Marxisme, postmodernisme, même combat

Le marxisme repose sur l’idée que le malheur du monde vient de l’exploitation de l’homme par l’homme, autrement dit de la domination des uns sur les autres. Les hommes, et l’idéologie à laquelle ils adhèrent ou se soumettent sont le produit de l’infrastructure sociale et non pas de concepts politiques basés sur la raison. La Boétie[1] était déjà d’avis que « le maître n’a que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. [2]» Vu sous cet angle ce n’est pas le maître qui fait l’esclave, mais c’est au  contraire l’esclave qui fait le maître. Mais l’esclave peut briser ses chaînes à conditions de prendre conscience de sa classe, et de la force de sa classe. L’objectif du marxisme est de bâtir une civilisation planétaire  où tous les hommes seront égaux en tant que citoyens du monde.

Le marxisme pose que le capitaliste ne travaille pas, mais qu’il laisse le capital « travailler » à sa   place. Cet euphémisme  signifie en réalité que ce n’est pas le capital qui travaille, mais les travailleurs. Quand quelqu’un possède un capital,  sous quelque forme que ce soit, il en tire un revenu. Se pose alors la question de savoir ce que fait cette personne pour mériter ce revenu. La réponse marxiste est : rien. Le capitalisme est donc un parasitisme et doit disparaître.

Les travailleurs travaillent et les riches s’enrichissent. Les pauvres quant à eux deviennent plus pauvres parce que la production se fait  sans tenir compte de leurs besoins réels. Le caractère non planifié et erratique de l’économie capitaliste entraîne à la fois une surproduction et une pénurie. Les petites entreprises disparaissent au bénéfice des grandes, et au bout d’un certain temps la totalité du pouvoir tombe dans les mains d’une infime minorité.  Cela entraine une paupérisation des masses laborieuses, qui tôt ou tard finissent par se soulever. C’est ainsi qu’en engendrant son contraire le capitalisme s’autodétruit inéluctablement. Mais ce dénouement peut être accéléré grâce à une prise de conscience du prolétariat.   De là l’explicit  du « Manifeste du Parti Communiste[3] » : Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! , qui est aussi l’épitaphe qui figure sur la tombe de Karl Marx.

Mais la réalité historique du 20ème siècle démontre l’inverse de ce qu’avait théorisé Marx. Non seulement aucune de ses prédictions ne s’est réalisée, mais ce qui s’est produit en est le contraire absolu. Il est vrai que les riches sont devenus plus riches, mais les pauvres ont suivi, et sont devenus moins pauvres. Les classes moyennes n’ont pas disparu, mais ont au contraire prospéré. Le sous-prolétariat s’est transformé en travailleurs avec accès à la société de consommation et  à des biens auxquels les masses populaires du monde communiste n’ont jamais pu faire autre chose qu’en  rêver.

Le capitalisme  a enrichi  la société toute entière et à contribué à son bien-être, notamment grâce aux progrès de la science. L’augmentation de la productivité a profité à la fois aux possédants et aux travailleurs en créant les moyens de satisfaire les revendications sociales. Le libéralisme a été cruel pour les entreprises obsolètes, mais a encouragé celles qui faisaient preuve de créativité, ce qui en définitive a correspondu au bien commun. On ne discerne plus de velléité révolutionnaire ailleurs que dans les salons bien-pensants de l’intelligentsia bourgeoise. La classe ouvrière contemporaine n’est pas intéressée par un changement de régime socioéconomique, ni disposée à livrer ses capacités de production à l’État. Elle aspire au contraire à subvenir à ses besoins dans le cadre du capitalisme.

Dès les années 1950 les marxistes ont commencé à douter de l’infaillibilité du communisme parce qu’il était devenu manifeste que celui-ci s’était rendu coupable de crimes d’une ampleur sans précédent. L’implacabilité de ces faits a déclenché une profonde remise en question chez les théoriciens du marxisme, qui se sont vus obligés de se renouveler face à l’échec du monde communiste. Il n’était plus possible de soutenir que ces régimes étaient performants au plan économique, mais ce qui était plus grave encore était qu’il n’était plus possible non plus de soutenir que le communisme était moral. L’intelligentsia marxiste  du monde libre avait commencé par admettre que l’URSS et ses satellites avaient échoué en matière économique, mais pas sur le plan éthique. Mais ce mythe s’est effondré à son tour lors de la révélation des crimes staliniens, et d’une manière générale face à la nature fasciste avérée du monde communiste.  Des peuples entiers ont été torturés, opprimés ou détruits au nom d’un système politique qui s’était assigné la mission d’être le plus humain, le plus éthique et le plus social de tous les temps.

Mais l’intelligentsia d’extrême-gauche n’a  pas voulu se résigner à abandonner son idéologie malgré la débâcle communiste, considérée seulement comme une application dévoyée du marxisme. C’est alors qu’est advenue une mutation marxiste sous forme de postmodernisme[4], qui est en réalité sa continuation en tant que doctrine de l’égalité à tous crins et par tous les moyens, y compris violents. La stratégie a alors consisté à recourir au scepticisme philosophique comme mode de pensée avec pour objectif de remettre en question l’humanisme issu du Siècle des Lumières. Jordan Peterson[5] relève à ce propos que « beaucoup de gens ne comprennent pas que le postmodernisme est un assaut contre tout ce qui a été acquis depuis les Lumières : le rationalisme, l’empirisme, la science, la clarté d’esprit, le dialogue, la notion d’individu. La postmodernité est bien plus qu’une remise en question ;  ce n’est pas de cela qu’il s’agit.  Il s’agit de tout détruire ; c’est cela, l’objectif. »

