9e et o\u00f9 aucune autorit\u00e9 ext\u00e9rieure ne peut accueillir la contestation, la coop\u00e9ration a d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9 de nature : elle est devenue souverainet\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>7. Le droit international contest\u00e9 dans son principe<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit pas de nier l\u2019existence mat\u00e9rielle des trait\u00e9s, des usages diplomatiques ou des engagements r\u00e9ciproques. Il s\u2019agit de r\u00e9cuser leur transformation en un droit autonome, r\u00e9put\u00e9 sup\u00e9rieur aux nations. Un trait\u00e9 bilat\u00e9ral ou multilat\u00e9ral reste compatible avec cette position lorsqu\u2019il n\u2019oblige que ses signataires, porte sur un objet d\u00e9termin\u00e9 et demeure r\u00e9vocable selon une proc\u00e9dure connue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le droit international, dans son acception contemporaine, appartient \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage institutionnel de l\u2019apr\u00e8s-1945. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de la Charte des Nations unies, des conventions et des juridictions s\u2019est progressivement affirm\u00e9e l\u2019id\u00e9e de normes qui ne tireraient plus seulement leur autorit\u00e9 du consentement durable des \u00c9tats, mais s\u2019imposeraient \u00e0 eux au nom de l\u2019humanit\u00e9 : r\u00e8gles r\u00e9put\u00e9es imp\u00e9ratives, obligations envers la communaut\u00e9 internationale tout enti\u00e8re, comp\u00e9tence universelle et juridictions habilit\u00e9es \u00e0 parler au nom d\u2019un ordre sup\u00e9rieur aux souverainet\u00e9s nationales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce droit ne peut pourtant \u00eatre produit, interpr\u00e9t\u00e9 ni appliqu\u00e9 depuis un point de vue ext\u00e9rieur \u00e0 la politique. Il d\u00e9pend des puissances qui r\u00e9digent ou soutiennent les conventions, des coalitions d\u2019\u00c9tats qui forment les majorit\u00e9s, des institutions qui financent les proc\u00e9dures, des juges qui choisissent leurs qualifications et, finalement, des gouvernements dispos\u00e9s \u00e0 ex\u00e9cuter leurs d\u00e9cisions. Cette d\u00e9pendance ne constitue pas une d\u00e9faillance accidentelle : elle tient \u00e0 la nature d\u2019un droit priv\u00e9 du peuple politique unique dont il pr\u00e9tend exprimer la volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fois ses principes d\u00e9clar\u00e9s universels, il n\u2019existe d\u2019ailleurs aucun autre droit international plac\u00e9 au-dehors qui pourrait les r\u00e9cuser. Des \u00e9coles juridiques peuvent s\u2019opposer et des juges peuvent \u00eatre critiqu\u00e9s, mais la discussion demeure enferm\u00e9e dans un m\u00eame ordre qui revendique le dernier mot. Le refus d\u2019une nation cesse alors d\u2019\u00eatre un d\u00e9saccord politique entre souverainet\u00e9s ; il peut \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 comme une r\u00e9bellion contre le droit lui-m\u00eame, voire contre l\u2019humanit\u00e9 dont ce droit pr\u00e9tend \u00eatre la voix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Isra\u00ebl : quand le rapport de force devient v\u00e9rit\u00e9 juridique<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cas d\u2019Isra\u00ebl r\u00e9v\u00e8le une autre pr\u00e9tention du droit international: celle de d\u00e9terminer de l\u2019ext\u00e9rieur quelles seraient les fronti\u00e8res l\u00e9gitimes d\u2019un \u00c9tat, quel statut devrait \u00eatre attribu\u00e9 aux territoires qu\u2019il contr\u00f4le et quelles exigences de s\u00e9curit\u00e9 peuvent \u00eatre reconnues comme recevables. Ces questions sont alors pr\u00e9sent\u00e9es comme si elles relevaient d\u2019une norme juridique \u00e9tablie, ind\u00e9pendante de l\u2019histoire, des guerres successives et des menaces auxquelles Isra\u00ebl demeure confront\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or le territoire autrefois d\u00e9sign\u00e9 sous le nom de Palestine n\u2019\u00e9tait pas, \u00e0 la veille de l\u2019ind\u00e9pendance isra\u00e9lienne, un \u00c9tat souverain poss\u00e9dant des fronti\u00e8res. Il avait appartenu \u00e0 l\u2019Empire ottoman avant d\u2019\u00eatre plac\u00e9 sous mandat britannique par la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations. Son statut avait \u00e9t\u00e9 model\u00e9 par des d\u00e9cisions successives, des engagements contradictoires, des modifications territoriales et des projets politiques qui ne furent jamais appliqu\u00e9s conform\u00e9ment \u00e0 leur formulation initiale. Le mandat lui-m\u00eame reconnaissait l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un foyer national juif, tout en confiant son administration \u00e0 la puissance britannique. Cette histoire ne permet pas de transformer r\u00e9trospectivement une ligne particuli\u00e8re en fronti\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le droit international appliqu\u00e9 \u00e0 Isra\u00ebl ne se d\u00e9veloppe pas davantage hors des rapports de force. Les r\u00e9solutions sont propos\u00e9es, n\u00e9goci\u00e9es et vot\u00e9es par des \u00c9tats dont certains combattent Isra\u00ebl, aspirent \u00e0 sa destruction. Des coalitions num\u00e9riquement majoritaires peuvent ainsi transformer leur lecture politique du conflit en condamnation internationale, puis pr\u00e9senter cette condamnation comme l\u2019expression du droit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut \u00e9galement r\u00e9cuser