Je n’aime ni la peinture ni les musées. Je n’y vais jamais. Ils m’ennuient, m’agacent, m’assignent au rôle de promeneur hagard. J’y suis figurant dans un théâtre sans scène.
Je préfère les terrasses de café, les livres, les silences de la musique.
J’aime la musique, par-dessus tout : ce langage qui ne montre rien, mais qui dit tout.
Mais elle, la musique la laisse de marbre. Elle écoute, polie, distante, en visiteuse, comme quand je vois un tableau. Cela nous rend égaux : étrangers dans l’art de l’autre.
Et pourtant, elle m’a proposé de faire les musées de Tel Aviv, tous les jeudis. J’ai dit oui. Pas pour savoir. Pas pour comprendre. Pas pour apprendre. Pas pour prendre. Mais parce qu’elle serait là.
Le premier jeudi, c’était Annette Messager : des corps suspendus, des tissus ambigus, des nus perdus. Des titres amusés qui ne veulent rien dire. Elle avançait avec cette gravité qu’ont ceux qui lisent les tableaux comme des poèmes. Moi, je traînais, absorbé par les murs, les plafonds, les extincteurs, les coins vides — plus lisibles en tout cas que ces objets d’art.
Elle croyait que je regardais. Je la laissais croire. En vérité, je pensais à elle, à sa nuque, à sa voix, à ce que je ne dirais pas. Comme ce soir où je lui fis écouter la chaconne : elle regardait par la fenêtre, absente, alors que moi j’entendais le monde. Puis vint le quatuor, pour elle fond sonore. Je lui laissais croire que je ne voyais pas qu’elle n’entendait pas.
Un autre jeudi, le mémorial était fermé. J’étais venu pour qu’un lieu solennel justifie ma visite dans un un décor de morts.
À la place, un café trop vide, trop clair, trop cru. Les chaises grinçaient, la lumière agressait. Ça m’allait.
On parla de cinéma, de théorie du genre, du regard des autres. Elle déployait ses idées comme des tissus légers. Moi, j’acquiesçais, automate insensible. Un inconnu lui offrit un gâteau. Elle rit de bon cœur. Moi, je bus un café qui avait le goût de l’oubli.
Un autre jeudi encore, elle vint malade. Fiévreuse, les yeux humides. Mais elle vint quand même. Dans ce geste, quelque chose de grand : une élégance têtue.
Au musée dans une salle obscure, un film muet. Elle pleurait doucement. Je regardai médusé. Les images glissaient sur moi comme la pluie sur une vitre. J’étais content de ma sécheresse.
Plus tard, elle parla de transcendance. Je dis que je préférais l’immanence, les corps fatigués. Elle ne réagit pas.
Suivit ce jeudi d’un musée en désordre : trop d’objets, trop d’intentions, trop de cris. Elle toussait, disait que l’air était malsain. Je pensais pareil, j’avais sommeil.
Elle s’attarda devant un buste. Elle se pencha. Un instant, je n’eus plus qu’une image: son corps à la place de la pierre, offert, vibrant, vivant. Un désir nu me traversa, fulgurant.
Je cherchai la sortie. Puis soudain, elle me laissa seul dans une pièce pleine de poupées aux yeux vides. Elle partit sans un mot. Pas même un regard en arrière.
Un autre jeudi, j’arrivai en avance. Concentré au musée, je feuilletais Onfray. Un groupe de soldats survint, riant fort, jeunes joyeux et pas encore morts. Leur insouciance me frappa. Ou me manqua.
A son arrivée elle me photographia . Je ne souris pas. Elle ne me le demanda pas. C’était notre équilibre : elle faisait, je laissais.
Au musée d’Histoire elle lut tout, mot-à-mot, et eut tout faux. Elle dit : « Tu intellectualises tout. » J’eus envie de répondre : « C’est pour ne rien révéler . » Elle partit avant la fin. Je restai, par destin.
Fatigue, un autre jour. Elle, moi. On parla de désir et de lave-vaisselle, je m’en souviens. Elle dit : « Tu n’es pas mon genre. » Je répondis : « Je ne peux pas être ton ami ». Assymétrie tragique.
Devant un tableau, elle crut lire une émotion sur mon visage. Je dis que je ne ressentais rien. Elle leva les yeux au ciel. Je regardai ailleurs. Mais je restai là. Encore là. Parce qu’elle était là. Et que ça suffisait.
Un matin, avant de m’asséner encore un musée, elle commanda un café sans café et aussi sans lait. « Pour ne pas faire souffrir les vaches », dit-elle. Je retins cette phrase comme une pierre dans une poche.
Nous parlâmes de Dieu, du monde, de ce qu’il restait à croire. Elle me reprocha mes certitudes. Je lui reprochai ses brumes. Elle dit que je lui rappelais son père. Je ne savais pas si je devais sourire ou m’inquiéter. Alors je souris en dedans.
Dans un autre musée, elle s’attarda sur de minuscules objets, des fragments, des échos d’histoires. Moi, je m’attardai sur ses gestes. Elle croyait qu’ils étaient invisibles. Ils étaient tout ce que j’avais de lisible.
Nous parlâmes de la Shoah. Je citai des historiens. Elle soupira. Elle dit : « Tu ne comprends pas. » C’était une sorte d’évidence. Je compris son ignorance.
Un autre jeudi, elle semblait ailleurs. Moi aussi. Deux absences qui se croisaient. Les tableaux ne me parlaient pas. Elle parlait. C’était sa manière d’habiter le silence.
Nous parlâmes de sentiments, du sentiment. Le mot revint en reflux, comme une vague. Je le reçus. Je ne le touchai pas, et lui non plus.
Puis vinrent les salles froides d’un musée sans humanité. Des chiffres en chute libre, de noms rayés, des espèces disparues. Elle avait peur pour le monde. Moi je ne pensais ni au monde ni à la peur.
Elle dit que je justifiais. Je répondis que je constatais. Nous parlions de ce que nous devenions. Quelque chose fut dit. Quelque chose resta. Je ne sais plus quoi.
À Florentin, devant les murs, elle commentait, professait. Moi, j’étais là. Je suivais. Elle dit : « Tu m’observes. Tu ne me vis pas. » Elle avait raison.
Elle dit qu’elle ressentait une tendresse immense. Moi sa présence. Alors je restais. Nous marchâmes. Nous regardâmes les murs tagués. Pas pour les comprendre. Juste pour continuer.
Un jeudi elle ne vint pas. J’y allai quand même. Une salle blanche, vide, provisoire. Rien à voir. Rien à dire.
Je restai debout longtemps, devant un mur à musée. Et pour la première fois, j’eus l’impression de comprendre que c’était peut-être cela, l’art : attendre le néant. Vivre pour la mort.
Le jeudi suivant, elle revint, comme si de rien. Nous marchâmes longtemps, sans musée, à rêver. Je parlai musique. Elle parla cinéma. Des monologues parallèles.
Mais à un moment, elle dit : « J’aime ta façon de persister. »
La musique est ma maison. Elle n’y est jamais entrée. Elle y passait comme on traverse un couloir pour aller quelque part. Comme moi un musée.
Alors nous nous retrouvions ailleurs, entre deux indifférences, à marcher ensemble. Elle avait ses musées, j’avais ma musique. Ses salles, mes sonates. Chacun détaché de l’univers de l’autre.
C’était cela, le pacte : ne pas comprendre, mais être là, quand même. Transformer une suite de jeudis en texte. Des musées en prétexte. Un prétexte en aveu. Un aveu en mirage. Et moi, à l’intérieur.