Pascal Bruckner[6] écrit dans son essai « Un coupable presque parfait » que « ce sont les États-Unis qui nous renvoient une autre peste : la tribalisation du monde, l’obsession raciale, le cauchemar identitaire. Mais c’est une peste à laquelle nous, Français, avons largement contribué dans les années 1970 en exportant outre-Atlantique nos philosophes les plus en pointe [Foucault, Derrida] dans la démolition de l’humanisme et des Lumières. Nous avons fourni le virus, ils nous renvoient la maladie. Le boomerang est anglo-saxon, la main qui l’a lancé est française. L’Amérique a toujours allié le plus grand pouvoir de séduction au plus grand pouvoir de répulsion. Si elle préfigure l’avenir du monde occidental, le nôtre est sombre. Et le sien plus encore. Contrairement aux espérances de 1989, ce ne sont pas la raison et encore moins la modération qui l’a emporté après la chute du Mur [de Berlin]. Une autre idéologie a remplacé les promesses de salut portées par le socialisme réel pour recommencer la bataille sur de nouvelles bases : la race, le genre, l’identité. Pour trois discours, néoféministe, antiraciste, décolonial, le coupable désormais est l’homme blanc, réduit à sa couleur de peau.[7] »

Tous les penseurs postmodernes sans exception on été communistes ou du moins marxistes. Certains  ont soutenu des régimes criminels comme celui de la Chine de Mao ou de celui du Cambodge de Pol  Pot. Michel Foucault[8] quant à lui fut emballé par la  « Révolution islamique » de l’ayatollah Khomeiny, dont il estimait que c’était « l’insurrection d’hommes aux mains nues qui veulent soulever le poids formidable qui pèse sur chacun de nous [9]».

L’islamo-gauchisme[10] est l’un des avatars du postmodernisme. Pour Raphaël Enthoven[11] « le bras armé du dogmatisme c’est le relativisme. Il n’y pas de meilleure façon pour faire passer une opinion pour une (la) vérité (ce qu’on appelle le dogmatisme) que celui qui consiste à dire que toutes les opinions se valent et qu’elles ont un égal droit de cité. A l’origine de ce syncrétisme hideux qu’est l’islamo-gauchisme, il y a l’idée que – paradoxalement – plus on est relativiste, plus on laisse passer l’opinion la moins relativiste qui soit et la plus dogmatique qui soit.[12] » 

Caroline Fourest [13] estime que l’islamo-gauchisme « est la maladie infantile qui au nom du progressisme tend à prendre les islamistes, y compris les plus réactionnaires, y compris les plus totalitaires, pour les nouveaux damnés de la terre. Lorsque des groupes qui se revendiquent de la religion à des fins clairement patriarcales, sexistes, homophobes,  antisémites et totalitaires testent la république et ne rencontrent plus aucune résistance d’une  certaine gauche laïque, il y a une partie de la gauche qui manque dans ce barrage. Ce qui est inquiétant, c’est la question de savoir pourquoi une partie du barrage s’est effondré[14]. »

Friedrich Nietzsche[15] est  considéré comme l’une des sources de la pensée postmoderne, mais son œuvre est en réalité une philosophie de l’existence, et non pas une philosophie politique. Toute tentative de récupération relève d’une escroquerie sémantique.   Nietzsche est l’un des premiers penseurs à avoir mis le monde en garde contre la modernité, la science, la raison, les idéologies et la religion.   Mais il est avant tout un psychologue qui enseigne que l’homme doit déployer son être dans ce qu’il a de plus profond, et qu’il n’a pas à se soumettre à des valeurs décrétées par autrui. Chaque individu peut et doit créer ses propres valeurs, et c’est ainsi qu’il peut devenir Surhomme[16]. Au lieu d’aspirer à changer le monde, l’homme doit réfléchir sur ce que le monde a fait de lui, et aspirer à devenir non seulement soi-même, mais quelque chose de plus que soi-même.

« Améliorer l’humanité serait la dernière des choses que j’irais jamais promettre. Je n’érige pas de nouvelles « idoles ». Les renverser (et j’appelle idole tout idéal), voilà bien plutôt mon affaire. On a dépouillé la réalité de sa valeur, de son sens et de sa véracité en forgeant un monde idéal à coups de mensonges… L’idéal n’a cessé de mentir en jetant l’anathème sur la réalité, et l’humanité elle-même, pénétrée de ce mensonge jusqu’aux moelles, s’en est trouvée faussée et falsifiée dans ses plus profonds instincts, elle en est allée jusqu’à adorer les valeurs opposées aux seules qui lui eussent garanti la prospérité, l’avenir, le droit suprême au lendemain[17]. »

Le philosophe Michel Onfray[18] précise que l’ouvrage « Ainsi parla Zarathoustra[19] »  de Nietzsche est un « poème apolitique et amoral, toute lecture politique ou morale de cet ouvrage est fautive. Il y a là une proposition de sagesse existentielle qui n’est ni éthique ni morale mais ontologique.  La vérité de l’être pour Nietzsche c’est la volonté de puissance. La grande leçon de Zarathoustra c’est que le réel n’est rien d’autre que la volonté de puissance. Il faut donc réfléchir aux conséquences de cette vérité nietzschéenne.[20] »

Le postmodernisme est donc une remise en question des Lumières et introduit le subjectivisme épistémologique dans l’histoire de la pensée. Tous les metanarratifs sont suspects pour la pensée postmoderne. Même quand ils semblent inoffensifs ils légitiment le pouvoir et conduisent à la domination des uns sur les autres. Cette pensée postule l’égalité absolue et exclut toute hiérarchie. Elle prend acte de l’indépassable altérité des individus et interdit tout jugement de valeur. Seul compte le ressenti de chacun, chaque personne étant le produit d’une généalogie à nulle autre pareille.

Alors que la modernité décrétait le règne de la raison, celle-ci n’est dans la pensée postmoderne qu’une illusion qui finit par justifier l’injustifiable. Des monstres comme Hitler, Staline ou Pol Pot ne sont donc pas des ennemis de la modernité du point de vue postmoderne, mais en sont au contraire l’aboutissement logique.

La diversité  des êtres humains crée une tension, or la démarche postmoderne consiste à la résoudre en écartant toute échelle de valeur. Etant donné qu’il est impossible de démontrer qu’une vision du monde est supérieure à une autre, à chacun de revendiquer la sienne. Le postmodernisme s’interdit de contester tout particularisme culturel ou individuel. Chaque être humain à non seulement droit à l’étrangeté, mais est invité à la revendiquer haut et fort.

