Esquisse pour une issue à la crise démocratique israélienne

Il est difficile de comprendre la crise politique et institutionnelle qui traverse Israël sans saisir qu’elle touche à la définition même de la démocratie. Il ne s’agit pas seulement d’un conflit entre droite et gauche, entre laïcs et religieux, ou entre un gouvernement et Cour suprême, mais d’un affrontement philosophique sur ce que doit être un régime démocratique dans un pays qui, depuis sa création, n’a jamais fixé ses fondements de manière définitive. La question n’est pas de savoir si Israël est un régime démocratique – il l’est –, mais quel type de démocratie il prétend être.

Depuis sa création en 1948, l’Etat d’Israël vit dans une ambiguïté constitutionnelle. À la place d’une constitution, il s’est doté de Lois fondamentales adoptées sans procédure spéciale, sans majorité qualifiée, qui ne forment ni un texte unique, ni un ensemble cohérent décrivant la séparation des pouvoirs. Cet arrangement, longtemps jugé suffisant, reposait sur la pratique politique, les usages et la retenue des dirigeants. Mais cette absence de socle écrit a laissé un vide devenu, aujourd’hui, le cœur de la crise.

Dans les années 1990, Aharon Barak, président de la Cour suprême, interprète deux Lois fondamentales adoptées en 1992 – consacrées à la dignité humaine et à la liberté – comme un ensemble quasi constitutionnel. La Cour se reconnaît alors le droit d’annuler des lois contraires à ces principes. Le juge Barak parle de « révolution constitutionnelle ». Le geste n’est écrit nulle part, mais il change tout : les droits fondamentaux acquièrent un statut supérieur aux lois ordinaires, rapprochant Israël des démocraties libérales dotées d’un contrôle de constitutionnalité.

Pour une partie de la société – libérale, laïque, centriste –, cette évolution est un progrès. Dans un pays sans constitution, sans chambre haute, sans fédéralisme, où le gouvernement domine la Knesset, la Cour apparaît comme un rempart. Elle limite les excès d’une majorité parlementaire ; elle protège les minorités ; elle garantit des droits individuels qui, jusque-là, reposaient sur des équilibres fragiles.

Mais pour d’autres groupes – religieux, traditionnalistes, Mizrahim, électeurs de droite –, cette « révolution » a été perçue comme une dépossession de la démocratie. La Cour suprême leur apparaît comme un organe imposant une vision normative progressiste éloignée de leur culture. La jurisprudence touchant la famille, la gestation pour autrui, l’adoption par des couples de même sexe, la reconnaissance de nouveaux modèles familiaux, ou encore l’intervention de la Cour dans des décisions administratives ou militaires, n’a pas été comprise comme la défense neutre des droits de l’homme, mais comme la promotion d’une philosophie morale particulière.

Ainsi, ce qui, pour les uns, constitue la protection des vulnérables, devient pour les autres une intrusion idéologique non légitimée démocratiquement. Le désaccord porte moins sur des décisions juridiques particulières que sur la nature même de la démocratie : est-elle garante de droits individuels contre la majorité, ou l’expression de la volonté majoritaire contre les élites ?

La crise actuelle naît de cette fracture. Les partisans de la réforme judiciaire estiment réparer une injustice : à leurs yeux, la Cour suprême s’est arrogé un pouvoir qu’aucune instance élue ne lui avait confié. Ils veulent reprendre le contrôle de la nomination des juges, limiter les possibilités d’annuler des lois ou de censurer les décisions administratives, au nom d’un retour à l’équilibre antérieur.

Les opposants, au contraire, y voient une menace directe pour la démocratie. Ils rappellent qu’en Israël le gouvernement contrôle déjà le parlement, qu’il n’existe ni constitution, ni chambre haute, ni autonomie régionale, ni partage réel des pouvoirs. Affaiblir la Cour revient, selon eux, à supprimer le dernier contrepoids institutionnel dans un système déjà hypercentralisé.

Les deux camps invoquent la démocratie, les droits fondamentaux, la dignité humaine, l’égalité ou la liberté – mais sans texte fondamental permettant de trancher entre deux interprétations légitimes. La GPA peut être interprétée comme un droit individuel ou comme une exploitation du corps ; l’adoption par des couples de même sexe comme un progrès ou une menace pour la filiation ; l’activisme judiciaire comme un rempart ou comme une dérive élitiste. Rien n’est fixé ; tout dépend de la conception sous-jacente de la démocratie.

C’est pourquoi le conflit paraît insoluble. Il ne résulte ni des seuls excès attribués au juge Barak, ni des seuls excès de ses adversaires. Il découle d’un vide originel : Israël n’a jamais défini les règles du jeu politique, ni articulé de manière consensuelle ses identités multiples – juive, démocratique, laïque, religieuse, libérale, traditionaliste. Tant que ce vide persiste, chaque camp accusera l’autre de trahir la démocratie tout en affirmant la défendre.

Pourtant, s’arrêter à ce constat d’impasse serait réducteur. Si aucune constitution n’a pu émerger jusqu’à présent, ce n’est pas par manque de volonté, mais parce que la société israélienne est traversée de visions du monde si différentes qu’aucune institution n’a jamais bénéficié de la légitimité nécessaire pour les rassembler dans un texte unique. Cela ne signifie pas pour autant qu’aucune piste n’existe ; simplement, toutes celles qui ont été avancées apparaissent fragiles dès qu’on tente de les appliquer.

Certains proposent un accord minimal fixant seulement les règles du jeu, mais même ces règles procédurales sont déjà contestées. D’autres imaginent une instance permanente de médiation, sans garantie que ses conclusions seraient reconnues. Une approche plus prudente, consistant à avancer par petites réformes, bute elle aussi sur l’absence de confiance mutuelle. D’autres enfin misent sur un « moment historique » futur, ce qui revient à espérer qu’un événement imprévisible produira le consensus que les précédents n’ont pas provoqué.

Ces solutions, même raisonnables, présupposent toutes un degré d’homogénéité culturelle et politique que la société israélienne n’a jamais eu. Elles entérinent l’idée implicite d’un centre commun auquel tous pourraient se rallier, alors que l’expérience montre que ce centre n’existe pas. Israël n’est pas une société devenue fragmentée : c’est une société qui l’a toujours été, et qui le demeure de manière organique. C’est en cherchant à lui imposer une norme uniforme que les tensions s’exacerbent.

Si l’on prend au sérieux cette pluralité constitutive, alors il devient possible d’imaginer une architecture institutionnelle qui ne cherche pas à l’effacer mais à l’organiser. Il ne s’agirait pas de séparer les citoyens, ni de figer des appartenances, mais de reconnaître que des modes de vie profondément différents coexistent déjà et continueront de le faire, et que la seule manière de transformer cette réalité en stabilité politique est de lui donner une forme juridique assumée.

D’où l’idée d’une cantonisation souple : non pas un fédéralisme territorial classique, ni un morcellement communautaire, mais un dispositif d’autonomies normatives limitées, ajusté à la sociologie du pays. Ce que les Israéliens pratiquent déjà de manière informelle pourrait être pensé, encadré et articulé. Aujourd’hui, un laïc évitera de s’installer au cœur d’un quartier ultra-orthodoxe s’il souhaite pouvoir sortir en voiture le shabbat, tout comme un haredi aura du mal à vivre dans un environnement où les commerces restent ouverts le week-end. Ces comportements relèvent du bon sens, mais ils révèlent une structure sociale dans laquelle les normes locales jouent un rôle régulateur puissant. La cantonisation ne ferait que systématiser ce qui existe déjà : la coexistence par le respect des usages locaux, sans coercition identitaire et sans assignation.

Un tel modèle préserverait l’unité régalienne de l’État : armée, diplomatie, fiscalité, sécurité intérieure, justice pénale. Rien de ce qui constitue la souveraineté nationale ne serait fragmenté. Ce qui varierait d’un canton à l’autre, ce ne seraient pas les lois fondamentales de l’État, mais l’application locale de certaines normes civiles liées au mode de vie, à l’espace public, à la régulation du shabbat, aux questions d’éducation non régalienne, ou à des usages culturels spécifiques.

Dans cet esprit, on pourrait faire un détour par Proudhon – non pas pour ses vues économiques, qui n’ont ici aucune pertinence, mais pour son intuition décentralisatrice : l’idée qu’un ensemble politique gagne en stabilité lorsqu’il reconnaît aux unités locales une autonomie adaptée à leurs réalités propres. Proudhon voyait dans la fédération un moyen d’organiser la pluralité sans la dissoudre ; ce principe, pris isolément, éclaire par analogie la situation israélienne, sans pour autant lui imposer une lecture proudhonienne. L’objectif n’est pas de créer des enclaves étanches, mais de permettre aux communautés de vivre selon leurs codes sans pour autant imposer leurs normes à l’échelle nationale.

Un des avantages d’un tel système est qu’il soulagerait les institutions centrales d’un fardeau qu’elles ne sont plus capables d’assumer. Aujourd’hui, chaque débat culturel remonte immédiatement à la Knesset ou à la Cour suprême, comme si la moindre question touchant à la famille, au shabbat ou à la vie civile engageait l’identité même de l’État. Dans un système cantonisé, ces tensions seraient absorbées en amont, dans des espaces où la culture dominante reflète les attentes de la majorité locale. La Cour suprême n’aurait plus à arbitrer des conflits de modes de vie incompatibles ; elle retrouverait une fonction plus clairement juridique.

Ce modèle a également une vertu pacificatrice : il reconnaît la pluralité sans la transformer en séparation. Nul ne serait assigné à résidence ou identifié à un canton par sa naissance. Chacun serait libre d’habiter où il le souhaite, pourvu qu’il accepte les normes en vigueur dans la zone qu’il rejoint. Ce choix deviendrait un choix de mode de vie, non de communauté d’origine. Le système serait ouvert, non tribal.

La cantonisation n’invente pas une nouvelle Israël : elle décrit l’Israël tel qu’il fonctionne déjà, mais en désordre, sans reconnaissance politique, sans cadre formel. La fragmentation existe ; la cantonisation propose de la convertir en coexistence ordonnée, en architecture stable, en coordination plutôt qu’en affrontement.

Peut-être est-ce là que se trouve l’avenir politique d’Israël : dans une démocratie qui cesse de vouloir produire une identité unique, et qui accepte de coordonner des différences irréductibles. Une démocratie où l’unité nationale se construit non par l’effacement des divergences, mais par leur organisation. Une architecture souple, inventive, fidèle à la réalité du pays, qui ne demande pas à Israël de devenir ce qu’il n’est pas, mais de tirer parti de ce qu’il est. À cette condition seulement, la vitalité démocratique israélienne pourra se transformer en stabilité durable.

Un père, une arme, un enfant

Je n’ai jamais aimé les uniformes. Leur raideur m’a toujours semblé étrangère à la vie. Mon service militaire en Belgique n’avait fait que confirmer ce sentiment : la discipline y étouffait la pensée, et l’ordre n’avait d’autre but que lui-même.

Aujourd’hui, pourtant, quelque chose m’a saisi. À la terrasse d’un café, tout près de moi, un officier de Tsahal prenait un moment de répit en famille. L’allure sobre, la présence tranquille, l’uniforme porté sans ostentation. Sur sa manche, l’insigne de commandant de bataillon d’artillerie : lieutenant-colonel, cinq cents hommes sous ses ordres. Il paraissait à peine plus de trente ans. Un homme jeune, déjà vieux de guerre.

Sur ses genoux, son arme — comme la règle l’exige : un soldat de Tsahal ne s’en sépare jamais. À bout de bras, il tenait son bébé de quelques mois. Il jouait avec lui, le soulevait, le faisait rire. L’enfant lui attrapait le visage de ses mains minuscules, et le père souriait, tout entier à ce geste. La scène était d’une simplicité absolue, et d’une justesse indicible.

Je ne le connaissais pas. Je lui ai demandé la permission de le photographier. Il m’a répondu d’un sourire aimable, indifférent, comme s’il n’était à cet instant qu’un jeune père parmi d’autres. Je n’ai rien ajouté, pour ne pas troubler ce moment de bonheur.

Mais en le regardant, je voyais ce que la scène taisait : le fracas des canons, la poussière, les attentes sans objet, la saleté, les nuits humides et les journées torrides, la fatigue, la responsabilité de centaines de jeunes hommes arrachés, comme lui, à leur quotidien. Il avait sans doute passé deux ans à Gaza ou au Liban — ou les deux — la peur au ventre, dans le vacarme et la terreur. Et le voilà, assis à la terrasse d’un café, à faire rire son enfant à pleine gorge.

C’est cela, je crois, que cette image m’a donné : la coexistence de deux mondes — celui de la tendresse, comme une parenthèse dans la violence, le fusil-mitrailleur sur les genoux. Gaza, les ruines, les morts, la colère : tout cela suspendu. Le cessez-le-feu, fragile, irréel ; et pourtant, sur cette terrasse, une promesse bien réelle : celle d’un avenir radieux.

Peut-être faut-il admettre qu’il n’y a là ni symbole, ni leçon. Seulement un instant, sans commentaire : un père, une arme, un enfant. Le monde entier contenu dans cette géométrie sommaire. Le réel poignant. Ce que nous appelons, faute de mieux, la vie.

De Maïmonide à Camus : l’homme qui s’empêche

La sagesse juive enseigne, dans le Traité des Pères¹, que « le fort est celui qui maîtrise son yetser²» (l’inclination intérieure, le penchant du désir). Maïmonide, dans les Huit Chapitres³, éclaire cette formule d’une lumière rationnelle : il ne s’agit pas de détruire le désir, ni de le purifier, mais de le gouverner. L’homme, dit-il, n’est pas vertueux parce qu’il ne désire pas le mal, mais parce qu’il le désire et s’en abstient. La perfection morale n’est pas un état de pureté naturelle, mais un équilibre conquis, une victoire intérieure. Celui qui ne ressent plus la tentation n’est qu’un être tranquille ; celui qui la ressent et choisit pourtant le bien devient libre.