la fable selon laquelle l\u2019ONU aurait cr\u00e9\u00e9 Isra\u00ebl. La r\u00e9solution 181 de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale recommandait un partage du territoire en deux \u00c9tats ; elle ne constituait pas un acte donnant juridiquement naissance \u00e0 Isra\u00ebl. L\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl fut proclam\u00e9 le 14 mai 1948 par les repr\u00e9sentants du peuple juif, au moment o\u00f9 prenait fin le mandat britannique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire d\u2019Isra\u00ebl montre ainsi la fragilit\u00e9 de la pr\u00e9tention \u00e0 fixer une v\u00e9rit\u00e9 juridique universelle. Les m\u00eames institutions internationales qui invoquent aujourd\u2019hui leurs r\u00e9solutions ont successivement formul\u00e9 des promesses, propos\u00e9 des partages, tol\u00e9r\u00e9 leur rejet et adapt\u00e9 leurs principes aux rapports de force du moment. Elles ne se situent pas au-dessus de l\u2019histoire : elles en sont des acteurs. Leur interpr\u00e9tation des fronti\u00e8res et des territoires ne saurait devenir une v\u00e9rit\u00e9 sup\u00e9rieure au droit d\u2019un peuple souverain de d\u00e9finir les conditions concr\u00e8tes de sa s\u00e9curit\u00e9 et de son existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les controverses suscit\u00e9es par les frappes isra\u00e9lo-am\u00e9ricaines contre l\u2019Iran en fournissent une illustration r\u00e9cente. Leur l\u00e9galit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e au motif qu\u2019elles n\u2019avaient pas re\u00e7u l\u2019aval du Conseil de s\u00e9curit\u00e9. Ce raisonnement tend alors \u00e0 rel\u00e9guer au second plan la nature du r\u00e9gime iranien, la violence exerc\u00e9e contre sa population, son action r\u00e9gionale et les menaces qu\u2019il fait peser sur ses voisins, pour faire de l\u2019autorisation d\u2019une instance internationale le crit\u00e8re d\u00e9cisif. Or une action peut \u00eatre politiquement et moralement n\u00e9cessaire sans devoir son bien-fond\u00e9 au feu vert d\u2019une communaut\u00e9 internationale abstraite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui est refus\u00e9 n\u2019est donc pas tel jugement particulier qu\u2019une meilleure jurisprudence pourrait corriger. C\u2019est l\u2019id\u00e9e m\u00eame qu\u2019un droit sans peuple souverain puisse dominer les peuples souverains. Entre les nations, il existe des accords, des alliances, des convergences d\u2019int\u00e9r\u00eats, des rapports de force et des bellig\u00e9rances. On peut les r\u00e9gler, les limiter et les contractualiser ; on ne peut les surplomber par un droit universel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019existe pas de souverainet\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9, parce que l\u2019humanit\u00e9 ne constitue pas un peuple politique. Il existe des nations souveraines susceptibles de prendre entre elles des engagements limit\u00e9s et r\u00e9vocables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>8. Ce que r\u00e9v\u00e8le l\u2019exp\u00e9rience de 1945<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019un des points de d\u00e9part de l\u2019ouvrage d\u2019Edmond Cohen est l\u2019ann\u00e9e 1945. Apr\u00e8s la catastrophe des deux guerres mondiales, la cr\u00e9ation de l\u2019ONU, l\u2019affirmation de droits r\u00e9put\u00e9s universels et la multiplication des conventions et des institutions internationales auraient marqu\u00e9 un premier changement d\u2019\u00e9chelle. Ces constructions auraient \u00e9t\u00e9 h\u00e9sitantes, imparfaites et soumises aux rapports de force, mais elles indiqueraient n\u00e9anmoins une direction : celle d\u2019une humanit\u00e9 apprenant progressivement \u00e0 organiser sa sagesse au niveau o\u00f9 sa puissance agit d\u00e9sormais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette interpr\u00e9tation que je r\u00e9cuse. Je ne vois pas dans les institutions apparues apr\u00e8s 1945 les formes encore inachev\u00e9es d\u2019un ordre mondial souhaitable. Je consid\u00e8re qu\u2019elles ont engag\u00e9 le monde dans une mauvaise direction : celle d\u2019une autorit\u00e9 pr\u00e9tendant parler au nom de l\u2019humanit\u00e9, d\u00e9finir des normes universelles et placer les souverainet\u00e9s nationales sous la juridiction d\u2019un droit qui leur serait sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le caract\u00e8re imparfait de ces institutions ne constitue donc pas mon objection. Une institution peut \u00eatre corrig\u00e9e lorsqu\u2019on accepte sa finalit\u00e9. Or c\u2019est ici la finalit\u00e9 elle-m\u00eame qui est contest\u00e9e. Si l\u2019ONU et les conventions universelles demeurent impuissantes, elles donnent une apparence de l\u00e9galit\u00e9 morale aux rapports de force. Si elles acqu\u00e9raient les moyens d\u2019imposer effectivement leurs d\u00e9cisions, elles r\u00e9aliseraient pr\u00e9cis\u00e9ment la concentration de pouvoir que je juge dangereuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ann\u00e9e 1945 ne repr\u00e9sente donc pas, \u00e0 mes yeux, le commencement fragile d\u2019une sagesse mondiale appel\u00e9e \u00e0 s\u2019accomplir. Elle marque le moment o\u00f9 le traumatisme de la guerre a servi \u00e0 l\u00e9gitimer une ambition nouvelle : soustraire certaines d\u00e9cisions \u00e0 la pluralit\u00e9 des peuples au nom d\u2019une conscience universelle. Les d\u00e9veloppements qui suivent ne visent pas \u00e0 corriger cet h\u00e9ritage, mais \u00e0 en contester le principe