Obama et la question juive

Il existe ce que j’appelle un « antisémitisme de basse intensité » à travers le monde. Il s’agit d’une sorte d’antipathie silencieuse qui ne vise pas forcement à nuire aux Juifs, mais qui sous-tend l’exigence que ceux-ci ne soient ni trop visibles ni trop dérangeants. Cet antisémitisme-là est même capable de se muer en sympathie lorsque des Juifs sont dans le rôle de la victime.

L’ex-Président des Etats-Unis Barack Obama vient de publier le premier volume de son autobiographie. Un des chapitres relate l’épisode où  Obama rend visite aux vestiges du  camp de concentration de Buchenwald[1]. Il se souvient que cela avait eu pour lui « une signification politique forte [2]».  Il entend par là qu’il avait « envisagé » un voyage en Israël, mais qu’il y avait renoncé « par respect pour le souhait du gouvernement israélien de ne pas faire de la question palestinienne le point central de son discours ». En d’autres mots il prétend avoir été censuré par la seule démocratie de cette partie du monde.

Pour comprendre l’étendue de ce mensonge il faut se souvenir qu’Obama a réussi la prouesse de ne pas mettre les pieds en Israël au cours des quatre années de son premier mandat. Au lieu de cela il a « opté pour une visite de l’un des lieux emblématiques de l’Holocauste comme un moyen de proclamer son engagement à Israël et au peuple juif. ». En clair il a préféré un pèlerinage là où les Juifs sont morts plutôt que là où les Juifs sont vivants.

Quand, lors de son deuxième mandat, Obama s’est résolu à venir en Israël, il a choisi de prononcer son discours devant un public acquis d’avance dans la salle de conférence du « International Convention Center ».  Ceci en lieu et place de la Knesset[3], comme c’est l’usage chez les leaders du monde libre qui prennent à cœur d’honorer la démocratie israélienne.

Dans un passage de son autobiographie Obama qualifie la branche militaire du Hamas de « groupe de résistance palestinienne ». Résistance ? Dans son propre pays le Hamas figure sur la liste des organisations terroristes.

Autre passage d’une mauvaise foi inouïe et qui frise le négationnisme: « À l’école primaire, j’ai assisté en 1972 aux retransmissions des Jeux olympiques de Munich où des athlètes ont été massacrés par des hommes masqués » C’était qui, ces athlètes ? Des Martiens ? Et les « hommes masqués » ? D’autres extra-terrestres ? Non : ces  athlètes étaient des Juifs assassinés parce que Juifs, et les « hommes masqués » étaient des tueurs d’une mouvance palestinienne.

Obama n’est donc pas allé en Israël lors de son premier mandat, mais bien en Turquie et en Egypte.  Israël est pourtant situé entre ces deux pays, mais peut-être qu’Obama n’avait-il pas accumulé assez de « Miles » pour s’offrir  une escale à l’aéroport Ben Gourion.  Toujours est-il que lors de sa visite au Caire il a adressé son discours aux dignitaires du régime, parmi lesquels « quelques figures des Frères musulmans ».  Il leur a déclaré que « l’Amérique et l’islam se recoupent et se nourrissent de principes communs, à savoir la justice et le progrès, la tolérance et la dignité de chaque être humain.  L’Islam a une tradition de tolérance dont il est fier ». On ne saura jamais si c’était de l’humour.

Mais  là où il n’a pas essayé d’être drôle du tout mais au contraire réussi à être nauséabond, c’est quand, au cours de ce même discours, il a établi un parallèle entre le calvaire des Juifs de la Shoah et la peine des Palestiniens « en quête d’un territoire ».

Tout cela étant dit il faut bien constater que quand Obama a fait sa visite d’Etat à Jérusalem après sa réélection il a quand même déclaré qu’il était un ami d’Israël. A cela il faut ajouter qu’Obama est prix Nobel de la Paix au nom d’une discrimination positive consistant à récompenser des personnalités qui n’ont rien fait pour la paix.

C’est dans ces cas-là que l’on se dit que quand on a des amis comme cela on n’a pas besoin d’ennemis.