Le postmodernisme postule que tout ce qu’il y a de mauvais dans les relations humaines relève de la domination. Toute organisation sociale ayant tendance à produire des hiérarchies, c’est la porte ouverte aux abus. Les postmodernes prônent l’égalité, mais déclarent en même temps que les hommes sont prisonniers de leurs prédicats ethnocentriques. Mais si l’on pose que toute vérité est relative et qu’en même temps que cette assertion est vraie, alors il y a là une impasse logique : si toutes les cultures se valent on ne comprend pas en quoi la civilisation occidentale serait moins respectable que les autres, or c’est néanmoins l’un des postulats postmodernes, qui décrète que cette civilisation est fondée sur le patriarcat, donc sur l’inégalité, donc sur la domination des uns sur les autres.

La pensée postmoderne se veut pluraliste, mais elle confond pluralisme et tolérance. La tolérance repose sur l’idée que la diversité humaine n’est pas incompatible avec la recherche de la vérité. C’est une attitude bienveillante de la majorité envers la minorité, des forts envers les faibles.   Le pluralisme en revanche considère que chaque individu ne connaît le monde qu’au travers de son déterminisme et ne peut pas se libérer de sa structure mentale.

Pour la pensée postmoderne l’homme occidental doit respecter toutes les autres cultures, même quand ce n’est pas réciproque. Il s’ensuit que l’Occident doit tolérer l’intolérance, et l’on assiste à ce paradoxe qui fait que les censeurs postmodernes exigent l’égalité entre femmes et hommes, mais revendiquent en même temps le droit oxymorique des femmes d’être soumises. Il s’agit d’une acrobatie intellectuelle consistant à présenter le voile islamique comme l’une expression de liberté de la femme et non de son assujettissement à l’homme.

Le postmodernisme refuse d’appréhender l’individu comme étant doué d’autonomie mentale. Tout homme est déterminé par sa communauté, sa culture et son histoire, ce qui permettait à  Michel Foucault[21] de décréter la « mort de l’homme », en écho et à celle de Dieu par Nietzsche[22].  Pour Foucault « l’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine [23]». Il n’existe donc en réalité pas d’anthropologie  dans la perspective postmoderne. C’est ainsi que la folie, la maladie ou la sexualité ne sont que des constructions sociales, n’existent que dans l’imaginaire, l’individu étant le produit d’un monde structuré et structurant.

A cela l’on peut objecter que si l’homme n’est jamais que le produit de sa généalogie, on ne voit pas en quoi celui qui postule cette idée échapperait à sa propre règle, ce qui fait que la pensée postmoderne est en fait un délire tautologique.

[1] Ecrivain humaniste et poète français du 16ème siècle

[2] Discours de la servitude volontaire.

[3] Publié en 1848 par Karl Marx et Friedrich Engels.

[4] Ce terme est employé ici dans l’acception anglo-saxonne, qui désigne la philosophie postmoderne et non l’art postmoderne

[5] Psychologue clinicien et intellectuel canadien, professeur de psychologie à l’Université de Toronto.

[6] Romancier et essayiste français.

[7] (« Un coupable presque parfait », Pascal Bruckner, 2021, Editions Grasset

[8] Philosophe français mort en 1984. Référence majeure de la pensée postmoderne.

[9] « Dits et écrits, tome 2,  Gallimard, 2001.

[10] Néologisme de  l’historien Pierre-André Taguieff dans son ouvrage « La Nouvelle Judéophobie ».

[11] Philosophe et essayiste français.

[12] Film documentaire d’Yves Azeroual sur l’islamo-gauchisme.

[13] Journaliste, essayiste, réalisatrice et militante féministe française.

[14] Film documentaire d’Yves Azeroual sur l’islamo-gauchisme

[15] Philologue, philosophe, poète  allemand mort en 1900.

[16] Concept nietzschéen consistant pour l’homme à se dépasser pour échapper au nihilisme.

[17] Nietzsche, « Crépuscule des idoles »

[18] Philosophe, écrivain et essayiste français.

[19] Poème philosophique de Nietzsche.

[20] Michel Onfray à propos du roman « Zarathoustra » de  Nietzsche:

[21] Philosophe français décédé en 1984, associé à la philosophie postmoderne.

[22] Nietzsche proclame la morte de Dieu dans plusieurs de ses ouvrages, dont « Le Gai Savoir »

[23]  « Les Mots et les choses », Editions Gallipard, 1990

Obama et la question juive

Il existe ce que j’appelle un « antisémitisme de basse intensité » à travers le monde. Il s’agit d’une sorte d’antipathie silencieuse qui ne vise pas forcement à nuire aux Juifs, mais qui sous-tend l’exigence que ceux-ci ne soient ni trop visibles ni trop dérangeants. Cet antisémitisme-là est même capable de se muer en sympathie lorsque des Juifs sont dans le rôle de la victime.

L’ex-Président des Etats-Unis Barack Obama vient de publier le premier volume de son autobiographie. Un des chapitres relate l’épisode où  Obama rend visite aux vestiges du  camp de concentration de Buchenwald[1]. Il se souvient que cela avait eu pour lui « une signification politique forte [2]».  Il entend par là qu’il avait « envisagé » un voyage en Israël, mais qu’il y avait renoncé « par respect pour le souhait du gouvernement israélien de ne pas faire de la question palestinienne le point central de son discours ». En d’autres mots il prétend avoir été censuré par la seule démocratie de cette partie du monde.

Pour comprendre l’étendue de ce mensonge il faut se souvenir qu’Obama a réussi la prouesse de ne pas mettre les pieds en Israël au cours des quatre années de son premier mandat. Au lieu de cela il a « opté pour une visite de l’un des lieux emblématiques de l’Holocauste comme un moyen de proclamer son engagement à Israël et au peuple juif. ». En clair il a préféré un pèlerinage là où les Juifs sont morts plutôt que là où les Juifs sont vivants.

Quand, lors de son deuxième mandat, Obama s’est résolu à venir en Israël, il a choisi de prononcer son discours devant un public acquis d’avance dans la salle de conférence du « International Convention Center ».  Ceci en lieu et place de la Knesset[3], comme c’est l’usage chez les leaders du monde libre qui prennent à cœur d’honorer la démocratie israélienne.

