Le désir derrière les idéologies

Il existe une différence entre les idées auxquelles un homme adhère et ce qui le précède avant même qu’il ne commence à penser. Le langage courant tend souvent à confondre ces deux réalités, comme si toute appartenance relevait d’un choix rationnel ou d’une doctrine librement adoptée. Pourtant, certaines dispositions sont antérieures aux idées par lesquelles on tente ensuite de les justifier. Elles relèvent de quelque chose de plus intime, de plus ancien, parfois d’instinctif. Un être naît dans une langue, dans une mémoire, dans une histoire, parfois dans une fidélité intérieure qu’il découvre en lui avant même d’avoir appris à la nommer.

C’est à partir de là qu’il faut prendre une certaine distance à l’égard des idéologies. Non parce qu’elles seraient nécessairement mensongères ou inutiles, ni parce qu’il faudrait vivre dans une neutralité abstraite, mais parce qu’elles ne constituent jamais le véritable point de départ d’un rapport au monde. Les hommes aiment croire qu’ils adhèrent à une vision des choses par pure rationalité, comme si une doctrine devait naturellement s’imposer à l’esprit le plus lucide ou le plus cultivé. Pourtant, des individus également instruits, vivant dans une même civilisation et nourris des mêmes références, peuvent défendre des visions du monde radicalement opposées. Les uns sont attirés par certaines formes de continuité ; les autres par le désir de bouleverser le monde. Certains se tournent vers la religion, d’autres vers son refus, sans que l’intelligence seule permette d’expliquer ces divergences profondes.

Au lieu de demander quelle idéologie serait la plus rationnelle, il serait peut-être plus juste de se demander ce qu’un être cherche à travers l’idéologie à laquelle il adhère. Les doctrines ne tiennent jamais entièrement sur elles-mêmes. Elles existent parce qu’elles répondent à des aspirations plus profondes. Derrière les systèmes de pensée se trouvent toujours des élans enfouis : le besoin d’ordre ou de liberté, la volonté de préserver une mémoire, la recherche de justice, le refus du déracinement, l’espérance d’un monde différent ou, au contraire, le désir de maintenir une tradition.

Cela ne signifie pas que les idées soient insignifiantes ni que tout engagement soit irrationnel. Les idéologies produisent des raisonnements, des constructions intellectuelles, des analyses et des visions de l’histoire. Mais ces élaborations viennent toujours après coup. Elles organisent, approfondissent et justifient quelque chose qui les précède. L’homme veut avant de démontrer.

Un désir profond et une idéologie ne relèvent donc pas du même registre. Une orientation intérieure se manifeste souvent d’abord comme une inclination avant de devenir doctrine. Elle peut naître d’un lien avec une histoire, un héritage, une langue ou une mémoire collective. On peut se sentir lié à quelque chose avant même de savoir le justifier.

Mais lorsqu’une aspiration profonde prend la forme d’un projet politique ou d’une doctrine, elle entre à son tour dans le champ des idéologies. Dire, par exemple, que l’on veut qu’Israël soit l’État du peuple juif n’est pas seulement l’aboutissement d’un raisonnement historique ou logique. C’est aussi l’expression d’un rapport à une mémoire, à une continuité et à une existence collective. Les justifications peuvent être solides ; elles viennent néanmoins donner une forme intelligible à quelque chose qui les précède.

Il en va ainsi de la plupart des engagements humains. Les hommes présentent souvent leurs convictions comme les conséquences d’une réflexion, alors qu’elles naissent plus profondément d’une certaine manière d’habiter le monde, de craindre certaines choses et d’en espérer d’autres. Deux consciences également rationnelles peuvent regarder une même réalité et vouloir des mondes différents. Cette divergence ne s’explique pas par un défaut d’intelligence. Elle tient à quelque chose de plus difficile à réduire : la structure même du désir humain.

Aucune idéologie ne peut donc contenir entièrement l’expérience humaine. Chacun apparaît dans le monde à partir d’une situation qu’il n’a pas choisie : une époque, une histoire, un corps, une mémoire, des limites particulières. Et pourtant, à partir de cette condition, il faut avancer, choisir, orienter son existence. Ce mouvement ne se réduit jamais à des principes abstraits, parce qu’il engage quelque chose de plus intime que la seule raison.

À cela s’ajoute la conscience du temps qui passe. L’homme se projette vers ce qui vient, vers ce qu’il pourrait devenir, vers ce qu’il lui reste à vivre. Toute vie humaine porte en elle cette projection et la conscience de sa propre limite. La finitude demeure l’horizon de toute conscience. Et c’est peut-être cela qui donne au désir sa gravité : vouloir quelque chose, c’est vouloir lui donner une place dans une vie finie.

Les idéologies ne sont donc pas seulement des constructions intellectuelles. Elles sont aussi des expressions du désir humain, des tentatives de donner une forme collective à des aspirations plus profondes qu’elles-mêmes. Cela ne les rend ni illégitimes ni dérisoires, mais rappelle qu’aucune vie humaine ne se laisse entièrement réduire à la logique.

Peut-être est-ce cela qui demeure au centre de toute vie : cette part intérieure où se décident les orientations d’une existence, ce lieu où un être découvre ce qu’il veut, ce qui le constitue et la manière dont il choisit d’habiter le temps qui lui est donné.

La critique d’Israël sans en payer le prix : Finkielkraut face à Lurçat

Pierre Lurçat est un essayiste et observateur engagé de la vie israélienne, installé de longue date en Israël, dont les écrits s’inscrivent dans l’expérience directe d’un pays confronté à des tensions permanentes et, plus récemment, à la guerre déclenchée après le massacre du 7 octobre. Face à lui, le philosophe Alain Finkielkraut, figure notoire du paysage intellectuel français, dont la parole touche un public bien au-delà du monde académique.

C’est à l’occasion d’un entretien accordé à l’écrivain Pierre Assouline, diffusé sur la plateforme Akadem, que le philosophe a évoqué un ouvrage de Lurçat — un texte nourri de réflexions consignées au fil de la guerre à Gaza. Au cours de cet échange, Alain Finkielkraut a exprimé une critique particulièrement virulente de certains passages du livre, allant jusqu’à employer des termes injurieux à l’égard de son auteur et à lui prêter des propos qu’il juge inacceptables. Ces déclarations ont conduit Lurçat à exercer un droit de réponse, publié sur le même site, afin de contester à la fois les qualificatifs employés et l’interprétation faite de ses écrits.

L’épisode pourrait apparaître comme une controverse relevant du débat d’idées et de ses excès éventuels. Mais ce qui se joue ici n’est pas seulement une divergence d’analyse, ni même une querelle de personnes. La situation met au jour une question plus fondamentale : celle de la légitimité morale de la parole d’un Juif comme Finkielkraut, qui se dit sioniste, lorsqu’elle porte sur Israël, en particulier dans un contexte de guerre.

Il serait facile — et en un sens confortable — de s’en tenir au principe du droit de réponse. Lurçat a été mis en cause, il répond, il corrige ce qu’il estime être des déformations ou des caricatures. Ce geste est légitime dans un espace démocratique. Mais s’arrêter là reviendrait à manquer l’essentiel. Car la question n’est pas de déterminer si Finkielkraut a eu tort ou raison dans ses accusations. Ce qui est en cause ici n’est pas la critique, mais le lieu d’où elle s’exprime.

Entre les deux hommes, il n’y a pas seulement une divergence intellectuelle. Il y a une dissymétrie fondamentale. Lurçat parle depuis Israël, c’est-à-dire depuis un lieu où les décisions, les conflits, les erreurs et les tragédies trouvent une traduction dans la vie concrète. Il parle depuis un pays dont les citoyens vivent sous la pression constante de la menace, mobilisés, exposés, engagés, frappés dans leur chair — un pays où la parole critique s’inscrit dans une condition partagée, faite de risque, de responsabilité et d’appartenance.

Dans un tel contexte, la vigueur de la critique, même lorsqu’elle est extrême, n’est pas en elle-même disqualifiante. Elle peut être rude, injuste, excessive — mais elle procède d’une parole située, portée par des femmes et des hommes qui assument les conséquences de ce qu’ils disent. Elle appartient à un espace où le débat, même violent, est lié à une communauté de destin.

Finkielkraut, lui, parle depuis la diaspora. Sa parole est libre, médiatisée, influente. Mais elle est détachée de cette expérience directe. Elle n’engage pas le même type de responsabilité. Elle ne s’expose pas aux mêmes conséquences. Or cette dissymétrie ne peut être tenue pour moralement neutre.

C’est ici qu’intervient un principe : celui de la réciprocité implicite qui lie Israël aux Juifs du monde entier. À travers la Loi du retour, Israël affirme l’obligation inconditionnelle d’accueillir tout Juif qui en ferait la demande, à tout moment, quelles que soient les circonstances. Ce droit n’est pas abstrait. Il constitue une garantie existentielle, un recours ultime dans un monde où l’histoire a montré à quel point les situations peuvent basculer. Il implique également que le pays soit maintenu dans des conditions sécuritaires et économiques lui permettant d’assumer cet accueil à tout moment, sans jamais se trouver dans une situation où celui-ci deviendrait impraticable.

Mais un droit de cette nature n’est pas sans contrepartie. Il crée, qu’on le veuille ou non, une forme d’engagement moral. On ne peut pas à la fois se reconnaître comme bénéficiaire potentiel de cette protection et se comporter comme un observateur extérieur. Une telle position reviendrait à dissocier le bénéfice de la responsabilité.

Il existe, à cet égard, une possibilité : celle de se dégager explicitement de ce lien. Tout Juif peut, en conscience, affirmer qu’il ne se reconnaît pas dans cette relation particulière avec Israël, qu’il ne se considère pas comme bénéficiaire de la Loi du retour et qu’il renonce à ce recours. Une telle position, cohérente, libère alors la parole, qui redevient celle d’un observateur extérieur. Mais tant que ce lien est maintenu — fût-ce de manière implicite — il engage. Il impose une exigence minimale de cohérence.

De là découle un devoir de réserve. Non pas un silence imposé, ni une interdiction de penser ou de juger, mais une exigence de retenue dans l’expression publique, surtout lorsque celle-ci porte sur un État confronté à une guerre et à une hostilité internationale constante. Ce devoir de réserve existe, sous des formes diverses, dans toutes les démocraties. Il s’impose à ceux qui, de près ou de loin, participent d’une communauté politique dont ils peuvent à tout moment revendiquer la protection.

Dans cette perspective, la question posée par l’intervention de Finkielkraut change de nature. Il ne s’agit plus de discuter la pertinence de ses analyses, ni même de contester la dureté de ses formules. Il s’agit de s’interroger sur la légitimité même de leur expression. Peut-on, depuis l’extérieur, dans un contexte de guerre et de flambée de l’antisémitisme, formuler des critiques publiques susceptibles d’être reprises, amplifiées et instrumentalisées contre Israël, tout en demeurant inscrit dans cette relation implicite que consacre la Loi du retour ?

La réponse que l’on apporte à cette question engage une certaine idée de la solidarité. Elle suppose de choisir entre deux conceptions : l’une, abstraite, où la liberté de parole s’exerce indépendamment de toute appartenance et de toute conséquence ; l’autre, plus exigeante, où la parole est inséparable d’une responsabilité, et où certains contextes imposent des limites — non pas juridiques, mais morales.

C’est cette seconde voie que la réaction de Lurçat, au-delà de la polémique immédiate, invite à considérer. Non pas comme une clôture du débat, mais comme un rappel : celui que la liberté de critique ne dispense jamais de répondre de l’usage que l’on en fait.

Hommes et femmes : ce qui précède la culture

Lorsqu’on s’interroge sur les différences entre les hommes et les femmes, la discussion se polarise souvent entre deux positions : tout viendrait de la culture, ou bien tout serait inscrit dans la nature. Pourtant, certaines approches contemporaines invitent à déplacer le regard. Elles ne cherchent ni à figer des essences, ni à dissoudre toute différence dans le social, mais à penser l’existence de dispositions en amont, présentes dès le départ, avant même que l’enfant ne soit exposé au monde. C’est à partir de ce point de tension que l’on peut éclairer, en les rapprochant et en les distinguant, les perspectives de Simon Baron-Cohen¹ et de Jordan Peterson².

On part souvent d’une alternative selon laquelle tout serait joué d’avance dans le corps, ou bien tout viendrait du social, comme si l’enfant arrivait neutre et indifférencié dans une réalité qui le façonnerait. Cette opposition a l’avantage de la clarté, mais elle a aussi le défaut de masquer ce qui, précisément, mérite d’être pensé : la zone intermédiaire, où quelque chose est déjà là sans être encore formé.

C’est dans cet espace que se rencontrent, malgré leurs différences, les travaux de Baron-Cohen et ceux de Peterson. Ils ne s’appuient pas sur les mêmes méthodes, et n’ont pas la même prudence dans leurs conclusions. Pourtant, ils convergent sur l’idée que tout ne commence pas avec la société.

Chez Baron-Cohen, cette intuition prend une forme minimaliste. Il ne s’agit pas de dire que les hommes et les femmes pensent de manière radicalement différente, ni qu’ils seraient enfermés dans des natures distinctes. Il s’agit plutôt d’observer qu’il existe, dans la population, des orientations cognitives différentes, des manières d’entrer en relation avec le monde.

Certains s’orientent davantage vers les personnes, d’autres vers les choses, c’est-à-dire vers les objets, les mécanismes ou les structures — une tendance qui, en moyenne, apparaît plus fréquemment chez les femmes d’un côté, et chez les hommes de l’autre. Et ces différences, modestes mais récurrentes, semblent au moins en partie liées à des facteurs présents avant même la naissance. Rien d’absolu, rien d’exclusif, mais quelque chose qui oriente et rend certaines manières d’être plus probables que d’autres.

Peterson, de son côté, reprend ce type d’observation mais lui donne une portée plus large. Là où Baron-Cohen décrit des profils cognitifs, Peterson parle de tempéraments, d’intérêts, de dispositions générales qui structurent la manière dont les individus se projettent dans le monde. Il insiste sur le fait que ces différences apparaissent dans des cultures très diverses, ce qui suggère qu’elles ne sont pas le produit de normes locales. Il en tire des conséquences plus vastes sur l’organisation des sociétés et sur la répartition des rôles.

Ce qui les rapproche tient à une idée simple mais exigeante : l’enfant n’arrive pas dans le monde comme une page blanche. Il n’est pas non plus un programme déjà écrit. Il est plutôt porteur de lignes de force, de sensibilités, de dispositions qui ne demandent qu’à être orientées, infléchies, parfois même contredites par l’expérience et par les choix que l’on fait. La culture ne crée pas ex nihilo ; elle rencontre quelque chose.

Reste alors une question délicate : que signifie cette antériorité ? Parler d’un « avant la culture » ne veut pas dire qu’il existerait un esprit masculin et un esprit féminin au sens de deux essences distinctes. Ni Baron-Cohen ni Peterson ne vont jusque-là. Ce qu’ils suggèrent, chacun à sa manière, est plus modeste et peut-être plus dérangeant : il existe des différences de probabilité, des orientations statistiques, des manières divergentes d’habiter le monde qui précèdent l’éducation sans pour autant la déterminer.

C’est cette nuance qui rend le débat difficile, dans un contexte où le souci d’égalité, voir d’égalitarisme,  rend parfois délicate l’affirmation de différences, même lorsqu’elles sont formulées avec prudence. Car si l’on refuse toute prédisposition, on peine à expliquer la persistance de certaines différences qui se retrouvent de manière récurrente. Mais si l’on insiste trop sur ces régularités, on risque de les transformer en destin. Entre les deux, il y a un chemin étroit : reconnaître des différences sans les figer, admettre une origine biologique sans réduire l’existence à cette origine.

Peut-être faut-il alors déplacer la question. Au lieu de se demander si tout vient de la nature ou tout de la culture, il serait plus juste de se demander comment une forme initiale, encore indéterminée, entre en dialogue avec le monde. Ce qui est en jeu n’est pas une essence, mais une orientation ; non pas une définition de ce que chacun est, mais une indication de ce vers quoi il s’oriente plus spontanément.

Dans cette perspective, les thèses de Baron-Cohen et de Peterson, malgré leurs écarts, invitent à penser la condition humaine à partir de ces dispositions initiales qui précèdent l’expérience. Ni totalement écrite, ni totalement libre. Quelque chose comme une esquisse, déjà là avant toute rencontre, mais qui ne devient véritablement forme qu’au contact du monde.