[1] Camp de concentration nazi créé en 1937 en Allemagne libéré par les Américains en 1945.

[2] Tous les passages en italiques de l’article sont extraits de l’autobiographie d’Obama.

[3] Parlement israélien.

George Steiner ou l’art de se tromper

L’écrivain et philosophe juif George Steiner est décédé à l’âge de 90 ans. Ce brillant universitaire polyglotte qui lisait Sophocle dans le texte se revendiquait comme juif, mais avait une propension morbide à fréquenter des antisémites en tous genres. Il trouvait que la vocation du Juif était de ne pas être sédentaire, de toujours être invité partout et de se conduire en conséquence. Il estimait que l’Etat juif c’était cher payé comme solution à l’antisémitisme, mais omettait d’expliquer en quoi la Shoah ne l’était pas. Mais vers la fin de sa vie il s’est ravisé : petit rappel de ce qu’il dit à la journaliste Laure Adler dans un livre d’entretiens publié en 2014 et intitulé « Un long samedi » :

« …dire que Netanyahou est dans l’erreur, c’est facile quand on est dans un beau salon à Cambridge. C’est là-bas qu’il faut le dire. Et tant qu’on n’y est pas, à vivre de tout son être en otage de la situation, je crois qu’il vaut mieux se taire. D’ailleurs, maintenant que je suis si près de la fin, de ma fin, je ne suis plus certain du tout. Il y a des moments où je voudrais partir et y être. Des moments où je me demande si je n’aurais pas dû aller en Israël.

... J’ai étudié de l’hébreu jusqu’à ma bar-mitsva, puis je me suis rué sur le latin et le grec. J’ai laissé tomber l’hébreu. Inexcusable. J’aurais pu le reprendre plus tard… Paresse.

Maintenant, cela me manque terriblement de ne pas avoir appris l’hébreu. Je l’ai fait, au début, et puis j’ai été pris par le grec et le latin… C’était une grande erreur.

Déjà, et c’est très grave, vous et moi devons lire la Bible dans de mauvaises traductions, parfois glorieuses mais au fond mauvaises. Ne pas savoir l’hébreu est une première barrière devant l’une des sources de notre humanité.

…Pourquoi est-ce que 70  % des Nobel en sciences sont juifs ? Pourquoi est-ce que 90  % des maîtres d’échecs sont juifs, que ce soit en Argentine ou à Moscou ? Pourquoi les Juifs se reconnaissent-ils entre eux à un niveau qui n’est pas seulement celui de la réflexion rationnelle ? »

Steiner ne donne plus de nouvelles depuis son décès, mais il est probablement en train d’arpenter le Paradis en compagnie de Moïse.

Le plan de paix Trump

Le « plan Trump » consiste à acter que la ligne d’armistice de 1949 ne peut en aucun cas être considérée comme une frontière d’Israël, et qu’un  éventuel Etat palestinien ne pourra disposer ni d’une armée, ni du contrôle de ses frontières, ni de son espace aérien aussi longtemps que le leadership palestinien sera déterminé à détruire Israël. Il ne reste pour Israël qu’à prendre des mesures unilatérales, or c’est cela que les Etats-Unis ont compris. On peut penser ce que l’on veut de la coiffure du Président Trump, mais depuis qu’il est au pouvoir il a fait un sans-faute en ce qui concerne Israël.

La région d’Israël surnommée « le petit triangle » est peuplé de 260.000 arabes israéliens. Ceux-ci sont majoritairement  hostiles à Israël en tant qu’Etat sioniste.  Ils possèdent leur système d’éducation en langue arabe, sont solidaires des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, refusent de faire le service militaire tout comme le service civil, arborent le drapeau palestinien à toute occasion, ne respectent pas l’hymne national israélien, soutiennent la création d’un Etat palestinien et commémorent l’indépendance d’Israël sous le signe du deuil. Mais en apprenant que le « plan Trump » prévoyait d’inclure « le petit triangle » dans la future Palestine et de commuer leur citoyenneté israélienne en citoyenneté palestinienne, ils ont été pris d’une rage folle et ont manifesté pour clamer  qu’en aucun cas ils ne voulaient pour eux de cette Palestine qui semblait pourtant jusqu’à la semaine dernière incarner leur rêve le plus fou.

