La mort d’Ofer Bronchtein, survenue à Paris à l’âge de 69 ans, a suscité une série d’hommages révélateurs bien au-delà de sa personne. Né en Israël, proche des milieux travaillistes et des partisans des accords d’Oslo, Bronchtein s’était imposé en France comme une figure singulière des réseaux israélo-palestiniens favorables à une solution négociée du conflit. Conseiller officieux, intermédiaire discret, homme de contacts et de médiation, il incarnait pour ses soutiens la conviction qu’une réconciliation historique entre Israéliens et Palestiniens demeurait possible malgré l’échec répété des processus de paix.
Sa proximité avec les dirigeants palestiniens — de l’entourage de Yasser Arafat à celui de Mahmoud Abbas — culmina lorsqu’il reçut un passeport palestinien présenté comme l’accomplissement d’un souhait ancien d’Arafat lui-même. Le geste fut alors célébré comme l’image même du dialogue : un Israélien reconnu symboliquement comme palestinien au nom de la paix.
Mais les hommages rendus après sa disparition ne relèvent pas seulement de l’émotion suscitée par la disparition d’un homme de dialogue. Ils révèlent aussi la persistance d’un imaginaire dont le 7 octobre a profondément ébranlé les fondements sans parvenir à le dissoudre. Car derrière la célébration de Bronchtein subsiste la volonté de préserver un récit : celui du processus de paix comme horizon historique crédible, d’une coexistence souhaitée entre les deux sociétés, et plus largement d’une certaine lecture morale de la question palestinienne.
Cette sensibilité à la cause palestinienne ne doit cependant pas être confondue avec le palestinisme. Celui-ci ne désigne pas le soutien à l’existence d’un État palestinien ni la reconnaissance des droits nationaux des Palestiniens. Il constitue une idéologie politique née de la transformation du conflit israélo-palestinien en matrice symbolique globale. Dans cette représentation, le Palestinien devient la figure universelle de la victime absolue, tandis qu’Israël est élevé au rang d’incarnation paradigmatique du colonialisme, du racisme et de l’oppression. Le conflit réel disparaît alors derrière une construction morale où l’existence même d’un État juif tend à devenir, implicitement ou explicitement, le scandale fondamental.
Le palestinisme fonctionne ainsi comme une reformulation contemporaine de schémas beaucoup plus anciens. Là où l’antisémitisme classique faisait du Juif une figure corruptrice ou dominatrice au sein des sociétés européennes, le palestinisme transforme désormais Israël — puis les Juifs perçus comme liés à Israël — en principe explicatif du désordre mondial. Sous un vocabulaire décolonial, humanitaire et antiraciste, il réactive une logique de désignation obsessionnelle du Juif comme figure centrale du mal.
C’est pourquoi cette idéologie tend structurellement à relativiser les violences palestiniennes. Celles-ci cessent d’être jugées pour elles-mêmes puisqu’elles sont intégrées à une narration rédemptrice de la « résistance ». Au fil du temps, cette logique a produit une culture politique imperméable au réel, dans laquelle la fascination pour la résistance neutralise toute réflexion sérieuse sur le terrorisme, l’antisémitisme ou les dimensions autoritaires et totalitaires présentes au sein du mouvement national palestinien.
Pendant longtemps, cette grille de lecture constitua l’un des socles moraux d’une large partie de la gauche occidentale. Elle s’enracinait dans une tradition universaliste ancienne : foi dans la négociation, confiance dans le dépassement des identités nationales, lecture des conflits à travers les catégories de l’oppression et de l’émancipation. Aux yeux d’une grande partie de la gauche européenne, la cause palestinienne apparaissait comme l’héritière des luttes anticoloniales du XXe siècle. Le Palestinien occupait la place du dominé, tandis qu’Israël était progressivement perçu comme une puissance coloniale refusant de reconnaître les droits d’un autre peuple.
Mais cette lecture impliquait dès l’origine de nombreux aveuglements. Elle empêchait de comprendre que, pour le mouvement national palestinien, le conflit n’était pas territorial mais existentiel : ce qui était refusé n’était pas l’occupation de certains territoires, mais la légitimité même d’une souveraineté juive. Cette grille de lecture conduisait dès lors à relativiser des décennies de terrorisme : détournements d’avions, massacres de civils, attentats-suicides, glorification des « martyrs », diffusion de discours antisémites dans les institutions palestiniennes, corruption et violence structurelle des appareils issus de l’OLP.
L’épisode du passeport palestinien remis à Ofer Bronchtein concentrait cette ambiguïté historique. Lorsque Mahmoud Abbas lui remit ce document en affirmant accomplir un souhait ancien de Yasser Arafat, le geste fut accueilli dans les milieux progressistes comme une scène de fraternité politique. Pourtant, cette célébration supposait une forme de suspension du jugement historique. Car Arafat demeure le chef historique d’un mouvement dont le terrorisme fut constitutif de l’identité politique. Recevoir son adoubement symbolique impliquait donc l’idée que cette violence pouvait être relativisée au nom d’un horizon supérieur : la paix future.
