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Comment le monde arabe a perdu ses juifs selon Nathan Weinstock

Nathan Weinstock est un avocat, criminologue et historien belge né à Anvers en 1939. Après une scolarité d’inspiration juive orthodoxe il se tourne vers le trotskysme, devient en 1967 antisioniste et pro-palestinien, et se répand en harangues féroces devant des auditoires nourris aux émissions de Radio-Le Caire, « savourant avec délices l’annonce que les vaillantes armées arabes sont sur le point de jeter les juifs à la mer ». D’une violence verbale extrême, Weinstock appelle au démantèlement d’Israël en posant qu’on ne peut être à la fois sioniste et socialiste.

Vers les années 1990 il change de cap en prenant conscience du fait que la cause palestinienne n’est qu’un avatar de l’antisémitisme, et qu’elle est nourrie par la haine des Juifs plutôt que par une vision  politique.  Weinstock fait alors un virage à cent quatre-vingt degrés et se met à soutenir Israël en déconstruisant avec lucidité et courage son parcours d’intellectuel fourvoyé dans le dédale du marxisme, considérant ses écrits antérieurs comme « bourrés de conclusions simplistes et abusives ».

Weinstock  publie en 2008 un essai [1] sur la disparition des communautés juives du monde arabe. Ce gros ouvrage parait maintenant en hébreu, à l’occasion de quoi le quotidien israélien de gauche « Haaretz » consacre un long article dans son supplément de fin de semaine. Ce qui suit n’en est  pas une traduction littérale, mais est basé sur l’essentiel du propos, à savoir l’évocation par Weinstock du statut de « Dhimmi » dans le monde arabe.

Le statut de « Dhimmi » constituait en principe une forme de protection des non-musulmans monothéistes, mais au prix de règles infamantes telles que l’interdiction de posséder des armes, de témoigner au tribunal,  de monter à cheval, de l’obligation de porter des signes distinctifs, d’être assujettis à une taxe spéciale et de veiller à ce que les habitations fussent plus basses que celles des musulmans. Au Yémen les « Dhimmi » juifs avaient pour tâche de vider les fosses d’aisance et de dégager les cadavres d’animaux encombrant les routes.

Au fil du temps ces usages ont diminué d’intensité ou disparus, mais les esprits continuent à en porter l’empreinte. Que les règles concernant les « Dhimmi » soient appliquées ou pas, elles subsistent de manière symbolique dans de larges franges de l’inconscient collectif arabe et y pérennisent une image de soumission au pouvoir musulman.

L’histoire des Juifs du monde arabe est une tragédie. Des communautés entières installées depuis des temps immémoriaux ont été traquées, chassées ou éliminées dans l’indifférence la plus totale de la Communauté Internationale, auprès de laquelle les Juifs en déshérence n’ont jamais obtenu le statut de réfugiés, contrairement aux palestiniens, chez lesquels ce statut se transmet de génération en génération.

En 1945 il y avait dans le monde arabe près d’un million de Juifs. Il en reste quelques milliers, essentiellement au Maroc. La manière dont ils ont été délogés diffère d’une région à l’autre, mais le dénominateur commun en est un antisémitisme remontant à l’époque du Prophète, qui avait voulu dans un premier temps rallier les Juifs à l’Islam, mais qui s’est retourné contre eux quand il a pris conscience qu’il n’y parviendrait pas.

L’idée  que les Juifs sont partis du monde arabe parce qu’ils étaient sionistes est un mythe. La majorité ne l’était pas, et ne s’est expatriée que contrainte et forcée, abandonnant tout pour recommencer une vie nouvelle ailleurs. Ils étaient pourtant attachés à la culture arabe, à laquelle ils avaient largement contribué. La présence des  juifs datait d’ailleurs souvent d’avant celle des arabes eux-mêmes.

C’est en considérant les rapports entre la minorité juive et la majorité musulmane que l’on comprend le séisme qu’a constitué l’avènement de l’Etat d’Israël dans la psyché des masses arabes. Celles-ci portent en elles de manière plus ou moins marquée la mémoire de cette période où les Juifs pouvaient être humiliés et spoliés en toute légalité, ce qui explique leur regard incrédule sur l’Israël d’aujourd’hui, qui leur échappe et dont ils souhaitent la disparition, pour laquelle ils sont disposés à consentir des efforts qui ne débouchent en pratique sur rien d’autre que leur propre affaiblissement.

Quand les puissances coloniales ont voulu mettre un terme à la dhimmitude cela fut ressenti comme une atteinte à la dignité arabe et comme une violation de l’ordre divin. D’une manière générale la notion occidentale de droits de l’homme fut considérée comme incompatible avec les valeurs de l’Islam, ce qui est d’ailleurs encore le cas dans une grande partie du monde arabo-musulman.