Le yetser n’est pas, chez Maïmonide⁴, une force maléfique. Il est la puissance même du vivant : le flux d’énergie qui pousse à vouloir, à créer, à jouir, à posséder. La Torah ne demande pas qu’on l’étouffe, mais qu’on l’oriente. Dominer son yetser, c’est apprendre à transformer la pulsion en choix, l’instinct en conscience. La raison n’éteint pas la flamme du désir, elle en fait une lumière. Ainsi, le gibor, le « fort », n’est pas celui qui terrasse un ennemi extérieur, mais celui qui se gouverne lui-même : celui qui se retient, qui s’empêche.

C’est précisément là que la parole de Camus vient faire écho. Dans Le Premier Homme⁵, il évoque son père, qu’il n’a presque pas connu, mais dont il garde une phrase : « Un homme, ça s’empêche. » Cette phrase à la fois rude et claire, porte toute une morale du geste retenu. S’empêcher, c’est refuser la violence que le monde inspire, ne pas répondre au mal par le mal, se contenir devant l’injustice sans céder à la rage. Chez Camus, la grandeur de l’homme n’est pas dans l’action héroïque, mais dans la mesure. L’homme juste ne triomphe pas, il tient ; il oppose à l’absurde du monde une dignité silencieuse.

Entre le yetser de la tradition juive et l’« homme qui s’empêche » de Camus, une même vérité se glisse : la force humaine ne réside pas dans la démesure, mais dans la retenue. Maïmonide et Camus partent de mondes différents — l’un théologien et rationnel, l’autre tragique et laïque — mais ils se rejoignent dans l’idée que la dignité de l’homme se fonde sur la limite librement consentie. Chez l’un, refuser, c’est écouter la raison qui modère le désir ; chez l’autre, c’est opposer à la tentation de la violence ou du désespoir une fidélité à un bien obscur, mais reconnu comme tel. Dans les deux cas, il s’agit de s’arracher à la spontanéité brute de l’instinct.

S’empêcher, c’est se conquérir. Et c’est peut-être là que se trouve la frontière ténue entre l’éthique et la grâce : dans cet instant où l’homme, capable du pire, choisit de ne pas le faire. Ce refus, cette maîtrise, n’est pas la négation du désir, mais la naissance d’une liberté. L’homme qui domine son yetser et celui qui s’empêche sont frères : tous deux savent que la vraie puissance consiste à ne pas tout permettre, à poser une limite là où la vie brute pousserait à l’excès. Et c’est dans ce frein, dans cette mesure fragile mais choisie, que se loge la grandeur humaine.

***

¹ Pirkei Avot (en hébreu « Chapitres des Pères »), traité éthique du Talmud de Jérusalem et de Babylone, composé entre le IIᵉ et le IIIᵉ siècle. Le passage cité est au chapitre IV, michna 1 : « Qui est fort ? Celui qui maîtrise son yetser. »

² Le terme hébreu yetser (יצר) désigne littéralement une « formation intérieure », un penchant ou une inclination du cœur humain. Dans la tradition rabbinique, il existe le yetser hatov (penchant au bien) et le yetser hara (penchant au mal).

³ Les Huit Chapitres (Shemonah Perakim), introduction au commentaire de Maïmonide sur le Traité des Pères, forment une synthèse d’éthique inspirée d’Aristote. Maïmonide (Moshe ben Maïmon, 1138-1204), né à Cordoue et mort au Caire, est à la fois philosophe, médecin et législateur. Figure majeure du judaïsme médiéval, il a cherché à concilier la foi et la raison, la Loi mosaïque et la philosophie grecque. Dans les Huit Chapitres, il expose la doctrine du juste milieu et la maîtrise rationnelle des passions comme condition de la vertu.

⁴ Dans sa pensée, notamment dans le Guide des Égarés (Moreh Nevukhim, Livre III, chap. 8-12), le yetser est compris non comme un mal, mais comme la faculté imaginative et désirante de l’âme humaine, que la raison doit ordonner.

⁵ Albert Camus, Le Premier Homme, Paris, Gallimard, 1994 (posthume). La phrase « Un homme, ça s’empêche » est attribuée au père de Camus, évoqué par l’auteur comme figure de droiture silencieuse.

Les jeudis au musée

Je n’aime ni la peinture ni les musées. Je n’y vais jamais. Ils m’ennuient, m’agacent, m’assignent au rôle de promeneur hagard. J’y suis figurant dans un théâtre sans scène.

Je préfère les terrasses de café, les livres, les silences de la musique.

J’aime la musique, par-dessus tout : ce langage qui ne montre rien, mais qui dit tout.

Mais elle, la musique la laisse de marbre. Elle écoute, polie, distante, en visiteuse, comme quand je vois un tableau. Cela nous rend égaux : étrangers dans l’art de l’autre.

Et pourtant, elle m’a proposé de faire les musées de Tel Aviv, tous les jeudis. J’ai dit oui. Pas pour savoir. Pas pour comprendre. Pas pour apprendre. Pas pour prendre. Mais parce qu’elle serait là.

Le premier jeudi, c’était Annette Messager : des corps suspendus, des tissus ambigus, des nus perdus. Des titres amusés qui ne veulent rien dire. Elle avançait avec cette gravité qu’ont ceux qui lisent les tableaux comme des poèmes. Moi, je traînais, absorbé par les murs, les plafonds, les extincteurs, les coins vides — plus lisibles en tout cas que ces objets d’art.

Elle croyait que je regardais. Je la laissais croire. En vérité, je pensais à elle, à sa nuque, à sa voix, à ce que je ne dirais pas. Comme ce soir où je lui fis écouter la chaconne : elle regardait par la fenêtre, absente, alors que moi j’entendais le monde. Puis vint le quatuor, pour elle fond sonore. Je lui laissais croire que je ne voyais pas qu’elle n’entendait pas.

Un autre jeudi, le mémorial était fermé. J’étais venu pour qu’un lieu solennel justifie ma visite dans un un décor de morts.

À la place, un café trop vide, trop clair, trop cru. Les chaises grinçaient, la lumière agressait. Ça m’allait.

On parla de cinéma, de théorie du genre, du regard des autres. Elle déployait ses idées comme des tissus légers. Moi, j’acquiesçais, automate insensible. Un inconnu lui offrit un gâteau. Elle rit de bon cœur. Moi, je bus un café qui avait le goût de l’oubli.

Un autre jeudi encore, elle vint malade. Fiévreuse, les yeux humides. Mais elle vint quand même. Dans ce geste, quelque chose de grand : une élégance têtue.

Au musée dans une salle obscure, un film muet. Elle pleurait doucement. Je regardai médusé. Les images glissaient sur moi comme la pluie sur une vitre. J’étais content de ma sécheresse.

Plus tard, elle parla de transcendance. Je dis que je préférais l’immanence,  les corps fatigués. Elle ne réagit pas.

Suivit ce jeudi d’un musée en désordre : trop d’objets, trop d’intentions, trop de cris. Elle toussait, disait que l’air était malsain. Je pensais pareil, j’avais sommeil.

Elle s’attarda devant un buste. Elle se pencha. Un instant, je n’eus plus qu’une image: son corps à la place de la pierre, offert, vibrant, vivant. Un désir nu  me traversa, fulgurant.

Je cherchai la sortie. Puis soudain, elle me laissa seul dans une pièce pleine de poupées aux yeux vides. Elle partit sans un mot. Pas même un regard en arrière.

Un autre jeudi, j’arrivai en avance. Concentré au musée, je feuilletais Onfray. Un groupe de soldats survint, riant fort, jeunes joyeux et pas encore morts. Leur insouciance me frappa. Ou me manqua.

A son arrivée elle me photographia . Je ne souris pas. Elle ne me le demanda pas. C’était notre équilibre : elle faisait, je laissais.

Au  musée d’Histoire elle lut tout, mot-à-mot, et eut tout faux.  Elle dit : « Tu intellectualises tout. » J’eus envie de répondre : « C’est pour ne rien révéler . » Elle partit avant la fin. Je restai, par destin.

Fatigue, un autre jour. Elle, moi. On parla de désir et de lave-vaisselle, je m’en souviens. Elle dit : « Tu n’es pas mon genre. » Je répondis : « Je ne peux pas être ton ami ». Assymétrie tragique.

Devant un tableau, elle crut lire une émotion sur mon visage. Je dis que je ne ressentais rien. Elle leva les yeux au ciel. Je regardai ailleurs. Mais je restai là. Encore là. Parce qu’elle était là. Et que ça suffisait.

Un matin, avant de m’asséner encore un musée, elle commanda un café sans café et aussi sans lait. « Pour ne pas faire souffrir les vaches », dit-elle. Je retins cette phrase comme une pierre dans une poche.

Nous parlâmes de Dieu, du monde, de ce qu’il restait à croire. Elle me reprocha mes certitudes. Je lui reprochai ses brumes. Elle dit que je lui rappelais son père. Je ne savais pas si je devais sourire ou m’inquiéter. Alors je souris en dedans.

Dans un autre musée, elle s’attarda sur de minuscules objets, des fragments, des échos d’histoires. Moi, je m’attardai sur ses gestes. Elle croyait qu’ils étaient invisibles. Ils étaient tout ce que j’avais de lisible.

Nous parlâmes de la Shoah. Je citai des historiens. Elle soupira. Elle dit : « Tu ne comprends pas. » C’était une sorte d’évidence. Je compris son ignorance.

Un autre jeudi, elle semblait ailleurs. Moi aussi. Deux absences qui se croisaient. Les tableaux ne me parlaient pas. Elle parlait. C’était sa manière d’habiter le silence.

Nous parlâmes de sentiments, du sentiment. Le mot revint en reflux, comme une vague. Je le reçus. Je ne le touchai pas, et lui non plus.

Puis vinrent les salles froides d’un musée sans humanité. Des chiffres en chute libre, de noms rayés, des espèces disparues. Elle avait peur pour le monde. Moi je ne pensais ni au monde ni à la peur.

Elle dit que je justifiais. Je répondis que je constatais. Nous parlions de ce que nous devenions. Quelque chose fut dit. Quelque chose resta. Je ne sais plus quoi.

À Florentin, devant les murs, elle commentait, professait. Moi, j’étais là. Je suivais. Elle dit : « Tu m’observes. Tu ne me vis pas. » Elle avait raison.

Elle dit qu’elle ressentait une tendresse immense. Moi sa présence. Alors je restais. Nous marchâmes. Nous regardâmes les murs tagués. Pas pour les comprendre. Juste pour continuer.

Un jeudi elle ne vint pas. J’y allai quand même. Une salle blanche, vide, provisoire. Rien à voir. Rien à dire.

Je restai debout longtemps, devant un mur à musée. Et pour la première fois, j’eus l’impression de comprendre que c’était peut-être cela, l’art : attendre le néant. Vivre pour la mort.

Le jeudi suivant, elle revint, comme si de rien. Nous marchâmes longtemps, sans musée, à rêver. Je parlai musique. Elle parla cinéma. Des monologues parallèles.

Mais à un moment, elle dit : « J’aime ta façon de persister. »

La musique est ma maison. Elle n’y est jamais entrée. Elle y passait comme on traverse un couloir pour aller quelque part. Comme moi un musée.

Alors nous nous retrouvions ailleurs, entre deux indifférences, à marcher ensemble. Elle avait ses musées, j’avais ma musique. Ses salles, mes sonates. Chacun détaché de l’univers de l’autre.

C’était cela, le pacte : ne pas comprendre, mais être là, quand même. Transformer une suite de jeudis en texte. Des musées en prétexte. Un prétexte en aveu. Un aveu en mirage. Et moi, à l’intérieur.

Une petite musique de vie

Mon goût pour la musique est né très tôt, dans un contexte familial difficile. J’étais un enfant élevé dans un foyer marqué par les tensions affectives, sans argent, et une certaine misère morale. Nous étions pauvres.

Ma mère portait tout : le quotidien, les soins, le travail. Elle était couturière à la journée, gagnait peu, mais tenait bon. Mon père, lui, n’a presque jamais travaillé. Il n’était pas méchant — il avait même une certaine douceur — mais semblait en retrait, étranger aux exigences de la vie. Il fuyait les responsabilités, incapable de prendre part. Pourtant, il gardait une tendresse silencieuse. Il ne faisait qu’une chose avec régularité : nous promener, mon frère et moi.

Il venait me chercher à l’école, m’y accompagnait. En chemin, il chantonnait. Il sifflait des airs classiques. Il avait une mémoire musicale étonnante et une familiarité instinctive avec Mozart. Il fredonnait des ouvertures d’opéra, et je me souviens en particulier de Une petite musique de nuit. J’aimais l’écouter, et l’imiter.

Un jour, au hasard d’une promenade, nous sommes entrés dans un jardin public. Un kiosque à musique s’y dressait. Une fanfare s’y installait. Nous nous sommes assis tout près. Les musiciens ont sorti leurs instruments. Le chef a levé la main, et ils ont commencé à jouer.

Ce jour-là, j’ai entendu Une petite musique de nuit jouée en direct, par des musiciens de chair et de souffle. Pas sifflée, pas fredonnée, pas à la radio — jouée. Ce fut un choc. Une révélation. Une sidération. Comme une conversion. Ce jour-là, j’ai entendu Mozart. Vraiment.

Je l’ai dit à ma mère. Je lui ai dit que j’aimais Mozart, que je voulais apprendre la musique. Elle m’inscrivit au conservatoire, non loin de l’école. J’avais sept ans. J’y allais à pied, plusieurs fois par semaine, pour des cours de solfège. C’était austère. On y apprenait les notes, les rythmes, la lecture. Aucun instrument avant deux ou trois ans.

Un jour, j’ai demandé à ma mère si je pouvais avoir un piano, un violon. Mais la question ne se posait même pas : pas la place, pas l’argent. J’ai néanmoins réussi à me procurer un pipeau.