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¹ Psychologue britannique, professeur à l’université de Cambridge, connu pour ses travaux sur l’autisme et les différences cognitives.
² Psychologue canadien, ancien professeur à l’université de Toronto, dont les travaux portent sur la personnalité, la psychologie clinique et les rapports entre culture et comportement.

Le général Yakovleff ou l’antisémitisme à la mode antisioniste

Général français à la retraite, ancien haut responsable de l’OTAN chargé de fonctions de planification stratégique, Michel Yakovleff est aujourd’hui régulièrement convié sur des plateaux de télévision pour éclairer l’actualité militaire et géopolitique. Cette autorité, patiemment acquise, confère à sa parole un poids particulier — et, par conséquent, une responsabilité accrue.

Invité sur LCI, il reprend pourtant à son compte une formule de Gilles Kraemer, journaliste notoirement hostile à Israël : « Pauvre Liban, si loin de Dieu, si près d’Israël… Ce sont vraiment des victimes d’Israël, les Libanais, depuis 70 ans maintenant… » Il ne s’agit pas ici d’un dérapage, ni d’un raccourci malheureux. La phrase est construite, et elle porte une vision du monde dont la cohérence repose précisément sur ce qu’elle choisit d’effacer.

Car cette formule — « Pauvre Liban, si loin de Dieu, si près d’Israël » — ne se contente pas de commenter une situation politique. Elle convoque un imaginaire théologique, immédiatement lisible dans le contexte libanais, pour instituer une opposition implicite entre Dieu et Israël. Dans cette mise en scène, Israël n’est plus un État, mais une présence corruptrice ; sa proximité devient une faute, presque une malédiction. Dès lors, les malheurs du Liban ne relèvent plus de son histoire, de ses fractures internes ou des choix de ses dirigeants : ils trouvent leur source dans l’existence même d’Israël.

Le déplacement est radical. On quitte le terrain de l’histoire pour entrer dans celui de l’imputation. Israël cesse d’être un acteur parmi d’autres pour devenir une cause en soi, une explication suffisante, dispensant d’examiner les faits.

La référence aux « 70 ans », approximative mais signifiante, renvoie à la création de l’État d’Israël, c’est-à-dire au moment inaugural du conflit. Or c’est précisément ce moment que le discours escamote, parce qu’il en constitue le point de résistance.

Le point de départ est limpide : en 1948, le Liban refuse l’existence même d’un État juif à sa frontière et entre en guerre contre Israël. Ce n’est pas Israël qui attaque le Liban, c’est le Liban qui attaque Israël.

Une fois ce socle retiré, tout devient possible : la guerre menée contre Israël se transforme en violence dont Israël serait l’origine ; l’agression disparaît, la causalité s’inverse, et l’histoire elle-même est sommée de se plier à ce renversement. C’est ainsi que Yakovleff peut affirmer, sans ciller, que « les Libanais sont victimes d’Israël depuis 70 ans » : l’agresseur devient victime, et la victime, coupable.

Qu’un tel propos soit tenu par un ancien général, investi de l’autorité de l’expérience et de la compétence, ne le rend pas plus acceptable — il le rend plus grave. Car cette parole prend alors les dehors d’une analyse informée, là où elle n’est qu’un travestissement.

Tel est le mécanisme à l’œuvre : il ne s’agit pas de nier les faits, mais de les plier, de les reconfigurer, de faire disparaître ce qui résiste pour ne conserver que ce qui accuse. L’événement inaugural — 1948 — est effacé, afin que, des décennies plus tard, Israël puisse être désigné comme l’origine même du conflit.

Dans cette construction, Israël n’est plus un acteur de l’histoire : il en devient le principe explicatif, comme si son existence constituait en soi une faute, une anomalie dont découlerait mécaniquement le désordre.

Au regard du parcours de Yakovleff, une telle position ne peut être attribuée à l’ignorance. Elle relève d’un choix. Le choix de faire d’Israël — et, à travers lui, des Juifs — la clé d’interprétation du chaos libanais, en reconduisant, sous des formes contemporaines, un schéma ancien : celui qui assigne au Juif une culpabilité essentielle, irréductible, indépendante des faits.

Dès lors, l’intervention de Yakovleff ne peut être tenue pour une simple opinion. Elle s’inscrit dans une tradition plus sombre, dont elle reprend les ressorts en les dissimulant sous le vocabulaire de l’analyse. Ce n’est pas une erreur : c’est une construction. Et cette construction porte un nom.

Derrière la « disproportion » : le double standard antisémite contre Israël

L’accusation de « riposte disproportionnée » est devenue, à propos d’Israël, un réflexe du traitement médiatique. Elle est souvent présentée comme une évidence morale, voire comme l’application d’un principe universel. À force d’être répétée, l’expression a cessé d’être interrogée, comme si elle décrivait un fait, alors qu’elle impose en réalité une grille de lecture.

Elle repose sur une confusion conceptuelle, ignore la nature du conflit et introduit d’emblée un soupçon à l’égard de celui qui se défend. Elle suggère qu’une réponse militaire ne serait légitime qu’à condition de refléter, dans son ampleur, la violence subie, comme s’il existait une règle implicite d’équivalence entre l’attaque et la riposte. À un massacre devrait répondre un massacre comparable ; à une agression limitée, une réponse limitée.

Ce glissement transforme une notion d’apparence technique en jugement implicite. Appliquée à Israël, cette représentation repose sur une confusion : elle assimile la proportionnalité à une symétrie des pertes, alors que ces deux idées relèvent de logiques distinctes. La proportionnalité ne consiste pas à équilibrer le nombre de morts, mais à mettre en relation un objectif et les moyens nécessaires pour l’atteindre. Elle n’implique ni équivalence des violences ni limitation abstraite de la puissance, mais une appréciation de l’efficacité au regard du but poursuivi.

La guerre n’a jamais obéi à une logique de stricte équivalence. Israël ne « rend pas coup pour coup » ; il cherche à protéger sa population et à empêcher la répétition de l’agression. La question qui se pose n’est pas de reproduire ce qu’il a subi, mais de neutraliser la menace à laquelle il est confronté. L’attaque du 7 octobre en offre une illustration. Si l’on prenait au sérieux l’exigence d’une parité des pertes, il faudrait imaginer qu’Israël franchisse la frontière pour assassiner délibérément un nombre équivalent de civils, enlever un nombre équivalent d’otages et reproduire les modalités mêmes de l’attaque. Une telle hypothèse n’est pas seulement moralement indéfendable ; elle est aussi dépourvue de rationalité, puisqu’elle laisserait intactes les capacités des forces à l’origine de l’attaque et ne réduirait en rien la probabilité de nouvelles agressions.

L’objet de la guerre est de détruire les capacités de nuisance de l’agresseur, de modifier le rapport de forces et de produire un effet dissuasif. Dans cette perspective, l’asymétrie n’est pas un écart regrettable : elle est une condition de l’efficacité militaire. Dans la quasi-totalité des conflits, les pertes sont inégales, parce que chaque camp cherche à infliger à l’autre un désavantage décisif. Exiger une stricte équivalence reviendrait à exiger l’inefficacité.

Ce principe est pourtant suspendu lorsqu’il s’agit d’Israël. Les bombardements alliés durant la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Golfe ou les interventions en Afghanistan et en Irak ont produit des écarts considérables entre pertes subies et pertes infligées, sans que cette asymétrie soit érigée en critère moral déterminant. Elle est constatée, parfois discutée, mais ne suffit pas, à elle seule, à disqualifier l’action militaire. Dans le cas d’Israël, en revanche, la « disproportion » devient immédiatement le prisme dominant d’évaluation. Ce traitement différencié ne relève pas seulement d’une sensibilité accrue aux pertes civiles : il manifeste un double standard.

Des formules comme « riposte disproportionnée », « usage excessif de la force » ou « réponse jugée disproportionnée » sont devenues des automatismes dans une partie du discours médiatique, y compris dans des médias de référence comme BBC News, The New York Times ou Le Monde. Elles ne décrivent pas simplement une situation ; elles orientent d’emblée l’interprétation.

Israël ne fait pas face à un acteur unique ni à une organisation armée isolée. Il est confronté à un système d’hostilité qui articule États et organisations. Le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban ou d’autres groupes terroristes ne sont pas des entités autonomes évoluant dans un vide stratégique ; ils s’inscrivent dans une configuration régionale plus large.

Au cœur de cette configuration se trouve aujourd’hui la République islamique d’Iran. C’est un acteur étatique qui combine puissance militaire, influence politique et projection indirecte de la force. Par le financement, l’armement et la coordination de groupes engagés contre Israël, l’Iran inscrit l’affrontement dans une logique qui dépasse le cadre d’un conflit local.

À cela s’ajoute la persistance, sous des formes variables, d’un état de conflit avec des États voisins. Des guerres classiques de 1948, 1967 ou 1973 aux formes contemporaines de confrontation, une continuité apparaît : Israël évolue dans un environnement où son existence même est contestée de manière récurrente.

Dans un tel contexte, il ne s’agit pas de calibrer une réponse à un événement ponctuel, mais d’empêcher la répétition d’agressions inscrites dans une stratégie de long terme. Limiter cette réponse au nom d’une symétrie abstraite revient à ignorer la logique du conflit et à transformer une exigence morale apparente en contrainte stratégique réelle, qui bénéficie mécaniquement aux ennemis d’Israël.

Cette contrainte est d’autant plus opérante que certains de ceux qui attaquent Israël choisissent d’agir depuis des zones civiles. Cette pratique constitue une méthode : elle vise à rendre toute riposte plus coûteuse sur le plan humain, puis à déplacer l’attention vers ses conséquences visibles. Le langage de la « disproportion » s’inscrit dans ce déplacement en focalisant le jugement sur les effets plutôt que sur les causes.

Une riposte strictement limitée au sens d’une équivalence des pertes enverrait un signal clair : le coût de l’attaque est prévisible et contenu. Une telle situation peut être intégrée dans le calcul de l’ennemi et n’a aucune raison de modifier son comportement. À l’inverse, une réponse qui dégrade ses capacités et rend l’agression trop coûteuse pour être répétée peut produire un effet dissuasif réel. Ce que l’on désigne comme « disproportion » correspond alors, non à un excès, mais à une condition d’efficacité.

Depuis 1948, les conflits dans lesquels Israël est engagé s’inscrivent dans la contestation de son existence. Dans un tel cadre, la défense ne peut pas être pensée comme une réaction ponctuelle : elle engage la capacité même de l’État d’Israël à durer.

Évaluer l’action d’Israël à partir d’une symétrie des pertes revient à déplacer le centre de gravité du jugement. Ce ne sont plus les causes de la guerre qui sont interrogées, mais ses effets visibles ; ce ne sont plus les intentions qui sont prises en compte, mais les résultats mesurables. Une telle approche tend à gommer la différence entre agresseur et agressé, en plaçant sur le même plan des actions qui n’ont ni les mêmes objectifs ni la même nature.

Une guerre ne se juge pas à l’équilibre des morts. Elle se juge à la nature de la menace qu’elle affronte, aux objectifs qu’elle poursuit et à sa capacité à empêcher la répétition de l’agression. Dans le cas d’Israël, l’usage du terme « disproportion » ne constitue pas un outil d’analyse, mais un cadre qui oriente le jugement avant même qu’il ne s’exerce. Il donne l’apparence d’un critère universel là où il fonctionne, en réalité, comme un principe appliqué de manière sélective.

Lorsqu’un tel traitement différencié vise de manière constante un seul État, il ne peut plus être réduit à un simple biais d’appréciation : il relève d’un mécanisme plus profond. Cette sélectivité n’est pas accidentelle ; elle relève de l’antisémitisme.

Repenser la hasbara — de la persuasion à la transmission

Depuis des décennies, Israël consacre une énergie considérable à ce que l’on appelle la hasbara, cet effort d’explication adressé au monde, aux médias, aux milieux politiques et intellectuels, dans l’espoir qu’un surcroît de contexte, de précision ou de bonne foi suffira à dissiper les malentendus. Tout État contesté cherche à rendre sa conduite intelligible, à restituer les raisons de ses décisions, à se défendre dans l’arène des récits. Mais ce qui mérite ici d’être interrogé n’est pas cette intention ; c’est son présupposé. La hasbara repose sur l’idée que la détestation d’Israël procède d’un défaut de connaissance, et qu’il suffirait de mieux expliquer pour être compris.

Or cette idée ne résiste pas à l’épreuve des faits. Une large part des discours hostiles à Israël ne relève pas d’une ignorance corrigible, mais d’un cadre d’interprétation déjà constitué, dans lequel chaque fait nouveau vient s’inscrire sans jamais en modifier la structure. Ce qui est en cause n’est pas un manque d’information, mais une grille de lecture. Israël n’y apparaît pas comme un acteur historique parmi d’autres, mais comme une figure symbolique sur laquelle se projettent des catégories préétablies : colonialisme, domination, violence d’État. Dans un tel dispositif, l’explication ne transforme rien ; elle est neutralisée, parfois retournée contre celui qui la produit. Lorsque la critique cesse de porter sur des actes pour viser l’existence même d’Israël, il n’y a plus rien à corriger, plus rien à expliquer.

La hasbara prend alors une dimension sisyphéenne. Non parce qu’elle serait mal conduite, mais parce qu’elle s’adresse à des consciences qui, pour une part décisive, ne cherchent pas à comprendre. Elle suppose un interlocuteur disponible à l’argument là où elle rencontre des certitudes closes. Elle espère déplacer des jugements là où elle affronte des refus de principe. Ce faisant, elle installe ceux qui la portent dans une posture défensive, comme si leur tâche consistait à répondre à une accusation indéfiniment reconduite. À force de répondre, ils finissent par parler le langage même de ceux qui les accusent.

À force d’expliquer Israël au monde, les Juifs en viennent à ne plus se l’expliquer à eux-mêmes. À force de répondre aux catégories imposées de l’extérieur, ils finissent par les intérioriser, ne serait-ce que comme cadre de pensée. Or le sionisme n’est pas un argument : il est un fait historique. Il n’est pas une justification : il est une transformation. Il marque le passage d’une histoire subie à une histoire assumée. Un peuple ne se maintient pas seulement par l’attachement qu’il éprouve pour lui-même, mais par l’intelligence qu’il a de ce qu’il est.

Cet écart entre attachement et connaissance apparaît avec une netteté particulière dans la manière dont s’est imposée une lecture erronée du rapport entre la Shoah et la création de l’État d’Israël. Selon ce récit, largement diffusé, l’existence d’Israël procéderait d’un geste de réparation : l’Occident, saisi de culpabilité après l’extermination des Juifs d’Europe, aurait « donné » une terre aux survivants, au détriment des Arabes. Ce récit a une fonction précise : il retire aux Juifs leur statut de sujet historique. Il transforme une conquête politique en compensation morale.

La réalité est d’une tout autre nature. L’État d’Israël n’est pas né de la Shoah, mais du départ des occupants anglais. La guerre, et la Shoah en particulier, ont failli compromettre le projet sioniste. L’extermination de six millions de Juifs d’Europe n’a pas seulement constitué une tragédie humaine sans précédent ; elle a amputé le peuple juif d’une part décisive de son potentiel démographique, rendant plus incertaine encore la faisabilité d’un État. Loin d’avoir rendu possible la création d’Israël, la catastrophe en a fragilisé les conditions mêmes. C’est le retrait de l’armée britannique, le 14 mai 1948, qui rend possible la déclaration d’indépendance d’Israël. Tout le reste est secondaire. Cet aboutissement procède d’un affrontement engagé dès le Livre blanc de 1939, qui visait à fermer la Palestine à l’immigration juive. Dès lors, la rupture entre le projet sioniste et l’autorité britannique est consommée. À partir de ce moment, la logique de confrontation s’impose, avec elle la perspective d’un départ forcé de l’armée britannique.

Si la Seconde Guerre mondiale n’avait pas interrompu ce processus, l’affrontement aurait conduit à l’expulsion de la puissance mandataire et à la proclamation de l’État d’Israël dès la fin des années 1930. L’indépendance aurait été acquise une décennie plus tôt. La Shoah n’a donc pas rendu possible la création d’Israël : elle en a différé l’émergence et en a altéré les conditions. Elle n’est pas la cause de l’État ; elle en est la tragédie.