Dans un passage de son autobiographie Obama qualifie la branche militaire du Hamas de « groupe de résistance palestinienne ». Résistance ? Dans son propre pays le Hamas figure sur la liste des organisations terroristes.

Autre passage d’une mauvaise foi inouïe et qui frise le négationnisme: « À l’école primaire, j’ai assisté en 1972 aux retransmissions des Jeux olympiques de Munich où des athlètes ont été massacrés par des hommes masqués » C’était qui, ces athlètes ? Des Martiens ? Et les « hommes masqués » ? D’autres extra-terrestres ? Non : ces  athlètes étaient des Juifs assassinés parce que Juifs, et les « hommes masqués » étaient des tueurs d’une mouvance palestinienne.

Obama n’est donc pas allé en Israël lors de son premier mandat, mais bien en Turquie et en Egypte.  Israël est pourtant situé entre ces deux pays, mais peut-être qu’Obama n’avait-il pas accumulé assez de « Miles » pour s’offrir  une escale à l’aéroport Ben Gourion.  Toujours est-il que lors de sa visite au Caire il a adressé son discours aux dignitaires du régime, parmi lesquels « quelques figures des Frères musulmans ».  Il leur a déclaré que « l’Amérique et l’islam se recoupent et se nourrissent de principes communs, à savoir la justice et le progrès, la tolérance et la dignité de chaque être humain.  L’Islam a une tradition de tolérance dont il est fier ». On ne saura jamais si c’était de l’humour.

Mais  là où il n’a pas essayé d’être drôle du tout mais au contraire réussi à être nauséabond, c’est quand, au cours de ce même discours, il a établi un parallèle entre le calvaire des Juifs de la Shoah et la peine des Palestiniens « en quête d’un territoire ».

Tout cela étant dit il faut bien constater que quand Obama a fait sa visite d’Etat à Jérusalem après sa réélection il a quand même déclaré qu’il était un ami d’Israël. A cela il faut ajouter qu’Obama est prix Nobel de la Paix au nom d’une discrimination positive consistant à récompenser des personnalités qui n’ont rien fait pour la paix.

C’est dans ces cas-là que l’on se dit que quand on a des amis comme cela on n’a pas besoin d’ennemis.

[1] Camp de concentration nazi créé en 1937 en Allemagne libéré par les Américains en 1945.

[2] Tous les passages en italiques de l’article sont extraits de l’autobiographie d’Obama.

[3] Parlement israélien.

George Steiner ou l’art de se tromper

L’écrivain et philosophe juif George Steiner est décédé à l’âge de 90 ans. Ce brillant universitaire polyglotte qui lisait Sophocle dans le texte se revendiquait comme juif, mais avait une propension morbide à fréquenter des antisémites en tous genres. Il trouvait que la vocation du Juif était de ne pas être sédentaire, de toujours être invité partout et de se conduire en conséquence. Il estimait que l’Etat juif c’était cher payé comme solution à l’antisémitisme, mais omettait d’expliquer en quoi la Shoah ne l’était pas. Mais vers la fin de sa vie il s’est ravisé : petit rappel de ce qu’il dit à la journaliste Laure Adler dans un livre d’entretiens publié en 2014 et intitulé « Un long samedi » :

« …dire que Netanyahou est dans l’erreur, c’est facile quand on est dans un beau salon à Cambridge. C’est là-bas qu’il faut le dire. Et tant qu’on n’y est pas, à vivre de tout son être en otage de la situation, je crois qu’il vaut mieux se taire. D’ailleurs, maintenant que je suis si près de la fin, de ma fin, je ne suis plus certain du tout. Il y a des moments où je voudrais partir et y être. Des moments où je me demande si je n’aurais pas dû aller en Israël.

... J’ai étudié de l’hébreu jusqu’à ma bar-mitsva, puis je me suis rué sur le latin et le grec. J’ai laissé tomber l’hébreu. Inexcusable. J’aurais pu le reprendre plus tard… Paresse.

Maintenant, cela me manque terriblement de ne pas avoir appris l’hébreu. Je l’ai fait, au début, et puis j’ai été pris par le grec et le latin… C’était une grande erreur.

Déjà, et c’est très grave, vous et moi devons lire la Bible dans de mauvaises traductions, parfois glorieuses mais au fond mauvaises. Ne pas savoir l’hébreu est une première barrière devant l’une des sources de notre humanité.

…Pourquoi est-ce que 70  % des Nobel en sciences sont juifs ? Pourquoi est-ce que 90  % des maîtres d’échecs sont juifs, que ce soit en Argentine ou à Moscou ? Pourquoi les Juifs se reconnaissent-ils entre eux à un niveau qui n’est pas seulement celui de la réflexion rationnelle ? »

Steiner ne donne plus de nouvelles depuis son décès, mais il est probablement en train d’arpenter le Paradis en compagnie de Moïse.

Le plan de paix Trump

Le « plan Trump » consiste à acter que la ligne d’armistice de 1949 ne peut en aucun cas être considérée comme une frontière d’Israël, et qu’un  éventuel Etat palestinien ne pourra disposer ni d’une armée, ni du contrôle de ses frontières, ni de son espace aérien aussi longtemps que le leadership palestinien sera déterminé à détruire Israël. Il ne reste pour Israël qu’à prendre des mesures unilatérales, or c’est cela que les Etats-Unis ont compris. On peut penser ce que l’on veut de la coiffure du Président Trump, mais depuis qu’il est au pouvoir il a fait un sans-faute en ce qui concerne Israël.