Leibowitz ou l’absence de Dieu

Mon essai  « Leibowitz ou l’absence de Dieu » est disponible chez

Amazon et l’Harmattan

Cliquer sur ce lien pour lire un extrait

La version en hébreu est sortie sous le titre ליבוביץ או היעדרו של אלוהים    et est disponible  chez  צומת ספרים 

Bonne lecture,

Daniel Horowitz

 

 

 

 

Antisionisme = Antisémitisme n’est plus une question

En novembre 2011 j’écrivais dans un article « qu’exprimer son opposition à Israël en se disant antisioniste est une dérive sémantique aux graves implications parce que l’antisionisme est une transgression au même titre que l’antisémitisme, et devrait donc être proscrit

Etre antisioniste c’est contester le droit du peuple juif à disposer de lui-même. C’est nier les implications de dispositions relevant Droit International telles que la Déclaration Balfour, la Conférence de San Remo, la Commission Peel et les Résolution 181 et 242 de l’ONU.

Etre antisioniste ce n’est pas critiquer tel ou tel aspect de la politique israélienne, mais dénier à Israël le droit d’exister. C’est s’associer à la dictature iranienne et à ses filiales terroristes installés aux frontières d’Israël qui appellent à sa destruction ».

L’Administration américaine vient de prendre une décision qui pourrait avoir des implications géopolitiques importantes, mais aussi des répercussions sans précédent dans la conscience collective juive. Cette décision  met en évidence le fait que le judaïsme est à l’origine non seulement d’une religion, mais aussi d’un peuple dont l’Etat d’Israël est le foyer naturel.

Le Ministère de l’Education américain stipule que « le judaïsme n’est désormais plus seulement considéré comme religion, mais également comme origine ethnique ». S’en prendre à Israël par le détour de l’antisionisme est donc devenu aux Etats-Unis synonyme d’antisémitisme, et tombe désormais sous le coup de la loi.

L’Organisation Sioniste Mondiale a été avisée par le Ministère de l’Education américain que celui-ci « considérera comme antisémite toute tentative de dénier au peuple juif le droit à l’autodétermination, qui prétendra que l’existence de l’Etat d’Israël est une forme de racisme ou qui emploiera des doubles standards entre Israël et d’autres pays démocratiques. »

Cela fait longtemps qu’il est clair que l’antisionisme est synonyme d’antisémitisme.  Manuel Valls l’a constaté en qualité de Premier Ministre, ainsi que le Président en exercice Emmanuel Macron.  Cependant l’Etat français n’en a pas tiré les conséquences pratiques. L’antisémitisme étant un délit il serait pourtant logique que l’antisionisme soit également sanctionné comme tel.

Il y avait un vide juridique qui permettait à des organisations comme BDS ou des antisémites comme Dieudonné de déverser leur délire raciste en toute impunité sous prétexte qu’ils « ne s’attaquent qu’au sionisme ». On ne peut que souhaiter que toutes les démocraties suivent l’exemple des Etats-Unis et corrigent cette anomalie.

 

Ovadia Yosef ou la passion religieuse

Ovadia Yosef est décédé à Jérusalem à l’âge de 93 ans après une longue carrière de Grand-Rabbin et de guide spirituel de la communauté sépharade d’Israël.

D’origine modeste, il s’est distingué dès l’enfance par ses capacités intellectuelles et sa prodigieuse mémoire, et fut pris en charge par des institutions talmudiques tout au long de sa formation. Une fois celle-ci terminée il développa une passion inextinguible pour l’exégèse de la Thora et consacra l’essentiel de sa vie à en approfondir la connaissance, devenant une autorité en la matière et publiant une cinquantaine de livres en plus d’innombrables écrits témoignant d’une érudition phénoménale.