À neuf ans, je découvris autre chose. Nous n’étions pas pratiquants, mais nous allions parfois à la synagogue. Une chorale y chantait. Je m’y suis inscrit. Ma voix d’enfant était claire, juste. On m’accepta. Je chantais chaque shabbat, et les jours de fête. Ce n’était pas du Mozart, mais une liturgie du XIXe siècle, proche du bel canto, expressive et chaleureuse. J’aimais cela. Et, privilège inespéré, à la fin du mois, je recevais quelques pièces. Dans une maison où l’argent manquait, c’était un trésor.

J’ai chanté jusqu’à ma bar-mitsva. À treize ans, ma voix commença à muer. Je quittai la chorale. À quinze ans, je quittai l’école. Je devins cliveur de diamants.

Ce métier exige silence et précision. Il faut entailler la pierre, y glisser une lame, puis, d’un geste sec — tac — le cristal se divise. Je travaillais avec mon frère, dans une pièce louée. Et c’est là que la musique revint.

Les réseaux câblés venaient d’apparaître. L’un des canaux — le troisième, je crois — diffusait toute la journée de la musique classique. Des cycles, des analyses, des œuvres entières commentées par des musicologues. Nous écoutions cela huit heures par jour, chaque jour, pendant dix ans.

Ce n’était plus le conservatoire, mais c’était une école autrement efficace. J’ai toujours cru à d’autres formes d’apprentissage. Sans bancs, sans cadre. Par immersion. C’est ce que je vivais là : un savoir lent, profond, presque souterrain. Nous étions plusieurs cliveurs passionnés à échanger sur la musique des heures durant. Ce fut une période riche.

Pendant ce temps, la situation familiale s’améliorait. Ma mère était devenue courtière en diamants. Lors de vacances en Espagne, elle m’offrit une guitare. Elle ne s’y connaissait pas, mais voulait me faire plaisir : l’instrument était de qualité.

Je commençai à apprendre seul, puis compris qu’il me fallait un guide. Je trouvai un professeur : le premier violon de l’Opéra d’Anvers, reconverti en enseignant de guitare classique. Il accepta de me former. Grâce à mes bases en solfège, nous allâmes vite à l’essentiel.

Je travaillais le jour. Le soir venu, je jouais de la guitare, deux heures durant. Un cours chaque semaine. Et, chaque semaine, des progrès. Très vite, je pus aborder Bach : partitas, sonates pour violon transcrites pour guitare. Et là encore, la magie. Comme dans le kiosque à musique des années plus tôt, la musique prenait forme, mais sous mes doigts, cette fois. Elle devenait réelle.

Vers dix-sept ans, je partis accomplir mon service militaire. Un an de silence. Au retour, je repris mes cours de guitare. Mon professeur me dit rapidement :

— Je n’ai plus rien à t’apprendre. Tu peux continuer sans moi. Tu es un musicien.

Je commençai à donner des concerts. Rien de spectaculaire. Mais la presse s’y intéressait. Non pour ma technique, imparfaite, mais pour l’émotion que je transmettais. Quelque chose d’indicible passait.

Je ne me faisais guère d’illusions. Je savais que faire carrière était improbable. J’avais commencé trop tard. Quinze ans — dans le monde des instrumentistes, c’est l’âge adulte. Les grands musiciens débutent à trois ou quatre ans. C’est là que se forment l’oreille, la mémoire tactile, la souplesse des mains. Ces aptitudes, une fois manquées, ne se rattrapent jamais.

J’aurais pu envisager la musicologie, mais là encore, je voyais mes limites. Je continuais pourtant à jouer. Je faisais partie d’un club de guitaristes classiques. Un temps, j’intégrai une formation de musique ancienne — un quatuor à cordes où la guitare tenait le rôle du luth. Nous jouions des pièces de la Renaissance. Cela me plaisait. Mais je sentais que, techniquement, je plafonnais. Je ne progressais plus.

Et puis, un jour, il y eut ce concert.

Un récital, devant une centaine de personnes. Ce fut un échec. J’ai toujours souffert du trac. Avant chaque entrée en scène, mes mains devenaient froides, mon corps se contractait. Ce jour-là, plus encore.

Je suis monté sur scène. J’ai pris ma guitare. Mes mains étaient figées. J’ai joué, mal. Je me suis interrompu, à plusieurs reprises. Je tentais de masquer mes erreurs, mais je savais. Et cela me suffisait. J’avais honte d’imposer cela au public.

J’ai terminé. J’ai salué. Je suis rentré en coulisses. J’ai rangé ma guitare dans son étui. Et, d’une certaine façon, je ne l’ai plus jamais rouvert. Je n’ai plus jamais joué en public. C’était fini.

Je n’ai pas regretté. J’avais pris la bonne décision. J’aurais pu insister, mais je ne voulais pas revivre l’insécurité de mon enfance. Je me suis tourné vers mon métier, puis vers les affaires, avec sérieux.

Mais la musique ne m’a jamais quitté. Je l’ai écoutée. Chaque jour. Toute ma vie.

Je n’ai pas fait carrière. Mais la musique m’a formé, au sens profond. Elle a été ma discipline, mon fil conducteur, ma part de lumière. Et aujourd’hui, je vis encore avec elle. Pas sur scène. Mais en moi.

Amos Oz ou la fin d’une illusion

Depuis le 7 octobre 2023, l’idée selon laquelle Israël pourrait un jour vivre en paix sans défendre militairement son existence est devenue indéfendable. Le massacre orchestré par le Hamas n’a pas simplement détruit des vies ; il a détruit des illusions. Parmi celles-ci, celle d’un compromis historique possible avec un adversaire qui reconnaîtrait enfin la légitimité d’un État juif. Or cette illusion, Amos Oz l’avait déjà vue vaciller de son vivant — et il en avait été bouleversé.

En 2003, dans un entretien accordé à La Paix Maintenant, il déclarait : « Je pensais que si les Palestiniens se voyaient offrir ce que Ehud Barak leur a offert à Camp David, ils répondraient par une contre-proposition. […] Je n’imaginais pas que de proposer deux États, deux capitales, et le retour de 92 ou 95 ou 97 % des territoires déclencherait une vague d’hostilité contre nous. Cela a été pour moi un très grand choc. »

Ce choc n’est pas un simple désarroi politique. Il marque une fissure dans l’édifice intellectuel qu’Amos Oz avait tenté de construire pendant des décennies. L’homme de gauche, le partisan du compromis, découvrait que même la proposition la plus généreuse suscitait le rejet — non pas malgré sa générosité, mais à cause d’elle. Car cette offre impliquait la fin du conflit, c’est-à-dire la reconnaissance d’Israël. Or c’est précisément cela que le rejet exprimait : non une exigence de plus, mais un refus de principe.

Dans ce moment de vérité, une tension fondamentale affleure chez Oz : l’espoir était en lui une passion romantique d’écrivain, nourrie de récits, d’humanité et de foi en l’autre. Mais l’intellectuel en lui — celui qui lisait les faits, les discours, l’histoire — avait compris que cet espoir n’était plus en phase avec le réel. Il n’a pourtant pas renoncé à écrire, à proposer, à dialoguer. Il a persisté dans l’appel, non par aveuglement, mais par volonté éthique. C’est ce qui fait de lui une figure tragique et non utopique.

Il ne faut donc pas tordre sa pensée pour en faire un étendard de l’angélisme. Ceux qui continuent à invoquer Oz contre Israël, comme s’il s’opposait par principe à l’usage de la force, commettent une trahison intellectuelle. Il l’écrivait lui-même dans Le Monde :« L’usage de la force est vital pour notre pays. Sans elle, nous ne survivrions pas même vingt-quatre heures. » Ce n’est pas une concession au cynisme : c’est un diagnostic, posé par un homme qui connaissait l’histoire d’Israël et qui avait participé, physiquement et moralement, à chacun de ses combats. Oz n’a jamais cru à la paix sans sécurité. Il pensait seulement qu’il était moralement juste et politiquement souhaitable de tenter, malgré tout, d’atteindre un jour la paix.

Cette lucidité n’a rien perdu de sa pertinence. Après le 7 octobre, elle apparaît même comme prophétique. L’écrivain portait l’espoir, l’intellectuel voyait l’impasse. Entre les deux, il y avait la condition israélienne dans toute sa complexité. La gauche israélienne devrait relire Oz pour ce qu’il fut vraiment : un patriote épris de paix, mais non de mensonge.

La confusion et la grâce chez Simone Weil : lecture critique

Philosophe, mystique et résistante, Simone Weil fut une figure singulière du XXe siècle. Issue d’une famille juive, proche du christianisme sans s’y convertir, elle mena une vie marquée par l’exigence morale et la quête de l’absolu. La Pesanteur et la Grâce[1], recueil posthume de fragments spirituels, témoigne de cette tension — mais aussi d’un renversement du sens qui appelle la critique.

L’exigence spirituelle, l’engagement radical, la volonté de ne rien édulcorer de la souffrance du monde ni de l’appel de l’absolu forcent le respect chez Simone Weil. Elle pensait, priait, écrivait et souffrait dans une cohérence rare. C’est cette cohérence de vie qui rend d’autant plus frappante — et problématique — la confusion logique à laquelle elle consent dans La Pesanteur et la Grâce.

Parmi les multiples fils qui tissent ce livre posthume, un motif revient avec insistance : l’absence de Dieu. Mais ce n’est pas l’absence que décrivent d’autres pensées juives ou mystiques : ce n’est ni un retrait créateur comme dans la Kabbale, ni une transcendance indicible comme chez Maïmonide. C’est une absence retournée en présence, une inversion du sens des mots qui voudrait faire croire que Dieu se manifeste par son effacement même.

La Kabbale, avec le tsimtsoum, affirme que Dieu se retire pour laisser place au monde. Son absence est un fait, une condition de possibilité pour la liberté humaine. Maïmonide, quant à lui, refuse toute représentation de Dieu : son absence est un principe rationnel — on ne peut pas penser Dieu, donc on se tait. Mais chez Simone Weil, c’est différent : c’est le tour de force d’un esprit qui, sans renoncer au langage, en inverse le contenu. Dieu est absent, donc il est là. Il n’agit pas, donc il agit. Il ne répond pas, donc il parle.

Il s’agit de contester une construction mentale. Une construction qui, sous des dehors de profondeur mystique, relève d’une torsion de la pensée, d’un artifice verbal. Ce que Weil propose, ce n’est pas la foi dans l’invisible, mais la croyance dans le contraire de ce qu’on dit. Et c’est cela qu’il faut démonter. Pas pour disqualifier sa sincérité, mais pour mettre au jour l’absurdité logique d’un système qui prétend que l’absence est une forme supérieure de présence, et que le silence est plus parlant que la parole.

On lit, dans La Pesanteur et la Grâce :

« Dieu ne peut être présent que dans le vide. Le vide est Dieu. » (p. 116)

Tout est dit — et rien n’est dit. Que signifie une phrase comme celle-là ? Si le vide est Dieu, alors tout est Dieu, et donc rien ne l’est. Si Dieu ne peut être présent qu’à condition d’être absent, alors le mot « présent » perd toute valeur. Il ne renvoie plus à une expérience, ni à une réalité, ni même à une attente : il désigne le contraire de ce qu’il signifie.

Cette figure de style ressemble à un paradoxe mystique. Mais ce n’est pas un paradoxe, c’est une inversion logique, un piège. Dire que Dieu est présent en tant qu’il est absent, c’est affirmer qu’une chose est ce qu’elle n’est pas. C’est comme prétendre que le silence est un discours, que l’obscurité éclaire, ou que l’échec est une réussite. C’est l’exact opposé du sens : le retournement des contraires en un jeu de prestidigitation conceptuelle.

Weil écrit encore :

« Dieu ne saurait se donner dans la présence. » (p. 115)

Donc Dieu ne peut être là que s’il n’est pas là. Faut-il conclure que l’absence de réponse à une prière est une preuve d’écoute ? Que le malheur est un message d’amour ? Que l’agonie du monde est le signe d’une providence bienveillante ? Ce n’est plus de la foi, c’est une rhétorique de l’absurde — et l’absurde ici n’est pas celui de Camus, tragique et clairvoyant, mais celui d’une pensée qui s’efforce de faire tenir debout ce qui s’écroule dès qu’on regarde de près.

 « L’absence de Dieu est la plus merveilleuse preuve d’amour. » (p. 115)

On ne saura jamais si cette phrase est profondément naïve ou cyniquement poétique. Ce qu’elle affirme, c’est qu’un amour se prouve mieux par l’abandon que par la présence. Que le Dieu qui se tait, qui se retire, qui laisse le monde souffrir sans rien dire, est en fait le plus aimant. À ce compte, tous les absents sont des bienfaiteurs, et toute indifférence est une marque d’attention. C’est la logique de l’amoureux trahi qui se persuade que l’absence est un signe de profondeur. Sauf qu’ici, ce n’est pas un sentiment humain : c’est une théologie.

 « Dieu ne peut entrer que dans un vide. » (p. 119)

On pourrait sourire si l’enjeu n’était pas si grave. Car à force de faire du vide un lieu habité, de l’absence une présence, de la souffrance un salut, on en vient à justifier n’importe quoi. On transforme le non-sens en mystère, l’abandon en grâce, et surtout — on interdit toute plainte. Puisque Dieu est là parce qu’il n’est pas là, alors que puis-je encore reprocher au monde ? La douleur ? Elle est divine. Le silence ? Il est plus pur que la parole. L’injustice ? Elle me rapproche du ciel.

Dans ce renversement, l’homme perd tout recours. Il n’a plus le droit d’attendre, puisqu’attendre, c’est déjà être exaucé. Il n’a plus le droit de douter, car douter, c’est croire. Il n’a même plus le droit de se révolter : la croix, dit Weil, est la preuve d’un Dieu qui souffre avec nous.

« Dieu a voulu que son Fils fût en agonie et criât qu’il était abandonné. » (p. 123)

Mais s’il l’a voulu, alors c’est qu’il n’était pas vraiment abandonné. Et donc, il ne souffrait pas d’une absence, mais jouait le rôle d’un abandonné pour mieux signifier sa présence cachée. La souffrance devient un théâtre. Et l’on doit croire que le Dieu qui ne répond pas est le plus présent, précisément parce qu’il ne répond pas. La logique est renversée à chaque étape : l’argument se mord la queue.