La région d’Israël surnommée « le petit triangle » est peuplé de 260.000 arabes israéliens. Ceux-ci sont majoritairement  hostiles à Israël en tant qu’Etat sioniste.  Ils possèdent leur système d’éducation en langue arabe, sont solidaires des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, refusent de faire le service militaire tout comme le service civil, arborent le drapeau palestinien à toute occasion, ne respectent pas l’hymne national israélien, soutiennent la création d’un Etat palestinien et commémorent l’indépendance d’Israël sous le signe du deuil. Mais en apprenant que le « plan Trump » prévoyait d’inclure « le petit triangle » dans la future Palestine et de commuer leur citoyenneté israélienne en citoyenneté palestinienne, ils ont été pris d’une rage folle et ont manifesté pour clamer  qu’en aucun cas ils ne voulaient pour eux de cette Palestine qui semblait pourtant jusqu’à la semaine dernière incarner leur rêve le plus fou.

Leibowitz ou l’absence de Dieu

Mon essai  « Leibowitz ou l’absence de Dieu » est disponible chez

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Cliquer sur ce lien pour lire un extrait

La version en hébreu est sortie sous le titre ליבוביץ או היעדרו של אלוהים    et est disponible  chez  צומת ספרים 

Bonne lecture,

Daniel Horowitz

 

 

 

 

Antisionisme = Antisémitisme n’est plus une question

En novembre 2011 j’écrivais dans un article « qu’exprimer son opposition à Israël en se disant antisioniste est une dérive sémantique aux graves implications parce que l’antisionisme est une transgression au même titre que l’antisémitisme, et devrait donc être proscrit

Etre antisioniste c’est contester le droit du peuple juif à disposer de lui-même. C’est nier les implications de dispositions relevant Droit International telles que la Déclaration Balfour, la Conférence de San Remo, la Commission Peel et les Résolution 181 et 242 de l’ONU.

Etre antisioniste ce n’est pas critiquer tel ou tel aspect de la politique israélienne, mais dénier à Israël le droit d’exister. C’est s’associer à la dictature iranienne et à ses filiales terroristes installés aux frontières d’Israël qui appellent à sa destruction ».

L’Administration américaine vient de prendre une décision qui pourrait avoir des implications géopolitiques importantes, mais aussi des répercussions sans précédent dans la conscience collective juive. Cette décision  met en évidence le fait que le judaïsme est à l’origine non seulement d’une religion, mais aussi d’un peuple dont l’Etat d’Israël est le foyer naturel.

Le Ministère de l’Education américain stipule que « le judaïsme n’est désormais plus seulement considéré comme religion, mais également comme origine ethnique ». S’en prendre à Israël par le détour de l’antisionisme est donc devenu aux Etats-Unis synonyme d’antisémitisme, et tombe désormais sous le coup de la loi.

L’Organisation Sioniste Mondiale a été avisée par le Ministère de l’Education américain que celui-ci « considérera comme antisémite toute tentative de dénier au peuple juif le droit à l’autodétermination, qui prétendra que l’existence de l’Etat d’Israël est une forme de racisme ou qui emploiera des doubles standards entre Israël et d’autres pays démocratiques. »

Cela fait longtemps qu’il est clair que l’antisionisme est synonyme d’antisémitisme.  Manuel Valls l’a constaté en qualité de Premier Ministre, ainsi que le Président en exercice Emmanuel Macron.  Cependant l’Etat français n’en a pas tiré les conséquences pratiques. L’antisémitisme étant un délit il serait pourtant logique que l’antisionisme soit également sanctionné comme tel.

Il y avait un vide juridique qui permettait à des organisations comme BDS ou des antisémites comme Dieudonné de déverser leur délire raciste en toute impunité sous prétexte qu’ils « ne s’attaquent qu’au sionisme ». On ne peut que souhaiter que toutes les démocraties suivent l’exemple des Etats-Unis et corrigent cette anomalie.

 

Edgar Morin ou le philosophe errant

Il y a une douzaine d’années le sociologue et philosophe Edgar Morin publiait une tribune cosignée par deux autres intellectuels[1] dans le journal « Le Monde ». Il s’agissait d’un brûlot  intitulé « Israël-Palestine : le cancer », consistant essentiellement à soutenir une thèse selon laquelle Israël étant le plus fort, les palestiniens avaient le droit pour eux dans tous les cas de figure. Mais au delà de ce creux postulat, le texte était truffé de contrevérités, d’élucubrations et de mensonges visant à diaboliser Israël, accusant même son gouvernement de favoriser l’antisémitisme en Europe. Plus tard la revue « Controverse » publia une remarquable étude qui pulvérisait les sophismes de Morin et de ses acolytes.

Suite à cette tribune, des associations[2] engagèrent une procédure pour antisémitisme. Lors d’un premier procès les plaignants furent déboutés, mais un an plus tard  la Cour d’Appel condamna Morin pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme ». Finalement la Cour de Cassation mit un terme aux poursuites, considérant que le texte en question relevait de la liberté d’expression.

Morin est un délirant détracteur d’Israël, et prêche l’antisionisme à toute occasion, même quand il s’agit de la monomanie de Stéphane Hessel, cet obscur diplomate à la pensée indigente qui déterminait dans un opuscule nauséabond intitulé « Indignez-vous » que Gaza devait être le principal sujet d’indignation à l’échelle planétaire, comme si les massacres endémiques entre les ennemis d’Israël eux-mêmes n’étaient que d’inoffensives kermesses.

Il ne faut pas grand-chose pour ranimer les réflexes judéophobes. Il y a un  terreau fertile, or Morin est particulièrement bien placé pour le savoir, lui qui publia naguère un brillant essai intitulé « La Rumeur d’Orléans », où il analysait  avec intelligence la manière avec laquelle une infamie antisémite pouvait se propager, notamment moyennant la complaisance d’une certaine presse. Cela ne l’a pas retenu trente ans plus tard de recourir au même procédé pour répercuter  à travers les médias une rumeur sur un prétendu « carnage » à Jenine, non pas par souci d’informer, mais pour charger l’Etat Juif de tous les péchés d’Israël.

Nul ne peut mettre en cause les capacités analytiques ou l’érudition de Morin. Il est donc hors de question d’attribuer son antisionisme à un quelconque déficit intellectuel. En réalité il semble que cette obsession repose sur un conflit intérieur eu égard à son origine juive. Peut-être estime-t-il qu’un engagement universaliste est plus noble, plus élevé et plus respectable qu’une banale solidarité identitaire consistant à soutenir le droit d’Israël à l’existence.

