Le docteur Abraham Kneller a fait son alyah de Belgique en 1982. Médecin hématologue, il a exercé pendant près de quarante ans à l’hôpital Sheba en Israël. Il est aujourd’hui directeur du service d’hématologie du centre médical Mayané HaYeshua.
Mais Kneller est aussi un observateur engagé de la vie intellectuelle et politique israélienne. Témoin attentif de l’évolution de la société du pays, il est préoccupé par la dégradation du discours public et par l’approfondissement des fractures internes. C’est cette inquiétude qui l’a conduit à publier Israël au cœur de la tourmente[1] (ישראל בעין הסערה), essai dans lequel il propose une lecture théologico-politique des tensions contemporaines.
L’ouvrage est une tentative d’inscrire les déchirements actuels de la société israélienne dans une architecture spirituelle plus vaste. Dès la préface et l’introduction, le cadre est posé : nous ne vivons pas simplement une crise politique ou identitaire, mais une phase avancée d’un processus rédempteur. Cette hypothèse initiale détermine l’ensemble du livre. Elle est assumée comme clé d’interprétation.
Kneller s’inscrit dans la lignée du Rav Kook et reprend l’idée que l’histoire d’Israël possède une direction interne. L’exil n’est pas une condition définitive, la souveraineté retrouvée n’est pas un accident, et les turbulences qui traversent l’État sont comprises comme les « douleurs de l’enfantement messianique ». Ce cadre organise toute l’analyse. La fracture entre public traditionaliste et public libéral n’est pas seulement sociologique ; elle renvoie, selon lui, à un désaccord plus profond sur la nature de l’histoire juive et sur le sens même de la souveraineté retrouvée.
Il y a là une conception téléologique du devenir. Les événements ne se succèdent pas au hasard ; ils participent d’un mouvement orienté. Les contradictions et les conflits ne sont pas des impasses, mais des moments nécessaires d’un procès d’ensemble, dans une perspective qui évoque, sans s’y réduire, la dialectique hégélienne. L’histoire nationale apparaît comme le déploiement progressif d’un sens qui ne se révèle qu’à travers ses crises. Sans en reprendre le vocabulaire, Kneller adopte ainsi une structure comparable : le réel avance à travers ses tensions vers un accomplissement. Chez lui, toutefois, cette maturation est théologique ; elle est portée par la Providence.
Dans ce cadre, l’érosion du socle théologique inquiète Kneller. Si le lien entre peuple, Torah et Terre n’est plus perçu comme constitutif, l’État risque de devenir une entité nationale parmi d’autres. Sans la conviction d’une vocation singulière, il pourrait devenir « un peuple comme les autres », c’est-à-dire, à ses yeux, un peuple sans ancrage.
La réflexion se déplace alors vers la foi elle-même. Kneller ne prétend pas démontrer Dieu ; il parle d’intuition forte. Citant le philosophe Shalom Rosenberg, il rappelle que la foi constitue « une certitude subjective face à une incertitude objective » et que l’ordre du monde incline davantage vers l’hypothèse d’un Créateur que vers celle du hasard. Il articule dès lors un triangle cohérent — création, révélation, rédemption — dont la forme n’est pas sans évoquer l’architecture théologique du penseur juif allemand Franz Rosenzweig, bien que la perspective ici demeure résolument historique. Si le monde a été voulu, il porte un message ; si un message a été transmis, il engage ; et si l’histoire est orientée, elle tend vers une délivrance. On peut contester la prémisse, mais la cohérence interne du système est indéniable : le politique découle ici du métaphysique.
La fondation de l’État d’Israël devient alors une étape du processus rédempteur. Maïmonide est convoqué, les débats talmudiques sur le Messie rappelés, les « trois serments [2]» discutés. Même la Shoah et la renaissance nationale sont relues comme des événements inscrits dans une dynamique historique plus vaste. La souveraineté retrouvée ne serait pas une parenthèse ; elle participerait d’un devenir.