Il en résulte qu’il n’existe pas de lien de causalité entre la Shoah et la création de l’État d’Israël. Tout le reste relève d’une reconstruction a posteriori. Et cette reconstruction déplace le centre de gravité de l’histoire juive hors des Juifs eux-mêmes.

C’est contre cette forme de dépossession que devrait se redéployer la hasbara : non plus comme tentative de persuasion adressée à des publics hostiles, mais comme effort de transmission orienté vers les Juifs eux-mêmes et vers tous ceux qui cherchent à comprendre sans préalable idéologique. Car si l’attachement à Israël est réel, vif, transmis de génération en génération, inscrit dans la mémoire et dans l’affect, il demeure trop souvent privé des instruments intellectuels qui permettraient de le soutenir face à des récits adverses structurés.

Il ne s’agit pas de produire un contre-discours, mais de restituer une intelligibilité. Rendre à l’histoire du sionisme sa continuité. Rendre aux conflits leur complexité. Rendre aux Juifs leur propre récit. Des historiens comme Georges Bensoussan[1] ont œuvré dans ce sens, en réinscrivant la naissance d’Israël dans une temporalité longue et en restituant des dimensions systématiquement occultées.

Le véritable enjeu n’est donc pas de convaincre ceux qui refusent toute intelligibilité à l’existence d’Israël, mais d’armer ceux qui lui sont liés — par le cœur, par l’héritage — sans toujours disposer des moyens de transformer cet attachement en compréhension. Car un peuple ne se maintient pas en se justifiant devant ses adversaires, mais en se comprenant assez pour cesser de leur emprunter les catégories par lesquelles il se pense.

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[1] Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950), Gallimard 2026

Quand l’universel devient asymétrique : le Vatican face au peuple juif

Il est des moments où la parole morale, à force de vouloir embrasser l’universel, finit par se détacher du réel, jusqu’à le dissoudre. Les déclarations de Léon XIV sur la guerre en cours au Moyen-Orient en offrent une illustration frappante. Mais leur portée ne peut être comprise qu’à condition de les inscrire dans une histoire longue : celle du rapport du Vatican au peuple juif, puis à l’État d’Israël — une histoire traversée, et même structurée, par l’antijudaïsme chrétien.

Lors de la messe des Rameaux, Léon XIV affirmait : « Dieu n’écoute pas les prières de ceux qui font la guerre ». Quelques jours plus tard, dans son message pascal Urbi et Orbi, alors que l’escalade militaire entre Israël et l’Iran atteignait un seuil critique, il appelait : « Que ceux qui ont des armes les déposent », tout en dénonçant une « illusion d’omnipotence » liée au recours à la force. Pris isolément, ces propos relèvent d’un principe intemporel ; mais c’est précisément leur abstraction qui pose problème : en parlant de « ceux qui font la guerre » sans distinction, ils effacent les asymétries et placent sur un même plan des réalités qui ne le sont pas.

Cette indifférenciation s’inscrit dans une tradition discursive ancienne, où l’universel a servi à recouvrir ce qu’il aurait fallu nommer. L’histoire du christianisme à l’égard des Juifs est marquée par une tension constante : reconnaître leur existence tout en les maintenant dans une altérité théologiquement construite. L’antijudaïsme chrétien n’est pas seulement un contenu doctrinal ; il constitue une structure qui conditionne ce qui peut être dit — ou laissé dans le non-dit.

Lors de la Shoah, le silence de Pie XII face à l’extermination des Juifs constitue l’expression extrême de cette difficulté à nommer ce qui, pourtant, exigeait d’être proclamé. Ce silence prolonge une histoire où le peuple juif n’est jamais saisi dans sa singularité. Ce qui est en jeu n’est pas une prudence diplomatique, mais une incapacité à accorder au destin juif une place qui ne soit pas réabsorbée dans une catégorie universelle. En 1946, Jacques Maritain, philosophe catholique et ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, supplia Pie XII de condamner explicitement l’antisémitisme. Il n’obtint jamais de réponse.

Les inflexions du XXe siècle, après la Shoah, n’ont pas rompu avec cette logique ; elles l’ont déplacée sans en dissoudre le soubassement. La reconnaissance tardive et laborieuse de l’État d’Israël par le Vatican en témoigne : le Saint-Siège, qui aurait pu être le premier État du monde à reconnaître Israël, n’établit de relations diplomatiques avec lui que quarante-cinq ans après sa création. Ce délai traduit une difficulté persistante à intégrer l’idée d’une souveraineté juive échappant aux catégories traditionnelles du regard chrétien.

Dans les situations contemporaines impliquant des Juifs — et singulièrement Israël —, cela se manifeste dans le langage lui-même. Le discours du Vatican tend à être englobant, appelant à la retenue sans qualifier les responsabilités, y compris dans des cas de massacres de Juifs.

Sous le pontificat du pape François, cette approche s’est affirmée sous la forme d’un universalisme abstrait, non sans résonance avec certaines grilles de lecture de la gauche politique, pour lesquelles la conflictualité est interprétée à travers des schémas systématiquement hostiles à Israël. Sans jamais se formuler explicitement, cette convergence produit l’effet d’un langage qui, sous couvert d’universalité, tend à reconduire des positions vaticanes politiquement situées.

Les propos de Léon XIV s’inscrivent dans cette continuité. Ce qui s’y manifeste n’est pas une malveillance explicite, mais une manière spécifique de dire — ou plutôt de ne pas dire — qui, lorsqu’il s’agit du peuple juif, tend à produire de l’équivalence là où l’asymétrie est manifeste. Ce n’est pas l’absence de jugement qui est en cause, mais sa dilution dans une catégorie trop large pour saisir le réel.

D’un côté, Israël et ses alliés, confrontés à la République islamique d’Iran qui, depuis près d’un demi-siècle, affiche son objectif d’éradication de l’État juif et soutient des organisations terroristes à cette fin. De l’autre, un Israël  dont la politique de défense s’inscrit dans un contexte existentiel.

C’est pourtant cette différence que le langage pontifical tend à neutraliser, en les replaçant dans la catégorie générique de la guerre. À force de parler de « ceux qui font la guerre », il devient impossible de dire qui attaque et qui se défend, qui vise l’anéantissement de l’autre et qui cherche à s’en préserver. L’universel, ici, n’éclaire pas le réel : il le dissimule.

Ce qui se joue est un réflexe historiquement constitué qui, lorsqu’il rencontre la réalité juive — et plus encore la souveraineté juive — tend à l’inscrire dans un cadre qui en atténue la singularité. À force de vouloir équilibrer, le langage atténue ; à force de généraliser, il égalise.

Ce refus de distinguer révèle une difficulté tenace : celle, pour l’Église catholique, de se déprendre d’un antijudaïsme constitutif de sa propre élaboration théologique et historique. Car ce qui affleure dans ces formulations, c’est une incapacité à reconnaître le fait juif dans sa singularité. Comme si, face aux Juifs, la pensée chrétienne demeurait travaillée par une inaptitude à les nommer comme sujets à part entière de l’histoire.

L’antijudaïsme chrétien n’opère plus sous la forme qu’il a pu prendre pendant des siècles. Il s’est déplacé dans les formes mêmes du langage : dans cette manière d’égaliser ce qui devrait être distingué, de neutraliser ce qui devrait être qualifié, de dissoudre dans l’universel ce qui lui résiste.

C’est pourquoi le discours du Vatican, lorsqu’il concerne les Juifs ou Israël, ne peut être entendu comme une parole parmi d’autres. Il porte en lui une mémoire, une structure, une histoire qui pèsent sur chacun de ses énoncés. Et tant que cette histoire ne sera pas affrontée jusqu’au bout — non seulement reconnue, mais déconstruite — elle continuera de se manifester sous des formes atténuées, mais discernables.

Ce qui est en cause, c’est la possibilité même, pour l’Église, de produire un discours sur le peuple juif qui ne soit pas, d’une manière ou d’une autre, travaillé par cet héritage. À lire ces prises de position, cette rupture n’est pas engagée : s’y manifeste la persistance, sous des formes policées, d’un antijudaïsme fondu dans l’évidence du langage lui-même.

À cet égard, l’universalisme ne relève plus d’une exigence morale, mais d’un écran qui protège de la nécessité de nommer, de hiérarchiser, de juger — et, ce faisant, de reconnaître que toutes les situations ne se valent pas, surtout lorsque l’histoire du peuple juif est en jeu.

Il y a là une limite propre au magistère catholique qui, malgré ses déclarations, n’a pas rompu avec ce qui, en lui, rend cette reconnaissance si difficile. Et tant que cette rupture ne sera pas accomplie, chaque parole d’équilibre risquera de reconduire, sous couvert d’universalité, une asymétrie ancienne — celle-là même qu’elle prétend dépasser.

Donald Trump : au-delà du style, une politique de l’action

Analyser l’action politique de Donald Trump impose de rompre avec une habitude devenue réflexe dans le débat public: juger un dirigeant à partir de son style plutôt que de ses actes. Cette inversion du regard permet d’éviter l’essentiel. Depuis des années, une part du discours critique s’est cristallisée sur la personnalité de Trump, qualifiée de narcissique, excessive, outrancière. Mais cette focalisation dispense d’examiner ce qui devrait être au cœur de toute analyse politique — les décisions, les lignes, les effets.

Ce que masque cette insistance sur le style, c’est une pratique du pouvoir fondée sur la décision, la rupture et l’acceptation du conflit. Là où d’autres gouvernent dans l’ambiguïté, Trump tranche. Là où prévaut une gestion timorée, il introduit un déséquilibre pour forcer la recomposition. Le débat est ainsi déplacé : on discute la forme pour ne pas affronter le fond.

Dès son premier mandat, cette logique s’est manifestée avec netteté au Moyen-Orient. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et le transfert de l’ambassade américaine ont mis fin à une fiction diplomatique entretenue pendant des décennies. La reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan procède de la même logique : substituer la réalité des rapports de force à leur dissimulation.

Les Accords d’Abraham prolongent cette approche. Là où la diplomatie classique s’était enfermée dans une impasse, Trump a contourné le blocage en modifiant les termes du problème. La normalisation entre Israël et plusieurs États arabes n’est pas le fruit d’une continuité, mais d’une rupture assumée. Dans le même esprit, son intervention dans la gestion du conflit israélo-palestinien — notamment à travers des initiatives visant à obtenir un cessez-le-feu avec le Hamas et la restitution d’otages — illustre une diplomatie orientée vers des résultats concrets.

La tentative de rapprochement entre Israël et le Liban est conforme à cette méthode. Là où des puissances européennes, en particulier la France, malgré leurs prétentions historiques, n’avaient rien obtenu, l’administration Trump a ouvert un canal direct. Ce qui distingue cette approche est sa logique : agir là où d’autres constatent, forcer là où d’autres temporisent.

La question de l’Iran permet de saisir le cœur de cette logique. Elle confronte à un dilemme classique : faut-il agir contre une menace identifiée au risque de l’escalade, ou différer l’affrontement au nom de la stabilité ? Ce dilemme n’est pas propre au présent ; il traverse toute l’histoire contemporaine.

Dans les années 1930, face à la montée en puissance du régime nazi, les démocraties européennes ont hésité. Fallait-il intervenir pour enrayer une menace dont les intentions étaient déjà lisibles, ou préserver la paix à court terme ? Ce choix de temporisation a conduit à une guerre bien plus coûteuse. Ce moment historique a été saisi avec lucidité par Bertolt Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui : ce qui paraît inéluctable ne l’est souvent que parce qu’on a renoncé à l’empêcher.

La Seconde Guerre mondiale en fournit une illustration concrète. Le 6 juin 1944, lors du débarquement de Normandie, les Alliés ouvrent enfin un front décisif contre l’Allemagne nazie en Europe de l’Ouest. Cette opération massive, qui engage des centaines de milliers de soldats, n’est pas seulement un acte militaire : elle marque le moment où l’affrontement devient inévitable, après des années de montée en puissance de l’ennemi et d’hésitations stratégiques. Autrement dit, l’action intervient tardivement, à un coût considérablement accru.

C’est à cette lumière que se pose la question iranienne. Un régime porteur d’une idéologie radicale, animé d’ambitions régionales et s’appuyant sur des relais de déstabilisation pose une interrogation simple : à partir de quel moment cesse-t-on de différer ? Et surtout, quel est le coût réel, à terme, de ce refus d’affronter ? L’alternative n’est pas entre paix et conflit, mais entre un affrontement anticipé et un affrontement subi dans des conditions plus défavorables.

Cette disposition à rompre avec l’inertie ne s’est pas limitée à la politique étrangère. Sur le plan intérieur, l’administration Trump a engagé une politique économique fondée sur la baisse de la fiscalité et la dérégulation. Le résultat a été une croissance soutenue et un niveau de chômage historiquement bas avant la crise sanitaire. Là encore, il s’agit moins d’un ajustement que d’un changement de cap.

La relation avec la Chine illustre une autre rupture. Là où dominait une logique d’intégration, Trump a introduit une confrontation économique. Ce qui a été dénoncé comme une provocation a en réalité ouvert la voie à une prise de conscience plus large des dépendances stratégiques occidentales.

Au sein de l’OTAN, la même méthode s’est imposée. En exigeant des alliés européens qu’ils augmentent leurs dépenses militaires, Trump a mis fin à une forme de complaisance installée. La brutalité du ton a été dénoncée ; les effets, eux, sont indéniables.

C’est sur le terrain sociétal que le contraste avec l’Europe apparaît avec le plus de netteté. Face à la montée de l’antisémitisme dans les milieux universitaires et culturels, l’administration Trump a choisi l’affrontement. Le financement fédéral a été utilisé comme levier, des dirigeants ont été contraints de démissionner. Là où prévaut ailleurs une gestion diluée, souvent paralysée par la crainte du conflit, cette approche repose sur la désignation des problèmes et la mise en œuvre de sanctions.

En Europe occidentale, la réponse à ces questions apparaît prudente, fragmentée, parfois ambiguë. L’antisémitisme y est dénoncé, mais rarement traité comme phénomène exigeant des mesures coercitives. Il en va de même pour la diffusion d’idéologies radicales dans l’espace universitaire. Cette différence ne tient pas seulement à des contextes nationaux distincts, mais à une divergence plus profonde dans la conception de l’autorité politique.

La critique du wokisme, des théories du genre et des courants postmodernes s’inscrit dans ce même clivage. Là où une partie des élites européennes tend à intégrer ces courants dans le fonctionnement institutionnel, Trump les désigne comme des dérives et cherche à en limiter l’influence. Il ne s’agit pas d’un ajustement marginal, mais d’une ligne de fracture assumée.

Cette opposition s’étend jusqu’au regard porté sur l’Europe elle-même. Trump a, à plusieurs reprises, mis en garde les sociétés européennes contre ce qu’il perçoit comme une perte progressive de cohésion et de substance, liée à une immigration insuffisamment maîtrisée et à une interprétation sans limite des principes de liberté. Le diagnostic est frontal : une société qui refuse de poser des limites finit par se dissoudre dans ce refus même.

Au fond, ce qui dérange dans l’action de Trump n’est pas seulement son contenu, mais sa nature. Il agit, il décide, il tranche. Dans un environnement politique habitué à différer, cette posture apparaît comme une anomalie. La critique du style devient alors un moyen commode de disqualifier ce qu’il fait sans avoir à le discuter.

La psychologisation du débat participe de ce mécanisme. En ramenant l’analyse à des traits de personnalité, elle évite de confronter les choix politiques eux-mêmes. Elle transforme un désaccord sur des décisions en jugement sur un individu.

Ce qui se dessine, dans la continuité de ses mandats, n’est pas une série de gestes isolés, mais une conception cohérente du pouvoir : gouverner, c’est décider — et décider implique de rompre, de contraindre, d’assumer le conflit.

En définitive, l’insistance sur le style de Donald Trump fonctionne comme une stratégie d’évitement. Elle détourne l’attention de ce qui devrait être jugé : les actes, leurs intentions, leurs effets. Refuser ce déplacement, c’est rétablir une évidence trop souvent éludée : en politique, ce sont les décisions qui comptent.