m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>9. Les principales incarnations de la supranationalit\u00e9<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00e9tablir le catalogue exhaustif de toutes les organisations internationales. Leur multiplication et leurs subdivisions ne changent pas la nature du syst\u00e8me. Quelques ensembles en r\u00e9v\u00e8lent suffisamment la logique : l\u2019Organisation des Nations unies et ses principaux organes, les juridictions internationales, l\u2019Union europ\u00e9enne, ainsi que les grandes organisations humanitaires ou morales qui contribuent \u00e0 former ce que l\u2019on nomme l\u2019opinion internationale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>L\u2019ONU et ses ramifications<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ONU constitue l\u2019expression la plus achev\u00e9e de la fiction d\u2019une communaut\u00e9 politique mondiale. Autour de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 et du Secr\u00e9tariat se d\u00e9ploient le Conseil des droits de l\u2019homme, le Haut-Commissariat aux droits de l\u2019homme, l\u2019UNRWA, le HCR, l\u2019UNICEF, l\u2019UNESCO, l\u2019OMS et de nombreux autres programmes ou agences. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une simple addition de services techniques. Chacun s\u00e9lectionne des priorit\u00e9s, d\u00e9finit des cat\u00e9gories, reconna\u00eet certaines urgences, distribue des ressources et conf\u00e8re une l\u00e9gitimit\u00e9 internationale \u00e0 certains acteurs plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 d\u2019autres. Ces d\u00e9cisions sont politiques par nature, m\u00eame lorsqu\u2019elles sont pr\u00e9sent\u00e9es dans le langage de l\u2019expertise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La partialit\u00e9 de ces organismes n\u2019est pas un accident qui pourrait \u00eatre \u00e9limin\u00e9 par une meilleure proc\u00e9dure. Toute institution charg\u00e9e de distribuer l\u2019attention, les moyens, la reconnaissance et le bl\u00e2me doit n\u00e9cessairement adopter une repr\u00e9sentation du monde. Elle d\u00e9pend en outre des \u00c9tats qui la composent, des coalitions qui y forment des majorit\u00e9s, de ses bailleurs de fonds et de la culture administrative de ses fonctionnaires. Elle ne peut pas \u00eatre neutre, parce que l\u2019objet m\u00eame de son activit\u00e9 exige des choix de valeurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Les juridictions internationales<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Cour internationale de Justice, la Cour p\u00e9nale internationale et les tribunaux internationaux sp\u00e9cialis\u00e9s donnent \u00e0 cette pr\u00e9tention politique une forme juridictionnelle. Ils ne se contentent plus de favoriser la coop\u00e9ration : ils qualifient les actes, d\u00e9signent les responsables et parlent au nom d\u2019un droit suppos\u00e9 sup\u00e9rieur aux souverainet\u00e9s nationales. La robe du juge ne supprime pourtant ni la s\u00e9lection des affaires, ni la d\u00e9pendance envers les \u00c9tats, ni les pr\u00e9suppos\u00e9s politiques qui commandent l\u2019interpr\u00e9tation. Elle transforme une d\u00e9cision historiquement situ\u00e9e en verdict prononc\u00e9 au nom de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Les organisations humanitaires et morales<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comit\u00e9 international de la Croix-Rouge, M\u00e9decins sans fronti\u00e8res, Amnesty International, Human Rights Watch et les autres grandes organisations transnationales participent \u00e0 la production des cat\u00e9gories morales qui rendent ce pouvoir possible. Elles d\u00e9terminent ce qui sera document\u00e9, nomm\u00e9, publi\u00e9, hi\u00e9rarchis\u00e9 et pr\u00e9sent\u00e9 comme une urgence internationale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une organisation peut r\u00e9unir des personnes sinc\u00e8res, courageuses et d\u00e9vou\u00e9es tout en demeurant un instrument politique. Elle choisit ses terrains, ses crit\u00e8res, ses partenaires et la mani\u00e8re dont elle rend compte des faits. Elle d\u00e9pend de financements publics ou priv\u00e9s, d\u2019un acc\u00e8s n\u00e9goci\u00e9 avec les autorit\u00e9s locales, de r\u00e9seaux professionnels et de la confiance de ses donateurs. Ces d\u00e9pendances ne prouvent pas \u00e0 elles seules une corruption ; elles montrent qu\u2019aucune institution transnationale ne parle depuis un point de vue situ\u00e9 hors de la politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me n\u2019est donc pas seulement qu\u2019une organisation puisse trahir sa mission. C\u2019est la pr\u00e9tention m\u00eame de transformer une position particuli\u00e8re en conscience morale universelle qui doit \u00eatre r\u00e9cus\u00e9e. L\u2019action charitable, m\u00e9dicale ou humanitaire ne doit pas devenir la source d\u2019une autorit\u00e9 sup\u00e9rieure aux nations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Le processus de Kimberley : l\u2019hypocrisie d\u2019une certification universelle<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le processus de Kimberley consiste en th\u00e9orie \u00e0 emp\u00eacher que les diamants provenant de zones de conflit ou de pays frapp\u00e9s par des sanctions soient exploit\u00e9s et atteignent le march\u00e9. Par un syst\u00e8me de certificats accompagnant les exportations, il pr\u00e9tend distinguer les diamants acceptables de ceux dont le commerce devrait \u00eatre interdit pour des raisons politiques ou