Cette manière de raisonner n’est pas seulement bancale : elle est trompeuse. Elle substitue à une interrogation réelle sur Dieu une ruse du langage. Elle propose une mystique qui n’exige pas de preuves, mais impose des inversions. Le croyant n’a plus à chercher Dieu : il lui suffit de souffrir et d’accepter le silence. C’est une mystique de la résignation, érigée en sommet de la vérité.

Qu’un esprit comme celui de Simone Weil ait pu s’aveugler volontairement à ce point n’ôte rien à sa grandeur morale. Mais cela en dit long sur le pouvoir du langage lorsqu’il cesse d’être un outil de vérité pour devenir un instrument de consolation mystique. Car si l’absence devient présence, si le silence devient message, si la souffrance devient preuve d’amour, alors tout peut vouloir dire son contraire. Il n’y a plus de critère de vérité, seulement des torsions sémantiques au service d’une croyance.

Ce n’est plus de la foi, c’est un vertige — un vertige logique travesti en lumière. Or un mot qui peut tout dire ne dit plus rien. Et une pensée qui nie les conditions mêmes de la pensée — la cohérence, la distinction des contraires, le respect du sens — devient indiscutable, non parce qu’elle est forte, mais parce qu’elle est vide.

C’est le danger de toute rhétorique religieuse ou philosophique qui préfère l’envoûtement au sens : elle captive au lieu de convaincre. Elle fait taire le doute, non par la clarté, mais par l’illusion.

[1] Edition Gallimard, coll. « Espoir », 1947.

Montaigne et Molière : le médecin en représentation

On aurait tort de croire que la critique de la médecine naît au XVIIe siècle, avec les facéties de Molière et l’hypocondrie joyeuse d’Argan. Montaigne, un siècle plus tôt, avait déjà tracé les grandes lignes d’un scepticisme lucide, fondé sur l’expérience directe, l’observation du réel et une méfiance instinctive envers les prétentions de la science médicale. Ses pages sur les médecins, mêlant anecdotes, sarcasmes et raisonnements, pourraient servir de matrice à tout un théâtre de la farce thérapeutique.

Dans ses Essais, Montaigne tourne en dérision l’arrogance des médecins, leur usage d’un jargon abscons, leur foi dans des remèdes plus proches de la magie que de la raison — « du sang tiré sous l’aile droite d’un pigeon blanc », « des crottes de rat réduites en poudre », voire « l’urine de lézard »¹. On ne peut s’empêcher d’y entendre, en germe, la voix du pharmacien Purgon dans Le Malade imaginaire, vantant les vertus délirantes de ses clystères. Chez Montaigne déjà, la médecine est affaire de théâtre : une scène de confiance obligatoire, où le malade est tenu de croire, sous peine de passer pour hérétique. Chez Molière, la farce s’accomplit : le malade devient comédien malgré lui, récitant les diagnostics et endossant le rôle que les médecins lui imposent.

La filiation est d’autant plus plausible que Molière, lecteur averti et satiriste érudit, connaissait les grands textes de son temps. On retrouve chez lui, comme chez Montaigne, cette idée que le médecin est celui qui s’attribue le mérite des guérisons naturelles et rejette la responsabilité des échecs : « Ce qui m’a guéri, moi, et qui en guérit mille autres qui n’ont pas appelé de médecin à leur secours, ils s’en emparent en portant cela à leur crédit »². À l’inverse, si le malade meurt, la faute lui en incombe — il s’est couché du mauvais côté, a entendu un bruit, eu une pensée pénible. Ainsi les médecins ne peuvent jamais se tromper. C’est exactement cette mécanique que moque Molière dans le célèbre dialogue entre Argan et Monsieur Purgon : celui-ci menace Argan d’une cascade de maladies si ce dernier refuse ses remèdes³, comme si l’effet dépendait de l’obéissance au traitement, et non de son efficacité intrinsèque. Cette logique circulaire devient matière à rire, mais repose sur une critique sérieuse : le pouvoir médical se fonde sur une invérifiabilité structurelle.

Montaigne se moque volontiers du mystère qui entoure les prescriptions médicales. Il ironise sur la prétention des médecins à manier des centaines d’ingrédients, à administrer des potions aussi complexes qu’opaques : « Je me trouvais l’autre jour dans un groupe de gens où quelqu’un, qui souffrait comme moi, annonça la nouvelle d’une sorte de pilule faite d’une centaine d’ingrédients au moins, bien comptés. Ce fut une grande joie et un extrême réconfort ; quel rocher pourrait en effet résister au tir d’une telle batterie ? »⁴ Molière, pour sa part, oppose systématiquement le bon sens des gens simples à la pédanterie des Diafoirus. Dans L’Amour médecin, Sganarelle, père crédule, croit à la vertu des mots latins. Mais c’est Lisette, la servante, qui comprend la situation, et manœuvre avec intelligence. Chez Molière comme chez Montaigne, les « simples » en savent souvent plus que les savants — ou, du moins, ils ne leur font pas aveuglément confiance.

Montaigne est particulièrement dur avec les malades eux-mêmes. Il les accuse d’abandonner leur jugement, de s’en remettre à n’importe qui, fût-il « assez hardi pour promettre la guérison »⁵. Ce besoin de croire, ce refus d’affronter la douleur, cette « lâcheté », les rend vulnérables à toutes les impostures. Il écrit : « C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’incapacité à supporter la maladie, un besoin terrible et irrépressible de la guérison qui nous rend ainsi aveugles. » Molière construit tout Le Malade imaginaire sur cette idée : Argan veut être malade, il s’invente des maux, s’angoisse de tout, se livre aux médecins avec une ferveur ridicule. Il ne souffre pas tant de son corps que de sa peur. La médecine devient l’objet d’un amour masochiste : il faut souffrir pour être soigné. Cette servitude volontaire est le véritable objet de la satire.

Montaigne, au fond, ne rejette pas la médecine par principe. Il avoue : « Ceux qui aiment notre médecine peuvent aussi avoir là-dessus des points de vue qui soient valables, grands et solides »⁶. Mais il la considère avec une distance sceptique, refusant de céder à l’illusion d’une science toute-puissante. Il reconnaît que la diversité des opinions médicales est le signe d’une absence de fondement solide. Ce qui domine, chez lui, c’est une anthropologie désabusée : les hommes ont besoin de croire, et c’est cela que les médecins exploitent. Molière, plus comédien que moraliste, transforme cette désillusion en rire. Mais son théâtre n’est pas un simple divertissement : il est aussi une leçon de lucidité. En ridiculisant les Diafoirus, il enseigne au spectateur à douter, à interroger le pouvoir, à ne pas s’abandonner au premier savoir venu. Il prolonge ainsi, sous une autre forme, la leçon humaniste de Montaigne.

Ce qui frappe, tant chez Montaigne que chez Molière, c’est que la médecine n’est pas seulement critiquée comme une science incertaine ou une pratique inefficace, mais comme un discours, une rhétorique fermée, autosuffisante, faite pour convaincre plutôt que pour soigner. Ce pouvoir verbal, qui s’autorise de sa propre obscurité, constitue peut-être le cœur du soupçon. Chez Montaigne, la parole médicale se donne des allures d’incantation. Elle est truffée de formules, de justifications circulaires, d’énumérations grotesques d’ingrédients et de prescriptions. Loin d’éclairer le patient, ce langage le dépossède de tout jugement propre. La médecine devient une langue étrangère, inaccessible, hiératique, réservée à une caste savante. Montaigne s’en moque ouvertement : « Le pied gauche d’une tortue, l’urine d’un lézard, la fiente d’un éléphant… » La longue litanie des ingrédients agit comme une rhétorique d’intimidation. L’efficacité n’est pas dans la chose dite, mais dans le fait de dire.

Molière en fait un ressort comique majeur. Chez lui, le jargon médical devient un pur théâtre du pouvoir : il ne sert ni à expliquer ni à convaincre, mais à impressionner, voire à écraser. Dans Le Malade imaginaire, les médecins s’adressent à Argan en latin — langue qu’il ne comprend pas mais qui le rassure précisément par son obscurité. Il ne s’agit pas de communication, mais de prestige verbal. On parle au-dessus du patient, non avec lui. Ainsi Monsieur Purgon, dans sa fameuse invective : « Si vous refusez de vous laisser saigner, je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à la chaleur de votre sang, à la corruption de vos humeurs, à l’intempérie de vos entrailles… » Ce discours est à la fois une prophétie et une menace, une poésie funèbre et une arme rhétorique. Il vise moins à soigner qu’à soumettre.

La médecine est ici un pouvoir magico-verbal, dont la force repose sur l’asymétrie : le médecin parle, le patient se tait. Montaigne avait déjà noté combien les médecins s’approprient les mots, les causes, les effets, et les entourent d’un filet de mots si serré qu’il est impossible d’en sortir : « Une parole, un rêve, une œillade, leur semblent une excuse suffisante pour prétendre que ce n’est pas ‘de leur faute’ »⁷. Ils ne parlent pas la langue du corps, mais celle du prétexte. Cette rhétorique de la domination est l’exact contraire de ce que Montaigne appelle “conversation” — cette pratique horizontale du dialogue, où chacun peut mettre en question le propos de l’autre. La médecine, chez Molière comme chez Montaigne, ne connaît pas la contradiction. Elle parle pour se faire obéir, non pour se faire comprendre.

En ce sens, l’ironie de Molière prolonge le scepticisme linguistique de Montaigne. Tous deux font de la parole un objet d’analyse : qui parle ? avec quelle autorité ? dans quelle langue ? pour dire quoi ? Et tous deux montrent que dans le champ médical, le langage devient souvent un instrument de dépossession : il arrache au patient la capacité de penser, de juger, de décider — pour mieux lui faire croire qu’il est en train d’être sauvé.

***

  1. Montaigne, Essais, II, 37.
  2. Essais, II, 37.
  3. Molière, Le Malade imaginaire, I, 5.
  4. Montaigne, Essais, II, 37.
  5. Essais, II, 37.
  6. Essais, II, 12.
  7. Essais, II, 37.

Belle du Seigneur

Belle du Seigneur d’Albert Cohen n’est pas seulement un roman d’amour manqué ; c’est aussi une comédie humaine féroce, une satire du monde moderne, un traité déguisé sur l’illusion des sentiments et la faillite des idéaux. À travers la passion factice de Solal et d’Ariane, Albert Cohen met en scène une entreprise de démystification : démystification de l’amour, mais aussi du couple, de la société, du prestige, de la religion et des appartenances.

Le cadre bureaucratique dans lequel évoluent les personnages secondaires — et notamment Adrien Deume, mari ridicule et pathétique — constitue un réservoir de moquerie. La Société des Nations, dans le roman, est un théâtre de vanités où les hiérarchies absurdes et les carriérismes minables dévorent les existences. Cohen y règle ses comptes avec les fonctionnaires serviles, les petits chefs pompeux, les bourgeois qui singent l’aristocratie. Le génie comique du roman réside dans cette mise en parallèle de la médiocrité ordinaire et de la prétention sublime : là où la langue est somptueuse, les personnages sont vides ; là où les gestes se veulent nobles, les motivations sont dérisoires.

Dans ce contexte l’amour devient une vaine tentative d’échapper à la médiocrité. Ariane fuit la grisaille de son mariage avec Deume comme on fuit une noyade, mais pour s’échouer ailleurs. Solal, de son côté, tente d’échapper à son vertige existentiel par la possession d’une femme qui l’admirerait sans conditions. Leur union n’est pas un dépassement de soi, mais un refuge narcissique.

Au cœur de cette fresque se déploie aussi une méditation sur le judaïsme et l’identité juive, thème central dans l’œuvre de Cohen. Solal est brillant, déraciné, conscient de son altérité, et tourmenté par la haine que lui voue le monde chrétien bourgeois dans lequel il évolue. Il est l’héritier d’une mémoire blessée, celle de l’exil et du rejet. Mais il est aussi un homme qui cherche à s’intégrer, à séduire, à dominer — et qui finit par se perdre dans ce processus. Ariane incarne à ses yeux l’Occident, le raffinement, la légitimité sociale ; la conquérir, c’est pour lui un acte de revanche, presque de vengeance symbolique contre un monde qui l’exclut. Mais cette revanche est empoisonnée : elle ne lui offre ni réparation ni salut, car elle repose sur le mensonge de l’assimilation.

Albert Cohen interroge ainsi la place du Juif dans l’Europe moderne. Non pas celle du Juif persécuté, mais celle du Juif tenté de renier ses racines pour se faire aimer. La beauté, le prestige, l’amour d’une non-Juive sont autant d’appâts que Solal ne peut s’empêcher de saisir. Et pourtant, plus il s’en approche, plus il s’éloigne de lui-même. Il incarne ainsi la tragédie de l’intégration, qui exige un reniement identitaire.

Il faut aussi noter la puissance ironique du style. Belle du Seigneur n’est pas un roman romantique, mais une parodie du roman romantique. Chaque déclaration d’amour y sonne comme un pastiche, chaque geste héroïque comme une grimace. Cohen joue avec le lyrisme comme un virtuose joue avec une corde sur le point de se rompre. Il écrit avec une lucidité qui ne pardonne rien, pas même à ses personnages les plus aimés. Il observe les ridicules humains avec une tendresse cruelle, un regard à la fois amoureux et désabusé.

Ce roman est hanté par les années 1930, de l’Europe diplomatique à l’agonie, du racisme rampant, des illusions pacifistes et de l’aveuglement collectif. Rien n’est stable dans le monde où évoluent les personnages : ni les nations, ni les alliances, ni les institutions. Le couple Solal-Ariane est un microcosme de cette instabilité : ils se cherchent dans un monde qui se dérobe, et leur amour est aussi fragile que le monde autour d’eux.

