Daniel Cohn Bendit en Israël

Les pacifistes à tous crins retardent l’avènement de la paix au lieu de l’accélérer. Ils font penser à cette intelligentsia des années 1960 : des gens cultivés, de bonne foi, parfois courageux, mais qui ont continué à se fourvoyer en soutenant l’URSS alors que les gens simples savaient depuis longtemps ce qu’il fallait en penser.

Aragon n’avait toujours pas compris, en 1960, ce que Gide avait découvert trente ans plus tôt. Sartre, au retour d’un voyage en URSS, affirmait encore que la liberté d’opinion y était totale. Cet aveuglement est de même nature que celui qui affecte aujourd’hui une certaine catégorie d’intellectuels, en Israël ou ailleurs — peu représentative, mais bruyante — qui semble parfois préférer changer de peuple plutôt que d’opinion.

Daniel Cohn-Bendit, le mythique et par ailleurs sympathique frondeur de Mai 68, s’est récemment rendu en Israël, où il a rencontré les leaders du mouvement social qui agite le pays. Il leur a expliqué que leurs revendications ne devaient pas se limiter au plan social, mais qu’elles devaient être liées à la question des implantations en Cisjordanie. Il leur a rappelé que l’État d’Israël consacre environ huit pour cent de son budget à la défense, quand la norme, ailleurs, serait plutôt de deux pour cent. Il suffirait donc, selon lui, de démanteler les colonies : la paix suivrait ipso facto, permettant de réduire les dépenses militaires et de réallouer ces ressources aux priorités sociales.

Le problème est que Cohn-Bendit, qui connaît pourtant l’histoire, omet de rappeler le budget de l’armée israélienne avant 1967 — autrement dit à une époque où il n’y avait pas d’occupation, à moins de considérer que Tel-Aviv fût déjà un territoire occupé. Or ce budget atteignait alors environ dix pour cent, soit davantage qu’aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que sans un effort militaire aussi important en 1967, le pays aurait pu être balayé par la coalition arabe qui l’encerclait et qui proclamait son intention de jeter les Juifs à la mer.

Beaucoup de temps s’est écoulé depuis. On pourrait soutenir que la situation a évolué. Mais il est peu rigoureux de laisser entendre que, si Israël évacuait la Cisjordanie, l’Iran, le Hamas et le Hezbollah cesseraient aussitôt de menacer l’État juif, rendant le budget de la défense superflu.

On aurait aimé que Daniel Cohn-Bendit prenne de la graine — et ne fasse pas aujourd’hui ce qu’il reprochait naguère à Aragon.

La Palestine ou l’art d’arriver en retard

Le journaliste Alain Frachon a récemment publié dans Le Monde.fr un article intitulé « Faisons un rêve : un “oui” israélien à l’ONU ». Il s’interroge : soixante-quatre ans après la Résolution 181 de l’ONU, adoptée en 1947, les Palestiniens obtiendront-ils enfin réparation ?

Quelle étrange dialectique, quand on se souvient que les Israéliens ont dit oui à ce partage en 1947. De quoi, et surtout de qui, les Palestiniens devraient-ils obtenir réparation ? Ont-ils droit à une compensation pour avoir eux-mêmes refusé de partager la Palestine ? Et si l’on considère qu’ils ont été instrumentalisés par le monde arabe, qui leur a fait croire qu’ils chasseraient les Juifs à la mer, ne serait-ce pas à ce monde arabe de réparer l’injustice qu’il a contribué à forger ? Nous voilà au cœur d’un syllogisme bancal.

S’il est une partie qui pourrait légitimement réclamer réparation en lien avec la Résolution de 1947, c’est bien Israël. Car malgré l’hostilité persistante de la quasi-totalité du monde arabo-musulman, Israël est encore aujourd’hui disposé à envisager un partage de la Palestine. Certes, pas à n’importe quelles conditions — et à juste titre — mais par le biais de négociations avec les principaux intéressés.

Il y a quelque chose de surréaliste dans cette initiative palestinienne de vouloir aujourd’hui intégrer l’ONU en tant qu’État membre à part entière, alors que cette possibilité leur fut déjà offerte il y a plus de soixante ans. Que de sang versé depuis ! Il aurait suffi d’accepter à l’époque ce qu’ils revendiquent aujourd’hui…

Alain Frachon affirme que les Palestiniens ont raison de ne pas vouloir négocier directement avec Israël, au motif que les accords d’Oslo n’auraient rien produit. Mais sur quoi s’appuie-t-il pour imputer l’échec à Israël ? En dépit des Intifadas, du retrait du Sud-Liban, du retrait unilatéral de Gaza, des multiples initiatives de paix proposées par des gouvernements israéliens de toutes tendances ?