La révolution sioniste et ses conséquences

Certaines conceptions de l’identité israélienne la présentent comme inachevée, traversée par une tension non résolue entre normalité nationale et singularité historique longue du peuple juif. Dans cette perspective, le projet sioniste aurait porté en lui une double exigence — fonder une nation moderne tout en assumant l’épaisseur d’une histoire plurimillénaire — sans parvenir à en accomplir la synthèse. Il en résulterait une société fragmentée, dont l’unité resterait problématique tant que l’expérience de l’exil ne serait pas intégrée.

Mais cette interprétation repose sur un présupposé discutable selon lequel le sionisme aurait eu pour vocation d’assumer les deux millénaires d’exil. Or il est loin d’être évident que tel ait été le cas. On peut au contraire soutenir que le projet sioniste n’a pas tant cherché à intégrer l’exil qu’à s’en dégager.

L’un des slogans emblématiques de cette orientation — « du Tanakh au Palmach » — exprime bien ce geste : il ne s’agit pas de relier toutes les strates de l’histoire juive, mais d’opérer un saut, de reconnecter la souveraineté antique à sa forme moderne. Dans cette perspective, l’exil n’est pas nié au sens où il serait oublié, mais il est privé de sa fonction normative. Il ne constitue plus le cœur vivant de l’identité, mais un moment dont il faut se libérer pour redevenir un sujet politique.

C’est pourquoi il est plus juste de parler de révolution que de tension. Le sionisme n’est pas l’effort d’une synthèse entre passé et présent, mais la tentative d’instaurer une discontinuité historique. Cette révolution est d’abord nationale : elle vise à restituer au peuple juif les conditions ordinaires de l’existence politique — territoire, souveraineté, institutions. Mais elle est aussi marquée par l’héritage de la modernité européenne, et en particulier par la Haskala. Autrement dit, elle reconstruit une identité à partir de catégories modernes : rationalité politique, sécularisation, primat du collectif national sur les appartenances traditionnelles.

Dans cette perspective, la mise à distance de la religion n’apparaît pas comme une lacune ou une dérive, mais comme un élément constitutif du projet. Il ne s’agissait pas seulement de créer un État pour les Juifs, mais de transformer les Juifs eux-mêmes en sujets politiques modernes. La séparation entre religion et État faisait partie de cette transformation. Les compromis historiques, notamment le « statu quo » conclu avec les milieux religieux au moment de la fondation de l’État, doivent être compris non comme l’expression d’une essence religieuse de l’État, mais comme des concessions destinées à préserver une unité politique fragile. Ils relèvent de l’histoire des compromis, non du cœur du projet.

C’est ici que le regard du philosophe Yeshayahu Leibowitz prend une portée particulière. Il évoque la possibilité qu’il y ait en Israël un nouveau peuple juif issu d’un schisme. Si l’on prend au sérieux l’idée que le sionisme a engendré une forme d’existence radicalement nouvelle — politique, linguistique, culturelle —, alors il n’est pas absurde de penser que cette nouveauté puisse, à terme, se détacher du continuum historique du judaïsme de la diaspora.

Dès lors, la question n’est plus de savoir comment intégrer le passé dans le présent, comme si une synthèse devait être accomplie. Elle consiste plutôt à reconnaître la cohérence interne du projet sioniste lui-même. Malgré la diversité de ses courants — de Theodor Herzl à David Ben-Gurion, en passant par des sensibilités plus culturelles ou plus politiques — une même orientation fondamentale se dégage : celle de la création d’une identité nouvelle, ancrée dans la souveraineté, structurée par des catégories modernes, et distincte des formes d’existence diasporiques.

C’est cette cohérence qui a rendu possible la fondation de l’État en 1948. Elle constitue un contrat implicite, à la fois politique et anthropologique : faire advenir un peuple capable de se penser et de s’organiser comme une nation moderne. Dans ce cadre, la religion conserve une place — historique, culturelle, existentielle —, mais elle ne saurait être le principe organisateur de l’État sans entrer en tension avec ce projet. Ce qui a assuré la survivance du peuple juif dans l’exil ne peut être transposé au cœur d’une souveraineté moderne sans en modifier la nature.

Ainsi, loin d’être une identité inachevée faute d’avoir intégré toutes les dimensions du passé, l’identité israélienne apparaît comme le produit d’un geste fondateur clair et conceptuellement solide : celui d’une reconstruction nationale assumant une part de rupture. La question n’est donc pas tant celle d’une synthèse à accomplir que celle de la fidélité au projet sioniste.

Michel Onfray, cible idéale : LFI à la manœuvre derrière une polémique fabriquée

Fin mars, sur le plateau de CNews, Michel Onfray est invité à commenter l’actualité politique, notamment l’élection récente du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, élu sous l’étiquette de La France insoumise. Dans cette séquence, le philosophe propose une lecture de la situation locale en mobilisant un vocabulaire d’inspiration anthropologique : il évoque une structuration du pouvoir fondée sur des logiques de fidélité collective et d’allégeance autour d’un groupe et de son représentant.

Ces propos, extraits de leur contexte et réduits à quelques formules, sont immédiatement dénoncés comme racistes. Le maire réagit sans délai, bientôt suivi par plusieurs responsables politiques de premier plan — jusqu’au sommet de l’État — qui condamnent à leur tour, sans nuance ni examen, les déclarations du philosophe. En quelques heures, une analyse de nature intellectuelle bascule dans une affaire morale et politique.

À partir de cet instant, un mécanisme bien connu se met en place : celui de la disqualification. Ce qui relevait, chez Michel Onfray, d’une interprétation du réel inscrite dans une tradition de pensée est requalifié en faute. La question de la justesse ou de la pertinence de l’analyse disparaît au profit d’un procès intenté à l’homme lui-même. Par la gravité de l’accusation, toute discussion devient impossible. Ce court-circuit entre parole et condamnation en dit moins sur Michel Onfray que sur le climat idéologique dans lequel il s’exprime.

Philosophe à l’œuvre abondante, Michel Onfray s’est toujours efforcé de penser en dehors des cadres établis. Cette indépendance lui a valu d’être marginalisé, parfois écarté. Sa disparition du service public, notamment de France Culture, est officiellement attribuée à des choix éditoriaux ; mais il est difficile de ne pas y voir aussi la conséquence de positions de plus en plus dissonantes dans un paysage intellectuel uniformisé.

À cette mise à l’écart institutionnelle s’ajoute un traitement médiatique fondé sur la simplification et la caricature. Michel Onfray est devenu une figure que l’on réduit à quelques étiquettes commodes, évitant ainsi d’affronter la complexité de sa pensée. Chaque intervention est désormais prétexte à confirmation d’un procès déjà instruit. L’épisode de CNews ne fait que s’inscrire dans cette mécanique.

Mais il faut aller plus loin : comprendre la nature des réactions suppose d’examiner le rôle actif de La France insoumise dans cette séquence. Le mouvement a fait de la conflictualisation du débat public une stratégie assumée. En substituant à la confrontation des idées une logique d’affrontement moral, en transformant toute critique en attaque illégitime, il installe un climat où l’analyse elle-même devient suspecte.

Cette dynamique s’inscrit, en outre, dans un cadre idéologique plus large où l’antisémitisme, sous des formes renouvelées et politisées, trouve à s’exprimer. Par ses prises de position sur Israël, par ses ambiguïtés face à certains discours et par la tolérance accordée à des rhétoriques qui franchissent les lignes, La France insoumise participe de cette dérive et en constitue aujourd’hui l’un des vecteurs les plus visibles dans le champ politique français.

Dans ce cadre, la réaction à Michel Onfray n’a rien d’accidentel. Elle relève d’une méthode. L’indignation immédiate, la dénonciation sans examen, la mobilisation rapide de relais politiques et médiatiques : tout concourt à produire un effet de sidération, où l’accusation vaut démonstration. Ce n’est pas seulement une réaction, c’est un mode opératoire.

La France insoumise ne se contente pas de participer à ce climat : elle en est l’un des moteurs. En politisant systématiquement les désaccords sur le registre moral, en essentialisant ses adversaires, en rendant suspecte toute parole extérieure à son cadre idéologique, elle contribue à rendre le débat impossible. Dans un tel environnement, la figure de l’intellectuel indépendant devient, par définition, problématique — et doit être neutralisée.

Cela explique le caractère à la fois prévisible et révélateur de la polémique. Prévisible, parce qu’elle s’inscrit dans une logique désormais rodée ; révélateur, parce qu’elle met en lumière l’incapacité croissante à tolérer une parole qui échappe aux catégories dominantes. Michel Onfray ne parle au nom d’aucun camp, ne protège aucun intérêt, ne s’interdit aucun sujet. Cette liberté, qui devrait être la norme de l’exercice intellectuel, est désormais perçue comme une menace.

Ses prises de position récentes, notamment sur l’antisémitisme et sur Israël, ont encore accentué cette singularité. En dénonçant ce qu’il considère comme des ambiguïtés, voire des dérives, dans certains discours politiques — en particulier au sein de La France insoumise — il s’est exposé à une hostilité accrue. Là encore, la critique ne lui est pas opposée sur le terrain des idées, mais disqualifiée en bloc.

L’affaire actuelle agit ainsi comme un révélateur. Elle concentre des tensions anciennes, active des réflexes installés, et mobilise des acteurs engagés dans un rapport de force idéologique. Mais elle révèle surtout une dérive plus profonde : la substitution progressive du débat d’idées par une logique d’exclusion, où accuser dispense d’argumenter, et où condamner tient lieu de penser.

Il est pourtant nécessaire de rappeler une distinction élémentaire. D’un côté, un philosophe qui propose une analyse, avec les outils qui sont les siens, dans une tradition intellectuelle qui n’exclut pas la rudesse. De l’autre, des réactions qui refusent d’entrer dans cette logique et préfèrent déplacer le débat sur un terrain moral où toute contradiction est disqualifiée d’avance. Il ne s’agit pas ici d’un simple désaccord, mais de deux conceptions irréconciliables de la vie intellectuelle.

L’incident de CNews dépasse ainsi le cadre d’une polémique médiatique de plus. Il témoigne d’un déséquilibre profond : celui d’un espace public où la parole indépendante devient vulnérable, et où ceux qui persistent à penser librement s’exposent à des mécanismes de mise en cause systématiques. Défendre Michel Onfray, dans ce contexte, ce n’est pas prendre parti pour un homme ; c’est refuser un système où l’accusation tient lieu d’argument, et où juger remplace désormais comprendre.

Israël et le Liban : une guerre continue depuis 1948

La guerre entre Israël et le Liban ne commence ni avec les frappes récentes, ni avec l’émergence du Hezbollah, ni même avec la présence passée de l’OLP au Liban. Elle débute en 1948, avec l’attaque du Liban au moment de la naissance de l’État d’Israël. À partir de ce point inaugural, une réalité s’installe et ne sera jamais remise en cause : le Liban est en état de guerre avec Israël.

L’armistice signé en 1949 suspend les hostilités sans les résoudre. Depuis lors, aucun traité de paix n’est venu transformer cette suspension en reconnaissance d’Israël par le Liban. L’état juridique et stratégique demeure inchangé. Ce que nous observons depuis 1948 n’est donc pas une succession de crises, mais une guerre continue, ponctuée de phases d’intensité variable — parfois larvée, parfois ouverte.

Cette continuité est systématiquement occultée dans le débat public occidental. Chaque attaque venue du territoire libanais est présentée comme un événement isolé, une rupture soudaine, une « escalade ». Le vocabulaire lui-même contribue à effacer la durée : il suggère l’existence d’un état de paix interrompu par une initiative ponctuelle. Une telle représentation fabrique l’illusion d’une normalité qui n’a jamais existé. En réalité, ces épisodes ne sont que les manifestations visibles d’un conflit enraciné et persistant.

Non seulement le Liban ne reconnaît pas l’État d’Israël, mais il ne reconnaît pas non plus son droit à l’existence, quelles qu’en soient les conditions. Dès lors, toute tentative de dissocier les violences de cette donnée première relève soit d’une méconnaissance de la situation, soit d’un refus de l’assumer.

On objecte alors que les attaques menées depuis le Liban contre Israël seraient le fait d’acteurs non étatiques : hier l’OLP, aujourd’hui le Hezbollah. Cet argument est devenu central dans la lecture contemporaine du conflit. Il repose sur une distinction entre un Liban « officiel » et des forces qui agiraient en marge de celui-ci.

Or le Hezbollah est une composante interne du Liban : enraciné dans la société, intégré à son système politique, représenté dans ses institutions. Ses membres sont des Libanais. Ses décisions s’inscrivent dans un environnement national qui les rend possibles, les tolère, voire les légitime. Considérer le Hezbollah comme extérieur au Liban revient à construire une fiction qui nie la réalité même du pays.

Dire que « ce n’est pas le Liban » mais « le Hezbollah » revient ainsi à dissocier un État de ce qui se produit, de manière répétée, organisée et durable, sur son territoire. Une telle dissociation n’a pas de sens. Ce qu’Israël perçoit n’est pas une abstraction juridique, mais une réalité concrète : des roquettes tirées depuis le Liban, des drones lancés depuis le Liban, des infiltrations venues du Liban. La source est claire : elle est territoriale, humaine — et libanaise.

On avance également que le Liban est un État fragile, fragmenté, incapable de contrôler ses forces internes. Mais cette description est sans incidence du point de vue israélien. La sécurité d’un État ne peut dépendre des défaillances de son voisin. Une menace ne devient pas moins réelle parce qu’elle émane d’un système politique défaillant. Une roquette ne perd pas sa capacité meurtrière parce qu’elle est tirée par un acteur qualifié de « non étatique ».

Autrement dit, l’argument de la faiblesse libanaise ne modifie en rien la réalité du conflit. La comparaison avec l’Iran permet de clarifier cette logique. Israël sait que la société iranienne est traversée de tensions et qu’une part significative de sa population s’oppose au régime des mollahs. Mais cela ne le conduit pas à considérer qu’il n’est en conflit qu’avec les Gardiens de la Révolution. Sur le plan stratégique, c’est l’Iran, en tant qu’État, qui constitue l’ennemi.

Il en va de même pour le Liban. Israël n’a pas à distinguer entre les différentes composantes du pouvoir libanais. Il ne lui appartient pas de démêler les équilibres confessionnels, politiques ou militaires de son voisin. Ce qu’il constate, de manière empirique et répétée, c’est que, depuis 1948, le Liban lui mène la guerre et lui conteste le droit à l’existence. Cette réalité se mesure concrètement : les habitants du nord d’Israël sont contraints d’évacuer leurs maisons, les villes se vident, et la vie quotidienne se déroule sous une tension permanente.

Dès lors, une question simple s’impose : que veut le Liban vis-à-vis d’Israël depuis 1948 ? La réponse est factuelle : la guerre. Face à cela, que veut Israël ? La réponse est d’une simplicité biblique : la paix.

L’argument selon lequel l’État libanais ne serait pas responsable des actions du Hezbollah ne résiste pas à l’analyse. Un État qui n’affronte pas activement, de manière constante et identifiable, une force armée opérant sur son territoire en assume de fait la responsabilité. Or l’État libanais ne combat pas le Hezbollah.

L’ambiguïté entretenue autour de cette responsabilité fausse ainsi la compréhension même du conflit. Elle conduit à traiter comme exceptionnelle une situation qui est en réalité structurelle, et à dissocier artificiellement un territoire des actions qui en émanent de manière continue.

Exonérer le Liban de ce qui se produit sur son territoire reviendrait à admettre qu’un État puisse être le point de départ d’attaques contre son voisin sans jamais en être tenu responsable ; qu’il existerait une forme d’exception stratégique permettant d’abriter, de tolérer ou d’intégrer des forces armées hostiles, tout en se déclarant étranger à leurs actions.

Une telle position est intenable. Aucun État n’accepterait d’être jugé selon ce principe. Aucun État n’accepterait que des tirs de missiles répétés depuis un territoire voisin soient relativisés au motif que l’autorité centrale serait inefficace. Une telle indulgence n’existe nulle part ailleurs.

En réalité, cette dissociation entre le Liban et les actions du Hezbollah repose sur une fiction qui inverse les responsabilités. Elle revient à exiger d’Israël qu’il fasse la part des choses là où l’État libanais lui-même ne la fait pas, en laissant agir sur son territoire une force armée dirigée contre lui.

Un État confronté à une menace ne raisonne pas en termes d’intentions supposées, mais en termes de capacités et de faits. Et les faits, eux, sont constants. Les attaques venues du Liban ne sont ni accidentelles ni marginales : elles s’inscrivent dans une régularité.