Belle du Seigneur est un roman total, baroque, intelligent, cruel. Il ne célèbre pas l’amour : il le met en procès. Il ne donne pas à voir la passion : il montre la passion comme mensonge, comme fiction que l’on joue à deux pour fuir la vérité. À ce titre, le roman est à la fois sublime et désespérant, comique et tragique, somptueux et cruel. Il nous apprend que les grands sentiments peuvent être les masques les plus raffinés du vide — et que le véritable amour, s’il existe, ne supporte ni le mensonge, ni l’orgueil, ni le théâtre.

À la recherche de Proust

Marcel Proust est un écrivain français mort en 1922 à l’âge de 51 ans. Son œuvre principale, À la recherche du temps perdu, est un roman-fleuve en sept tomes et environ 2 500 pages. Le narrateur, double fictionnel de l’auteur, y explore les rapports complexes entre l’art, la mémoire et le temps.

Proust était juif par sa mère, Jeanne Weil, issue de la grande bourgeoisie israélite du XIXe siècle. Bien qu’il ait été baptisé et élevé dans un cadre catholique, il manifesta à plusieurs reprises sa solidarité avec la communauté juive. Il fut l’un des premiers intellectuels à s’élever publiquement contre la condamnation du capitaine Dreyfus, et affirma à cette occasion un soutien clair au sionisme.

Dans la Recherche, la représentation des Juifs est ambivalente. Certains passages ont été taxés d’antisémitisme, mais il s’agit en réalité du regard du narrateur, qui témoigne d’un constat d’échec de l’assimilation. Malgré l’Emancipation, les Juifs demeurent perçus par une partie de la société comme des étrangers.

L’exemple le plus frappant de ce malaise est celui d’Albert Bloch, camarade du narrateur, qui s’efforce de nier ses origines pour se faire admettre dans la haute société. Un jour, sur la plage mondaine de Balbec (inspirée de Cabourg), le narrateur entend des propos virulents contre la « prolifération » des Juifs. À sa grande stupeur, l’orateur antisémite n’est autre que Bloch lui-même. Cette scène absurde illustre le rejet intériorisé et la violence du désir d’intégration.

Le personnage du baron de Charlus incarne quant à lui la décadence de l’aristocratie : homosexuel, paranoïaque, narcissique, il se veut au-dessus de l’Affaire Dreyfus, mais exprime tout de même, dans un langage feutré, une vision radicalement excluante : « Dreyfus aurait trahi la Judée, mais qu’a-t-il à voir avec la France ? » — formulation cynique d’un rejet fondamental.

La Recherche se déroule dans la haute bourgeoisie et l’aristocratie de la Belle Époque, depuis leur apogée jusqu’à leur déclin. Elle constitue une vaste fresque de mœurs, où défilent quelque deux cents personnages, offrant aux sociologues, psychologues et historiens une mine inépuisable. À l’instar de La Comédie humaine de Balzac, des Misérables de Victor Hugo ou des Rougon-Macquart de Zola, l’œuvre de Proust saisit un monde en mutation.

Mais ce n’est pas la peinture sociale, ni la biographie de l’auteur, ni même les péripéties de l’intrigue — quasi absente — qui importent. Ce que Proust dit de l’amour, de la jalousie, de l’homosexualité, de l’antisémitisme, de l’art ou du snobisme, n’est jamais qu’un décor, un prétexte à une méditation plus profonde. La Recherche n’est pas un roman à thèse, ni une critique morale ; Proust n’est pas un moraliste, mais un explorateur de la conscience.

Il n’y a pas de suspense, pas d’événements épiques : seulement des scènes de vie, parfois d’une grande banalité apparente, mais traversées par l’acuité du regard. Les portraits sont souvent impitoyables, empreints de cruauté ou de dérision. Certaines scènes frôlent la satire, comme si l’auteur réglait ses comptes avec ses contemporains.

Ce que Proust cherche, ce ne sont pas les souvenirs eux-mêmes, mais le mécanisme intime par lequel ils ressurgissent, souvent de façon involontaire, au fil du temps. Le véritable personnage de la Recherche, c’est le Temps — non pas le temps chronologique, mais le temps vécu, intériorisé. « Une heure n’est pas qu’une heure », écrit Proust, « c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats ». Ce temps n’est jamais vide : il est toujours conscience de quelque chose.

L’œuvre est un voyage dans la vie intérieure, une expédition dans les méandres de la mémoire. Proust nous y convie comme un explorateur qui, partant d’un filet d’eau, suit les ruisseaux et les fleuves jusqu’à la mer — pour comprendre, au terme du voyage, de quoi la mer est faite. La mémoire est un magma de réminiscences, un matériau brut qu’il s’agit de sculpter.

Un souvenir peut nous bouleverser, mais il ne prend sens que rétrospectivement. Parfois, une sensation présente réveille un souvenir ancien et abolit, l’espace d’un instant, la linéarité du temps. Cette fusion, cette catharsis, est l’expérience artistique par excellence : celle du temps suspendu. Les longues phrases de Proust — parfois jugées interminables, logorrhéiques — reproduisent cette mécanique intérieure, cette pensée associative et digressive qui est celle de la conscience elle-même.

Proust ne décrit pas le réel, mais le rapport que nous entretenons avec lui. D’où le style impressionniste de l’écriture : digressions, incises, métaphores filées, virgules, tirets, points-virgules… Tout cela concourt à une esthétique du détail, à rebours du réalisme littéraire qui prétend restituer la surface du monde.

Une littérature qui se contente de nommer les choses — « le mauvais temps », « une guerre », « un jardin en fleurs » — est une littérature appauvrissante, car elle interrompt la circulation entre le moi, le passé et l’avenir. Le style n’est pas un ornement, mais une condition d’accès à une réalité intérieure que nous risquerions de ne jamais connaître.

Ce moi intérieur, que chacun porte en soi, est inaccessible aux autres par le langage ordinaire. Toute communication fondée sur le « domaine public de la connaissance » — pour reprendre une expression de Yeshayahou Leibowitz — repose sur des codes partagés, sur des conventions. Deux médecins peuvent dialoguer parce qu’ils s’accordent sur des définitions, un langage épistémologiquement fondé. Mais notre moi intime appartient au « domaine privé de la connaissance », inaccessible aux autres.

C’est là que l’art intervient. Car seul l’art permet d’atteindre cette part de nous-mêmes que nous ne connaissons pas encore. « Le véritable livre, dit Proust, existe déjà en chacun de nous. Le devoir de l’écrivain est de le traduire. » L’art nous libère de notre isolement, nous ouvre à d’autres mondes. Grâce à lui, nous découvrons ce que voient les autres — des mondes aussi différents que ceux de Rembrandt ou de Vermeer, dont la lumière continue de nous parvenir longtemps après leur mort.

L’amour, dans la Recherche, est indissociable de la jalousie. Le narrateur confesse que sa relation avec Albertine oscillait entre ennui et souffrance. Il retrouve ici la définition socratique de l’amour comme désir de ce qu’on ne possède pas (Le Banquet). Les hommes de la Recherche n’aiment que celles qui leur échappent, et leur obsession est moins l’amour que la possession.

Toutes les passions amoureuses finissent dans le mensonge, l’habitude ou l’indifférence. Le personnage de Charles Swann illustre ce paradoxe : éperdument amoureux d’Odette de Crécy — une femme vénale et frivole qui ne lui correspond en rien —, il souffre intensément… avant de s’éveiller brutalement : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie […] pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! » Mais au tome suivant, on découvre qu’il l’a épousée. Elle est devenue une épouse fade et sans mystère.

La sexualité dans la Recherche est marquée par le trouble, la transgression, le mensonge. L’amour-passion n’existe pas. Ce que Proust décrit, ce sont les illusions, les emballements passagers, les souvenirs embellis. L’amour véritable, s’il existe, est ailleurs.

À la fin de La Recherche, dans Le Temps retrouvé, le narrateur comprend le sens de sa quête. Lors d’une soirée mondaine, il reconnaît à peine ses anciens amis, vieillissants et décharnés. Il comprend que le temps n’existe qu’au passé, que seule la mémoire le conserve — et que sa vocation est d’écrire, pour retrouver le temps perdu.

Qu’est ce que l’Art ?

Une amie m’a proposé d’engager avec elle une réflexion sur l’art. Je me suis prêté à l’exercice, commençant par scruter des œuvres de toutes sortes avec la minutie d’un entomologiste, espérant y découvrir quelque clé. Mais aucune réponse ne s’est imposée à moi. Peu à peu, je me suis convaincu que la réponse ne devait pas être cherchée dans l’art lui-même, mais dans l’homme.

Prenons l’exemple d’une fleur. Si l’on demande à deux personnes ce qu’elles voient, toutes deux répondront qu’il s’agit d’une fleur : elles partagent les conventions de langage qui président à la nomination des choses. Mais si l’on les interroge sur ce qu’elles ressentent devant cette fleur, ou sur sa beauté, il n’existe aucun moyen de prédire leurs réponses. L’une pourrait trouver la fleur belle parce qu’elle l’associe à un souvenir heureux ; l’autre, simplement parce que sa couleur lui plaît sans qu’elle sache dire pourquoi. Elles pourraient tout aussi bien la juger laide. Ce qui semble n’être qu’une impression immédiate convoque en réalité la trame entière d’une vie, mobilisant des souvenirs enfouis, des émotions diffuses, des fragments d’existence.

Ainsi, nous pouvons nous entendre sur la nature du réel par l’entremise du savoir, mais non sur l’alchimie intime de l’imaginaire, qui, dans le secret de la conscience, métamorphose ce réel en expérience singulière.

La Nature est insensée. Elle existe sans but ni finalité, indifférente à elle-même. Seul l’homme, par la médiation de son esprit, transcende cette absence de sens en y projetant ses questions, ses angoisses, ses élans. Là où la nature demeure muette, l’homme parle, interroge, crée. La matrice de l’art n’est donc pas la Nature : c’est la vie intérieure de l’homme. L’art ne reproduit pas le monde : il en est l’interprétation. Même les œuvres qui prétendent imiter le réel ne font en vérité que le traduire à travers la sensibilité d’un regard singulier.

À partir d’une même réalité, deux peintres ne réaliseront jamais le même tableau, deux poètes n’écriront jamais les mêmes vers, deux musiciens ne composeront jamais la même mélodie. L’art n’est pas la copie du monde ; il est la projection d’une conscience sur le monde. L’homme dispose pour cela d’un langage, entendu au sens large : tout ce qui lui permet de rendre sa pensée intelligible — formes, sons, mots, gestes. L’art est ce langage transfiguré par la subjectivité, cette capacité de dire non pas ce qui est, mais ce que l’on voit, ce que l’on ressent, ce que l’on devine au-delà du visible. Il est en ce sens à la fois universel — car chacun peut reconnaître un chant, un tableau, un poème comme porteur d’une émotion humaine — et singulier, parce qu’il n’existe qu’à travers la sensibilité unique de celui qui l’a créé.

Chaque être humain est irréductiblement unique, et la manière dont il formule le monde l’est tout autant. Il n’y a pas de regard neutre, pas d’œuvre anonyme. L’art est toujours l’émanation d’une conscience particulière, enracinée dans une histoire, une mémoire, une tonalité d’âme. Chacun est donc, en puissance, un artiste. Ce qui différencie les uns des autres n’est pas une essence mystérieuse, mais une question de degré : de sensibilité, d’acuité, de capacité à donner forme à l’invisible. En d’autres termes : une question de talent. Le talent est cette aptitude à rendre communicable ce qui, sans lui, demeurerait muet dans le secret de la conscience. C’est ce qui permet à l’univers intérieur d’accéder à l’existence partagée, à devenir visible, audible, lisible.

Si l’art est l’expression de la vie intérieure, il ne résulte pas uniquement de la conscience claire. Il plonge aussi ses racines dans les couches obscures de l’âme, là où les souvenirs enfouis, les désirs inavoués, les blessures anciennes tissent leur toile secrète. L’artiste est souvent celui qui, sans toujours le savoir, laisse affleurer à la surface du langage ce qui, en lui, échappe à la maîtrise rationnelle. Sous la forme d’une image, d’une sonorité ou d’un geste, quelque chose parle qui ne saurait être entièrement contrôlé. C’est pourquoi l’art touche parfois si profondément : il fait résonner en nous des régions que notre propre conscience n’éclaire pas toujours. L’œuvre d’art est à la fois un acte de lucidité et un appel venu de l’obscur. Dans cette rencontre entre le conscient et l’inconscient réside une part essentielle de la puissance créatrice. L’art n’est pas seulement construction : il est aussi jaillissement, irruption, surgissement de ce qui, sans lui, demeurerait inarticulé.

Loin d’être simple ornement ou divertissement, l’art peut être conçu comme une forme de vérité. Non pas vérité objective, universelle, vérifiable selon les critères de la science, mais vérité singulière, située, incarnée. À travers la peinture, la musique, la poésie, c’est un regard sur le monde qui se déploie, une manière d’être au monde qui se donne à voir. Chaque œuvre est un dévoilement partiel et fragile, mais précieux, de la complexité de l’expérience humaine. Le peintre ne montre pas seulement un paysage ; il révèle la manière dont ce paysage est vécu intérieurement. Le poète ne décrit pas seulement un sentiment ; il en explore l’architecture cachée, il en fait apparaître la forme invisible. En ce sens, l’art n’est pas une évasion hors du réel, mais une intensification du réel. Il fait apparaître ce qui, dans l’expérience ordinaire, demeure souvent latent, éclipsé, silencieux. Il est, à sa manière, une quête du vrai.

L’art est aussi une manifestation de la liberté intérieure. Créer, c’est affirmer sa capacité à se détacher des déterminismes extérieurs, à ne pas se laisser réduire aux nécessités du monde matériel ou aux automatismes sociaux. L’artiste véritable n’imite pas ce qui existe : il propose une interprétation, un déplacement, parfois une subversion. Là où la nature impose ses lois et ses cycles, là où la société impose ses normes et ses contraintes, l’art offre un espace où l’esprit humain affirme sa souveraineté. Dans chaque œuvre, même la plus modeste, il y a un acte de résistance silencieuse contre l’assignation passive au réel. L’artiste est celui qui, face au donné, ose poser une alternative sensible, un autre possible. C’est pourquoi l’art est inséparable de la liberté : non pas nécessairement la liberté sociale ou politique, mais la liberté intérieure, cette capacité irréductible à dire « je vois autrement ».

