Un Juif vivant aujourd’hui en Occident n’a pas à craindre ni les institutions ni le pouvoir en place. Mais peut-on croire à l’irréversibilité de cette situation, en France ou ailleurs, alors qu’il reste des témoins du « Statut des Juifs »¹, alors que l’on des panneaux interdisant l’entrée « aux Juifs et aux chiens »² ? Et comment oublier que, bien après la Shoah, l’Europe de l’Est, l’Union soviétique, ou encore la plupart des pays arabes ont pratiqué un antisémitisme d’État³ ? Que seraient devenus ces Juifs sans la possibilité de trouver refuge en Israël ?
La modernité n’a pas éradiqué l’antisémitisme. De l’Argentine à la Russie, du Danemark à l’Afrique du Sud, de la Malaisie au Pakistan, du Venezuela à l’Iran, des institutions ou des individus juifs sont la cible de violences, verbales ou physiques. L’idée que l’antisémitisme serait un vestige d’un obscurantisme révolu est une illusion. Heidegger, Céline, Luther, Érasme, Maurras, Balzac, Wagner, Proudhon : aucun d’eux n’était ignorant⁴.
Si Israël venait à disparaître, les Juifs se retrouveraient à la merci d’une haine que rien ne contient en temps de crise. Croire que l’Histoire est close, que l’humanité chemine vers un progrès pacifié, c’est oublier que Voltaire lui-même fut un antisémite virulent⁵. Le Siècle des Lumières a permis l’émancipation des Juifs, mais a nourri un antisémitisme nouveau : en devenant citoyens, les Juifs ont été perçus comme des rivaux, sur les plans intellectuel, politique et économique.
Dire qu’Israël n’aurait pas résolu la question juive au prétexte que la guerre y perdure est absurde. La France, comme ses voisins, n’a connu qu’une pacification tardive après des siècles de conflits. Remet-on pour autant en cause la légitimité de ses frontières, en métropole ou ailleurs ? Pourquoi Israël n’aurait-il pas droit au même traitement ?
Qui défendait les Juifs avant l’État d’Israël ? Pour un seul Zola, combien de Maurras, de Drumont, de Brasillach, de Céline, de Laval⁶ ?
Le fait que la France ne soit pas antisémite ne résout rien à l’intemporalité de la condition juive. La seule réponse à la fois légitime, pragmatique, praticable, c’est l’État d’Israël. Il faut une singulière cécité pour ne pas voir que la sécurité relative des Juifs en Diaspora repose, de fait, sur cette existence. Chaque antisémite, qu’il soit individu, organisation ou régime, sait désormais qu’Israël riposte. Et ripostera le cas échéant.
Quand le Conseil de l’Europe voulut adapter l’« Ode à la joie » en hymne, il confia cette tâche à Herbert von Karajan, ancien membre du parti nazi⁸, pour symboliser la fraternité humaine.
On peut croire, dans la vieille Europe, que cette nouvelle flambée de haine — celle qui s’en prend de nouveau aux Juifs, au nom d’idéologies ou de religions fanatisées — n’est qu’un mauvais rêve, une fièvre passagère, vouée à retomber comme une mauvaise grippe. On peut le croire. Mais les Juifs d’Israël, sous les missiles, n’ont que faire de ce que pense l’Europe. Une Europe dont le sol n’a pas encore séché du sang juif versé dans une indifférence quasi générale. L’Europe, comme l’écrit Jean-Claude Milner⁷, avec ses penchants criminels, son amnésie, son ivresse morale mal cuvée, son titubement hébété entre les restes des noces nazies et staliniennes, son apathie paresseuse et ses lendemains toujours remis.
Non, décidément non : cette Europe-là n’a aucune leçon à donner aux Juifs.