Il faut bien entendu espérer qu’adviendra un jour une humanité une, pacifiée et confiante, ou les seules différences, celles de la culture, des mérites et des besoins, seront enfin reconnues[3], mais en attendant la gauche dont se réclame Morin n’a jamais réussi à éliminer l’antisémitisme dans ses propres rangs malgré un antiracisme de façade. Il dénonçait d’ailleurs lui-même dès 1959 dans son livre « Autocritique » le dévoiement du communisme et les raisons qui l’emmenèrent à s’en désolidariser. Il reconnaissait à quel point il s’était fourvoyé au cours de sa jeunesse, notamment par rapport à sa condition juive:

« Déjà avant guerre, j’avais peur de réagir en Juif aux événements politiques, et j’étais heureux de m’opposer, pacifiste, au « bellicisme » de la plupart des autres. Au cours de l’été 1940, je me disais : « Mieux vaut le salut de 40 millions de Français que celui de 500 000 Juifs. » Les premières mesures raciales me renforcèrent dans cette sorte d’acceptation attristée … « J’étais même prêt a accepter l’immolation des Juifs si le salut des autres Français était à ce prix – si la fatalité de l’Histoire l’exigeait.

Certains, contrairement à Morin, pensent que ce sont les hommes qui font l’Histoire, et non pas que c’est l’Histoire qui fait les hommes. Mais si c’est Morin qui a raison, nous révélera-t-il un jour ce que, d’après lui, la fatalité de l’Histoire exige d’Israël ?


[1] Sami Naïr, homme politique franco-algérien et Danièle Sallenave, écrivaine.

[2] Avocats sans frontières et France-Israël

[3] Albert Memmi dans « Portrait d’un Juif »

 

Réflexions sur les Réflexions sur la Question Juive de Sartre

« Réflexions sur la Question  Juive » est un essai publié en 1946 par Jean-Paul Sartre qui a souvent été décrié dans des milieux juifs parce que ceux-ci estimaient que sa définition du juif était par trop sommaire et manquait de profondeur.

D’après cet ouvrage le juif est un homme que les autres tiennent pour juif[1], et n’a donc pas de consistance autre que celle que le regard d’autrui lui confère. Sartre pensait que ce n’était ni leur passé, ni leur religion, ni leur sol qui unissaient les fils d’Israël, et que bien que le juif  fût parfaitement assimilable, il se définissait comme celui que les nations ne voulaient pas assimiler.Pour mettre un terme à l’antisémitisme ce n’était donc pas le juif qu’il fallait changer, mais l’antisémite. Il estimait en effet que même dans les démocraties avancées les antisémites maintenaient un cordon sanitaire qui permettait certes aux juifs de participer à la vie publique, mais qui les forçaient néanmoins à rester juifs envers et contre eux-mêmes. Dans ses “Réflexions”, Sartre estime qu’il y a ainsi un antisémitisme latent même chez les esprits qui se veulent ouverts, et qu’on peut distinguer chez le démocrate libéral une nuance d’antisémitisme: il est hostile au juif dans la mesure ou le juif s’avise de se penser comme juif.

Il y a selon les « Réflexions » deux catégories de juifs: d’une part les authentiques qui subissent leur condition de paria avec stoïcisme, et d’autre part les inauthentiques qui cherchent a se fondre dans la masse, mais sans jamais y parvenir. Cette difficulté a s’assimiler n’est en réalité que partiellement vraie, parce que bien que le juif qui le désire n’y arrive pratiquement jamais de son vivant, deux ou trois générations plus tard l’assimilation est néanmoins accomplie. Quand bien même Montaigne, Cervantès ou Christophe Colomb auraient eu du sang juif dans leurs veines comme certains le pensent, la dilution en était telle que même les antisémites les plus sévères ne s’en sont jamais formalisés.

C’est ainsi que de nombreux juifs se sont assimilés depuis plus de trois millénaires, sans quoi l’on en dénombrerait dans le monde d’aujourd’hui beaucoup plus que les quelque treize millions qui se revendiquent comme tels. Des douze tribus de l’Antiquité, dix se sont mélangées aux assyriens. Avant même l’ère chrétienne, des juifs s’hellénisaient de leur propre initiative. Plus tard une grande partie fut christianisée ou islamisée, le plus souvent de force. L’erreur de Sartre est de ne pas avoir concédé – ou compris – qu’il y avait parallèlement aux candidats à l’assimilation des juifs aspirant de toute leur âme à pérenniser le judaïsme en tant que culture, langue ou religion, sans oublier le rapport particulier à la terre d’Israël. C’est donc la complexité d’une  conscience identitaire sans soubassement territorial qui a entretenu la singularité du judaïsme, et non pas l’antisémitisme, comme le pensait Sartre. Le fait est que les juifs ont de tous temps eu la possibilité de s’assimiler, et y ont même été incités ou contraints. Mais il y eut aussi toujours un noyau dur qui s’y refusait de manière irréductible en considérant que s’assimiler revenait à choisir une solution de facilité au prix d’un reniement.

L’on peut comprendre à quel point la réduction du juif à une dimension sartrienne  peut être frustrante, voire blessante,  pour des juifs porteurs d’une spiritualité datant d’avant les grecs, d’avant la chrétienté et d’avant l’Islam. Mais cela n’empêche pas les « Réflexions » de relever d’une perspicacité et d’une finesse exceptionnelle pour tout ce qui concerne la psychologie du juif inauthentique et aussi celle de l’antisémite, que Sartre dépeint comme un lâche que ne veut pas s’avouer sa lâcheté.

Sartre représente le juif inauthentique comme un homme que les autres tiennent pour juif et qui a choisi de fuir devant cette situation insupportable.  Il joue à ne pas être juif  parce qu’il se sait regardé et prend les devants. Partout où il s’introduit pour fuir la réalité  juive il sent qu’on l’accueille comme juif et qu’on le pense à chaque instant comme tel. Quoi qu’il fasse, le juif inauthentique est habité par la conscience d’être juif. Il affirme qu’il n’est qu’un homme parmi d’autres, comme les autres, et pourtant se sent compromis par l’attitude du premier passant si ce passant est juif.