C’est pourquoi l’idée même d’« escalade » est trompeuse. Elle suppose une montée progressive à partir d’un état stable. Or il n’y a pas d’état stable. Il y a une tension permanente — parfois contenue, parfois visible, mais jamais absente. Parler d’escalade, c’est suggérer qu’une situation normale aurait été dégradée, alors qu’elle n’a jamais existé.

De la même manière, évoquer un « cycle de violence » introduit une symétrie artificielle. Un cycle suppose une réciprocité mécanique. Mais cette lecture efface l’élément fondamental : la continuité du refus initial du Liban de reconnaître la légitimité de l’Etat d’Israël. Il ne s’agit pas d’une série d’actions et de réactions isolées, mais d’une situation originelle jamais résolue.

Autrement dit, tant que le Liban ne reconnaît pas Israël, tant que des forces opérant depuis son territoire poursuivent des objectifs hostiles à son existence, la question n’est pas celle d’un épisode de violence, mais celle d’un état de guerre.

Cette guerre est politique dans son principe même, car elle repose sur un refus originel jamais levé. Ce refus en constitue le cœur.

Dans ce contexte, demander à Israël de se comporter comme si cette guerre n’existait pas revient à lui demander de nier sa propre réalité stratégique. C’est exiger d’un État qu’il traite comme accidentel ce qu’il vit comme structurel.

Les critiques adressées à Israël manquent dès lors leur objet. Elles jugent des actions ponctuelles sans intégrer le cadre dans lequel elles s’inscrivent. Elles isolent des moments et ignorent la durée. Elles fragmentent ce qui, du point de vue israélien, forme un tout cohérent.

La question n’est donc pas de savoir s’il existe aujourd’hui une crise entre Israël et le Liban. La véritable question est de reconnaître qu’il n’y a jamais eu de rupture dans la guerre commencée en 1948. Ce que l’on décrit comme des « escalades » ou des « cycles » ne sont, en réalité, que les manifestations visibles — intermittentes — d’un état de guerre permanent.

Tant que cette continuité ne sera pas reconnue pour ce qu’elle est — non pas une succession d’événements, mais une réalité structurelle — il sera impossible de comprendre ce qui se joue réellement entre Israël et le Liban.

Sortie le 17 avril de “La fidélité au réel” par Daniel Horowitz- Editions FYP

Chers amis,

Je suis heureux de vous annoncer la parution de mon livre La Fidélité au réel. Entre mémoire et effacement — un regard juif sur l’Europe qui s’oublie.

Il rassemble des textes écrits au fil du temps, dont certains vous seront familiers, ainsi que d’autres qui en prolongent les interrogations.

L’ensemble forme un essai, guidé par une même exigence : celle de la fidélité au réel.

Israël, la morale, la foi, la civilisation européenne s’y croisent, à l’épreuve de la mémoire et de l’oubli.

Le livre est dès à présent disponible en prévente chez FYP Éditions.

À partir du 17 avril, il sera en librairie, ainsi que sur les principales plateformes en ligne.

Je vous en souhaite une lecture attentive.

De la Shoah au projet iranien : la cécité du regard occidental

Il existe, autour d’Israël, une forme de regard critique qui se distingue par son intensité, sa permanence et sa diversité. Ce regard ne se réduit ni à des désaccords politiques ponctuels ni à l’opposition classique entre États. Il s’inscrit dans une mise en question continue, presque obsessionnelle, qui s’exerce depuis des lieux très différents : des capitales ennemies comme des chancelleries alliées, des milieux universitaires comme des opinions publiques — y compris au sein du monde juif lui-même.

Ainsi, Israël est observé, analysé, jugé avec une attention qui n’a guère d’équivalent. Cette attention constante produit un effet paradoxal : à force d’être scruté comme un cas singulier, l’État d’Israël finit par être abordé comme s’il évoluait dans des conditions comparables à celles de n’importe quel État en paix. C’est ce glissement qui mérite d’être interrogé.

Les critiques adressées à Israël ne sont pas, en elles-mêmes, illégitimes. Elles relèvent souvent de l’exigence démocratique. On évoque l’occupation de territoires, la question de la colonisation, l’usage de la force jugé disproportionné ; on souligne les droits des Palestiniens, les fractures territoriales, les asymétries de pouvoir ; on interroge, enfin, la nature même du régime : démocratie pleine ou démocratie sous tension.

Ces interrogations participent d’une vigilance à l’égard de toute démocratie. Mais lorsqu’elles deviennent exclusives, lorsqu’elles s’imposent comme l’unique cadre de lecture, elles cessent d’éclairer pour finir par isoler leur objet. Elles soustraient alors Israël du contexte dans lequel ses décisions prennent sens.

Israël est le seul État au monde confronté, de manière explicite, répétée et structurée, à des appels à sa disparition. Ces appels n’émanent pas de groupes marginaux, mais d’acteurs étatiques et d’organisations armées significatives. Cette réalité n’est pas périphérique ; elle reconfigure en profondeur l’ensemble du paysage stratégique dans lequel le pays évolue.

L’histoire contemporaine offre des exemples d’États ayant cherché à en absorber d’autres ou à les faire disparaître. L’annexion du Koweït par l’Irak en 1990 relevait de cette logique : effacer une entité politique pour l’intégrer à une autre. La violence y était extrême, mais elle demeurait inscrite dans une rationalité identifiable, faite de puissance, de territoire et de domination.

Ce qui vise Israël ne relève pas de ce schéma. Il ne s’agit pas seulement de la supprimer en tant que forme politique, mais de viser l’existence même d’un État en tant qu’il est juif. Autrement dit, ce n’est pas une entité politique qui est en jeu, mais l’expression souveraine d’un peuple.

À cet égard, le parallèle avec le nazisme éclaire la nature du problème. Le projet nazi ne se limitait pas à servir des intérêts nationaux allemands. Il reposait sur une ambition présentée comme universelle, structurée par une idéologie visant l’éradication du peuple juif en tant que tel. Il ne s’agissait ni de le dominer, ni de le déplacer, ni de l’expulser, mais de l’anéantir.

Lorsque, aujourd’hui, les dirigeants de la République islamique d’Iran — relayés par leurs alliés et les organisations qui leur sont affiliées — appellent à la disparition de l’État juif, ces déclarations ne peuvent être réduites à une simple rhétorique. Elles s’inscrivent dans une vision du monde où cette disparition est présentée non seulement comme un objectif stratégique, mais comme une nécessité d’ordre idéologique, voire métaphysique.

Certes, les fondements diffèrent : le nazisme reposait sur une idéologie raciale, tandis que le régime iranien s’inscrit dans une théocratie révolutionnaire. Mais du point de vue de ceux qui sont visés, la structure est analogue. Dans les deux cas, le peuple juif est désigné comme une figure du mal, dont l’existence même est jugée incompatible avec l’ordre du monde tel que le conçoit l’idéologie en question.

Depuis la révolution islamique de 1979, la destruction d’Israël constitue un axe central de la politique iranienne. Cet objectif n’est ni marginal ni circonstanciel : il est inscrit dans la définition même du régime et se décline à travers un ensemble d’alliances et de réseaux régionaux qui en assurent la traduction opérationnelle.

Dans cette perspective, l’Iran ne peut être considéré comme un acteur parmi d’autres d’un conflit régional. Il apparaît comme le lieu où se reformule, sous des formes nouvelles, une logique de déshumanisation du peuple juif. Les organisations qui gravitent dans son orbite, les actions qu’elles mènent, les cibles qu’elles choisissent, en portent la marque.

Parallèlement — et le décalage prend ici une dimension presque irréelle — le regard occidental se déploie avec application dans l’examen des écarts et des contradictions de la démocratie israélienne. Dans le calme climatisé des studios, à distance exacte du réel, chaque décision est disséquée, chaque opération évaluée, chaque principe ajusté avec une précision d’horlogerie. L’ensemble compose un univers d’analyse cohérent, où rien ne dépasse, où tout s’ordonne — un monde où la complexité est maîtrisée, et surtout tenue à distance.

Ce dispositif ne se contente pas de produire de l’analyse ; il obéit à une logique plus précise. Plus la critique est sévère, plus elle est valorisée. Lorsqu’elle émane de figures reconnues, elle est aussitôt élevée au rang de lucidité. Et lorsqu’elle est portée — degré supplémentaire — par des intellectuels juifs se déclarant attachés à Israël, elle atteint une forme d’accomplissement : la distance devient preuve, la sévérité validation.

L’exercice cesse alors d’être analytique. Il devient performatif. L’attachement proclamé fonctionne comme un préalable, la mise en accusation comme une garantie, et l’ensemble est accueilli avec une approbation d’autant plus marquée qu’il semble se retourner contre son propre point d’origine. Ce qui est salué, au fond, n’est pas tant la justesse du propos que la position depuis laquelle il est énoncé.

Dans ce dispositif ordonné, où chaque élément trouve sa place, une donnée essentielle tend à disparaître : la réalité même dans laquelle ces analyses prétendent s’inscrire. Tout se passe comme si Israël évoluait dans des conditions ordinaires, comme si les catégories usuelles du jugement suffisaient à en rendre compte.

Le contraste en devient alors saisissant. Tandis qu’existe, de manière explicite et répétée, une menace visant l’effacement même d’Israël — y compris sous une forme nucléaire — le débat se déploie comme si cette donnée ne relevait que d’un arrière-plan secondaire. Les analyses sont fines, les arguments élaborés, les désaccords articulés ; mais ils s’inscrivent dans un cadre qui fait abstraction de ce qui devrait en constituer le point de départ : l’existence d’un projet d’anéantissement d’Israël.

On peut imaginer ce qu’aurait été une critique qui, au moment de la lutte contre l’Allemagne nazie, se serait principalement concentrée sur les erreurs ou les fautes commises par les Alliés. De telles critiques auraient pu exister, et certaines auraient été légitimes. Mais jamais elles n’auraient pris la forme d’une symétrie morale avec le projet nazi lui-même.

Or, c’est un glissement de cet ordre que l’on observe aujourd’hui. L’attention se porte sur ce qui est visible, discutable, perfectible — les décisions d’un État démocratique — tandis que ce qui devrait structurer le jugement, à savoir l’existence d’une menace visant sa disparition, est relégué au second plan. En introduisant une forme de symétrie entre des réalités qui ne relèvent pas du même ordre, il brouille les repères nécessaires à un jugement juste.

Dans ce contexte, la mémoire de la Shoah constitue un point de repère. Elle rappelle que des intentions explicitement formulées, lorsqu’elles sont portées par des régimes totalitaires et relayées par des structures organisées, doivent être prises pour ce qu’elles sont : une orientation assumée, et non de simples excès de langage.

Dès lors, la question n’est pas de savoir si la critique d’Israël est légitime. L’enjeu véritable réside dans les conditions de son exercice. Une critique qui omet de prendre en compte la nécessité de la légitime défense se prive de sa propre cohérence. Juger un État sans intégrer la nature des menaces auxquelles il est confronté revient à altérer le sens même du jugement.

À cet endroit précis, la lucidité cesse d’être une simple qualité intellectuelle. Elle devient une exigence morale. Elle conditionne la possibilité même d’un discernement.

Guerre Israël–République islamique : frapper les infrastructures civiles en Iran

Depuis des décennies, l’Iran structure, finance et arme un réseau d’acteurs dont la cible assumée est la population civile israélienne. Le Hezbollah au nord, le Hamas au sud, les milices en Irak, les Houthis : l’ensemble compose un dispositif organisé, coordonné, pensé comme l’extension stratégique de Téhéran. Dans cette architecture, la mort de civils israéliens n’est pas un effet secondaire de la guerre ; elle en constitue le centre de gravité. Les tirs vers Tel-Aviv, Haïfa ou les villes du sud ne relèvent pas d’une confrontation militaire classique : ils visent à désarticuler la vie quotidienne, à imposer un climat d’insécurité durable, à transformer l’espace civil en terrain d’usure.

Dans ce contexte, continuer à invoquer une symétrie dans les règles d’engagement revient à se tromper de cadre d’analyse. Lorsqu’un acteur fait du ciblage des civils un axe stratégique explicite, la symétrie disparaît de fait. La question n’est plus celle de ce qui devrait fonctionner selon un principe abstrait, mais de ce qui produit effectivement des effets. Que changent, concrètement, les frappes israéliennes dans la logique adverse ? Si elles ne réduisent ni la capacité ni la volonté de l’Iran et de ses relais à viser des centres urbains israéliens, elles échouent à dissuader.

Chaque séquence reproduit le même schéma. Une salve de roquettes ou de missiles frappe des zones civiles. La riposte israélienne, loin de surprendre, est attendue, anticipée, intégrée dans le calcul de ceux qui la provoquent. À Téhéran, comme au Hezbollah ou au Hamas, on ne s’interroge pas sur sa probabilité, mais sur son intensité. Elle devient une variable parmi d’autres — un coût prévisible, absorbable — compatible avec la poursuite d’une stratégie qui, elle, ne se modifie pas. Dès lors, la riposte perd sa capacité de rupture et s’inscrit dans une forme de routine.

D’un côté, une stratégie qui vise délibérément les civils. De l’autre, un principe qui consiste à ne jamais les viser. Ce principe est fondamental, mais appliqué sans distinction, il peut produire l’effet inverse de celui recherché. Refuser toute atteinte aux structures civiles iraniennes revient, en pratique, à garantir au pouvoir de Téhéran une forme de continuité. Il peut projeter la violence vers l’extérieur tout en en neutralisant les retours sur son propre territoire. Limiter la réponse au seul champ militaire revient alors à laisser intact le cœur du dispositif iranien.

Ne pas viser des vies humaines doit demeurer une ligne intangible. Mais sanctuariser l’ensemble des infrastructures civiles, y compris celles qui permettent au régime de soutenir, d’alimenter et de prolonger sa stratégie, revient à s’imposer une contrainte que l’adversaire transforme en avantage.

Frapper des réseaux électriques, des installations industrielles ou des capacités logistiques ne revient pas à cibler des personnes. Il s’agit d’atteindre les conditions matérielles qui rendent possible, pour le régime iranien, une guerre à distance, menée sans coût intérieur significatif. Ce n’est pas instaurer une symétrie — celle-ci consisterait à viser des civils —, mais corriger une asymétrie structurelle. C’est introduire un prix là où, jusqu’ici, il n’existe pas.

La société iranienne elle-même est traversée par des lignes de fracture profondes, et une part importante de sa population conteste le régime. Cette réalité impose de penser avec précision la notion de coût : faire pression sur les capacités du pouvoir ne revient pas à frapper indistinctement une nation entière, mais à toucher les mécanismes qui permettent à ce pouvoir de se maintenir tout en externalisant la violence.

Tant que le régime iranien peut agir sans que les conditions de son propre fonctionnement soient affectées, la guerre demeure pour lui un instrument à faible coût intérieur. Elle reste soutenable, voire rationnelle dans sa logique. Mais dès lors que ce coût affecte ses infrastructures, la guerre change de nature : elle cesse d’être un levier extérieur pour devenir une contrainte interne, un facteur de déséquilibre.

En réalité, la question posée n’est pas abstraite. Elle se joue ici, entre Israël et l’Iran, dans la manière dont chacun organise la guerre et en assume — ou non — le coût. L’Iran a construit une stratégie qui lui permet de frapper Israël à distance, par procuration, en dispersant le conflit à travers la région tout en préservant son propre territoire. Israël, de son côté, concentre sa réponse sur des cibles militaires ou directement liées à ces menaces, en laissant largement intact le fonctionnement intérieur du régime iranien.

Tant que Téhéran peut soutenir, armer et activer ses relais sans que les infrastructures qui rendent cela possible soient affectées, la guerre reste pour lui supportable. Elle reste extérieure. Elle ne remonte pas jusqu’au cœur du système.

Dès lors, la question n’est plus seulement morale ; elle devient stratégique, au sens le plus concret : Israël peut-il continuer à contenir une stratégie qui le vise directement dans ses villes, tout en laissant hors d’atteinte les conditions matérielles qui la rendent possible en Iran ? Tant que la réponse reste positive, l’asymétrie demeure — et avec elle la capacité de Téhéran à prolonger indéfiniment cette forme de guerre.