Si l’art est langage, il n’est pas un langage univoque. Il parle par symboles, par images, par évocations. Il ne se contente pas de désigner : il suggère, il appelle, il laisse ouverts des chemins multiples d’interprétation. Le symbole est au cœur de toute création authentique. Il n’enferme pas le sens, il l’ouvre. Il offre à chacun la possibilité d’y projeter sa propre expérience, ses propres résonances secrètes. Ainsi, un même tableau, un même poème, une même mélodie, pourront susciter des émotions différentes selon celui qui les reçoit. L’œuvre d’art est un carrefour où se rencontrent la sensibilité du créateur et celle du spectateur, du lecteur, de l’auditeur. En cela, l’art est à la fois personnel et universel : personnel dans son geste créateur, universel dans son pouvoir d’évoquer, de convoquer l’expérience humaine dans toute sa diversité.

Notre époque inaugure une ère nouvelle : celle où la technique numérique pénètre chaque aspect de la création artistique. La musique, la peinture, la littérature, le cinéma, la sculpture même — toutes les formes traditionnelles s’hybrident aujourd’hui avec les outils de l’intelligence artificielle, de la simulation, de l’automatisation. D’aucuns y voient une menace : celle de l’uniformisation, de la reproduction sans âme, de l’extinction du geste humain singulier. D’autres y perçoivent une opportunité : celle d’explorer des formes inédites, d’élargir l’espace du possible, d’accéder à des territoires d’expression jusque-là inaccessibles. Mais une chose demeure certaine : quelle que soit la sophistication des outils, l’essence de l’art réside ailleurs — dans l’irréductible singularité de la conscience humaine. Un algorithme peut imiter des styles, combiner des formes, multiplier des variations. Mais il ne peut pas désirer, souffrir, se souvenir, espérer : il ne peut pas transfigurer le monde de l’intérieur. L’art véritable restera toujours le témoignage d’une intériorité. Peu importe donc l’évolution des moyens techniques : la vocation de l’art ne pourra jamais être déléguée.

L’homme est un être de mémoire, de désir et de rêve. Il porte en lui un monde invisible que nul autre ne peut entièrement saisir. L’art est le lieu où ce monde s’extériorise, se partage, se transmet. À travers l’art, l’homme ne se contente pas d’habiter l’univers : il y inscrit la trace de son passage, la marque de son regard, la mémoire de sa présence. Il refuse l’effacement dans l’indifférence du cosmos. Il affirme, silencieusement mais obstinément, que chaque conscience compte, que chaque expérience mérite d’être dite. Dans un monde parfois tenté par la standardisation, l’art est plus que jamais le rappel de l’infini de l’humain.

Créer, c’est demeurer libre. Créer, c’est demeurer vivant.

Hans Jonas et Günther Anders : deux éthiques pour l’ère postnazie

Le XXᵉ siècle a vu naître des horreurs d’une ampleur inédite : guerres mondiales, génocides, menaces nucléaires, industrialisation massive de la mort. Face à cet effondrement moral, deux penseurs juifs allemands ayant fui le nazisme, Hans Jonas (1903-1993) et Günther Anders (1902-1992), ont élaboré des philosophies centrées sur la responsabilité de l’homme moderne[1].

Leurs parcours personnels, marqués par l’exil et la confrontation avec l’inhumain irriguent leur réflexion. Mais si leurs diagnostics convergent sur la gravité des périls engendrés par la modernité technique, leurs réponses éthiques divergent par leur ton, leur structure et leur horizon.

Hans Jonas  forge à travers Le Principe responsabilité (1979) une éthique du futur fondée sur la préservation de la vie. Face au pouvoir technologique illimité de l’homme, il propose un impératif nouveau : agir de manière à ce que les conditions de la vie humaine demeurent possibles sur terre.

Günther Anders quant à lui déploie une critique radicale de la technique moderne, perçue comme une force échappant au contrôle humain. Dans L’Obsolescence de l’homme (1956), il analyse le décalage croissant entre les capacités d’action de l’homme et ses capacités d’imagination morale, rendant l’horreur non seulement possible, mais banale.

À travers une exploration de leurs pensées respectives, de leurs convergences et de leurs divergences, Jonas et Anders offrent des ressources indispensables pour penser la condition humaine après Auschwitz et Hiroshima — et pour affronter les périls de notre présent.

Hans Jonas et Günther Anders furent tous deux disciples directs du philosophe allemand  Martin Heidegger dans les années 1920.  Jonas suivit son enseignement à Marbourg, tandis qu’Anders étudia sous sa direction à Fribourg. Tous deux furent marqués par la phénoménologie heideggérienne, par son appel à revenir à l’expérience originaire, par sa critique du rationalisme abstrait et par sa mise en avant de l’être-au-monde.

Chez Hans Jonas l’influence de Heidegger se manifeste dans l’attention portée à la vie concrète, à l’expérience vécue du monde, et dans l’idée que l’éthique doit naître d’une compréhension existentielle de notre condition. Son concept de responsabilité envers l’avenir porte la trace de cette pensée de l’existence située dans le temps et exposée à l’angoisse.

Chez Günther Anders, l’influence de Heidegger transparaît dans l’analyse du décalage entre l’homme et ses œuvres techniques, dans la dénonciation de la perte d’authenticité et de la domination de l’inauthentique. Son concept de honte prométhéenne est une variation critique sur la perte de maîtrise du Dasein (l’être-là) sur son propre monde.

Tous deux rompent avec Heidegger après son ralliement au national-socialisme en 1933. Cette trahison politique, vécue comme un scandale moral, les conduit à réorienter leur philosophie.  Jonas se tourne vers une éthique de la préservation de la vie, et Anders vers une critique intransigeante de la technique et de l’aveuglement humain.

Ainsi, bien qu’héritiers d’Heidegger par leur formation intellectuelle, Jonas et Anders prennent chacun la responsabilité d’une pensée qui fait face, sans complaisance, aux défis du siècle, là où Heidegger s’était enfermé dans une ontologie déconnectée du réel historique.

Hans Jonas développe dans Le Principe responsabilité une réflexion éthique radicalement nouvelle (cf. Michel Onfray, La pensée postnazie). Pour Jonas, l’éthique classique — Aristote, Kant, les traditions religieuses — est fondée sur la proximité temporelle des actes et de leurs conséquences. La modernité technique a rompu ce lien : nos actions ont désormais des effets différés, cumulatifs, et souvent irréversibles.

La technique donne à l’homme un pouvoir sans précédent sur la nature et sur l’avenir de l’humanité. Face à cette situation, Jonas propose un impératif inédit : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur la terre. »

Ce principe impose une extension de la temporalité morale aux générations futures, un élargissement du cercle de la responsabilité et la prudence comme vertu centrale.

Jonas rejette la confiance naïve dans le progrès. La technique ne s’accompagne pas nécessairement d’un progrès moral ; elle exige au contraire une vigilance accrue et une capacité de renoncement. Pour Jonas il est urgent de fonder une éthique qui repose non sur l’intérêt immédiat, mais sur la préservation de l’avenir — condition de la dignité humaine.

Günther Anders propose une critique plus sombre (cf. Michel Onfray, La pensée postnazie). Dans L’Obsolescence de l’homme, il constate le décalage entre ce que l’homme est capable de produire et ce qu’il est capable d’imaginer et d’assumer moralement. Il nomme cela la honte prométhéenne : L’homme se sent inférieur à ses propres produits.

Conséquence: hypertrophie de la capacité technique et atrophie de l’imagination morale. Les horreurs industrielles, comme Hiroshima, deviennent possibles non par sadisme, mais par indifférence. La chaîne technique divise les responsabilités et rend l’effet final invisible. Anders pense que ce n’est pas la mauvaise volonté, mais l’incapacité d’imaginer qui est la cause première du mal. Face à cela il appelle à un sursaut de l’imagination éthique pour prévenir l’irréparable. Son avertissement est tragique : l’homme pourrait se détruire lui-même dans l’insouciance.

Hans Jonas et Günther Anders partagent un constat fondamental : La technique moderne met en péril la survie même de l’humanité. Mais leur attitude diverge.  Jonas conserve l’espoir d’une maîtrise éthique du pouvoir humain, tandis qu’Anders souligne l’irréversibilité d’une dynamique déjà en cours.

Jonas fonde son appel à la responsabilité sur une métaphysique de la vie. Anders critique une dissociation profonde entre action et conscience. Jonas propose de ralentir et de réguler. Anders envisage la nécessité d’une rupture radicale. Leur confrontation révèle toute la difficulté de penser la condition humaine dans un monde où l’homme est devenu capable de sa propre extinction.

Un aspect non négligeable dans l’analyse de Jonas et Anders est leur rapport problématique avec la démocratie (cf. Michel Onfray, La pensée postnazie). Les impératifs de Jonas — réguler la technique au nom des générations futures — nécessiteraient des gouvernements capables de penser au-delà des cycles électoraux. Anders va plus loin, et confronté à l’aveuglement collectif il envisage que l’urgence morale puisse légitimer des actions extralégales. Dans les deux cas, la menace de la fin de l’humanité relativise les formes traditionnelles de souveraineté populaire.

Jonas et Anders agitent explicitement le spectre de l’extinction humaine. Ils pensent l’éthique non plus seulement comme amélioration, mais comme sauvegarde face à l’irréparable. Tous deux, bien que philosophes séculiers, sont profondément marqués par la tradition juive. Jonas propose dans Le concept de Dieu après Auschwitz une théologie du retrait : Dieu se retire pour laisser place à la liberté humaine. Anders incarne la voix prophétique juive par l’exigence de responsabilité individuelle face au mal. Chez l’un comme chez l’autre, le judaïsme est moins religion institutionnelle qu’exigence éthique.

La pertinence de Jonas et d’Anders n’a cessé de croître. Le pouvoir technologique est démultiplié (biotechnologies, IA, climat), le déficit d’imagination morale est aggravé par la vitesse et la complexité du monde.

Le principe de précaution, théorisé par Jonas, inspire désormais certaines législations, mais est insuffisant face à l’ampleur des risques. La nécessité d’imaginer l’impensable, prônée par Anders, est plus actuelle que jamais pour prévenir des catastrophes que nos modes de vie rendent plausibles.

Penser l’éthique au XXIᵉ siècle impose d’articuler la prudence active de Jonas et L’alerte radicale d’Anders. Ils offrent deux visions complémentaires et inconfortables de notre condition.

Jonas appelle à un sursaut de la responsabilité pour préserver l’humanité. Anders alerte sur la dissociation morale qui rend possible l’inimaginable. Tous deux montrent que la grandeur d’une civilisation ne se mesure pas à sa puissance, mais à sa capacité à se restreindre au nom de la vie.

Le défi contemporain n’est pas seulement de continuer à innover, mais de continuer à mériter l’existence même de l’humanité.

***

[1] Cette réflexion s’appuie  en grande partie sur l’ouvrage “La pensée postnazie” de Michel Onfray, ainsi que sur la lecture d’œuvres de Hans Jonas et de Günther Anders.

La Princesse de Clèves ou l’inconstance de l’écrit

Ce qui confère à un texte son universalité — qu’il s’agisse de la Bible, du Roi Lear de Shakespeare ou de La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette — c’est peut-être la capacité à susciter une infinité d’interprétations sans que celles-ci s’excluent. Chaque époque, chaque culture, chaque lecteur peut en proposer une lecture nouvelle, sans invalider les précédentes. À l’image de la Bible, qui a produit des siècles d’exégèse, ou du théâtre élisabéthain, dont la richesse symbolique autorise sans fin de nouvelles mises en scène, La Princesse de Clèves appartient à cette catégorie d’œuvres où les strates d’interprétation ne se détruisent pas mais s’accumulent. Elles constituent un palimpseste, un corpus autonome qui dépasse de loin l’intention de l’auteur.

À une première lecture, pourtant, l’ouvrage semble peu engageant pour le lecteur contemporain. Les péripéties de La Princesse de Clèves paraissent artificielles ; elles évoquent davantage l’univers codé des contes de fées que celui des passions humaines. Les réactions des personnages — leur loyauté excessive, leur constance irréaliste — obéissent à une convention selon laquelle les individus sont entiers, fixes, prévisibles. Cette fixité rappelle l’esthétique du XVIIe siècle, fondée sur la clarté, la mesure et l’ordre. Selon cette logique, le récit se déroule sans surprise : chaque personnage est prisonnier de son rôle, comme ces types sociaux que Molière croquait dans ses comédies, mais sans le contrepoint du ridicule. Tout semble écrit d’avance, et nul n’échappe à son destin.

Il faut donc se rappeler que nous lisons un texte né il y a plus de trois siècles, à une époque où la littérature servait aussi à édifier. Sinon, la tentation est grande de conclure que l’histoire est mièvre, invraisemblable et naïve, et que l’intérêt qu’elle suscite est avant tout historique : l’étude d’une œuvre qui marqua la naissance du roman psychologique en France.

L’intrigue est d’une simplicité déconcertante : une jeune aristocrate, éduquée dans la rigueur morale par une mère toute-puissante, épouse sans amour le Prince de Clèves. Elle se croit tenue à une fidélité absolue, non seulement en actes mais en pensées. C’est pourquoi, lorsque le Duc de Nemours éveille en elle un sentiment qu’elle réprouve, elle confesse à son mari son inclination secrète. Ce dernier, tout autant par amour sincère que par jalousie pathologique, se consume de douleur et meurt prématurément.

Veuve, la Princesse persiste à refuser les avances du Duc de Nemours. À ses yeux, leur amour serait profané par la banalité d’un mariage mondain, et elle doute, en bonne disciple du pessimisme moral de son époque, de la constance de son amant. Elle choisit l’austérité et la solitude.