Vers  les années 1980 il entra en politique en fondant le parti « Shass » avec pour principale clientèle la communauté sépharade. Fort de cette assise il finit par exercer une influence déterminante dans la vie publique israélienne. Il devint un politicien aguerri, mais au fur et à mesure de l’accroissement de sa popularité il se radicalisa pour stigmatiser quiconque n’adhérait pas à sa vision du monde. Il fut d’une violence verbale inouïe vis-à-vis de ses adversaires politiques en lançant contre eux des anathèmes incendiaires. Afin de galvaniser ses partisans  il traitait d’antisémite viscéral ou d’ennemi du peuple juif tout magistrat  ou ministre se réclamant de la laïcité, et appelait ses fidèles à les maudire et Dieu à les exterminer.

Juste avant qu’Ovadia Yosef ne décède, l’ex-ministre de l’Enseignement Yossi Sarid établit dans le journal Haaretz un bilan plutôt négatif à son égard. Il estime que le Parti fondé par Ovadia Yosef fut le plus corrompu qu’ait jamais connu Israël et rappelle que beaucoup de ses dignitaires ont fini en prison; qu’il stigmatisait  les femmes, les arabes, les homosexuels, les laïcs, les intellectuels, les non-juifs et aussi les juifs qui n’adhéraient pas à sa mouvance; qu’il accablait les familles de soldats tombés  en  mission en attribuant leur sort au non-respect du shabbat; qu’il recommandait  à ses fidèles d’organiser des réjouissances le jour où telle ou telle personnalité mourrait.  Quand le Procureur Général décida d’inculper pour corruption un ministre membre de son parti, Ovadia Yosef prophétisa que la maison du Procureur serait anéantie par la volonté de Dieu. Plus récemment il insultait de manière ignoble Yaïr Lapid, ministre en exercice mais tenant de la laïcité. Mais peut-être que l’outrage le plus grave qu’il commit fut le sermon au cours duquel il attribua la mort des millions d’innocents de la Shoah aux manquements aux devoirs de la religion par de nombreux juifs.

Les partisans d’Ovadia Yosef avancent – à raison – que celui-ci avait pris des décisions courageuses en tant que Grand-Rabbin d’Israël. Au cours des années 1970 se posa la question des communautés juives d’Ethiopie malmenées par l’antisémitisme et éprouvées par la misère. Alors que certains courants en Israël rechignaient à recevoir comme juifs à part entière ces africains faméliques à la peau noire, Ovadia Yosef trancha en leur faveur en décidant de leur judéité, ce qui permit à l’Etat de leur accorder le bénéfice de la Loi du Retour.

Après la guerre israélo-arabe de 1973 il y eut de nombreuses veuves dont la mort du conjoint ne put être établie avec certitude selon les critères de la Loi Juive. Dans ces conditions, ces femmes  ne pouvant être légalement considérées comme veuves, elles restaient indéfiniment interdites de remariage. Ovadia Yosef mit fin à cette tragédie et examina cas par cas des centaines de dossiers afin de leur permettre de refaire leur vie tout en se conformant à la Loi Juive.

Lors des Accords d’Oslo Ovadia Yosef fut consulté sur le point de savoir si la Loi Juive permettait l’échange de territoires contre la paix. Il se prononça sans ambigüité en faveur d’un tel processus au motif que si c’était de nature à sauver des vies humaines alors c’était conforme au judaïsme.

Ovadia Yosef était d’une intelligence peu commune, mais savait en même temps que son charisme tenait plutôt à sa faconde populiste qu’à ses facultés intellectuelles. Ses outrances médiatisées ne devaient rien au hasard mais visaient au contraire à rallier les couches sociales les plus démunies tout en excommuniant ceux qui n’étaient pas de son bord, qu’il vouait à la vindicte populaire. Il s’était confectionné ainsi une image de père virtuel, avec pour résultat que depuis sa disparition des centaines de milliers d’adeptes se perçoivent comme  orphelins.

Israël est une démocratie où l’on ne réprime ni les opinons ni les religions, tout comme ailleurs dans le monde libre, où cohabitent majorités silencieuses et extrémismes bruyants. Le problème est ailleurs: les excès d’Ovadia Yosef ont mis en lumière l’anomalie que constituait le fait de disposer de deniers publics pour s’imposer politiquement en tant que rabbin, la séparation entre religion et Etat n’étant toujours pas consommée en Israël. Quoi que l’on puisse penser de lui, ses extravagances tout comme son génie talmudique auraient dû rester dans la sphère privée au lieu d’être alimentés par l’argent du contribuable.