Refuser de viser des civils doit rester une ligne absolue. Mais refuser de toucher aux infrastructures qui permettent au régime iranien de mener cette guerre revient, pour Israël, à accepter que le conflit reste dissymétrique — c’est-à-dire durable. À l’inverse, faire remonter une partie du coût vers ces infrastructures ne revient pas à renoncer aux principes, mais à les rendre opérants dans une situation réelle.

Soit la guerre reste quelque chose que l’Iran peut projeter vers Israël sans en subir les conséquences autres que militaires, soit elle devient une contrainte qui affecte aussi le fonctionnement de l’État. Et, dans ce second cas, il ne s’agit plus simplement de modifier une stratégie, mais d’en rendre la poursuite même impossible. Autrement dit, de faire en sorte que le régime iranien ne soit plus en mesure — matériellement, structurellement — de nuire à l’État d’Israël.

Deux régimes, une logique : Iran et Allemagne hitlérienne

Comparer des régimes politiques séparés par le temps, la culture et leurs fondements idéologiques est un exercice délicat. Le risque est double : soit forcer des rapprochements superficiels, soit, à l’inverse, s’interdire de voir des structures pourtant comparables. C’est dans cet intervalle incertain que se pose la question du parallèle entre la République islamique d’Iran et l’Allemagne hitlérienne. L’enjeu n’est pas de produire une analogie polémique ni de réduire l’un à l’autre, mais de déterminer s’il existe entre eux une parenté de nature — non pas dans leurs formes visibles, mais dans leur organisation profonde.

Le rapprochement repose sur des analogies structurelles. Ces deux régimes diffèrent par leur origine, leur langage et leurs références, mais ils se rejoignent par leur logique interne : celle d’un État total, animé par une mission, structuré autour d’un appareil de coercition distinct de l’armée régulière, et fondé sur la désignation d’un ennemi absolu : les Juifs. Dans les deux cas, le pouvoir ne se contente pas d’administrer un territoire ; il se conçoit comme porteur d’une vérité qui excède toute limite politique ordinaire.

Le pouvoir iranien se pense ainsi dépositaire d’une vérité à la fois religieuse et révolutionnaire, appelée à s’étendre au-delà de ses frontières. Il se vit comme une origine, comme une avant-garde chargée d’inaugurer un ordre nouveau. À ce titre, il appartient à cette famille de régimes pour lesquels aucune limite n’est légitime, puisqu’aucune autorité extérieure ne peut rivaliser avec la vérité qu’ils prétendent incarner. Là où l’Allemagne nazie invoquait une vérité raciale et historique, la République islamique revendique une légitimité d’ordre religieux et révolutionnaire ; mais dans les deux cas, cette certitude a le même effet : elle affranchit le pouvoir de toute contrainte et lui confère une légitimité sans recours.

Dans un tel cadre, l’armée régulière devient insuffisante. Il ne s’agit plus seulement de défendre des frontières, mais de préserver et de prolonger une vision du monde. Les Gardiens de la révolution apparaissent alors comme bien davantage qu’une force militaire : ils constituent le bras armé d’une foi, chargés d’assurer la continuité du projet révolutionnaire, d’en surveiller la pureté et d’intervenir partout où celui-ci pourrait vaciller. Cette dualité entre une armée classique et un corps politico-militaire rappelle, dans sa structure, la séparation entre la Wehrmacht et la SS dans l’Allemagne nazie : d’un côté, une institution militaire héritée et codifiée ; de l’autre, une organisation sélectionnée pour sa loyauté et son fanatisme, investie d’une mission supérieure et appelée à occuper une position centrale dans le dispositif du pouvoir.

À cette architecture s’ajoute un maillage intérieur plus diffus, où le Basij agit comme une force de mobilisation et de contrôle. Il ne s’agit pas seulement de réprimer, mais d’encadrer, de surveiller, d’imprégner les comportements. L’idéologie, la coercition et la vigilance s’y entremêlent jusqu’à devenir indissociables, produisant une société tenue non seulement par la loi, mais par une présence constante du regard politique, jusque dans les gestes les plus ordinaires.

À l’extérieur, le régime modifie ses moyens sans altérer sa logique. Là où le nazisme avançait par conquête directe, la République islamique privilégie une stratégie plus diffuse, mais orientée vers une finalité comparable. Elle agit par relais, par réseaux, par organisations interposées, en finançant, armant et coordonnant des acteurs qui prolongent son influence. Ce mode d’action lui permet de projeter sa puissance sans toujours apparaître en première ligne, de brouiller les frontières entre guerre, politique et clandestinité, et de substituer à la conquête territoriale une forme d’expansion idéologique, progressive et capillaire.

C’est toutefois dans la manière dont ces régimes se structurent autour d’un ennemi que leur parenté apparaît avec le plus de netteté. Dans l’Allemagne nazie, cet ennemi était le Juif, non comme adversaire parmi d’autres, mais comme figure absolue du mal. Dans la République islamique, cet ennemi prend le nom d’Israël ; mais là encore, le discours excède la conflictualité politique ordinaire et vise l’existence même de cet objet désigné.

Cette centralité peut donner l’illusion que tout se joue là, que l’essentiel réside dans cette hostilité affichée. C’est une illusion, et même une illusion dangereuse, car elle concentre l’attention sur ce qui est visible tout en dissimulant ce qui est décisif. Dans l’Allemagne nazie, l’antisémitisme ne constituait pas une limite, mais un point de départ : il structurait les représentations, orientait les affects, et ouvrait l’espace d’un projet de domination qui excédait largement son objet immédiat. L’ennemi absolu fonctionnait comme un point de condensation à partir duquel pouvait se déployer une ambition sans borne.

On retrouve une structure analogue dans le régime iranien. La focalisation sur Israël concentre et rend lisible une hostilité qui déborde largement son objet. Le régime ne se définit pas seulement par cette opposition : il s’inscrit dans une vision du monde incompatible avec les formes politiques, culturelles et morales des sociétés occidentales. Israël apparaît alors comme un point de cristallisation — à la fois symbole et avant-poste — à travers lequel se donne à voir une opposition plus profonde.

Dans cette perspective, la conflictualité avec l’Occident ne relève pas d’un choix contingent, mais découle de la structure même du régime, de son rapport à la vérité et de l’extension qu’il vise. La focalisation sur Israël joue un rôle de vecteur idéologique : elle mobilise, simplifie, incarne. Mais, comme dans le nazisme, l’ennemi désigné ne constitue pas une limite ; il ouvre au contraire une dynamique qui tend à s’étendre à tout ce qui échappe à l’ordre que le régime entend instaurer.

Il en résulte qu’il serait erroné de considérer que la question iranienne concerne d’abord les Juifs ou l’État d’Israël. Une telle lecture reconduirait une erreur d’analyse majeure, comparable à celle qui consistait, dans les années 1930, à percevoir l’antisémitisme nazi comme une obsession particulière sans en saisir la portée véritable. Ce qui est en jeu dépasse cet objet apparent et engage la nature même du régime ainsi que la dynamique qu’il porte.

Cela étant, reconnaître ces convergences n’implique pas d’effacer les différences. Le régime nazi s’est installé progressivement, en s’appuyant sur des mécanismes légaux et institutionnels, sans rupture révolutionnaire, tandis que la République islamique est née d’un bouleversement qui a renversé un ordre établi. De même, le nazisme bénéficiait d’un soutien populaire massif, nourri par un antisémitisme largement diffus dans la société allemande, alors que le pouvoir iranien ne repose pas sur une adhésion de même nature ni de même ampleur.

Ces différences ne disqualifient pas la comparaison ; elles en précisent au contraire le sens. Elles indiquent que ce qui rapproche ces régimes ne tient ni à leurs conditions d’émergence ni à leur base sociale, mais à leur structure et à leur dynamique interne. L’idéologie iranienne s’enracine dans le chiisme révolutionnaire, dans la pensée de Khomeini et dans une tradition islamiste propre ; mais cette singularité ne doit pas masquer la convergence des mécanismes. Le régime iranien n’a pas besoin de reprendre le corpus nazi pour en réactiver les ressorts : il lui suffit d’en mobiliser l’équivalent dans un autre langage, comme le montre l’appropriation de certains thèmes antisémites européens, en particulier le négationnisme de la Shoah.

Le rapprochement prend alors tout son sens. Il ne s’agit pas de dire que l’Iran serait une copie du IIIe Reich, mais de constater qu’il en constitue, sous une forme différente, une réactivation. Ce qui les unit n’est pas une identité de contenu doctrinal, mais une identité de structure : un pouvoir total fondé sur une vérité absolue, animé par une mission, organisé autour d’un appareil idéologique armé, et orienté vers la destruction d’un ennemi désigné comme essentiel. À ce niveau, la comparaison cesse d’être une analogie pour devenir un diagnostic, et deux régimes séparés par le temps, la culture et le langage apparaissent comme les manifestations successives d’un même type politique.

La Révélation du Sinaï : mémoire, histoire et interprétation

Dans le judaïsme orthodoxe, la révélation au Sinaï est tenue pour un événement historique : elle est comprise comme un fait réellement advenu, et non comme un simple contenu de foi. Elle aurait été vécue collectivement par le peuple d’Israël. Selon cette conception, environ six cent mille hommes adultes — auxquels s’ajoutaient les femmes, les enfants, ainsi qu’une « multitude mêlée » sortie d’Égypte avec eux — se sont tenus au pied du mont Sinaï, où Dieu s’est manifesté à eux et leur a donné la Torah sous la conduite de Moïse.

Cet événement, à la différence d’autres récits religieux fondés sur l’expérience d’un individu, aurait été perçu par l’ensemble du peuple, puis transmis de génération en génération, sans interruption. Le fait même que cette tradition se réfère continuellement à ce même événement est alors compris comme un élément de confirmation de sa réalité historique. C’est cet enchaînement qu’il convient d’examiner, car sa force apparente tient à ce qu’il rassemble plusieurs affirmations distinctes sous une même évidence.

La première confusion consiste à faire passer la permanence d’une croyance pour une preuve du fait auquel elle se rapporte. Qu’une tradition soit ancienne, largement partagée, inscrite dans les rites, les textes et la conscience d’un peuple, cela ne montre qu’une chose : qu’elle a acquis une autorité durable. Cela ne montre pas encore qu’elle corresponde à un événement historique tel qu’elle le raconte. L’histoire de l’humanité est remplie de récits fondateurs que des collectivités ont tenus pour vrais pendant des siècles sans que leur vérité historique soit établie pour autant. Une mémoire collective peut être puissante, structurante, unanimement reçue, et pourtant relever, en tout ou en partie, du mythe, de la réélaboration ou de l’idéalisation. La transmission prouve la transmission ; elle ne prouve pas l’objet transmis.

À cela s’ajoute une seconde difficulté : l’argument suppose ce qu’il faudrait d’abord démontrer, à savoir une continuité parfaite de la chaîne mémorielle. Lorsqu’on affirme qu’un événement a été transmis de père en fils depuis son occurrence jusqu’à aujourd’hui, on suppose qu’aucune rupture, aucune transformation substantielle, aucun oubli massif, aucune recomposition du récit n’ont eu lieu. Or une telle continuité ne va jamais de soi dans l’histoire des peuples. Les traditions ne se transmettent pas comme des blocs intacts ; elles se déplacent, se condensent, se réécrivent, se ritualisent, parfois se reforment après des crises.

Les textes bibliques eux-mêmes laissent apparaître des périodes de désordre religieux, d’oubli de la loi, de restauration ou de redécouverte. Ainsi, dans le Deuxième Livre des Rois, sous le règne de Josias, le récit rapporte la découverte fortuite d’un « livre de la Loi » dans le Temple, événement qui déclenche une réforme religieuse majeure : si la Loi avait été continûment connue et transmise, une telle redécouverte n’aurait ni ce caractère de surprise ni cette force de rupture. De même, à l’époque d’Esdras, après l’exil à Babylone, la lecture publique de la Torah apparaît comme une réintroduction solennelle d’un enseignement devenu en partie étranger, nécessitant explication et interprétation. Ces épisodes suggèrent non pas une mémoire linéaire et ininterrompue, mais des phases de discontinuité, d’oubli relatif et de reconstruction.

L’argument tend souvent à faire croire qu’il est impossible d’inventer après coup un événement collectif dont personne n’aurait gardé le souvenir, au motif qu’un peuple dirait aussitôt : « nos pères ne nous ont jamais parlé de cela ». Cette objection paraît forte tant qu’on imagine une fabrication instantanée, voire frauduleuse. Or les grandes mémoires collectives ne se constituent pas de cette manière : elles se forment par sédimentation, par intégration progressive d’un récit dans des pratiques, des fêtes, des lois, des institutions, des lectures liturgiques et des pédagogies familiales.

Il ne s’agit pas nécessairement de persuader soudain une population entière qu’elle a vu ce qu’elle n’a pas vu ; il s’agit plutôt d’élaborer, à partir d’éléments plus anciens, un récit de fondation qui finit par devenir le cadre même dans lequel le peuple se comprend. Une fois qu’un récit structure le calendrier, les commandements, l’éducation et l’identité, il cesse d’être reçu comme une hypothèse : il devient l’évidence même de l’appartenance. Autrement dit, la difficulté d’une invention instantanée ne constitue pas une preuve de l’historicité littérale du contenu transmis.

On retrouve la formulation de cet argument chez Judah Halevi, qui écrit dans le Kuzari : « Une chose connue par une nation entière ne peut être démentie ; car le mensonge ne saurait se répandre universellement »¹. Cette idée, selon laquelle une mémoire collective constituerait en elle-même une garantie de vérité, est reprise et développée dans des formulations contemporaines, notamment par le rabbin Ouri Cherki², qui soutient qu’un récit fondateur national ne saurait être introduit après coup dans la conscience d’un peuple s’il ne correspond pas à une expérience réellement vécue : une telle affirmation serait vouée à être contredite par la mémoire collective elle-même.

Mais une telle position repose sur une conception problématique de la mémoire et de l’identité collectives. Elle suppose qu’un peuple existe d’abord comme une entité unifiée, dépositaire d’un souvenir homogène et stable, capable de rejeter immédiatement toute innovation narrative. Or, dans la réalité historique, ce sont précisément les récits, les lois, les pratiques et les institutions qui contribuent à faire exister un peuple comme tel. L’identité collective n’est pas un donné préalable auquel viendrait s’ajouter un récit : elle se constitue dans et par ces récits. Dès lors, il devient concevable qu’un récit fondateur se forme progressivement, à mesure que se constitue l’unité religieuse et nationale, sans qu’il soit nécessaire de supposer une invention soudaine venant contredire une mémoire préalablement claire et unanime. Le récit ne vient pas s’imposer à une mémoire déjà constituée ; il contribue à la constituer.

Supposons, pour les besoins du raisonnement, que l’esclavage en Égypte ait bien eu lieu, que l’Exode soit réel, que le peuple ait effectivement erré dans le désert pendant quarante ans, et qu’il se soit rassemblé, à un moment donné, autour d’une montagne du Sinaï. Même si l’on accorde tout cela, rien n’oblige encore à conclure qu’il y a eu révélation au sens fort du terme. Ce point est capital, car il permet de distinguer ce qui relève d’une possible reconstruction historique de ce qui relève d’une affirmation théologique. Un peuple peut avoir vécu une sortie, une crise, une marche, une assemblée fondatrice : tout cela reste du côté d’événements humains, historiques, éventuellement exceptionnels. Mais dire qu’au cours de cette assemblée Dieu lui-même s’est adressé au peuple, qu’il s’est manifesté comme sujet transcendant, qu’il a parlé et donné une loi, c’est franchir un seuil d’un autre ordre. On ne passe pas de l’histoire à la révélation par simple prolongement : on change de registre.

Même si un événement impressionnant a eu lieu au Sinaï, plusieurs interprétations demeurent concevables. Il a pu s’agir d’un phénomène naturel extraordinaire, vécu dans un climat d’attente religieuse intense et interprété comme une manifestation divine. Il a pu s’agir d’une expérience confuse et bouleversante, à laquelle un chef charismatique ou une élite sacerdotale a donné forme et sens. Il a pu s’agir encore d’un moment de coalition tribale ou nationale, ensuite élevé au rang de scène divine par une tradition soucieuse de donner à la loi une origine absolue. Dans chacun de ces cas, l’événement de base pourrait être réel sans que la conclusion métaphysique en soit pour autant imposée par les faits eux-mêmes. Ce qui est alors en jeu, ce n’est pas seulement ce qui s’est passé, mais le sens attribué à ce qui s’est passé.