Quand à l’aube du vingtième siècle les Juifs se sont mis à pratiquer l’agriculture intensive en Palestine ils décidèrent de remplacer les gardiens arabes par des Juifs. Ce changement fut vécu par beaucoup d’arabes comme un insoutenable  retournement de situation. Alors que dans leur esprit les Juifs n’avaient pas vocation à être paysans ni à porter des armes, ce nouvel ordre – celui de la modernité – s’édifiait sous leurs yeux en lieu et place de l’ordre ottoman en perte de vitesse. Cet avènement d’un « Juif Nouveau » dépassait l’entendement de l’opinion publique arabe, pour laquelle la soumission des Juifs allait de soi et découlait en quelque sorte d’une loi de la Nature.

L’impasse du conflit israélo-palestinien perdure – au moins en partie – parce que du point de vue arabe la création d’Israël est perçue comme une vengeance des Juifs eu égard à leur servitude passée, alors qu’en réalité le sionisme n’est qu’un mouvement de libération nationale. C’est l’inaptitude ontologique  d’admettre que le mouvement sioniste a mis fin à la dhimmitude  en Palestine qui est la cause profonde du refus arabe de se conformer à la Résolution de l’ONU de 1947 recommandant de la partager en deux Etats, l’un juif et l’autre arabe.



[1] Une si longue présence : Comment le monde arabe a perdu ses juifs, 1947-1967, (Editions Plon)

7 comments to Comment le monde arabe a perdu ses juifs selon Nathan Weinstock

  • Igal

    C’est bien joli d’analyser et d’arriver à tant de bonnes réflexions.
    Mais cela est il possible??
    Avons nous en face de nous de véritables négociateurs ou de véritables challengers qui ont une seule voix afin de trouver quelque compromis??
    Les arabes et les musulmans sont tellement profondément ancrés dans leur une et unique vision du monde.
    Rien pour les non musulmans.
    Aucune entente, aucun cadeau.
    Leur préoccupation c’est la super dominance universelle.
    Et de toutes façons ils n’y parviennent point car ils sont tellement divisés entre eux sans véritable dénominateur commun à part celui de nous jeter à la let.
    Alors, tout ce que nous analyserons, ne sera qu’une propre auto analyse.
    Bien à toi et merci pour ta belle plume.

  • gilbert farache

    Nous n’avons pas attendu la venue de ce crétin sauvé par une tchuva pour connaïtre la tragédie des Juifs en terre d’Islam.Les sanglants massacres perpetrés par le christianisme pendant 20 siècles n’ont pas eu d’équivalent en terre d’Islam.Pourquoi aujourd’hui depuis 1948 les Musulmans manifestent-ils une volonté evidente de reproduire le genocide nazi,paradigme de la violence chretienne ? S’ils semblent directement responsables ,ce ne sont pas eux les instigateurs de la violence quotidienne,mais ils sont les marionnettes du christianisme occidental qui n’ayant pu arriver à ses fins genocidaires,attise par un hypocrite soutien politique,la haine religieuse,la plus mobilisatrice des foules analphabètes.Car ne nous trompons pas,l’Eglise et ses sbires,n’acceptera jamais de reconnaitre que la paternité de son credo soit dictée par un Juif,en plus rabbin,Yeoshua dit Jesus.C’est à dire d se suicider.

  • André Bochner

    Daniel,
    cet article est bien conçu et consis et explique pas mal de chose surtout pour quelqu’un qui n’est pas au courant du conflit israelo-palestinien
    André

  • […]  [1] Une si longue présence : Comment le monde arabe a perdu ses juifs, 1947-1967, (Editions Plon) […]

  • Pierre Georlette

    Les réflexions de Weinstock me semblent fort inspirées de l’excellent ouvrage de Richard laub et Olivier Boruchowitch, préfacé par Elie Barnavie qui a pour titre “Israël un avenir compromis” publié par Berg International Editeurs en 2009. Je vous conseille o tous de le lire car c’est un travail malheureusement très objectif et réaliste!

  • “Vous avez dit “réfugies juifs”? Quels réfugies juifs? Personne n’a jamais parlé de refugies juifs des pays arabes, pas meme l’Etat Israelien! Sans cela cette guerre n’aurait plus de raisons d’etre puisque la réalité serait un échange de populations. Et puis s’il y a eu des réfugies juifs, on le saurait puisque les Juifs tiennent les médias !
    Réveillez vous les Juifs et faites connaître cette injustice et ce scandale oublies.
    Au besoin demandez des indemnités devant le TPI de La Haie!
    Si seulement le monde connaissait cette vérité !

  • gilbert farache

    La justification de l’implication partisane du christianisme dans le conflit provoqué par la volonté indiscutable des Arabo-musulmans de rayer Israel et les Juifs de la carte depuis 1948,ne peut être plus évidente que dans les propos et les actes du Pape au cours de son voyage actuel.Le comble etant son recueillement ,non pas devant le mur dit “des lamentations” mais sur celui protégeant les victimes juives potentielles du terrorisme planétaire permanent des Arabes.
    Hier frappant les Juifs à Bruxelles.
    Daniel,je ne comprends pas votre insistance à vouloir convaincre les antijuifs sur media part (dont tout le monde connait les opinions du prophète Plenel) des realités historiques qu’ils refutent pour justifier leur espoir insensé de voir Israel vainqueur par les armes enfin vaincu par une propagande mensongère rappelant la periode nazie.