Avant le 7 octobre, beaucoup de ceux qui partageaient cette vision continuaient malgré tout de croire qu’un compromis historique demeurait possible. Malgré les attentats, malgré l’échec répété des négociations, malgré l’islamisation croissante du nationalisme palestinien, ils pensaient encore qu’à terme deux États pourraient coexister et que les sociétés elles-mêmes aspiraient à cette normalisation.
Le 7 octobre a fissuré cette croyance, non seulement par l’ampleur du massacre, mais par sa nature même. Le monde a vu des civils assassinés méthodiquement, des familles brûlées vives, des femmes violées, des enfants enlevés, des corps mutilés puis exhibés comme trophées. Mais il a aussi vu les célébrations accompagnant ces crimes : les foules en liesse, les distributions de bonbons, la diffusion jubilatoire des images du massacre. Ce n’était plus seulement une violence terroriste parmi d’autres ; c’était l’expression ouverte d’une haine exterminatrice envers les Juifs, révélant une dimension du conflit que beaucoup avaient refusé de voir.
À partir de là, la gauche sociale-démocrate et universaliste n’a pas renoncé à ses convictions, mais elle a cessé de les affirmer avec la même certitude. Les slogans sont demeurés ; la confiance dans leur portée historique s’est dissipée. On continue d’évoquer la « solution à deux États », mais comme une formule héritée d’un autre âge. Sans toujours l’énoncer clairement, beaucoup ont compris que le 7 octobre révélait une dimension existentielle et civilisationnelle du conflit que les anciennes catégories politiques ne permettaient plus de penser. D’où cette forme de gêne diffuse, de sourdine intellectuelle, qui s’est installée depuis lors.
Ce silence relatif rend d’autant plus visible l’attitude inverse d’une autre fraction de la gauche. Autour de l’extrême gauche, aucune révision des anciennes catégories n’a eu lieu. Les mêmes slogans ont été repris avec davantage d’agressivité encore. La « résistance » a continué d’être invoquée ; les massacres ont été recontextualisés jusqu’à perdre leur singularité ; Israël est redevenu le coupable fondamental au moment même où ses civils étaient massacrés.
Le maintien de ce récit après le 7 octobre s’est accompagné d’un basculement vers un antisémitisme de plus en plus décomplexé. Non pas l’antisémitisme du XIXe siècle, mais un antisémitisme politique et obsessionnel dans lequel le Juif collectif — Israël, puis les Juifs perçus comme solidaires d’Israël — devient la figure centrale du mal contemporain. L’obsession pour Israël, la suspicion envers les institutions juives, la banalisation de slogans exterminateurs ou l’hostilité envers des étudiants et intellectuels juifs sont alors apparues au grand jour.
C’est dans ce contexte que les hommages rendus à Ofer Bronchtein prennent une signification qui dépasse sa personne. Chez les secteurs modérés ou institutionnels, ils expriment la nostalgie d’un monde disparu : celui où les accords d’Oslo pouvaient encore apparaître comme un horizon plausible. Mais dans les secteurs les plus idéologisés, ces hommages servent aussi à réaffirmer la légitimité intacte du palestinisme malgré l’effondrement moral révélé par le 7 octobre.
En célébrant Bronchtein comme « homme de paix », « passeur entre deux peuples » ou « artisan du dialogue », ses soutiens ne rendent donc pas seulement hommage à un disparu. Ils cherchent aussi à préserver une vision du monde dont la crédibilité historique s’est effondrée.
Les réactions suscitées par sa mort révèlent ainsi la difficulté d’une partie de la gauche à reconnaître que le cadre intellectuel dans lequel elle avait pensé le conflit israélo-palestinien pendant a vacillé. Le 7 octobre n’a pas seulement constitué un massacre de masse ; il a agi comme un révélateur historique. Il a mis au jour ce que certaines lectures idéologiques du conflit avaient systématiquement minimisé : la centralité de la haine antijuive dans le discours palestinien, la dimension existentielle du refus d’Israël, mais aussi l’incapacité de certaines cultures politiques occidentales à distinguer entre solidarité avec un peuple et fascination pour une cause absolutisée.
Dès lors, les hommages à Bronchtein apparaissent comme les derniers signes d’attachement à uns culture politique née des accords d’Oslo, dans lequel la paix devait résulter du dialogue, de la reconnaissance mutuelle et du dépassement des identités nationales. Or cette vision s’est heurté à une réalité historique que beaucoup refusent de regarder en face.
Une idéologie ne disparaît pas lorsque les faits la contredisent ; elle survit sous forme de déni, de déplacement moral ou de fidélité à un récit ancien. En ce sens, les réactions suscitées par la mort d’Ofer Bronchtein disent peut-être moins quelque chose de lui que de l’époque elle-même : une époque où des élites intellectuelles éprouvent de plus en plus de difficulté à reconnaître que certaines de ses catégories morales ont cessé d’éclairer le réel et contribuent au contraire à l’obscurcir.