On touche ici à un point plus général de méthode. Aucune expérience, si intense soit-elle, ne porte en elle-même son interprétation définitive. Une foule peut être saisie par un phénomène grandiose, terrifiant, transformateur ; cela ne suffit pas à établir que ce phénomène soit l’auto-manifestation du Dieu d’Israël. Pour qu’une telle conclusion soit admise, il faut déjà un cadre de lecture, une grammaire religieuse, une confiance dans une autorité interprétative — bref, tout un appareil de sens. Dire : « ils ont vécu quelque chose d’extraordinaire, donc c’était Dieu », c’est précisément présupposer ce qu’il s’agit de démontrer.

D’ailleurs, le récit biblique lui-même ne fournit pas l’image simple d’un peuple recevant un discours clair de Dieu, comme on écouterait une allocution publique. Le texte met en scène le feu, le tonnerre, la fumée, la terreur, l’éloignement, la médiation de Moïse ; il y a du tremblement, de l’effroi, de l’incompréhensible. À plusieurs reprises, le peuple demande justement à ne pas entendre directement, à passer par un intermédiaire. Cette opacité n’a pas échappé aux penseurs de la tradition elle-même. Dans le Guide des égarés, Maïmonide³ souligne que la nature exacte de ce qui a été perçu au Sinaï demeure difficile à déterminer : il distingue ce que le peuple a réellement saisi de ce qui relève de la médiation prophétique, et laisse entendre que l’événement, dans son contenu précis, est obscur. Autrement dit, même dans l’effort philosophique interne au judaïsme, la révélation du Sinaï n’apparaît pas comme un fait transparent, mais comme une expérience limite, opaque, qui appelle une élaboration interprétative.

Même si l’on admet le noyau historique maximal que l’on voudra, on n’a pas encore établi la révélation. On a, au mieux, établi qu’un peuple a vécu une histoire exceptionnelle et qu’il l’a comprise comme une relation à Dieu. Mais la proposition plus forte, selon laquelle Dieu se serait réellement adressé à lui dans un acte surnaturel et objectivement identifiable, ne découle pas de ces prémisses : elle leur ajoute quelque chose, à savoir un engagement théologique. Et cet engagement ne peut être validé ni par les seuls moyens de l’histoire, ni par la seule ancienneté d’une tradition, ni par le seul fait qu’elle soit collective.

Si l’argument de la tradition collective suffisait, toute tradition ancienne devrait alors bénéficier d’un crédit comparable dès lors qu’elle structure durablement un peuple. Mais on n’accepte jamais ce principe de manière générale : on ne l’applique qu’au cas que l’on veut sauver. Cela montre que la force persuasive de l’argument ne vient pas d’une règle universellement valable, mais d’une adhésion préalable à la tradition qu’il prétend démontrer. On croit déjà à la singularité du Sinaï, puis on relit sa transmission comme preuve ; on ne découvre pas cette singularité à partir de la transmission seule.

Au fond, la question est peut-être celle-ci : à quel moment passe-t-on légitimement d’une mémoire fondatrice à une preuve ? Tant qu’on ne répond pas avec rigueur à cette question, on reste pris dans un raisonnement circulaire. On dit : cet événement est vrai parce qu’il a été transmis, et il a été transmis parce qu’il était vrai. Or une telle circularité peut soutenir une foi, mais elle ne fonde pas une démonstration. Cela n’enlève rien à la grandeur du récit, à sa puissance, ni à son rôle dans l’existence historique du peuple juif. Mais cela oblige à reconnaître que sa portée normative ou spirituelle ne vaut pas, à elle seule, confirmation historique — et encore moins preuve métaphysique. On peut donc respecter la profondeur de cette tradition tout en refusant de confondre mémoire, histoire et révélation.

Notes

¹ Judah Halevi, Kuzari, Livre I.
² Ouri Cherki, rabbin et enseignant israélien, connu pour ses cours de pensée juive et ses commentaires du Kuzari, où il reprend l’argument de la révélation nationale.
³ Maïmonide (1138–1204), Guide des égarés, passages consacrés à la prophétie et à la révélation du Sinaï, où il souligne le caractère obscur de l’événement.

Réponse à la réponse du Dr Kneller

Cher Romy,

Je suis un athée de culture juive. La référence au divin n’entre ni dans mon rapport au sionisme ni dans mon identité juive, même s’il est vrai que la Torah en constitue le mythe fondateur.

Tu estimes que, sans référence au divin, l’État d’Israël manque de fondement. De mon point de vue, c’est l’inverse. Mon attachement à Israël s’enracine dans une histoire plurimillénaire, une civilisation, un corpus littéraire, une mémoire collective, ainsi que dans la volonté d’un peuple de persévérer dans son être. Ces éléments sont observables, transmissibles, partageables. Ensemble, ils fondent non seulement une aspiration à la souveraineté politique, mais aussi les conditions historiques et spirituelles qui ont rendu possible le projet sioniste.

Fonder cette légitimité sur ce que je tiens pour une fiction — Dieu — ne permet ni de l’établir, ni de la partager, ni de prétendre à une validité commune. Une telle position tend à se soustraire à la discussion ; elle peut même, parfois, appeler à s’imposer. C’est pourquoi la séparation entre religion et État me paraît constituer une exigence fondamentale de tout projet démocratique.

Quant à l’hypothèse d’une source divine, la charge de la preuve incombe à celui qui l’affirme. Je ne me reconnais pas dans l’idée selon laquelle ma position reposerait sur un axiome symétrique au tien. Je ne substitue pas une doctrine à une autre, ni une croyance à une autre. Je ne prétends pas connaître la nature ultime du monde ; je me limite à reconnaître, en tant qu’homme, les productions humaines — parmi lesquelles la Torah.

S’agissant de Maïmonide, les passages que tu cites dessinent effectivement une vision où le retour du peuple juif sur sa terre occupe une place centrale. Il précise toutefois que rien ne changera dans l’ordre du monde à l’époque messianique, si ce n’est la fin de la servitude aux nations et le rétablissement de la souveraineté en terre d’Israël (Mishneh Torah, Hilkhot Melakhim, chap. 12).

Dans cette perspective, il n’est pas incohérent de voir dans le projet sioniste une forme de réalisation de cette aspiration. Mais cette conception s’inscrit dans une approche rationnelle du messianisme : la transformation relève du politique, non d’une rupture métaphysique. Le fait que Maïmonide n’intègre pas cette dimension parmi les 613 mitzvot suggère d’ailleurs que, chez lui, foi et souveraineté relèvent de registres distincts.

Cette approche contraste avec celle de Yehouda Halévi. Dans le Kuzari, il développe une vision organique du lien entre le peuple juif et sa terre, conçue comme le lieu propre de son accomplissement spirituel, voire comme une condition de possibilité de la présence divine elle-même : « La terre d’Israël est la plus apte à recevoir l’influx divin, comme le cœur est l’organe le plus apte à recevoir l’esprit vital » (Kuzari II, 12). Là où Maïmonide ramène l’horizon messianique à une restauration politique, Halévi exprime un rapport singulier entre un peuple, une terre et le divin.

Tu soulignes la contribution du monde ultra-orthodoxe à l’étude de la Torah, tout en regrettant leur difficulté à s’inscrire dans la construction de l’État. Cette tension est révélatrice : ceux qui adhèrent le plus fermement à l’idée d’une Torah divine sont aussi, historiquement, parmi les plus réticents à s’engager dans le projet sioniste. Il y a là un décalage entre adhésion théologique et entreprise politique. J’y vois l’indice que le projet sioniste relève d’une dynamique qui ne dépend pas de la foi.

La question du fondement du sionisme ne renvoie pas à un principe abstrait. Il est né dans le contexte de la Haskala, c’est-à-dire de l’émergence des Juifs comme sujet politique. Or, la manière dont on interprète la Haskala engage directement la compréhension du sionisme lui-même.

Tu y vois un moment qui aurait exposé les Juifs à une tentation d’assimilation, dont l’échec expliquerait en retour l’émergence du sionisme. Mais l’acculturation traverse toute l’histoire du peuple juif. Dès l’époque biblique, y compris sous les royaumes d’Israël et de Juda, les textes attestent l’adoption de pratiques idolâtres. À l’époque hellénistique, les Mitiavnim adoptent les modes de vie du monde grec. Dans l’Antiquité tardive, des figures comme Philon d’Alexandrie ou Flavius Josèphe témoignent d’une affinité avec la culture gréco-romaine. Plus tard encore, dans le monde islamique comme dans l’Europe chrétienne, les formes d’intégration — volontaires ou contraintes —, jusqu’aux conversions, constituent un phénomène constant.

La Haskala ne crée donc pas cette tension entre singularité et assimilation ; elle en reformule les termes dans un cadre moderne. Et c’est précisément dans ce cadre que le sionisme prend sens comme réponse politique. L’émancipation des Juifs au XIXᵉ siècle s’est accompagnée d’une appropriation des acquis des Lumières et de la modernité. Un peuple peut se transformer, s’ouvrir, intégrer des éléments nouveaux sans cesser d’être lui-même — à condition de conserver une conscience de soi, une mémoire et une volonté de persister dans son être.

L’histoire du sionisme, des premiers cercles d’Europe orientale jusqu’à Pinsker, Herzl, Jabotinsky et Ben-Gourion, témoigne de cette dynamique. Elle intègre l’héritage de la Torah et des textes, non comme intervention divine, mais comme composante d’une histoire sans laquelle il n’y a pas de peuple.

Tu reprends enfin ma remarque selon laquelle « ce qui meut le monde, c’est ce que veulent les hommes », pour y voir une convergence avec l’idée d’un dialogue entre l’homme et Dieu. Mais un tel dialogue relève d’une expérience intérieure : il peut avoir, pour chacun, une signification, mais il demeure, par nature, subjectif. Il varie d’un individu à l’autre, d’un peuple à l’autre, sans qu’il soit possible d’en établir le contenu ni d’en arbitrer les prétentions. Dans ces conditions, il ne peut constituer un fondement commun ni être opposé à autrui.

Le monde est, pour moi, le produit des relations entre les hommes — et d’elles seules. Le dialogue humain, lui, engage des interlocuteurs qui se répondent, se contredisent, s’accordent parfois, entrent souvent en conflit. Leurs paroles et leurs actes peuvent être confrontés. C’est de cette relation que naissent à la fois la grandeur et les malheurs. L’homme est confronté à d’autres hommes, mais aussi à ses propres actes ; il porte, avec les autres, la responsabilité du monde qu’il produit. Cette solitude n’est pas une faiblesse : elle est la condition même de cette responsabilité.

Tu évoques enfin l’évolution tardive de Sartre à la suite de son dialogue avec Benny Lévi. Cet épisode est intéressant, et témoigne d’une rencontre significative, mais il ne saurait constituer un argument. L’évolution d’un penseur éclaire un parcours ; elle n’établit pas une vérité. L’interprétation métaphysique du peuple d’Israël vers laquelle s’oriente Benny Lévi repose sur des présupposés que je ne partage pas.

Dans ces conditions, il me semble que notre désaccord ne devrait pas conduire à une mise en concurrence des légitimités. Il n’y a pas, d’un côté, une légitimité fondée sur une injonction divine et, de l’autre, une légitimité fondée sur l’histoire, la culture et la volonté politique, comme si l’une devait exclure l’autre.

Ce qui importe, c’est que ces approches puissent coexister sans chercher à s’imposer l’une à l’autre.

Chacun peut puiser dans les sources qui font sens pour lui, à condition de ne pas ériger ses convictions en norme contraignante. Le point commun doit rester la construction d’un État d’Israël enraciné dans une histoire et une mémoire singulières, capable d’assumer des marqueurs spécifiquement juifs sans en imposer une interpretation figée.

C’est peut-être là que se trouve un terrain partagé : non dans l’accord sur les fondements ultimes, mais dans la volonté de faire exister, ensemble, une réalité politique commune.

Réponse du Dr Avraham (Romy) Kneller

J’ai récemment publié une réflexion sur un essai du docteur Avraham (Romy) Kneller, intitulé Israël au cœur de la tourmente. Après avoir pris connaissance de ma chronique, il a souhaité y répondre. Il m’a écrit en hébreu ; vous pouvez consulter l’original de son message en cliquant ici. En voici une traduction que j’espère aussi fidèle que possible :

Cher Daniel,

Merci d’avoir donné une tribune à la brochure que j’ai écrite, et merci pour tes remarques éclairantes. J’ai rédigé la brochure « Au cœur de la tempête » dans un tumulte émotionnel, face aux profondes fractures qui traversent notre société. Notre désaccord découle en effet d’un débat théologique : existe-t-il une force cachée, à savoir Dieu, dont l’existence nous échappe, mais qui agit en coulisses, impliquant ainsi un message contraignant pour l’humanité entière, et en particulier pour le peuple d’Israël ? Toute ta critique repose sur ton refus de cet axiome. Ton point de départ est qu’il n’y a pas de Dieu, et que le monde se déroule selon une dialectique sociologique, idéologique, morale et politique.

Le troisième chapitre de la brochure tente de répondre à cette question éternelle. Dans ta réponse, tu te contentes d’affirmer que tu ne crois en aucune force supérieure dirigeant le monde. Tu ne te confrontes pas réellement à la question : tu n’expliques pas sur quelle intuition ou sur quelle base scientifique éprouvée tu rejettes mes propos. C’est un manque, et à mon avis, c’est peut-être là le véritable point de départ du dialogue. Et si nous ne sommes pas d’accord sur les fondements, il se peut que nous ne puissions pas non plus nous accorder sur ce qui en découle.

Mais nous pouvons continuer à débattre. Sur le fond, je voudrais faire quelques remarques à propos de ce que tu as écrit : Tu abordes la question de savoir comment il se fait que ce soit précisément le public laïque qui ait été à l’avant-garde du retour à Sion. Je consacre un chapitre entier à cette question. Je n’ai pas écrit que le public laïque était un « outil » au service d’un objectif supérieur dont il n’avait pas conscience. Au contraire, ils étaient animés d’un esprit pionnier et d’un dévouement remarquable. Ils ne sont pas un épisode passager, mais une partie intégrante d’un processus historique. Je rappelle aussi que l’idée du retour à Sion a toujours été profondément ancrée dans l’âme de chaque Juif, bien avant le début du sionisme.

Le grand philosophe et poète Rabbi Juda Halévi (né à Tolède en 1075, mort à Jérusalem en 1141), dans le Kuzari, s’indigne déjà que les membres de son peuple ne fassent pas d’efforts concrets pour revenir sur leur terre, et il se moque même de leur prière quotidienne pour le retour à Sion, qu’il qualifie de « comme le bavardage du perroquet et le gazouillement de l’étourneau » (deuxième traité, chap. 23-24). Le Gaon de Vilna, au XVIIIᵉ siècle, appelle ses disciples à monter en Israël, et beaucoup réalisèrent cet appel. Au XIXᵉ siècle, les rabbins Alkalai (1798-1878), Mohilever (1824-1898) et Reines (1839-1915), comprenant que l’exil touchait à sa fin, appelèrent à une immigration massive en Terre d’Israël et au renforcement de la petite communauté juive qui y grandissait.

Tout cela avant même que Herzl n’apparaisse sur la scène de l’histoire. Cela n’enlève évidemment rien à la grandeur de Herzl. Tu notes que Maïmonide ne compte pas l’installation en Terre d’Israël parmi les 613 commandements. Il y a à cela des raisons qu’il n’est pas lieu de détailler ici. Mais la position de Maïmonide est connue et claire : dans les derniers chapitres de son œuvre monumentale Michné Torah, il expose sa vision historiosophique. Ainsi, dans les lois des rois (chap. 1) : « Trois commandements furent prescrits à Israël lors de son entrée dans le pays : se donner un roi…, anéantir la descendance d’Amalek…, et construire le Temple ». Et au chapitre 11 : « Le roi Messie se lèvera et restaurera la royauté de la maison de David… il reconstruira le Temple et rassemblera les exilés d’Israël… ». Il n’y eut pas de penseur plus sioniste ou plus “messianique” que Maïmonide.