Le fait que des décisions comme l’accueil de juifs en déshérence, le remariage de veuves de guerre ou l’acquiescement à des concessions territoriales soient confiées à des fonctionnaires d’Etat en leur qualité d’hommes de religion est une bizarrerie peu compatible avec la démocratie, d’autant  qu’Israel est un Etat à l’occidentale sur tous les autres plans. C’est donc la question de la séparation de la religion et de l’Etat qui tôt ou tard devra être résolue, plutôt que celle du charisme d’une personnalité de la stature d’Ovadia Yosef, qui avait bien le droit d’être ce qu’il était.

L’Union Européenne ou l’art du contretemps

Le rabbin David Meyer est professeur de littérature rabbinique et de pensée juive contemporaine à Université pontificale grégorienne de Rome. Il a publié ces jours-ci un article intitulé « Sauver Israël de sa propre perte » dans le quotidien « La Libre Belgique » pour commenter l’adoption par l’Union Européenne d’une directive invitant les Etats-membres à limiter leurs accords entre l’Europe et Israël aux frontières « internationalement reconnues ». David Meyer souscrit à la décision de l’Union Européenne avec satisfaction, parce qu’il estime que celle-ci « définit de manière officielle l’espace géographique de l’Etat d’Israël ». Cependant quiconque s’intéresse à l’histoire d’Israël sait qu’il n’y a pas de frontières « internationalement reconnues » entre Israël et la Cisjordanie, mais uniquement des lignes d’armistice datant de 1949. Ce n’est pas une objection sémantique, mais une réalité formelle.

L’occupation de la Cisjordanie est la conséquence d’une agression caractérisée de la Jordanie contre Israël en juin 1967 lors de la Guerre des Six-Jours, sans quoi cette occupation n’aurait jamais eu lieu. Il est vrai qu’Israël avait initié les hostilités suite au casus belli créé par le blocus des égyptiens du détroit de Tiran, mais ce sont bel et bien les jordaniens qui ont attaqué Israël à partir de la Cisjordanie (qu’ils occupaient eux-mêmes à l’époque) alors qu’ils n’avaient pas été provoqués. Le roi de Jordanie avait estimé qu’Israël n’aurait pas la capacité de résister sur deux fronts, et comptait saisir l’occasion de l’engagement d’Israël contre l’Egypte pour s’emparer de la Palestine historique toute entière en jetant les juifs à la mer. Israël a riposté en chassant les jordaniens, et l’occupation israélienne de Cisjordanie a ainsi commencé en toute légalité sur base de la légitime défense et conformément au droit international. Ce qui est peut-être plus ambigu sur ce plan, c’est l’annexion de Jérusalem-Est et celle du Golan, mais ainsi va la guerre. On n’ose penser à ce qui se serait passé si Israël l’avait perdue.

Comment peut-on imaginer un seul instant qu’Israël accepte maintenant de retourner au statu quo ante, sans garanties et sans fin du conflit? C’est tellement impensable que le monde arabe lui-même, palestiniens compris, ont explicitement accepté le principe de l’échange de territoires entre la future Palestine et Israël. C’est l’esprit du plan Clinton comme celui des pourparlers Olmert-Abbas, qui constituent selon toute vraisemblance la base sur laquelle les parties s’apprêtent à négocier en ce moment même. Dans ces conditions, comment l’Europe fait-elle pour déterminer où sera la frontière entre Israël et la Palestine alors que les protagonistes eux-mêmes ne le savent pas encore? Et si l’Europe estime que la frontière sera intégralement celle que réclament les palestiniens – soit la ligne verte – alors où est sa neutralité, et sur quel texte fonde-t-elle son point de vue alors qu’elle est cosignataire de la Feuille de Route avec l’Amérique, dont la position officielle est qu' »il serait irréaliste de s’attendre à ce que les pourparlers se terminent par un retour absolu aux lignes d’armistice de 1949« , et que par conséquent les parties doivent convenir entre elles d’un nouveau tracé ?