Frachon salue le courage politique d’Yitzhak Rabin, qui reconnut la légitimité du mouvement national palestinien. Mais qu’en est-il du courage de Benjamin Netanyahou ? Lui aussi a accepté le principe de deux États pour deux peuples, et a même gelé temporairement les constructions en Cisjordanie afin de créer les conditions d’une reprise du dialogue avec Mahmoud Abbas. Or celui-ci n’est réapparu qu’au bout de neuf mois, uniquement pour déclarer qu’il refusait de négocier.

Le président Obama est aujourd’hui accaparé par les défis économiques intérieurs. Il a récemment reconnu qu’il s’était fourvoyé sur le dossier israélo-palestinien. On peut espérer qu’il est désormais sur une voie plus lucide — et c’est dans cet esprit qu’il faut l’encourager. Il serait d’ailleurs tout à fait souhaitable, à ce stade, que Benjamin Netanyahou déclare solennellement qu’Israël, quoi qu’il advienne, restera un allié indéfectible de l’Amérique.

Israël et ses amis

Quelle que soit la position que l’on adopte vis-à-vis du conflit israélo-arabe, on ne peut comprendre la politique de l’Etat Juif  que si l’on intègre d’abord l’idée que la préoccupation prioritaire de tout gouvernement d’Israël – quel que soit son bord – est la sécurité. La raison en est que s’il n’y a plus de sécurité, il n’y a plus d’Israël.

C’est pour cela que le traité de  paix avec l’Egypte comprend une clause de démilitarisation du Sinaï. C’est pour cela que si Israël restituait le Golan ce serait à condition de le démilitariser. C’est pour cela qu’Israël a transformé le Sud-Liban en zone-tampon pendant vingt ans. C’est pour cela qu’Israël a construit une barrière de séparation. C’est pour cela que l’Opération Plomb Durci a eu lieu. C’est pour cela qu’il y a des postes de contrôle sur les routes de Cisjordanie. C’est pour cela qu’Israël a réduit en poussière les projets nucléaires de l’Irak et de la Syrie. C’est pour cela qu’Israël s’oppose à la bombe atomique de l’Iran. Et ainsi de suite. La sécurité d’abord.

L’initiative palestinienne consistant à réclamer le statut de membre à part entière des Nations-Unies consiste à contourner Israël en s’adressant directement à la Communauté Internationale. L’explication en est que l’Autorité Palestinienne refuse de négocier avec Israël pour une série de raisons, dont le souhait du Hamas de liquider Israël par tous les moyens. L’Autorité Palestinienne espère ainsi obtenir de la Communauté Internationale une légitimité en tant qu’Etat tout en se passant d’en débattre avec Israël, croyant ainsi pouvoir lui imposer un voisinage  qui négligerait sa sécurité.

Lorsque l’Empire Ottoman a été démantelé pour être rendu à ses habitants il s’est agi de redécouper le Moyen-Orient de la manière la plus équitable possible. C’est ainsi que la Communauté internationale a identifié et reconnu les différentes populations qui y vivaient – dont les juifs – qui petit à petit se sont érigés en Etats. Parmi ceux-ci, le minuscule Etat d’Israël, sur base de ses droits historiques tels que proclamés par la Déclaration Balfour en 1917, la Conférence de San Remo en 1920, la Commission Peel en 1937 et les Nations-Unies en 1947. Le monde arabe a rejeté tout au long l’idée même d’un Etat pour le peuple juif, en déni constant de la part juive de la Palestine, qui existait bien avant que les palestiniens eux-mêmes ne se définissent comme peuple.

Malgré cette longue marche, et même s’il est vrai qu’il existe des palestiniens modérés, il y en a peu qui soient réellement sortis du déni d’Israël. Tout au plus envisagent-ils la liquidation d’Israël par des moyens non-violents.

Israël désire être en paix avec tout le monde, à commencer par ses voisins, mais pas au prix de sa sécurité. Et si on oppose à cela que la crainte d’Israël relève de la paranoïa et que cela risque d’indisposer même ses amis, alors c’est plutôt le problème des amis que celui d’Israël, parce que le peuple juif a largement droit à sa place de choix au panthéon de la paranoïa.

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