J’ai également consacré un chapitre entier au public ultra-orthodoxe. À mes yeux, la Torah est le message divin destiné à l’humanité et en particulier au peuple d’Israël, grâce auquel il peut devenir une lumière pour les nations. Les ultra-orthodoxes ont permis un essor sans précédent de l’étude de la Torah, ainsi que de la pratique des commandements. Mais j’ai une critique sévère à leur égard : ils n’ont pas su devenir des partenaires naturels dans la construction de l’État, dans toutes ses dimensions, alors même que la voie de la Torah l’exige. Cela a nui — et nuit encore — gravement à l’État comme à eux-mêmes. J’en parle longuement dans le chapitre consacré au monde ultra-orthodoxe.

Tu reconnais que l’ardeur des débuts du sionisme s’estompe. Cette ardeur existe encore, Dieu merci, dans de larges pans du peuple, religieux comme laïcs. Mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, elle se trouve surtout dans le public religieux sioniste et traditionnel. Les raisons en sont également développées dans ma brochure. Et j’aimerais te poser une question : pour moi, le droit du peuple juif à un État indépendant en Terre d’Israël est fondé sur l’alliance entre Dieu et le peuple d’Israël, depuis Abraham il y a environ 3 500 ans.

La cohérence interne de ta pensée repose, selon tes propres termes, sur la rencontre au XIXᵉ siècle entre humanisme, Lumières et émancipation, qui ont rendu possible la nationalité israélienne. Dans mon article sur l’identité juive, j’ai soutenu l’inverse : c’est précisément l’échec de l’émancipation et le désir d’intégration des intellectuels dans la famille des nations qui ont été le moteur puissant du sionisme. Si le mouvement des Lumières, qui a aussi permis l’émancipation, avait réussi, le peuple juif aurait simplement disparu de la scène de l’histoire. L’objectif de ce triple mouvement — humanisme, Lumières et émancipation — était précisément l’assimilation. La nationalité israélienne est née de l’échec de cette tentative.

Tu dois expliquer comment, selon ta position, sans fondement dans la Torah d’Israël, on peut justifier la création d’un État indépendant en Terre d’Israël et garantir son identité juive à l’avenir. Un État sans identité juive sera un État comme les autres, où vivront des Juifs dont le destin sera celui des Juifs en diaspora. • Je suis d’accord avec ta phrase existentialiste : « ce qui meut le monde, pour le meilleur ou pour le pire, c’est ce que veulent les hommes ». Dans le judaïsme aussi, la volonté et les actes de l’homme occupent une place centrale.

Le monde est une sorte de dialogue permanent entre l’homme et Dieu. Par ses actions, l’homme détermine en fin de compte la manière dont se manifeste la conduite divine dans le monde ; autrement dit, l’abondance divine dépend des actes de l’homme. L’homme porte exactement le même degré de responsabilité envers le monde que celui que tu lui attribues dans l’existentialisme. Au fait, si tu ne l’as pas encore fait, je te recommande de lire l’excellent livre Achever Sartre de Laurent Touil-Tartour. L’ouvrage traite du tournant intellectuel de Sartre dans ses dernières années, à la suite de ses dix années de dialogue avec Benny Lévi. Sartre lui-même, à la fin de sa vie, a reconnu la dimension métaphysique du peuple d’Israël. Je m’arrête ici, bien qu’il y aurait encore beaucoup à dire.

J’espère que tu traverses ces jours difficiles au mieux, et je nous souhaite à tous seulement de bonnes nouvelles.

Guy Peleg, procureur médiatique poursuivi en diffamation

Juillet 2024. Dans le centre de détention militaire de Sdé Téman, un incident survient lors de la maîtrise d’un détenu palestinien. Des blessures sont constatées. Une enquête est ouverte par la justice militaire consistant à recueillir les témoignages, analyser les images, établir les faits. À ce stade, une règle s’impose — protéger le dossier pour garantir la présomption d’innocence.

C’est à ce moment que Guy Peleg, journaliste à la chaîne de télévision Channel 12, diffuse des images issues des caméras de surveillance. On y voit des soldats encercler un détenu lors d’une intervention violente. En quelques heures, l’affaire quitte le cadre de l’enquête pour entrer dans celui du spectacle médiatique. Les images circulent, les commentaires s’emballent, les accusations se radicalisent.

Mais ce que montre ce reportage, ce sont des fragments extraits d’un dossier en cours, obtenus par une fuite de documents classifiés. Le traitement éditorial de ces images et les commentaires de Guy Peleg évoquent même un volet sexuel — alors que l’enquête n’a encore rien conclu.

Guy Peleg est un journaliste chevronné, spécialiste des affaires judiciaires. Il sait qu’une enquête en cours n’est pas une vérité, et que des images sans contexte ne sont pas des preuves. Mais il sait aussi qu’en diffusant ces images à ce moment précis, il transforme une procédure en accusation.

En publiant ces éléments, Guy Peleg court-circuite la présomption d’innocence. Le mécanisme est immédiat et implacable : des images, une narration orientée, et la culpabilité s’impose avant même que les faits ne soient établis.

Mais l’enquête suit son cours et, au bout de nombreux mois, vient la conclusion : le parquet militaire décide de classer l’affaire sans suite. Le dossier est refermé.

Mais ce que la justice défait, le récit médiatique ne le corrige pas. Ce qui avait été présenté comme un scandale se révèle infondé — mais ne produit aucun effet équivalent à l’accusation initiale. Il n’y a ni propagation massive de la conclusion, ni rectification proportionnée, ni retour à l’équilibre.

Les soldats, désormais mis hors de cause, engagent des poursuites. Par l’intermédiaire d’avocats, des actions en diffamation sont initiées contre Guy Peleg et Channel 12. Leur position est simple : ce qui a été présenté comme une information relevait en réalité d’une accusation publique avant toute conclusion judiciaire.

Face à cela, la défense classique du journalisme pris en défaut est bien connue. Elle tient en quelques principes : le devoir d’informer, la protection des sources, et l’idée selon laquelle le journaliste n’est pas responsable des effets produits par ce qu’il révèle. Ce cadre offre une protection considérable et permet de publier des éléments issus de fuites, parfois invérifiables, tout en s’abritant derrière le secret des sources.

Lorsqu’un journaliste est seul à détenir — ou prétend détenir — les éléments qu’il publie, lorsqu’il en contrôle le moment, le montage et l’interprétation, il ne se contente plus de transmettre une information : il en organise la signification. Et lorsqu’il invoque ensuite la déontologie pour se dégager des conséquences, il transforme une protection légitime en instrument d’irresponsabilité.

Dans ce contexte, ce qui avait été présenté comme une révélation porte en réalité les marques d’un coup politique : recours à des documents classifiés issus d’une fuite, diffusion au moment le plus sensible d’une enquête en cours, et cadrage orienté vers les accusations les plus graves.

Dans ce contexte, le reportage ne fonctionne plus comme une information, mais comme un instrument. L’incident devient un levier, les images un support, et l’enquête elle-même un prétexte à une mise en cause de l’armée, et au-delà, du gouvernement. Dès lors, l’intervention de Guy Peleg apparaît comme ayant reposé sur une construction trompeuse.

Dans l’affaire de Sdé Téman, Guy Peleg a contribué à installer un procès médiatique ; il se retrouve désormais à répondre devant les tribunaux dans le cadre des actions engagées contre lui.
Mais au-delà de l’issue judiciaire de cette série d’actions en diffamation engagées par les soldats contre les journalistes et la chaîne de diffusion, une autre question demeure — plus fondamentale.

Ce qui est en cause ne se limite pas à la validité d’une information ou aux limites de la liberté de la presse. Il tient à la nature même de l’acte : intervenir dans une enquête en cours, en période de guerre, en produisant un récit susceptible d’affaiblir non seulement des individus, mais l’institution à laquelle ils appartiennent.

Présenter comme établi ce qui ne l’est pas encore ne relève pas seulement d’un excès journalistique. Cela revient à déplacer un combat politique sur un terrain où les conséquences dépassent son objet — en exposant l’armée à une mise en cause au moment même où elle est engagée.

Contester le pouvoir, enquêter, révéler — tout cela relève du débat démocratique. Et c’est précisément dans cet écart que se situe la faute : non pas dans le fait de questionner, mais dans celui d’avoir, en pleine guerre, érigé une hypothèse en accusation publique.

Ce déplacement ne relève pas seulement d’une erreur d’appréciation. Il constitue une faute morale : celle d’avoir, pour des raisons politiques, induit le public en erreur et outrepassé le devoir d’informer.

La leçon d’Alfred Knoll : l’Iran à la lumière des années 1930

Les grandes catastrophes de l’histoire surgissent rarement par surprise. Elles s’annoncent longtemps à l’avance, par une accumulation de signes que les sociétés préfèrent souvent ne pas voir. Comprendre pourquoi ces avertissements restent ignorés jusqu’au moment où il devient trop tard est l’une des questions les plus persistantes de l’histoire.

C’est cette question qu’aborde Alfred Knoll dans un texte consacré à la guerre entre Israël et l’Iran.  Son argument consiste à éclairer la situation actuelle par une comparaison historique avec l’épisode de l’Allemagne nazie, afin de montrer comment certaines menaces deviennent évidentes seulement lorsqu’elles se sont déjà consolidées.

Knoll ne parle pas seulement en observateur. Né en 1942 à Anvers, survivant de la Shoah, il appartient à ces enfants cachés qui échappèrent aux nazis grâce aux réseaux de résistance ayant sauvé des milliers d’enfants juifs. Son père fut assassiné dans le camp d’extermination de Sobibor. Cette biographie éclaire l’interrogation qui traverse toute sa réflexion : comment les grandes catastrophes historiques deviennent-elles possibles ?

Il s’avère qu’elles ne surgissent jamais soudainement. Elles se préparent dans une phase intermédiaire où les signes se multiplient, mais où les sociétés persistent à croire qu’il ne se passera rien. C’est dans cette perspective qu’il juge légitime la guerre menée aujourd’hui contre l’Iran.

Les raisons profondes de la confrontation entre Israël, les États-Unis et l’Iran présentent une analogie avec celles qui ont conduit les Alliés à combattre l’Allemagne nazie. Cette comparaison suscite parfois des objections. On souligne notamment que l’Iran d’aujourd’hui ne peut être comparé à l’Allemagne de 1939 ou de 1940, lorsque la puissance militaire du Reich était déjà pleinement déployée et que la guerre mondiale avait commencé.

Mais c’est précisément là que se situe le malentendu. L’analogie ne renvoie pas à l’Allemagne de 1939 ou de 1940, lorsque la guerre mondiale avait déjà commencé, mais à celle des années 1920 et du début des années 1930.

À cette époque, l’Allemagne n’était pas encore la puissance militaire qui allait dévaster l’Europe. Pourtant, l’idéologie du régime et ses intentions étaient déjà formulées sans ambiguïté. Dès 1923, Adolf Hitler exposait dans Mein Kampf un programme politique fondé sur l’expansion territoriale, la destruction des institutions démocratiques et l’élimination des Juifs d’Europe. Lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir en 1933, ces intentions commencèrent à se traduire en actes : lois antisémites, suppression des libertés politiques, réarmement accéléré.

Le problème historique ne fut donc pas l’absence de signes annonciateurs, mais l’incapacité à les prendre au sérieux. Parce que l’Allemagne paraissait encore faible, beaucoup estimèrent que ces déclarations et ces premières mesures ne représentaient pas une menace globale réelle. Cette lecture se révéla tragiquement erronée : c’est durant cette période d’aveuglement que la menace eut le temps de se développer jusqu’au point où elle devint impossible à contenir.

C’est là que s’impose une analogie avec la situation actuelle. L’argument n’est pas que l’Iran représente aujourd’hui une menace comparable à celle du Reich pendant la Seconde Guerre mondiale. Il consiste plutôt à souligner un schéma historique récurrent : celui d’un régime qui annonce ses objectifs, développe ses moyens et teste les limites de la réaction internationale.

L’expérience du XXᵉ siècle montre que les menaces de cette nature ne deviennent évidentes pour tous que lorsqu’elles ont déjà franchi un seuil critique. L’analogie ne vise donc pas à dramatiser la situation par un simple parallèle rhétorique. Elle rappelle qu’attendre que la menace atteigne sa pleine puissance revient  à renoncer à la possibilité de la prévenir.

Un autre élément renforce la comparaison entre le nazisme et l’idéologie de la République islamique d’Iran : la place centrale de l’antisémitisme. Dans l’idéologie nazie, la haine des Juifs occupait une fonction structurante. Le Juif y était présenté comme l’ennemi universel, à la fois responsable du capitalisme, du bolchevisme et de la décadence morale de l’Occident. Cette figure de l’ennemi ontologique donnait une cohérence à une vision du monde fondée sur la confrontation permanente et la nécessité d’une lutte globale.

On retrouve un mécanisme comparable dans l’idéologie développée en Iran depuis 1979 ainsi que dans les mouvements islamistes qui s’en réclament. L’hostilité envers Israël et les Juifs y est présentée comme une lutte contre un ennemi supposé incarner l’injustice mondiale et la corruption de l’Occident.

Dans les deux cas, l’antisémitisme sert à désigner l’ennemi autour duquel une idéologie se structure, fédérant des forces diverses et transformant un projet politique en combat existentiel.

Il ne s’agit pas de réduire la situation actuelle à une répétition de l’histoire du XXᵉ siècle. Mais l’analogie souligne un point troublant : lorsque l’antisémitisme devient le langage central d’une idéologie politique, il tend à signaler un projet plus vaste, qui dépasse la seule question juive et s’inscrit dans une ambition de transformation radicale du monde.

La guerre en cours s’inscrit dans une confrontation dont les racines remontent à la révolution islamique de 1979. Depuis lors, la République islamique d’Iran a fait de l’hostilité envers Israël un élément central de son idéologie et de sa stratégie. Cette hostilité s’est traduite par la mise en place d’un dispositif indirect destiné à exercer une pression constante sur Israël tout en évitant une confrontation militaire directe.

Dans cette logique doivent être compris les différents acteurs armés qui entourent Israël. Le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les milices chiites en Irak ou les Houthis au Yémen ne sont pas seulement des mouvements locaux apparus dans des contextes particuliers. Ils s’inscrivent dans une stratégie régionale par laquelle l’Iran projette son influence et entretient une confrontation permanente autour d’Israël. Pendant des décennies, cette stratégie a permis à Téhéran de mener une guerre indirecte tout en évitant les conséquences d’un affrontement ouvert.

L’Iran figure également parmi les principaux soutiens du terrorisme international, notamment à travers les Gardiens de la Révolution, pilier de son appareil militaire et stratégique. Cette organisation dispose de forces terrestres, navales et aériennes, contrôle des réseaux extérieurs et supervise des opérations menées par différentes organisations armées dans plusieurs régions du monde.

Dans ces conditions, la guerre actuelle dépasse le cadre d’un conflit régional. Elle met en jeu la confrontation avec un régime qui a développé une stratégie reposant sur des réseaux armés transnationaux et sur l’usage de la violence indirecte. L’enjeu ne concerne donc pas seulement la sécurité d’Israël, mais aussi la nature même du régime iranien et l’ampleur de ses ambitions.

Tant que l’Iran ne possède pas l’arme nucléaire, il demeure exposé à une intervention militaire et doit intégrer cette contrainte dans ses calculs. L’acquisition d’une telle capacité lui offrirait en revanche une forme d’immunité stratégique : les réseaux militaires et paramilitaires qu’il soutient pourraient poursuivre leurs actions à l’abri d’un bouclier nucléaire. L’enjeu dépasserait alors largement le cadre d’un conflit régional et toucherait à la stabilité même de l’équilibre mondial.

La guerre contre l’Iran doit être comprise comme une tentative d’interrompre cette dynamique avant qu’elle ne devienne irréversible. Dans ce contexte, l’intervention américaine aux côtés d’Israël n’a rien d’une anomalie : les deux pays sont des alliés stratégiques, et dans tout système d’alliances l’engagement d’un partenaire dans un conflit relève d’une logique politique élémentaire.

Les grandes catastrophes commencent souvent dans une zone d’ambiguïté, lorsque les intentions existent mais que la réalité de la menace demeure contestée. Le véritable défi consiste alors à reconnaître le moment où ce qui se prépare sous nos yeux doit  être pris au sérieux. L’aveuglement face aux menaces naissantes n’empêche jamais les catastrophes ; il ne fait que les rendre inévitables.

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