morales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai exerc\u00e9 comme importateur de diamant brut provenant des principales r\u00e9gions productrices du monde. Aucun pays producteur soumis \u00e0 des sanctions restrictions n\u2019a r\u00e9duit sa production, constitu\u00e9 des stocks ou laiss\u00e9 son diamant sous terre en raison du processus de Kimberley. Aucun producteur ne fait \u00e9tat d\u2019une accumulation de diamants devenus impossibles \u00e0 \u00e9couler. La Russie, qui compte parmi les principaux producteurs, n\u2019a jamais retenu une part de sa production faute d\u2019acc\u00e8s au march\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le processus de Kimberley ne doit donc pas \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 un r\u00e9gime de sanctions imparfait, qui r\u00e9duirait les \u00e9changes tout en laissant subsister des fraudes. Dans d\u2019autres secteurs, une interdiction peut augmenter les co\u00fbts, ralentir les flux, provoquer une p\u00e9nurie ou contraindre les producteurs \u00e0 consentir des rabais. Rien de comparable ne se produit ici. La quasi-totalit\u00e9 des diamants que le processus est suppos\u00e9 exclure finit par rejoindre le march\u00e9 sans co\u00fbt de contournement dissuasif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le syst\u00e8me ne contr\u00f4le donc pas la circulation physique des diamants : il organise celle des certificats. Il ne s\u00e9pare pas les pierres licites des pierres illicites ; il produit les documents permettant au march\u00e9 de d\u00e9clarer cette s\u00e9paration accomplie. Gouvernements, organisations internationales et entreprises peuvent ainsi proclamer leur conformit\u00e9 \u00e0 un imp\u00e9ratif moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette inefficacit\u00e9 ne constitue pas la seule objection. Quand bien m\u00eame le syst\u00e8me parviendrait \u00e0 emp\u00eacher la vente des diamants d\u2019une r\u00e9gion, sa justice resterait \u00e0 d\u00e9montrer. Une restriction commerciale efficace risquerait de priver de revenus les mineurs et les familles dont la subsistance d\u00e9pend de l\u2019exploitation diamantaire. Au nom de la protection de populations victimes d\u2019un conflit, on pourrait ainsi retirer \u00e0 ces m\u00eames populations l\u2019une de leurs principales ressources.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit pas d\u2019une institution imparfaite qu\u2019il faudrait renforcer, mais d\u2019une fiction administrative et d\u2019une escroquerie intellectuelle. Sous couvert d\u2019un imp\u00e9ratif moral universel, elle produit des certificats, des proc\u00e9dures et une apparence de vertu, tandis que le commerce r\u00e9el se poursuit comme auparavant. Le processus de Kimberley ne moralise pas le march\u00e9 du diamant : il lui fournit le langage dans lequel il peut se d\u00e9clarer moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>10. Isra\u00ebl comme cas embl\u00e9matique<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cas d\u2019Isra\u00ebl est embl\u00e9matique parce qu\u2019il concentre, dans un espace historique et politique restreint, presque toutes les contradictions de l\u2019ordre supranational : production d\u2019une l\u00e9galit\u00e9 universelle, s\u00e9lection politique des poursuites, d\u00e9pendance des organismes humanitaires, impuissance des forces internationales et transformation d\u2019un conflit concret en jugement moral sur la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019un peuple souverain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>La justice internationale apr\u00e8s le 7 octobre<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 21 novembre 2024, la Cour p\u00e9nale internationale a d\u00e9livr\u00e9 des mandats d\u2019arr\u00eat contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et l\u2019ancien ministre de la D\u00e9fense Yoav Gallant, mais la port\u00e9e du ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9passe ces seuls dirigeants. Des plaintes peuvent \u00eatre d\u00e9pos\u00e9es \u00e0 travers le monde contre des militaires isra\u00e9liens au titre de l\u00e9gislations nationales ou de formes de comp\u00e9tence universelle. Cela signifie qu\u2019un combattant servant un \u00c9tat d\u00e9mocratique et relevant de son syst\u00e8me judiciaire peut \u00eatre expos\u00e9, lorsqu\u2019il voyage, \u00e0 des d\u00e9marches p\u00e9nales engag\u00e9es dans des syst\u00e8mes \u00e9trangers sur la base d\u2019une qualification internationale du conflit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une institution ext\u00e9rieure s\u00e9lectionne les faits, d\u00e9termine le contexte juridiquement pertinent et transforme son interpr\u00e9tation en menace coercitive susceptible d\u2019\u00eatre ex\u00e9cut\u00e9e par de nombreux \u00c9tats. Ses d\u00e9cisions ne sont pas rendues apolitiques par la proc\u00e9dure. Le choix du moment, des personnes poursuivies, des qualifications retenues et du cadre territorial produit n\u00e9cessairement un effet politique mondial.