Même si l’on se base sur la version française de la Résolution 242 de l’ONU, qui parle de retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés (et non de territoires comme le laisse entendre la version anglaise), il n’en reste pas moins que le deuxième point de cette Résolution (Fin de toute revendication ou de tout état de belligérance, respect et reconnaissance de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de chaque État de la région et de son droit de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, à l’abri de menaces ou d’actes de violence) est très loin d’être acquis, ce qui fait que l’occupation israélienne, fondée à l’origine par l’attaque de la Jordanie, continue d’être légale quel que soit l’angle d’observation. Le simple fait que l’Autorité palestinienne ne se porte pas garante de Gaza (soit grosso modo de la moitié de la population et du territoire de la future Palestine) et ne parle pas en son nom est en soi une raison plus que suffisante, juridiquement parlant, pour arguer que les conditions ne sont pas réunies pour mettre fin à l’occupation. Par ailleurs, les liens informels entre l’Autorité Palestinienne et le Hamas sont incompatibles avec le passage qui dit le droit [d’Israël] de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, à l’abri de menaces ou d’actes de violence. La position de l’Union Européenne est donc en contradiction flagrante avec la Résolution 242, qui malgré ses limitations est un document que la plupart des parties prenantes du processus de paix prennent au sérieux.

L’Union Européenne mène la diplomatie qu’elle juge utile pour ses Etats membres, et c’est à la fois son droit et son devoir. Mais prétendre comme le fait David Meyer que la directive récente concernant la Cisjordanie relève de bonnes dispositions envers Israël relève de la méthode Coué et est d’une naïveté abyssale.

En revanche David Meyer a un point de vue qui vaut la peine d’être retenu à propos des relents messianiques nauséabonds que dégagent les sionistes radicaux et idolâtres de la terre. Cette dérive est réelle, mais n’en est pas moins une dérive, c’est-à-dire qu’elle n’a rien à voir avec l’essence du sionisme, qui est tout sauf religieux, et ne reflète en rien le sentiment majoritaire de l’opinion publique israélienne, dont le souci principal est la sécurité et non l’expansion territoriale.

Il y a des juifs qui se réclament de la religion pour fonder leur fanatisme, mais cette aliénation est un effet et non pas une cause. Elle n’a pu prospérer que suite à l’impossibilité de négocier la fin du conflit depuis 1967, ce qui a emmené tous les gouvernements israéliens sans exception à encourager ou à laisser faire les irréductibles de la Terre Sainte. Ceci dit, la thèse de David Meyer est surréaliste, qui pose qu’Israël mènerait une guerre de religion, alors qu’en face il y a le Hamas, le Djihad islamique, Al Qaeda, le Hezbollah et autres ardents assassins de l’islamisme extrême.

Les plupart des israéliens font confiance en leur démocratie pour gérer le problème des ultras juifs le jour où la fin du conflit sera en vue. En attendant l’opinion publique en Israël est majoritairement favorable à la fin de l’occupation, pour autant qu’il y ait à qui parler. Dans le cas contraire, il est probable qu’Israël finira par se retirer de manière unilatérale de Cisjordanie sur des lignes déterminés par lui seul, tout comme lors du retrait de Gaza.

Israël et son Camp de la Paix

Yeshayahu Leibowitz, penseur, scientifique et figure majeure du monde juif du siècle dernier, avait été en faveur de la Guerre des Six-Jours en 1967 parce qu’il l’avait considérée comme relevant de la légitime défense. Mais peu après il avait prôné avec force le retrait des territoires conquis, considérant que l’occupation était moralement malsaine en plus d’être un risque pour Israël au plan démographique. Il fut un adversaire implacable de l’occupation, et n’eut de cesse que de la dénoncer au moyen de formules d’une extrême violence.