De nos jours encore, beaucoup d’intellectuels pourraient correspondre à la définition du juif inauthentique. Thierry Levy, avocat et écrivain notoire, a publié il y a quelques années un ouvrage intitulé  « Levy Oblige » dont l’objet est d’asséner à longueur de page qu’il n’est juif en rien, d’autant plus qu’il dit se sentir « chez soi dans une église », encore qu’il martèle qu’il « ne pratique aucune religion, ne respecte aucune tradition, ne fait partie d’aucun groupe, d’aucune coterie, d’aucun réseau », et enrage quand on lui prête des opinions sur base de son seul patronyme. Mais dans son ouvrage il va au-delà de son propos initial, commet une attaque en règle contre la communauté juive et dénonce  le retour en force du conservatisme religieux, de la fièvre identitaire associée au repli communautaire et de la persistance de la guerre en Palestine, sans que l’on comprenne en quoi cela relève du thème de son livre. Il pontifie et disserte à propos d’une culture dont il ignore à peu près tout malgré les miettes qu’il puise dans des lectures ciblées.

Oscar Mandel, dramaturge et essayiste américain, est l’auteur d’un pamphlet intitulé “Etre ou ne pas être juif” où il règle ses comptes avec ses origines. Il considère que son ascendance ne le définit en rien, mais ressent néanmoins le besoin d’exprimer un malaise face à ce qu’il ressent comme une pression – juive pour le coup – qui lui dénie le droit de se défaire de sa judéité.

Jean Daniel, écrivain et fondateur du « Nouvel Observateur », critique Israël avec un acharnement sinistre tout en se distanciant d’une manière appuyée de ses origines juives. Dans son essai « La Prison Juive » , il accuse certains juifs de s’être virtuellement enfermés dans une prison théologique, faisant ainsi obstacle à la paix en Israël. Il semble oublier que les islamistes du monde entier clament eux-mêmes qu’ils mènent une guerre de religion avec l’objectif déclaré de liquider Israël au nom de Dieu.

Des universitaires comme Edgar Morin ou Noam Chomsky, dont le métier consiste à penser, font preuve d’une hostilité irrationnelle et monomaniaque contre Israël, ce qui arrange les antisémites de tous bords, qui se procurent ainsi une légitimité à bon compte sous couvert d’antisionisme. Ils prennent ces personnalités à témoin, mais prennent aussi soin de renvoyer à leurs origines juives, ce qui conforte la thèse sartrienne de l’impossibilité de se déjudaïser aux yeux d’autrui.

Sartre fut un indéfectible compagnon de route des juifs. L’historien Michel Winock rappelle qu’il rompit avec l’Unesco en raison de positions anti-israéliennes de cet organisme; qu’il refusait les honneurs, dont le prix Nobel, mais acceptait d’être docteur honoris causa de l’Université Hébraïque de Jérusalem; qu’il défendait la légitimité de l’État juif malgré l’antisionisme de ses amis maoïstes; que face à l’embargo décrété par le général de Gaulle en 1967 il disait que « si l’on prétend aboutir à une paix négociée en retirant les armes à tout le monde, cela consiste à livrer l’État d’Israël aux Arabes »; qu’il réfutait le slogan comme quoi Israël serait une colonie;  qu’il estimait qu’on ne pouvait  reprocher aux Israéliens  de riposter « parce qu’on ne peut pas leur demander de se laisser systématiquement tuer sans répliquer ».

Il y a dans les « Réflexions sur la Question  Juive » de nombreuses pages qui attestent d’un incontestable entendement de l’âme juive: On  ne comprendra rien au rationalisme des juifs si l’on veut voir je ne sais quel goût abstrait pour la dispute au lieu de le prendre pour ce qu’il est: un jeune et vivace amour des hommes. Le rationalisme auquel le juif adhère si passionnément, c’est d’abord un exercice d’ascèse et de purification, une évasion dans l’universel. Le juif a le goût de l’intelligence pure, qu’il aime à exercer à propos de tout et de rien. Les juifs sont passionnément ennemis de la violence. Cette douceur obstinée qu’ils conservent au milieu des persécutions les plus atroces, ce sens de la justice et de la raison qu’ils opposent comme leur unique défense à une société hostile, brutale et injuste, c’est peut-être le meilleur du message qu’ils nous délivrent et la vraie marque de leur grandeur.

Sartre avait une perception aigüe de l’angoisse existentielle juive: un juif n’est jamais sûr de sa place ou de ses possessions; il ne saurait même affirmer qu’il sera encore demain dans le pays qu’il habite aujourd’hui, sa situation, ses pouvoirs et jusqu’à son droit de vivre peur être mis en question d’une minute à l’autre; en outre, il est hanté par cette image insaisissable et humiliante que les foules hostiles ont de lui. Son histoire est celle d’une errance de vingt siècle; à chaque instant, il doit s’attendre à reprendre son bâton. Le sang juif retombe sur toutes nos têtes.

Les « Réflexions » soulèvent aussi la lourde responsabilité du christianisme dans l’antisémitisme: ce qui pèse sur le juif originellement, c’est qu’il est l’assassin du Christ. Si l’on veut savoir ce qu’est le juif contemporain, c’est la conscience du chrétien qu’il faut interroger: il faut lui demander non pas « qu’est ce qu’un juif » ? mais « qu’as tu fait des juifs ». Comme le juif dépend de l’opinion pour sa profession, ses droits et sa vie, sa situation est tout à fait instable; légalement inattaquable, il est à la merci d’une humeur, d’une passion de la société « réelle ». Il guette les progrès de l’antisémitisme, il prévoit les crises comme le paysan guette et prévoit les orages; il calcule sans relâche les répercussions que les évènements auront sur sa propre position. Il n’acquerra jamais la sécurité du chrétien le plus humble.