C’est ici que surgit une première difficulté. Si la rédemption est en marche, pourquoi son moteur historique fut-il le sionisme laïc ? Dans la lignée du Rav Kook, Kneller répond que les pionniers, même éloignés de la pratique, furent les instruments d’un dessein qui les dépassait. Leur énergie nationale, détachée de l’observance, aurait servi malgré eux un plan providentiel. La rédemption peut commencer sans téchouva ; elle n’est pas d’emblée parfaite.
Cette lecture a sa cohérence, mais elle introduit une inversion problématique. Ce qui s’explique historiquement — le fait que des Juifs peu intéressés par la religion aient accordé plus d’importance à la souveraineté politique — est réinterprété comme moment d’un plan divin. La contradiction devient confirmation. Or si, durant des siècles, une grande partie du monde orthodoxe a placé la fidélité religieuse au-dessus de la souveraineté nationale, il n’est pas surprenant que l’impulsion sioniste ait émergé chez des Juifs laïcs. Là où la passion religieuse dominait, la restauration politique apparaissait secondaire. Là où la référence transcendante s’effaçait, la question nationale devenait centrale.
Maïmonide lui-même n’inclut pas le retour en Eretz Israël dans sa liste des 613 mitsvot. Cette absence est significative : la fidélité à la Torah ne s’y confond pas avec un projet politique de souveraineté. La loi précède l’État et ne dépend pas de lui.
La question des « trois serments » renforce encore cette complexité. Kneller soutient qu’après la Shoah, ces serments — longtemps invoqués pour interdire une montée collective et forcée vers la Terre — seraient devenus caducs. L’argument est cohérent. Mais le fait même de devoir suspendre leur validité montre qu’on reconnaît leur autorité. La modernité historique oblige la tradition à se repositionner. L’histoire précède ici la justification théologique.
Une autre difficulté apparaît si l’on observe la réalité sociologique du monde ultra-orthodoxe. Ceux qui consacrent l’essentiel de leur existence à l’étude de la Torah — c’est-à-dire précisément ceux pour qui le lien à la Loi est le plus exclusif et le plus intense — ne constituent pas, loin s’en faut, le noyau le plus engagé dans le projet étatique. Certains groupes, tels que les milieux liés à Neturei Karta, refusent même la légitimité de l’État juif avant la rédemption messianique. D’autres, sans aller jusque-là, entretiennent une distance marquée à l’égard de ses symboles, de son ethos civique et de son armée, privilégiant l’étude et la continuité communautaire sur l’intégration nationale.
Il ne s’agit pas de contester la valeur de l’étude, ni d’ignorer la diversité du monde haredi. Mais le fait est que la concentration maximale sur la Torah ne s’est pas traduite historiquement par une adhésion maximale à la souveraineté politique moderne. Bien au contraire, l’idée même d’un État juif fut longtemps perçue comme une rupture problématique dans l’ordre traditionnel. Cette réalité fragilise l’argument selon lequel l’intensification du socle religieux constituerait, en soi, la condition de la pérennité nationale. Si la ferveur religieuse était le moteur de la souveraineté, ceux qui l’incarnent le plus radicalement en seraient les défenseurs les plus résolus.
Or l’histoire montre que la souveraineté a été portée par une volonté nationale bien plus que par une aspiration religieuse. La Torah a assuré la survie du peuple en exil mais n’a pas, en tant que telle, engendré de projet politique. La fidélité religieuse peut préserver une identité mais ne suffit pas à fonder une structure étatique. L’État d’Israël relève d’une décision historique, et non pas d’une expression de la foi.
Il y a, en filigrane, une autre idée à interroger : si la renaissance nationale ne trouve sa pleine légitimité que dans la Torah, alors ceux qui ne s’y réfèrent pas disposeraient d’une assise plus fragile pour porter l’État dans la durée. Or les faits disent autre chose. Les pionniers laïcs ont bâti, cultivé, défendu, innové, pour beaucoup au prix de leur vie. Leur moteur fut puissant, constant, total. L’engagement ne se mesure pas à l’intensité d’une croyance religieuse. Il peut naître d’un attachement à l’histoire, à la langue, à la mémoire, à la dignité collective retrouvée.