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>L\u2019UNRWA et l\u2019impossibilit\u00e9 de la neutralit\u00e9<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019UNRWA offre une deuxi\u00e8me illustration. Une agence employant massivement du personnel local dans un territoire gouvern\u00e9 depuis des ann\u00e9es par le Hamas ne peut se situer hors de la soci\u00e9t\u00e9 et des rapports de force dont elle d\u00e9pend. Elle recrute, distribue des ressources, administre des \u00e9coles et coop\u00e8re avec un environnement politique contr\u00f4l\u00e9 par une organisation terroriste. Son mandat humanitaire ne l\u2019immunise pas contre cette p\u00e9n\u00e9tration ; il cr\u00e9e au contraire les d\u00e9pendances par lesquelles elle devient possible. Pr\u00e9senter l\u2019agence comme une pr\u00e9sence neutre revient \u00e0 nier le r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Le CICR et la limite de l\u2019autorit\u00e9 humanitaire<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comit\u00e9 international de la Croix-Rouge n\u2019a pas obtenu l\u2019acc\u00e8s aux otages d\u00e9tenus \u00e0 Gaza. L\u2019organisation investie d\u2019un prestige moral universel et d\u2019un mandat particulier en mati\u00e8re de d\u00e9tention n\u2019a pu voir aucun otage tant que le d\u00e9tenteur refusait son acc\u00e8s. Elle pouvait demander, n\u00e9gocier et protester ; elle ne pouvait imposer. Sa neutralit\u00e9, n\u00e9cessaire \u00e0 certaines op\u00e9rations, l\u2019obligeait en outre \u00e0 maintenir la relation avec l\u2019organisation m\u00eame qui violait la r\u00e8gle dont le CICR se pr\u00e9sente comme le gardien. Cet \u00e9pisode montre la limite constitutive d\u2019une autorit\u00e9 humanitaire qui proclame une norme universelle mais d\u00e9pend, pour agir, du consentement des forces qui la transgressent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Les forces de l\u2019ONU : du Sina\u00ef au Liban<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire des forces internationales autour d\u2019Isra\u00ebl conduit au m\u00eame constat. En mai 1967, \u00e0 la demande de l\u2019\u00c9gypte, la Force d\u2019urgence des Nations unies s\u2019est retir\u00e9e du Sina\u00ef et de Gaza. Le retrait fut suivi par la fermeture du d\u00e9troit de Tiran \u00e0 la navigation isra\u00e9lienne, puis par la guerre des Six Jours. Une force pr\u00e9sent\u00e9e comme un instrument de stabilisation d\u00e9pendait en r\u00e9alit\u00e9 du consentement de l\u2019\u00c9tat sur le territoire duquel elle \u00e9tait d\u00e9ploy\u00e9e ; elle disparut pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque sa pr\u00e9sence devenait d\u00e9cisive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au Liban, la FINUL a observ\u00e9 pendant des ann\u00e9es un espace o\u00f9 le Hezbollah conservait et d\u00e9veloppait une puissance arm\u00e9e en contradiction avec l\u2019objectif d\u2019un monopole militaire de l\u2019\u00c9tat libanais et avec les r\u00e9solutions du Conseil de s\u00e9curit\u00e9. La mission pouvait surveiller, rendre compte, assurer des liaisons et parfois r\u00e9duire les risques imm\u00e9diats ; elle ne disposait ni du mandat politique ni de la force n\u00e9cessaire pour d\u00e9sarmer le Hezbollah. Sa pr\u00e9sence n\u2019a donc pas supprim\u00e9 la pr\u00e9paration du conflit. Elle a contribu\u00e9 \u00e0 donner l\u2019apparence d\u2019un ordre international l\u00e0 o\u00f9 prosp\u00e9rait une organisation terroriste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Ce que d\u00e9montre le cas isra\u00e9lien<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces \u00e9pisodes r\u00e9v\u00e8lent n\u00e9anmoins une m\u00eame structure. Lorsqu\u2019une institution internationale poss\u00e8de un pouvoir coercitif ou juridictionnel, elle s\u00e9lectionne et impose une lecture politique du conflit. Lorsqu\u2019elle ne poss\u00e8de pas ce pouvoir, elle d\u00e9pend du consentement des acteurs arm\u00e9s et devient impuissante au moment d\u00e9cisif. Dans un cas, elle menace la souverainet\u00e9 ; dans l\u2019autre, elle entretient l\u2019illusion d\u2019une protection qu\u2019elle ne peut garantir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Isra\u00ebl rend cette contradiction particuli\u00e8rement visible parce qu\u2019il ne peut confier sa survie \u00e0 une autorit\u00e9 ext\u00e9rieure. Il ne s\u2019agit pas d\u2019exiger que les institutions internationales deviennent enfin impartiales. Il s\u2019agit de reconna\u00eetre qu\u2019elles ne peuvent pas l\u2019\u00eatre et qu\u2019aucun peuple ne doit leur remettre son droit de se d\u00e9fendre, de se juger et de d\u00e9cider de son existence politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>11. L\u2019Union europ\u00e9enne doit \u00eatre r\u00e9cus\u00e9e<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Union europ\u00e9enne n\u2019est pas seulement une exp\u00e9rience supranationale dont il faudrait discuter les avantages et les inconv\u00e9nients. Elle incarne, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un continent le transfert de la souverainet\u00e9 depuis les nations vers un ordre juridique et administratif sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le trait\u00e9 de Maastricht ne s\u2019est pas born\u00e9 \u00e0 organiser une coop\u00e9ration \u00e9conomique entre nations europ\u00e9ennes. Il a institu\u00e9 l\u2019Union europ\u00e9enne, approfondi une citoyennet\u00e9 europ\u00e9enne, pr\u00e9par\u00e9 l\u2019union mon\u00e9taire et inscrit les \u00c9tats dans une dynamique d\u2019int\u00e9gration politique. Les trait\u00e9s ult\u00e9rieurs ont prolong\u00e9 ce mouvement en \u00e9tendant les comp\u00e9tences communes et l\u2019autorit\u00e9 de leurs institutions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Commission europ\u00e9enne dispose d\u2019un pouvoir d\u2019initiative et de surveillance qui \u00e9chappe \u00e0 la relation d\u00e9mocratique directe existant entre un gouvernement national et son peuple. La