Ce qu’il est convenu d’appeler le « Camp de la Paix » en Israël se complait aujourd’hui à se réclamer de Leibowitz en estimant que sa vision avait été prémonitoire. Cependant cette appropriation post-mortem est abusive parce qu’elle escamote la quintessence de sa vision. Il y avait quelque chose de tragique dans la pensée de Leibowitz, qui d’après ses propres dires n’était en rien un pacifiste. Il estimait en effet qu’il n’y avait aucune paix possible entre Israéliens et arabes, quelles que fussent les conditions ou la bonne volonté des protagonistes, qui d’après lui s’excluaient mutuellement de manière ontologique. Leibowitz exigeait certes la fin de l’occupation, mais était en même temps convaincu que cela ne mettrait pas fin à la guerre.

Ce qu’essaient tous les gouvernements d’Israël depuis 1967 consiste au contraire à obtenir la sécurité par une solution mettant fin à la fois à l’occupation et à la guerre. Cette politique a d’ailleurs partiellement été couronnée de succès, parce  si Israël n’avait conservé le Sinaï après la Guerre des Six-Jours il n’y aurait sans doute jamais eu de traité de paix avec l’Egypte. Cet épisode démontre de manière incontestable qu’Israël avait eu raison de ne pas  restituer de territoires sans rien demander en échange.

Le « Camp de la Paix » caricature le gouvernement en soutenant que celui-ci ne se préoccupe pas de trouver une issue au conflit. En réalité avancer cela n’est pas sérieux eu égard aux efforts manifestes consentis par Israël depuis 1967. La restitution du Sinaï, la paix avec la Jordanie, le retrait du Sud-Liban, le Plan Clinton, l’évacuation de Gaza, les pourparlers Olmert – Mazen et la formule « deux Etats pour deux peuples » de Netanyahu, toutes ces initiatives constituent des précédents assez explicites pour que des négociations entre israéliens et palestiniens soient tentées sans conditions préalables. Le refus persistant de l’Autorité palestinienne est d’autant plus incompréhensible qu’Israël pourrait lui aussi poser des conditions, et exiger par exemple que tout accord éventuel devrait engager d’office et d’avance non seulement l’Autorité Palestinienne, mais aussi le régime de Gaza, qui réclame encore toujours la liquidation d’Israël.

L’intransigeance des palestiniens repose sur un procès d’intention. Ils estiment qu’au travers de ce qu’ils pensent de ce que les israéliens pensent, ils n’obtiendront rien par la négociation. Mais quand bien même ce sentiment serait fondé, l’échec dont Israël se rendrait coupable serait pour les palestiniens une victoire politique et diplomatique. Ils ont donc tout à gagner en négociant, parce que de deux choses l’une: soit ils parviennent à un arrangement, soit ils démontrent qu’Israël est déraisonnable. En réalité il existe une troisième possibilité, à savoir qu’Israël s’avère raisonnable  et que les palestiniens se rebiffent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la raison. C’est probablement ce qui fait qu’ils préfèrent aboutir à la création d’un Etat par tous les moyens excepté la négociation, en d’autres mots sans mettre fin au conflit.

Le « Camp de la Paix » estime que quand bien même les palestiniens seraient de mauvaise foi, c’est à Israël de consacrer le plus grand effort possible et de prendre l’initiative parce qu’il est en position de force, parce qu’il y va de son intérêt, et parce qu’Israël à une responsabilité éthique envers les populations palestiniennes qui vivent dans une prospérité relative mais dans un flou identitaire.  Mais en supposant que les israéliens aillent jusqu’à abattre leurs cartes avant même de négocier, et qu’ils concèdent tout ce qu’il est humainement possible de concéder, mais que néanmoins les négociations échouent, alors un retrait unilatéral de Cisjordanie sur le modèle de celui de Gaza s’imposera tôt ou tard, même aux yeux du « Camp de la Paix ». Il n’y aura alors de frontière sûre et reconnue ni pour Israël ni pour la Palestine, mais un état de fait qui sera tout sauf la fin du conflit.

Un tel retrait serait donc conforme au vœu de Leibowitz, mais serait aussi un retour à la case départ.