En ignorant la réalité d’un judaïsme ne devant rien à l’antisémitisme, l’essai de Sartre avait témoigné en 1946 d’une regrettable lacune. Celle-ci fut comblée vers la fin de sa vie par son secrétaire Benny Levy, fondateur de la Gauche Prolétarienne devenu plus tard juif orthodoxe et docteur en philosophie. Grâce à lui Sartre finit par considérer que le judaïsme était une pensée digne d’examen, alors que toute sa vie il avait défendu l’athéisme.

La toute dernière phrase des « Réflexions sur la Question Juive » est lancinante, et forte d’une conviction qui près de sept décennies après sa parution n’a pas pris une ride:

Pas un français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie.


[1] Les extraits repris en italique sont parfois modifiés au niveau de la syntaxe afin de pouvoir s’intégrer de manière naturelle dans le propos. Par ailleurs certains passages figurent ici de manière contiguë alors que dans le texte original ce n’est pas toujours le cas.

 

Obama ou l’art de se défiler

Le Président des Etats-Unis Barack Obama semble ne rien comprendre au Moyen-Orient. Lors de son premier mandat il a réussi le tour de force de ne pas visiter Israël – l’allié le plus proche et le plus sûr des Etats-Unis – mais s’est précipité en Egypte pour soutenir Moubarak, après quoi il a été le premier à le laisser tomber quand le vent a tourné. Quand Obama a fini par venir en Israël lors de son deuxième mandat, il n’a pas voulu s’adresser aux députés de la Knesset – seul vrai Parlement de la seule vraie démocratie du Moyen-Orient – mais a choisi de parler directement aux israéliens afin de dénigrer leurs représentants comme si Israël était un de ces pays méditerranéens en quête de printemps.

Que les opinions publiques des Etats-Unis en particulier ou du monde libre en général rechignent à s’attaquer à la Syrie et à s’immiscer ainsi dans les affaires intérieures d’un pays souverain est une position respectable. Il faut reconnaitre que les interventions en Afghanistan, en Irak et en Libye ne semblent pour le moment pas avoir contenu le terrorisme international ni amélioré le sort des populations locales, pas plus qu’elles n’ont installé de démocratie crédible. Mais faute d’avoir des solutions pour les zones de conflit, le monde libre devrait s’abstenir d’envenimer la situation par des ultimatums sans effets contre des dictatures qui ne sont pas forcément pires que leurs opposants. Pour le moment les fanfaronnades d’Obama contre la Syrie n’ont réussi qu’à susciter un bruit de bottes dans cette région malade, où les remèdes sont parfois pires que la maladie.

L’interdiction des armes chimiques a été décrétée une première fois en 1925 à l’occasion du « Protocole de Genève ». Mais quelques années plus tard il y eut la Deuxième Guerre Mondiale, qui sans armes chimiques a néanmoins occasionné cinquante millions de morts, avec pour apothéose le rasage  des villes d’Hiroshima et de Nagasaki au moyen de la bombe atomique. En 1993 le « Protocole de Genève » a été consolidé par un nouvel accord international, à savoir la « Convention sur les Armes Chimiques ». Mais à peine un an plus tard le génocide du Rwanda a fauché  huit cent mille êtres humains à coups de machette. Au lieu de compter les morts, l’ONU envisage peut-être maintenant de réunir une conférence internationale pour délibérer d’une « Convention sur les Machettes » afin de prévenir d’autres génocides.

La question que pose le conflit en Syrie n’est pas celle de l’utilisation d’armes chimiques, mais bien celle du meurtre de civils, étant bien entendu que le droit d’ingérence suppose que les faits soient établis de manière irréfutable. Comme il semble que cette guerre ait causé à ce jour plus de cent mille morts par des moyens conventionnels, on ne voit pas au nom de quoi Obama a estimé devoir attendre que quelques victimes supplémentaires soient exterminées par des moyens chimiques. Les morts conventionnels seraient-ils moins morts que les morts chimiques?

En réalité il s’avère qu’Obama n’a jamais eu l’intention d’attaquer la Syrie autrement qu’au moyen de paroles creuses. Et si maintenant les syriens décidaient de détruire leurs stocks d’armes chimiques sous contrôle international, cela changerait quoi ? Recevraient-ils une reconduction du permis de tuer tel qu’il existe actuellement ? La question de fond, qui est celle de la liquidation de populations civiles serait-elle résolue, même partiellement ? Les millions de réfugiés qui ont fui les combats reprendraient-ils confiance et rentreraient-ils chez eux ? La vérité est que les seuls pays qui ont un rôle positif dans cette affaire sont certains voisins de la Syrie, dont Israël, qui apportent quotidiennement et en silence une aide humanitaire aux  victimes.

La Constitution américaine permet au Président de décider d’une opération militaire sans s’en référer aux représentants du peuple. L’esprit de cette disposition est d’éviter qu’en cas de crise des décisions de cette importance ne soient tributaires de calculs politiciens qui pourraient prendre le pas sur l’intérêt général. Il appartient donc au seul Président des Etats-Unis de prendre ses responsabilités, or c’est précisément ce dont Obama se défile. Il est maintenant obligé de tout mettre en œuvre pour emmener l’opinion publique à le suivre afin de ne pas perdre la face. Pour ce faire il se démène pour démontrer à quel point le régime syrien est criminel, mais cette rhétorique même le conduit à une impasse, parce que si Obama plaide la dangerosité extrême de Bachar Assad, alors ce n’est plus cohérent avec le plan annoncé, qui consiste à ne pas le renverser.

Il est probable que les iraniens tirent par rapport à leurs ambitions nucléaires des enseignements de la confusion d’Obama. Ce qui est sûr, c’est que ses rodomontades n’impressionnent plus personne malgré la formidable puissance des Etats-Unis. Dans le passé il est également  arrivé à Israël de considérer qu’il y avait en matière d’armements de destruction massive des lignes rouges que ses ennemis n’avaient pas intérêt à franchir. La différence c’est que les israéliens n’ont jamais jugé utile de le claironner haut et fort, mais le moment venu ils ont su agir avec discernement, de manière responsable et efficace. Il est probable que cette politique vient d’être renforcée en Israël grâce à un Président américain qui ne comprend rien – ou qui ne veut rien comprendre – au Moyen-Orient.