Le lecteur moderne, habitué à d’autres représentations du désir — de l’ambiguïté proustienne aux brûlures de Marguerite Duras —, peut difficilement s’identifier à ce tableau figé. Mais une autre lecture est possible, plus corrosive, plus libre : celle d’une Madame de Lafayette ironisant sur les conventions sociales de son temps. Car peut-être, derrière la rigueur affichée de son héroïne, faut-il lire une stratégie de dissimulation.

Imaginons que Madame de Lafayette n’ait pas écrit un éloge de la vertu, mais au contraire une subtile subversion de l’ordre établi. Que la Princesse de Clèves, loin d’être une martyre de la morale, soit une figure de rébellion froide. Une femme lucide sur l’hypocrisie masculine et sur la vacuité des promesses d’amour éternel. Que son aveu à son mari ne soit pas un acte de droiture, mais une manœuvre pour se libérer d’un homme jaloux, possessif, étouffant. Une façon d’accélérer un destin qu’elle déteste, en provoquant une catastrophe libératrice.

Selon cette hypothèse, la Princesse manipulerait son entourage avec un art consommé de la dissimulation, à l’image des héroïnes plus tardives du roman noir du XIXe siècle. Elle bernerait sa mère, son mari, son amant, et conquérirait, sous couvert de vertu, une liberté inédite : celle de vivre seule, hors des contraintes conjugales et mondaines. Non par dévotion à une quelconque ascèse, mais par goût souverain pour l’indépendance.

Dans cette lecture, la Princesse de Clèves n’est pas si éloignée d’autres héroïnes littéraires plus ambiguës. Elle annonce, par certains aspects, Manon Lescaut de l’abbé Prévost, pour qui l’amour n’est jamais détachable d’une stratégie de survie. Mais elle rappelle aussi, par sa froideur calculée, la Madame de Merteuil des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos — autre œuvre en trompe-l’œil, où l’apparente défense des mœurs cache une démolition féroce des idéaux de fidélité et de constance.

La Princesse de Clèves et Manon Lescaut pourraient alors être vues comme les deux faces d’une même médaille : l’une parée des vertus de l’honneur, l’autre de la liberté du désir ; mais toutes deux dessinant, à leur manière, la silhouette d’une femme insoumise à l’ordre des hommes.

Ou, pour le dire plus crûment : deux faces d’une même fesse.

Schopenhauer ou l’esthétique du pessimisme

Arthur Schopenhauer est un philosophe allemand de la première moitié du 19ème siècle. Il se situe chronologiquement, et aussi philosophiquement, entre Kant et Nietzsche, en opposition radicale avec son contemporain Hegel, qui croyait en la finalité du monde. L’ouvrage principal de Schopenhauer  s’intitule « Le Monde comme volonté et comme représentation ».

Tout comme Kant, Schopenhauer considère que l’homme ne peut connaître la réalité du monde indépendamment de ce que ses sens perçoivent. Le monde lui  échappe, parce que la représentation qu’il s’en fait est subordonnée à ses capacités cognitives.

La seule chose dont nous en tant qu’hommes avons néanmoins une connaissance absolue, c’est notre propre existence. C’est parce que nous savons que nous existons que nous avons des désirs, et c’est parce que nous avons des désirs que nous souffrons. Le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir; le premier est une déception reconnue, le second est une déception non encore reconnue[1].  Parmi les désirs il y a l’amour, qui n’est que sublimation de l’instinct sexuel incitant l’homme à se reproduire, et donc à reproduire de la souffrance.  « La passion amoureuse n’a en vue que la procréation d’un individu de nature déterminée [2]».

Le désir est l’effet d’une Volonté à la fois omniprésente et intangible dans le Cosmos, qui est le moteur de tout ce qui existe et de tout ce qui persiste. La Volonté est l’essence du monde et nous anime en se travestissant en désir. Une fois que l’homme en prend conscience il peut y renoncer et atteindre non pas le bonheur, mais la sérénité. L’idéal serait  de mettre fin à l’humanité en s’abstenant de se reproduire. C’est dans ce sens que la philosophie de Schopenhauer est fondamentalement pessimiste.

Dans ces conditions la sagesse que propose Schopenhauer consiste à briser le cycle des désirs et des souffrances par le recueillement esthétique, et à se tourner vers l’art suprême qu’est la musique, qui permet d’accéder à l’âme sans détours. La musique est une métaphysique qui ouvre la voie à la contemplation et annule la  tragédie de la Volonté et donc celle de l’existence.

[1] Le Monde comme volonté et comme représentation (Die Welt als Wille und Vorstellung) à Leipzig en 1819.

[2] Ibid.

Question sans réponse.

Il y avait dans sa voix un sourire difficile à situer. Quelque chose entre l’ironie et la provocation. Elle avançait à l’équilibre, comme souvent.

« Raphaël chéri. Si je te disais que tu es mon genre, il se passerait quoi exactement ? »
La phrase semble flotter, presque jetée là pour s’amuser, elle est en réalité soigneusement composée. Ce qu’elle propose ce n’est pas une vérité, mais l’illusion d’un possible : elle ne dit pas qu’il est son genre, elle dit qu’elle pourrait le dire. Et cette possibilité — cette suspension entre le vrai et le feint — devrait suffire à le faire réagir.

C’est un signal codé, destiné à susciter une réponse. Elle veut le pousser à se dévoiler, à exprimer un désir — même timide — sans avoir à faire le premier pas. Elle sait qu’il aimerait être désiré, et que cela pourrait suffire à le faire parler. Il s’agit de sonder sans se compromettre. Elle cherche à cartographier le désir qu’elle suscite. Mais il ne dira rien si elle ne donne rien. Alors elle donne juste assez — une hypothèse, un conditionnel, une brèche.

« Si je te disais que… une femme, pas moi… »

Lorsqu’elle détourne la question ce n’est plus elle qui est en jeu. Elle disparaît derrière une hypothèse, tout en continuant de manipuler le réel. Cette femme imaginaire est une figure d’extraction : elle permet de maintenir l’interrogatoire en feignant de ne pas en être l’origine. Mais elle est, bien entendu, partout dans la question.

Virginia ne redoute pas tant le désir que la dette qu’il crée. Elle ne veut pas recevoir un sentiment qu’elle n’a pas l’intention de rendre. Elle veut jauger, peser, tester. Ce qu’elle attend de Raphaël, c’est qu’il s’expose pour l’observer.

Raphaël perçoit la tension, les faux-semblants, les pièges. L’espace est verrouillé : il ne peut répondre que sur un mode désamorcé. Il ne veut pas être l’objet d’un jeu dont il ne maîtrise pas les enjeux. Il ne veut pas être celui à travers lequel une femme vérifie sa capacité à plaire. Il voudrait parler vrai — mais pas au prix d’une fausse réciprocité. Il comprend que la scène est construite pour extraire un aveu, alors il ne donne pas prise.

Elle ne veut pas entrer dans une relation, mais s’assurer qu’elle le pourrait si elle le décidait. Le désir de l’autre, ici, n’est pas une promesse d’avenir, mais une gratification immédiate. Lui ressent une fatigue ancienne. Il connaît ces fausses ouvertures, ces conversations où celui qui parle, perd.

À la fin de l’échange, elle laisse tomber « Raphaël… ». Un prénom sans suite, sans intonation, suspendu. Cela aurait pu être un appel, mais c’est une conclusion. Elle est allée au bout de ce qu’elle pouvait contrôler mais quelque chose en lui s’est dérobé. Non pas un repli, mais une absence nouvelle.

Ils échangent encore quelques mots sur un ton égal. Ils parlent pour conclure, par politesse, par habitude. Elle sourit, lui aussi, mais leurs regards ne se cherchent pas.

Ce n’est pas une histoire avortée, c’est une exploration en surface. Rien n’est trahi, rien n’est donné. A peine frôlé, puis écarté. Un choix partagé, somme toute : rester du bon côté du miroir.

L’Art

Certains pensent que l’art relève uniquement du génie d’individus qui grâce à leurs dons hors-normes expriment quelque chose d’universel. Mais l’inspiration ne surgit pas par génération spontanée. L’art ne relève pas de l’âme d’une seule personne mais de celle d’une civilisation entière. Les créateurs ne sont pas dotés d’une grâce intemporelle venue de nulle part. L’art a ses racines dans la spiritualité des peuples et est l’avatar d’une maturation qui s’étale sur des siècles et parfois des millénaires. Ce sont les couches thésaurisées de l’Histoire qui rendent l’art possible. C’est le temps long de l’Histoire qui nourrit le temps court de la création artistique. Le Premier Homme du récit biblique ne produisait pas d’art parce qu’il se confondait avec l’éternité de la Nature. Ce n’est que quand il a été jeté dans le monde de la mort et du temps qu’il a commencé à créer.  Aussi innovants que soient les artistes ils n’expriment jamais que l’esprit du temps présent aux prises avec le temps passé.

Le « Dialogue des carmélites » et la question de la mort

Le « Dialogue des carmélites » est un scénario de George Bernanos[1] écrit peu avant sa mort. Plusieurs œuvres, dont un film[2] et un opéra[3], ont été réalisés sur base de cet ouvrage sobre et dense. Il s’agit  d’un thème chrétien, mais c’est aussi une réflexion sur la mort, et donc à portée universelle.

Nous sommes en 1789 à Compiègne, en France. Blanche de la Force est une jeune aristocrate qui depuis son enfance vit la peur au ventre. Elle ne se sent pas de taille à affronter la vie en société, et s’en ouvre à son père :

« Je ne supporte pas le monde. Il est à peine vrai de dire que je le crains, le monde est seulement pour moi comme un élément où je ne saurais vivre. Oui mon père, c’est physiquement que je n’en puis supporter le bruit, l’agitation ; les meilleures compagnies m’y rebutent, il n’est pas jusqu’au mouvement de la rue qui ne m’étourdisse, et lorsque je m’éveille la nuit, j’épie malgré tout, à travers moi, l’épaisseur de nos  rideaux et de nos courtines, la rumeur de cette grande ville infatigable, qui ne s’assoupit qu’au petit jour. »

Elle décide de prendre le voile et d’intégrer l’ordre des Carmélites. Elle se nommera désormais « Sœur Blanche de l’Agonie du Christ », et va vivre une existence de prière, de silence et de contemplation.

La mort est la valeur suprême de cette vie monacale. La vie d’ici-bas doit être considérée comme un prodrome à l’au-delà, ce qui revient à se préparer à la mort tout au long de sa vie.

Quand Sœur Blanche arrive au couvent il s’avère qu’il ne reste que peu de temps à la Prieure à vivre. Les Sœurs assistent à son agonie afin d’apprendre comment accueillir la mort le moment venu. Mais quand le médecin fait comprendre à la Prieure que sa fin est proche elle enrage et s’en prend à Dieu:

« Que suis-je à cette heure, moi misérable, pour m’inquiéter de Lui ! Qu’il s’inquiète donc d’abord de moi ! J’ai médité sur la mort chaque heure de ma vie, et cela ne me sert maintenant de rien.  Je suis seule, absolument seule, sans aucune consolation. » Avant de rendre son dernier souffle elle arrache son voile et s’exclame: « Mort… Peur… Peur de la mort… ! »

Ce spectacle surprend Sœur Blanche, mais elle persévère néanmoins dans son intention de passer le restant de ses jours au couvent afin de trouver la paix de l’âme.

La Révolution Française fait rage, et la situation politique se détériore dans tout le pays.  La congrégation du Carmel est mise à mal, les biens du clergé sont saisis et les ordres religieux dissous.  Les Carmélites sont rendues à la vie civile mais conservent le droit de rester vivre au couvent.

Deux ans plus tard les Carmélites sont accusées de cacher au couvent un prêtre réfractaire.  La troupe fait irruption dans le couvent et arrête les Sœurs, sauf la sous-prieure Mère Marie et Sœur Blanche, qui réussissent à s’échapper.

Les Carmélites passent en jugement au Tribunal Révolutionnaire et sont condamnées à mort.  N’ayant plus la possibilité de poursuivre leur vocation elles prononcent le vœu du martyre et accueillent le verdict avec exaltation.

Blanche vit cachée mais est mise au courant du procès et veut à tout prix sauver les Sœurs.   Mère Marie lui rend visite pour l’informer que pour sa part elle a décidé de rejoindre les Sœurs pour se conformer au serment du martyre.  Elle enjoint Sœur Blanche d’en faire autant.  Celle-ci refuse, et s’écrie dans un accès de colère « Mourir, mourir, vous n’avez plus que ce mot à la bouche. Je ne veux pas qu’elles meurent ! Je ne veux pas mourir ! »

Le jour dit les Carmélites sont extraites de la prison pour être exécutées sur la place publique. Sœur Blanche est dissimulée parmi la foule et assiste à la montée des Carmélites vers l’échafaud  en chantant le « Salve Regina ». Soudain elle se fraie un passage pour se diriger d’un pas décidé vers la guillotine sous l’œil médusé des badauds. Elle entonne elle aussi le « Salve Regina à pleins poumons et meurt sans peur avec ses compagnes.

C’est ainsi que la Prieure a vécu sa vie dans la sérénité, mais est morte dans la peur, alors que Sœur Blanche a vécu sa vie dans la peur mais est morte dans la sérénité.

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Il est courant d’entendre que la religion aide à faire face aux vicissitudes de la vie et à neutraliser l’angoisse existentielle. L’espérance d’une vie après la mort serait donc un antidote. Mais le « Dialogue des  Carmélites » nous montre que même quand on s’exerce la vie durant à se préparer à la mort, le moment venu on peut s’insurger contre elle, comme le fait la Prieure.  Mais la vie monacale n’est pas non plus concluante pour Sœur Blanche, qui ne trouve la sérénité que face à la mort.

Pour le croyant « être mort » pointe vers  la vie éternelle, mais cela ne repose sur rien de vérifiable du point de vue épistémologique. Mais quand bien même il y aurait une vie après la mort, il n’y a aucun moyen de savoir si la religion nous y prépare de manière adéquate. Après tout, les scélérats vivent ici-bas une bien meilleure vie que les Justes ,  alors il se pourrait que ce soit pareil dans l’au-delà.