Israël ou la fatalité unilatérale

Yossi Beilin, personnalité émérite de la gauche israélienne et ex-ministre de la Justice, est maintenant retiré de la vie politique mais continue à s’exprimer publiquement à propos de la marche du pays. Il fut l’un des artisans des accords d’Oslo de 1993 censés déboucher sur un règlement du conflit israélo-palestinien, mais qui vingt ans plus tard piétinent.

Au cours d’un récent entretien télévisé avec l’éminent journaliste et intellectuel multidisciplinaire Emanuel Halperin, Yossi Beilin a évoqué les conditions dans lesquelles s’était fait le retrait israélien de Gaza en 2005. Il en avait approuvé le principe, mais estimé que le gouvernement de l’époque avait eu tort de le décréter de manière unilatérale, sans se concerter avec l’Autorité Palestinienne. Pour mémoire, peu après l’évacuation tragique de milliers de colons israéliens, le Hamas s’est emparé de Gaza et y a instauré un régime islamiste.

Mais en considérant l’Histoire depuis le rejet arabe du plan de partage suggéré par l’ONU en 1947, on s’aperçoit que chaque fois qu’Israël a été confronté à une impasse, la crise a été résolue au moyen d’un sursaut unilatéral consistant a poser un acte fort. Le premier de ceux-ci fut la déclaration d’indépendance elle-même, initiative qui en 1948  était loin de faire consensus.

Actuellement tous les sondages démontrent que l’opinion publique israélienne aspire à mettre un terme au conflit, et est disposé à en payer le prix. Cependant c’est sur la nature de ce prix que règne une certaine confusion. Si cela  consiste à renoncer à des territoires, alors une majorité d’israéliens y sont favorables. Mais s’il s’agit de renoncer à la sécurité, alors une majorité s’y oppose. Ce qui est déroutant, c’est  que les palestiniens eux-mêmes  semblent désirer un règlement, mais quand ils prennent conscience que cela implique un renoncement au rêve d’éliminer Israël ils éprouvent un blocage, et d’atermoiements en tergiversations ils s’éternisent dans le marasme.

Mais du côté israélien il y a des impératifs qui ne peuvent indéfiniment être différés parce que relevant de la nature même de l’Etat d’Israël , de son caractère juif et démocratique, et donc de sa survie. La question des frontières, le poids de l’occupation, l’hostilité du monde arabe, la pression internationale, tout cela pourrait finir par devenir intenable. Face à l’absence de volonté politique des palestiniens, il apparaît de plus en plus vraisemblable qu’Israël finira par prendre une décision unilatérale à portée historique.

Il n’est donc pas exclu que dans un avenir relativement proche, un gouvernement israélien décrète un retrait unilatéral de Cisjordanie le long de ce qui est aujourd’hui la Barrière de Séparation, ouvrage construit à l’origine pour faire barrage aux infiltrations terroristes. Ce tracé deviendrait alors la frontière définitive d’Israël en incluant la majorité des implantations juives, tout en maintenant une force de sécurité dans certains points sensibles en Cisjordanie.

Les palestiniens pourront considérer ce jour-là qu’ils auront gagné au plan politique.  Ils auront obtenu presque tout ce qu’ils exigeaient tout en pérennisant le contentieux. Ils pourront continuer à revendiquer la liquidation de l’Etat Juif et ambitionner de conquérir la terre d’Israël jusqu’à la fin des temps. Quant au futur Etat arabe de Palestine, on ne peut que spéculer sur que pourrait être sa nature, mais ce sera alors devenu l’affaire des seuls palestiniens.  Cependant on peut toujours espérer qu’ils préfèreront s’allier à Israël plutôt que de se laisser abuser par les sirènes du printemps arabe. L’opinion publique internationale et le monde arabo-musulman pourront difficilement reprocher à Israël de s’être retiré de Cisjordanie, même si les frontières ne seront pas celles qui auraient pu être établies  au moyen de négociations entre parties concernées.

Un retrait unilatéral de l’essentiel de la Cisjordanie n’est sans doute pas la meilleure des solutions, mais les prophètes d’Israël eux-mêmes n’ont jamais prédit que ce qui était susceptible d’arriver.