Cour de justice de l\u2019Union europ\u00e9enne affirme un ordre juridique dont les normes s\u2019imposent aux droits nationaux dans les domaines de comp\u00e9tence de l\u2019Union. La Banque centrale europ\u00e9enne conduit une politique mon\u00e9taire commune pour des soci\u00e9t\u00e9s dont les \u00e9conomies, les besoins et les choix politiques sont diff\u00e9rents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La libre circulation et l\u2019effacement des fronti\u00e8res int\u00e9rieures ont s\u00e9par\u00e9 une libert\u00e9 abstraite de circulation de la responsabilit\u00e9 concr\u00e8te du contr\u00f4le territorial. Les d\u00e9cisions relatives aux fronti\u00e8res, \u00e0 l\u2019asile, \u00e0 l\u2019immigration et \u00e0 la circulation produisent leurs effets dans les villes, les \u00e9coles, les services publics et la vie quotidienne des nations. Pourtant, la cha\u00eene de responsabilit\u00e9 se disperse entre gouvernements, institutions europ\u00e9ennes, juridictions et accords communs. Chacun peut attribuer \u00e0 l\u2019autre la d\u00e9cision dont les populations subissent les cons\u00e9quences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me n\u2019est pas que cette construction europ\u00e9enne serait inachev\u00e9e ou insuffisamment d\u00e9mocratique. L\u2019achever aggraverait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui doit \u00eatre refus\u00e9. Plus elle deviendrait coh\u00e9rente, efficace et souveraine, plus elle r\u00e9duirait la capacit\u00e9 des nations europ\u00e9ennes \u00e0 choisir des politiques souveraines et \u00e0 r\u00e9pondre directement devant leurs peuples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Union europ\u00e9enne telle qu\u2019elle s\u2019est constitu\u00e9e depuis Maastricht doit \u00eatre dissoute. Cette dissolution ne signifierait ni l\u2019hostilit\u00e9 entre les peuples europ\u00e9ens ni la fin de leur coop\u00e9ration. Les nations pourraient conclure librement des trait\u00e9s commerciaux, des accords de circulation, des alliances militaires, des programmes scientifiques, des partenariats industriels ou des conventions culturelles. Mais chacun de ces engagements devrait \u00eatre d\u00e9fini, limit\u00e9 et r\u00e9vocable. L\u2019Europe peut \u00eatre une civilisation, un espace d\u2019alliances et une communaut\u00e9 historique ; elle ne doit pas devenir une souverainet\u00e9 substitu\u00e9e aux nations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>12. De Gaulle et Ben Gourion : le r\u00e9alisme souverain<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De Gaulle incarne la primaut\u00e9 de la nation comme sujet de l\u2019histoire. Son expression qualifiant l\u2019ONU de \u00ab machin \u00bb r\u00e9sume son refus de prendre la fiction institutionnelle pour la r\u00e9alit\u00e9 des rapports de puissance. Il ne refusait pas toute coop\u00e9ration internationale : il privil\u00e9giait la coop\u00e9ration entre \u00c9tats souverains et se m\u00e9fiait de l\u2019autorit\u00e9 supranationale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ben Gourion exprima une attitude comparable par la formule h\u00e9bra\u00efque \u00ab Oum Chmoum \u00bb, mani\u00e8re d\u00e9risoire de parler de l\u2019ONU. Son principe \u00e9tait que le destin d\u2019Isra\u00ebl d\u00e9pendrait davantage de ce que les Juifs feraient eux-m\u00eames que de ce que d\u00e9cideraient les nations. Son attitude relevait d\u2019un r\u00e9alisme souverainiste : il pouvait employer diplomatiquement les institutions internationales tout en refusant de leur confier le destin politique d\u2019Isra\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>13. Exemple pratique : climat, d\u00e9veloppement et d\u00e9mographie<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Prenons un exemple concret : celui du d\u00e9r\u00e8glement climatique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les principales institutions scientifiques attribuent une part d\u00e9terminante du r\u00e9chauffement contemporain aux activit\u00e9s humaines. Parall\u00e8lement, la population mondiale, qui comptait environ un milliard d\u2019individus au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, a d\u00e9pass\u00e9 huit milliards.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On objectera que les habitants des r\u00e9gions pauvres produisent moins de gaz \u00e0 effet de serre que ceux des pays industrialis\u00e9s. Mais cette objection ne r\u00e9sout pas la question du long terme. Elle suppose implicitement que les populations aujourd\u2019hui pauvres le resteront. Or elles ont, au m\u00eame titre que les autres, le droit d\u2019aspirer \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 disponible, \u00e0 un logement convenable, aux transports, aux \u00e9quipements m\u00e9dicaux, \u00e0 la r\u00e9frig\u00e9ration, aux communications, aux infrastructures et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, au confort rendu possible par le d\u00e9veloppement industriel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une politique mondiale ne peut donc pas raisonner comme si plusieurs milliards d\u2019\u00eatres humains devaient demeurer pauvres pour pr\u00e9server l\u2019\u00e9quilibre climatique. Si elle reconna\u00eet l\u2019\u00e9galit\u00e9 fondamentale des \u00eatres humains, elle doit envisager que les populations actuellement moins d\u00e9velopp\u00e9es puissent acc\u00e9der aux m\u00eames conditions mat\u00e9rielles que les populations les plus favoris\u00e9es. Le probl\u00e8me d\u00e9mographique