L’enjeu profond de l’ouvrage de Kneller est de montrer que le sionisme n’est qu’un épisode d’une narration religieuse ancienne. Cette thèse ne résiste pas à l’examen. La cohérence interne du sionisme naît du croisement entre l’humanisme des Lumières, la Haskala, l’Emancipation et la prise de conscience au XIXᵉ siècle que l’intégration n’abolirait pas la vulnérabilité juive. Le projet de l’État juif est né dans la modernité politique.
Le philosophe juif orthodoxe Yeshayahu Leibowitz écrivait : « L’État d’Israël n’a été créé ni à cause du judaïsme, ni sous la pression du judaïsme, ni dans l’intérêt du judaïsme, mais dans le cadre de l’indépendance nationale du peuple juif »[3]. Spinoza, bien avant lui, observait que la persistance de la loi avait assuré la survie du peuple après la perte de son État, et qu’une souveraineté pourrait renaître si les circonstances historiques s’y prêtaient — non comme accomplissement théologique, mais comme possibilité politique[4].
Ce qui importe est la pérennité du peuple juif en tant que peuple : une réalité historique traversée de visions religieuses diverses. Le peuple précède l’interprétation. Que certains fondent cette continuité sur une base théologique est compréhensible, pourvu que l’espace politique demeure démocratique. Mais la continuité nationale doit être pensée sans téléologie.
Aucune Providence n’est à l’œuvre dans l’histoire, parce qu’aucun Dieu ne la fonde ni ne la dirige. Le monde n’est soutenu par aucune transcendance ; il ne tend vers aucune fin inscrite en lui. Rien ne garantit le réel. L’histoire n’est pas le déploiement d’un sens caché, mais la résultante provisoire de forces en conflit. Elle est contingente, sans justification ultime, sans dessein préalable.
Dans un monde ainsi dépourvu de fondement, une seule chose possède une effectivité véritable : ce que les hommes veulent. Non pas une vérité révélée, mais une vérité imposée, créée, affirmée par la volonté. La Shoah n’est pas une nécessité métaphysique ; la renaissance d’Israël n’est pas l’accomplissement d’un plan céleste. Ce sont des événements issus de volontés humaines — affrontées, destructrices ou créatrices — sans autre garantie que leur puissance d’advenir.
À la lecture de cet ouvrage, sa métaphysique ne convainc pas. En revanche, l’un de ses diagnostics mérite d’être retenu : l’énergie spirituelle et morale qui portait la composante laïque du sionisme s’est affaiblie. C’est peut-être là que se situe le point de fragilité le plus réel. Retrouver la force des premières décennies de l’État n’implique pas de déplacer le centre de gravité vers la religiosité, mais de réactiver l’esprit de responsabilité, de rigueur et de cohésion identitaire qui animait la génération de Ben Gourion.
Compenser l’épuisement du patriotisme civique par un basculement religieux constitue une option ; encore faut-il en mesurer la portée : il ne s’agirait pas d’un approfondissement du projet sioniste, mais d’une redéfinition — voire, en un sens, d’un reniement — puisque le projet qui a fondé l’État s’est d’abord constitué dans un horizon laïque moderne. La question n’est donc pas seulement théologique ; elle est historique et politique : s’agit-il de restaurer l’exigence du projet fondateur ou d’en changer la nature ? »
Notes:
[1] Disponible en ligne par téléchargement chez עברית – חנות ספרים ou gratuitement chez Dr Kneller au +0526669165
[2] Les Trois Serments (Talmud, Ketoubot 111a) sont un passage aggadique selon lequel, après l’exil, Israël s’est engagé à ne pas rétablir sa souveraineté par la force avant l’ère messianique, tandis que les nations ne devaient pas l’opprimer outre mesure.
[3] Yeshayahu Leibowitz, Judaism, Human Values and the Jewish State, Cambridge, Harvard University Press, 1992.
[4] Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, Gallimard, coll. « Folio Essais », chap. III.