Mais pour l’athée, « être mort » est une expression oxymorique, puisque quand la vie nous quitte on cesse, littéralement, d’être.

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La Torah et la mort :

 «Je prends aujourd’hui à témoin le ciel et la terre : J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Alors choisis la vie afin que tu vives, toi et ta descendance.[4] »

(הַעִדֹתִי בָכֶם הַיּוֹם, אֶת-הַשָּׁמַיִם וְאֶת-הָאָרֶץ–הַחַיִּים וְהַמָּוֶת נָתַתִּי לְפָנֶיךָ, הַבְּרָכָה וְהַקְּלָלָה; וּבָחַרְתָּ, בַּחַיִּים–לְמַעַן תִּחְיֶה, אַתָּה וְזַרְעֶךָ)

Epicure et la mort :

« Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité.

Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus.[5] »

Spinoza et la mort :

« L’homme libre, c’est-à-dire celui qui vit selon le seul commandement de la Raison n‘est pas conduit par la crainte de la mort , mais désire le bien directement, c’est-à-dire qu’il désire agir, vivre et conserver son être selon le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre. Et par conséquent, il ne pense à rien moins qu’à la mort; mais sa sagesse est une méditation de la vie[6]

Finalement la peur de la mort n’est peut-être rien d’autre que la peur de vivre.

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[1] Ecrivain français, mort en 1948. Son œuvre essentiellement d’inspiration catholique est aussi teintée d’antisémitisme.

[2] Le « Dialogue des carmélites », film franco-italien de Philippe Agostini et Raymond Leopold Bruckberger.

[3] Le « Dialogue des carmélites »  opéra de Francis Poulenc.

[4] Deutéronome 29:9-30:20

[5] « Lettre à Ménécée »

[6] L’Ethique, Proposition 67.

Sénat de Rome et Knesset de Jérusalem

Avertissement : toute ressemblance entre cet article et l’actualité politique ne saurait être le fruit du hasard.

« Julius Caesar » est une tragédie de Shakespeare qui relate la conspiration contre Jules César, son assassinat et la guerre civile qui s’ensuivit.

Au début de la pièce on voit César au sommet de sa gloire après avoir triomphé des ses ennemis, à l’extérieur comme à l’intérieur. Il est le maître de Rome et dispose de pouvoirs exceptionnels. Ses rivaux craignent qu’à la prochaine réunion du Sénat  il ne se fasse couronner, et ne mette ainsi fin à la République.  Brutus, que César considère pourtant comme son fils, projette avec d’autres sénateurs de l’assassiner à la première occasion. Au jour dit, à peine arrivé au Sénat, César est poignardé en pleine séance par Brutus et ses acolytes, et s’effondre dans une mare de sang.

La rumeur du coup d’Etat se répand dans Rome, et les citoyens affluents vers le Sénat pour apprendre ce qui s’est passé. Antoine, allié de César et rival de Brutus,  demande néanmoins d’avoir la vie sauve afin de pouvoir prononcer l’oraison funèbre de César devant le peuple. Brutus accepte, mais impose de le faire avant lui.

Il commence par un sonore « Romains, compatriotes et amis[1] » et s’emploie à justifier l’assassinat de César au moyen de la rhétorique.  Il met en avant sa loyauté envers Rome, en déclarant « Ce n’est pas que j’aimasse moins César, mais j’aimais Rome davantage » Il déplore que le pouvoir ait fini par griser César au point de lui faire oublier le bien commun. «César m’aimait, dit Brutus, et je le pleure, il fut fortuné, et je m’en réjouis ; il fut vaillant, et je l’en admire ; mais il fut ambitieux, et je l’ai tué » Brutus précise qu’il ne s’est résolu à son geste qu’en désespoir de cause, et assure que cet assassinat a été commis au nom du peuple, et de celui de la liberté.  Il saisit l’occasion pour se profiler en homme d’Etat avec le devoir comme valeur suprême.  Il est acclamé par la foule, acquise à sa cause.

Apparaît alors Antoine, ami d’enfance de César.  Il ne peut contredire Brutus d’emblée, puisque celui-ci vient d’obtenir le soutien populaire. Il commence par un préambule ambigu : « Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l’oreille. Je viens pour ensevelir César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enterré avec leurs os : qu’il en soit ainsi de César. »

Antoine déploie son talent pour tenter de retourner l’opinion publique contre Brutus. Il feint d’abord d’être d’accord avec lui, qu’il appelle  « le noble Brutus ». Il le couvre de louanges, et  répète à plusieurs reprises que « Brutus est un homme honorable ». Mais il s’interroge en même temps sur ce qui a bien pu justifier qu’une personnalité aussi éminente ait pu commettre un acte aussi terrible. Il réfute l’argument selon lequel César aurait été trop ambitieux, et rappelle qu’il avait refusé la couronne que lui proposait le Sénat. Il reproche par ailleurs aux Romains d’être ingrats, et leur lit le testament de César, d’où il ressort qu’il lègue leur une partie importante de sa fortune. Pour théâtraliser son plaidoyer, il dépose le corps de César ensanglanté et encore chaud sur les marches du Sénat. Ce geste, ajouté au testament qu’il vient de lire en public, bouleverse la foule qui renie Brutus pour le coup, et repasse du côté d’Antoine.

Les discours contradictoires de Brutus et d’Antoine et la versatilité de la foule soulèvent la question morale en matière de rhétorique. C’est le thème du dialogue[2] de Platon intitulé « Gorgias ».  Au cours de ce dialogue, Socrate demande à  Gorgias de lui donner une définition de la rhétorique.  Celui-ci répond qu’il s’agit de l’art de convaincre. Socrate lui demande quelle en est l’utilité.  Gorgias est embarrassé mais finit par admettre qu’il s’agit d’un procédé, et non pas d’une démonstration. Socrate le pousse dans ses retranchements alors Gorgias concède que la rhétorique vise à l’emporter par les mots, sans lien avec la vérité. Il illustre cela en racontant le cas d’un malade qui refusait le traitement prescrit par son médecin, mais qu’à force d’éloquence il a fini par convaincre. Socrate fait remarquer à Gorgias qu’il a convaincu le malade mais qu’il l’a peut-être induit en erreur. Socrate en déduit que comme la rhétorique peut soutenir tout et son contraire, elle est dangereuse. Elle permet de manipuler les hommes, tout comme quand Brutus et Antoine lors l’oraison funèbre de César.

Il était de notoriété publique à l’époque de Platon que les rhéteurs eux-mêmes prétendaient pouvoir défendre une thèse et l’opposé avec le même aplomb. Mais Socrate juge que la rhétorique est dénuée de valeur si elle ne cherche qu’à convaincre.  Il pose en conclusion que pour qu’elle puisse être considérée comme vertueuse la rhétorique doit être subordonnée à la philosophie, c’est-à-dire à la recherche de la vérité.

Plus de deux millénaires plus tard, Arthur Schopenhauer[3] écrit « L’Art d’avoir toujours raison[4] ». Il passe en revue les stratagèmes qui permettent de convaincre au moyen d’artifices qui font appel aux affects mais sans se soucier du réel. Il cite Aristote : « il n’y a pas d’opinion, si absurde soit-elle, que les hommes ne sont pas prêts à embrasser dès qu’ils peuvent pourvu qu’on puisse les convaincre que c’est une vue généralement admise. L’exemple affecte leur pensée et leurs actions. Ils sont comme des moutons, suivant celui qui porte le grelot où qu’il les mène : il est pour eux plus facile de mourir que de réfléchir. »

« והמבין יבין  », disait Ibn Ezra[5], ce qui donne à peu près « et qui comprend comprendra ».

[1] Traduction de François-Victor Hugo, comme les autres extraits de la pièce de Shakespeare dans cet article.

[2] L’œuvre de Platon se présente généralement sous forme de dialogue philosophique entre personnages.

[3] Philosophe allemand du 19ème siècle, théoricien du concept de Volonté dans la nature.

[4] Traduction Auguste Dietrich

[5] Rabbin andalou du 12ème siècle. Grammairien, traducteur, poète, exégète, philosophe, mathématicien et astronome. Connu pour avoir relevé des incohérences chronologiques dans le Pentateuque.

La bonne action

S était une femme une pakistanaise, titulaire d’un permis de séjour, mais qui n’exerçait pas l’emploi auquel elle était officiellement destinée. Au lieu de travailler pour l’hôtelier qui l’avait fait venir, elle faisait des ménages, mieux payés mais illégaux. Elle avait quarante-deux ans. Mince, menue, d’apparence fragile, elle avait une force de travail impressionnante. Souriante, ponctuelle, fiable, discrète, elle s’occupait de mon appartement depuis sept ans.

Un jour je la surpris en pleurs, au téléphone avec sa famille du Pakistan : ses trois enfants, sa mère, son frère. Quand elle raccrocha je lui demandai ce qui n’allait pas. Elle s’effondra : sa famille lui reprochait de ne pas leur envoyer assez d’argent. Elle travaillait pourtant dix heures par jour, sans jamais prendre de vacances, vivant dans un renoncement absolu. Tout ce qu’elle gagnait, elle l’envoyait au pays. Elle n’avait ni compagnon, ni loisirs, ni plaisirs. Tous les soirs elle tombait d’épuisement, sans rêves, sans espoir. Elle n’aimait pas la vie — et la vie semblait le lui rendre.

A la suite d’une énième altercation entre ma voiture et une colonne en béton de mon parking, je l’emmenai chez le carrossier pour la faire réparer. La veille de la récupérer, je passai retirer des espèces au distributeur du coin. Au moment de régler la réparation, le carrossier constata que la somme que j’avais préparée ne correspondait pas. Troublé, je pensai avoir égaré des billets et retournai au distributeur. De retour chez moi je réapprovisionnai le tiroir où je gardais mon argent liquide.

La semaine suivante, j’eus impression que ma réserve avait diminué. Je comptai les billets, les photographiai dans l’ordre où ils se trouvaient, puis partis à la plage, comme d’habitude lorsque S venait faire le ménage. À mon retour il manquait deux cents euros. Je ne dis rien. Je pensai qu’elle avait dû faire face à une urgence.

La semaine suivante, la scène se répéta. Encore deux cents euros de disparus. Je me tus encore. Mais, loin de s’arrêter, les disparitions continuèrent. Je convoquai S et lui annonçai que j’avais passé contrat avec une société de nettoyage; que je ne pouvais plus l’employer, invoquant sa situation irrégulière et l’absence d’assurance. Elle ne protesta pas, ne posa aucune question. Elle resta figée, tétanisée.

Le lendemain, elle me rappela. Elle voulait me voir. Quelques jours plus tard nous nous retrouvâmes. Avant même que je ne parle, elle me jura qu’elle me rendrait le câble USB qu’elle m’avait volé. J’ignorai jusqu’à l’existence de ce larcin, et lui dis que ce n’était pas la raison de son renvoi. Elle me demanda si ce qu’elle avait fait était grave. Je lui répondis que c’était grave, mais que ce n’était pas grave. Elle insista. Alors je lui dis : — Je sais que tu as volé. Et je t’ai laissé faire, pensant que tu avais une urgence à résoudre.

À ces mots, elle éclata en sanglots. Elle hoqueta, sanglota, s’excusa, pria. Entre deux pleurs, elle me supplia de ne pas porter plainte. Sinon, elle serait expulsée. Je la rassurai : je ne porterais pas plainte. Je lui fis promettre de ne plus recommencer ailleurs.

Elle me dit que sa vie ne valait rien, qu’elle voulait mourir. Je tentai de la consoler. Je lui dis que moi aussi, j’avais connu la misère, et que ce n’était pas une fatalité. Elle reprit son souffle. Elle me regarda et dit : — “You are a good man”, puis s’éclipsa.

Je me sentis comme l’évêque de Digne, dans Les Misérables, affirmant aux policiers que l’argenterie retrouvée chez Jean Valjean était un don.

Quelques semaines plus tard, je vis son visage en photo dans la presse. S s’était pendue.

Peut-on publier Céline ?

Louis-Ferdinand Céline, mort en 1961,  est considéré comme l’un des plus grands écrivains du vingtième siècle. Le problème est qu’il s’est également distingué par un antisémitisme d’une férocité rarement égalée. La maison d’édition Gallimard envisage ces temps-ci de rééditer trois de ses pamphlets anti-juifs parus entre 1937 et 1941. Cette initiative  a  déclenché de vives réactions dans des milieux assez divers, mais qui ont tous pour point commun de s’opposer à cette réédition, même si elle est accompagnée d’avertissements quant à la nature détestable du contenu.

Gallimard sera peut-être sensible aux protestations contre son projet, mais un autre éditeur pourrait tôt ou tard s’en charger. La vraie question qui se pose à ce stade est de déterminer où se situe la sagesse, entre publier ou ne pas publier les écrits antisémites de Céline.

D’abord, il faut savoir que cette prose est disponible sur Internet, le plus souvent sans mise en garde. Ensuite, il faut se demander pourquoi Céline serait l’objet d’un traitement différent que celui dont bénéficient d’autres auteurs antisémites, qui touchent souvent un public autrement plus important que celui de Céline.

Liste non exhaustive de la littérature antisémite disponible en librairie : « La France Juive » de Drumont, « Les Juifs et leurs Mensonges » de Luther, « Le judaïsme dans la musique » de Wagner « Mein Kampf » de Hitler, « Les Protocoles des Sages de Sion », sans oublier Charles Fourier qui écrivait que « Les juifs ne firent aucun pas dans les sciences et les arts, et qui ne se signalèrent que par un exercice habituel de crimes et de brutalités» .

La censure ne fait pas partie des pratiques d’une démocratie digne de ce nom, qu’elle soit le fait de l’Etat ou de groupes de pression, qui, aussi bien intentionnées soient-ils, risquent de faire plus de mal que de bien.

Il ne faut pas s’opposer à ce que Gallimard publie Céline, tout en exigeant que l’éditeur fasse œuvre de pédagogie, et démontre ce que c’est qu’un artiste qui est capable du meilleur comme du pire.

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