et le probl\u00e8me du d\u00e9veloppement deviennent alors ins\u00e9parables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Poursuivons ce raisonnement jusqu&#8217;\u00e0 ses cons\u00e9quences les plus extr\u00eames \u2014 non pour les annoncer, mais pour les soumettre \u00e0 l&#8217;\u00e9preuve. Imaginons que certaines r\u00e9gions maintiennent pendant plusieurs g\u00e9n\u00e9rations une f\u00e9condit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 celle des r\u00e9gions d\u00e9velopp\u00e9es. Leurs populations futures seront naturellement fond\u00e9es \u00e0 r\u00e9clamer le m\u00eame acc\u00e8s au confort, \u00e0 l\u2019\u00e9nergie et \u00e0 la production industrielle. Une gouvernance mondiale charg\u00e9e de limiter les \u00e9missions pourrait en conclure que la seule r\u00e9duction de la consommation ne suffira pas. Elle pourrait consid\u00e9rer que le nombre d\u2019\u00eatres humains \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale devient lui-m\u00eame une variable qu\u2019il faut administrer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le raisonnement pourrait alors prendre la forme suivante : tous les \u00eatres humains ont droit \u00e0 des conditions mat\u00e9rielles \u00e9quivalentes ; ces conditions exigent une certaine quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie, de ressources et d\u2019infrastructures ; la capacit\u00e9 \u00e9cologique de la plan\u00e8te est limit\u00e9e ; il faut donc emp\u00eacher que la population augmente au-del\u00e0 de ce que cette capacit\u00e9 permet. La ma\u00eetrise du climat conduirait ainsi \u00e0 la ma\u00eetrise de la d\u00e9mographie, puis la ma\u00eetrise de la d\u00e9mographie \u00e0 celle de la procr\u00e9ation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question deviendrait particuli\u00e8rement grave lorsque les \u00e9carts de f\u00e9condit\u00e9 opposeraient diff\u00e9rentes r\u00e9gions, cultures ou religions. Une autorit\u00e9 mondiale pourrait-elle imposer aux populations dont la croissance est la plus rapide de r\u00e9duire leur nombre de naissances ? Pourrait-elle leur fixer un taux maximal de f\u00e9condit\u00e9, conditionner l\u2019aide internationale au respect d\u2019objectifs d\u00e9mographiques ou p\u00e9naliser les familles d\u00e9passant un nombre d\u00e9termin\u00e9 d\u2019enfants ? \u00c0 l\u2019inverse, pourrait-elle exiger des populations les plus riches qu\u2019elles renoncent \u00e0 une partie de leur niveau de vie afin de laisser davantage de ressources disponibles aux populations en expansion ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dilemme ne peut \u00eatre r\u00e9solu par la seule expertise scientifique, car il oppose plusieurs principes moraux : l\u2019\u00e9galit\u00e9 du droit au d\u00e9veloppement, la libert\u00e9 de fonder une famille, la souverainet\u00e9 des peuples, la responsabilit\u00e9 envers les g\u00e9n\u00e9rations futures et la pr\u00e9servation des conditions de la vie humaine. La science peut tenter de mesurer les cons\u00e9quences des diff\u00e9rents choix ; elle ne peut d\u00e9terminer quelle valeur doit l\u2019emporter sur les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ici qu\u2019appara\u00eet le danger d\u2019une gouvernance mondiale. Il faudrait qu\u2019une autorit\u00e9 arbitre entre ces principes pour l\u2019ensemble de l\u2019humanit\u00e9. Elle devrait d\u00e9cider si la protection du climat autorise une intervention dans la vie reproductive, si le droit au d\u00e9veloppement doit \u00eatre limit\u00e9, ou si certaines populations peuvent \u00eatre contraintes plus que d\u2019autres en raison de leur croissance d\u00e9mographique. Quelle que soit sa d\u00e9cision, elle imposerait \u00e0 tous une conception particuli\u00e8re de la justice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au sein d\u2019une nation, une politique d\u00e9mographique coercitive peut \u00eatre combattue, renvers\u00e9e ou abandonn\u00e9e. D\u2019autres nations peuvent la refuser et d\u00e9montrer qu\u2019une autre voie est possible. Mais si une limitation des naissances devenait une norme plan\u00e9taire adopt\u00e9e au nom de la survie commune, il n\u2019existerait plus de territoire politique ext\u00e9rieur o\u00f9 organiser un autre choix. L\u2019autorit\u00e9 mondiale resterait seule juge du conflit entre la libert\u00e9 de procr\u00e9er et la protection du climat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ses opposants pourraient alors \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9s non comme les d\u00e9fenseurs d\u2019une autre hi\u00e9rarchie des valeurs, mais comme des irresponsables mettant en danger l\u2019humanit\u00e9 et les g\u00e9n\u00e9rations futures. Une d\u00e9cision politique contestable serait \u00e9lev\u00e9e au rang d\u2019imp\u00e9ratif moral universel. La contestation resterait peut-\u00eatre autoris\u00e9e verbalement, mais le principe m\u00eame qu\u2019elle d\u00e9fendrait \u2014 le droit d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 choisir une politique d\u00e9mographique diff\u00e9rente \u2014 serait d\u00e9clar\u00e9 ill\u00e9gitime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet exemple ne vise pas \u00e0 d\u00e9fendre ou \u00e0 condamner une politique d\u00e9mographique particuli\u00e8re. Il montre qu\u2019une gouvernance plan\u00e9taire devrait n\u00e9cessairement trancher des conflits moraux auxquels aucune expertise ne fournit de r\u00e9ponse. Le probl\u00e8me n\u2019est donc pas seulement ce qu\u2019elle d\u00e9ciderait, mais le fait qu\u2019elle poss\u00e9derait le dernier mot pour toute l\u2019humanit\u00e9, sans souverainet\u00e9 ext\u00e9rieure susceptible de lui opposer un refus effectif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>14. Climat, arme nucl\u00e9aire et limites de l\u2019action politique<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rapport qui a suscit\u00e9 cette r\u00e9flexion part de dangers qui paraissent menacer l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re, au premier rang desquels le d\u00e9r\u00e8glement climatique et l\u2019arme nucl\u00e9aire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Concernant le climat, les nations peuvent rechercher, exp\u00e9rimenter et coordonner des r\u00e9ponses techniques : transformation des sources d\u2019\u00e9nergie, adaptation des infrastructures, recherche scientifique, protection locale des populations et accords pr\u00e9cis entre pays. Mais la gravit\u00e9 d\u2019un risque climatique ne conf\u00e8re \u00e0 aucune institution le droit de d\u00e9terminer pour l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re la hi\u00e9rarchie entre prosp\u00e9rit\u00e9, libert\u00e9, d\u00e9mographie, d\u00e9veloppement et protection de l\u2019environnement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La menace nucl\u00e9aire est plus radicale encore. Il n\u2019existe peut-\u00eatre aucun dispositif institutionnel capable d\u2019\u00e9carter la possibilit\u00e9 d\u2019une guerre nucl\u00e9aire. Les trait\u00e9s peuvent r\u00e9duire certains risques, organiser des inspections, \u00e9tablir des communications ou limiter des arsenaux ; ils ne suppriment ni la puissance, ni la peur, ni l\u2019erreur de calcul, ni la volont\u00e9 de guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut r\u00e9sister \u00e0 deux certitudes oppos\u00e9es. La premi\u00e8re consisterait \u00e0 affirmer qu\u2019une guerre nucl\u00e9aire an\u00e9antirait toute vie humaine et la plan\u00e8te elle-m\u00eame. La seconde pr\u00e9tendrait qu\u2019elle ne ferait que reproduire, \u00e0 une autre \u00e9chelle technique, les destructions des guerres anciennes. Nous ne savons pas quelles armes seraient employ\u00e9es, combien le seraient, quelles r\u00e9gions seraient touch\u00e9es ni jusqu\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9tendraient les effets climatiques, radiologiques, \u00e9conomiques et alimentaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il reste permis d\u2019adopter une philosophie tragique de l\u2019histoire. La guerre accompagne les soci\u00e9t\u00e9s humaines depuis l\u2019aube de l\u2019humanit\u00e9; aucune institution n\u2019a supprim\u00e9 la rivalit\u00e9 ou la violence. L\u2019\u00e9poque nucl\u00e9aire modifie la vitesse, la port\u00e9e et l\u2019incertitude de la destruction, sans transformer l\u2019humanit\u00e9 en une communaut\u00e9 politique unifi\u00e9e. La peur d\u2019une catastrophe universelle ne cr\u00e9e pas \u00e0 elle seule un peuple universel ni un souverain pour le gouverner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette position accepte qu\u2019une part du destin humain demeure expos\u00e9e au hasard, \u00e0 la faute et \u00e0 la trag\u00e9die. Ce refus de la promesse salvatrice para\u00eet fataliste mais il est pourtant moins dangereux que la conviction selon laquelle, pour abolir tout risque, il faudrait confier \u00e0 une autorit\u00e9 mondiale un pouvoir sans dehors.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Conclusion<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne pr\u00e9tends pas opposer \u00e0 la gouvernance mondiale une solution qui garantirait l\u2019humanit\u00e9 contre la guerre, le d\u00e9r\u00e8glement climatique ou les catastrophes \u00e0 venir. Une telle garantie n\u2019existe pas. La tentation de tout pr\u00e9voir, de tout pr\u00e9venir et de tout r\u00e9glementer est en elle-m\u00eame dangereuse : elle conduit \u00e0 soumettre la vie humaine \u00e0 un ordre qui, au nom de sa protection, tend \u00e0 ne plus rien laisser hors de contr\u00f4le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La condition humaine comporte une part irr\u00e9ductible d\u2019incertitude, de risque et d\u2019impr\u00e9vu. Cette ouverture est aussi celle de l\u2019inventivit\u00e9, de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de la libert\u00e9. L\u2019individu comme la communaut\u00e9 doivent pouvoir choisir, se tromper, corriger leurs d\u00e9cisions et inventer des r\u00e9ponses. Vouloir supprimer toute possibilit\u00e9 d\u2019erreur supposerait de supprimer la facult\u00e9 m\u00eame de choisir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le totalitarisme ne na\u00eet pas toujours d\u2019une volont\u00e9 de nuire. Il peut proc\u00e9der de l\u2019ambition de prot\u00e9ger l\u2019humanit\u00e9 contre elle-m\u00eame. Mais aucune s\u00e9curit\u00e9 ne justifie l\u2019abolition de cette libert\u00e9 ontologique sans laquelle l\u2019\u00eatre humain cesse d\u2019\u00eatre un sujet de son histoire. Mieux vaut une pluralit\u00e9 imparfaite, expos\u00e9e au risque et ouverte \u00e0 l\u2019invention, qu\u2019un ordre universel qui pr\u00e9tendrait sauver l\u2019humanit\u00e9 en d\u00e9cidant \u00e0 sa place.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans L\u2019\u00c9tat politique du monde et son avenir, Edmond Cohen dresse un \u00e9tat des lieux impressionnant, solidement construit et abondamment illustr\u00e9 des grands d\u00e9fis du XXIe si\u00e8cle. 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