Eva Illouz dans le miroir de Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur est l’une des personnalités juives les plus médiatisées de France. Rabbin du Mouvement juif libéral, essayiste et intellectuelle engagée dans le débat public, elle anime pour la revue Tenoua une série d’entretiens intitulée Projection. À partir d’images qu’elle sélectionne, ses interlocuteurs sont amenés à revenir sur leur parcours, leurs convictions et les événements qui ont façonné leur manière de voir le monde.

C’est dans ce cadre qu’elle a reçu Eva Illouz. Sociologue franco-israélienne de réputation internationale, professeure émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem et spécialiste de la culture contemporaine, des émotions et des transformations de la modernité, Illouz s’est imposée depuis le 7 octobre comme l’une des voix les plus écoutées dans la réflexion sur la crise de la gauche occidentale, le retour de l’antisémitisme et la place d’Israël dans l’imaginaire politique.

À première vue, l’entretien ressemble à la conversation attendue entre deux intellectuelles issues d’un même univers culturel et politique. Toutes deux se réclament de la tradition critique, de l’universalisme et d’une certaine sensibilité progressiste. Pourtant, à mesure que l’échange avance, une autre lecture s’impose. Derrière les convergences affichées apparaît une divergence plus profonde, qui touche à la fonction même de la pensée intellectuelle après le 7 octobre.

Car le 7 octobre n’a pas seulement révélé la vulnérabilité d’Israël. Il a également mis en évidence l’incapacité d’une partie du monde intellectuel à regarder le réel lorsque celui-ci contredit ses catégories habituelles. Ce qui a frappé Illouz n’est pas seulement l’horreur du massacre, mais la rapidité avec laquelle nombre d’universitaires, de militants et d’intellectuels l’ont réintégré dans des schémas préexistants. Avant même de s’interroger sur la nature de l’événement, beaucoup semblaient déjà savoir comment il fallait l’interpréter.

Selon elle, cette réaction est le produit de décennies durant lesquelles une partie des sciences humaines a réduit la compréhension du monde à une question unique : qui détient le pouvoir ? La portée de cette critique tient précisément à son origine. Elle n’émane ni d’une dissidente passée à droite ni d’une adversaire de la tradition progressiste. Illouz reste attachée aux idéaux universalistes, à la culture démocratique et à l’exigence critique dont elle est issue.

Il est vrai que les mécanismes de domination ont longtemps été sous-estimés. Les mettre en lumière fut l’un des apports des sciences sociales contemporaines. Mais lorsqu’une grille d’analyse devient exclusive, elle cesse d’éclairer la réalité pour la remplacer. Les conflits ne sont plus observés dans leur singularité ; ils sont absorbés dans des catégories préétablies dont ils ne peuvent plus sortir.

Le 7 octobre illustre cette dérive avec une brutalité particulière. Pour certains, le massacre a été immédiatement intégré dans un récit dont les rôles étaient distribués à l’avance. Les victimes légitimes et les victimes illégitimes étaient déjà désignées. Peu importaient les faits, la nature du crime ou les intentions de ses auteurs ; l’essentiel était de déterminer où se situait le pouvoir. Si Israël est le plus fort militairement et économiquement, s’il est perçu comme une puissance coloniale, alors il ne peut être que coupable. Le raisonnement précède l’événement et le verdict précède l’enquête.

Cette critique vise une partie de la gauche occidentale, mais aussi certains intellectuels juifs qui occupent une place importante dans le débat public. Des intellectuels qui donnent parfois le sentiment d’être davantage préoccupés par le maintien d’équilibres symboliques que par la nécessité de tirer toutes les conséquences d’un massacre dont la signification aurait dû conduire à réexaminer leurs certitudes.

Ce que reproche Illouz à ce milieu n’est pas tant l’erreur que la simplification. L’incapacité à penser simultanément plusieurs vérités : la puissance d’Israël et la vulnérabilité persistante des Juifs ; le droit des Palestiniens à disposer d’un avenir politique et la réalité du projet génocidaire du Hamas ; la critique d’un gouvernement et la légitimité fondamentale d’un État.

C’est ici que l’entretien prend une tournure paradoxale. Car à mesure qu’Illouz décrit les limites d’une certaine manière de penser le monde — hésitante à juger, soucieuse de préserver tous les équilibres symboliques, réticente à conclure — le lecteur est conduit à s’interroger sur la posture même de Horvilleur. Ce qui était jusqu’alors une analyse générale commence peu à peu à ressembler à un portrait.

Depuis le 7 octobre, Horvilleur paraît moins préoccupée par l’établissement des faits que par la préservation d’un équilibre discursif. Chaque vérité doit être accompagnée de son contrepoids, chaque solidarité d’une prise de distance, chaque condamnation d’une nuance correctrice. Cette mécanique lui permet d’occuper une position singulière : celle d’une voix jugée acceptable par des milieux qui regardent Israël avec une méfiance croissante. Mais à force de chercher le point d’équilibre entre toutes les attentes contradictoires, elle donne le sentiment de perdre de vue ce qui devrait être la première responsabilité d’un intellectuel : exercer son jugement.

Le problème n’est pas qu’elle doute. Le problème est qu’elle semble avoir élevé le doute au rang de vertu suprême. Comme si conclure constituait toujours une faute plus grave que se tromper. Comme si le risque de l’erreur était plus redoutable que celui de l’indécision.

Cette difficulté apparaît avec une particulière netteté dans sa manière d’aborder l’accusation de génocide portée contre Israël. Interrogée sur ce point, Horvilleur refuse de dire si cette qualification lui paraît fondée ou non, préférant renvoyer la question à une éventuelle décision juridique future. Or il ne s’agit pas ici d’une querelle terminologique. Le mot « génocide » désigne l’accusation la plus grave qui puisse être portée contre un État. Son usage ne relève pas seulement du droit ; il relève aussi du jugement moral et politique.

Dans un tel contexte, le refus de se prononcer n’est pas une simple prudence intellectuelle. C’est déjà une prise de position. Lorsqu’une accusation aussi extrême est lancée et qu’aucune objection n’est formulée, l’ambiguïté cesse d’être une nuance. Elle devient une abdication du jugement.

C’est précisément ce qu’Illouz conteste. Tout au long de l’entretien, elle défend implicitement une conception exigeante de la responsabilité intellectuelle. La tâche de l’intellectuel n’est pas seulement de complexifier les récits ; elle consiste aussi à qualifier les faits, à hiérarchiser les réalités, à distinguer l’essentiel de l’accessoire. Une pensée qui refuse systématiquement de conclure finit par perdre sa fonction critique. Elle devient un exercice de gestion des perceptions plutôt qu’une recherche de la vérité.

La réflexion d’Illouz repose sur une intuition simple : il existe des moments où la fidélité au réel impose de nommer les choses. Non parce que toute certitude serait légitime, mais parce qu’une pensée incapable de conclure devient rapidement incapable de distinguer le plausible de l’absurde, le vrai du faux, la description de l’accusation.

Pour Illouz, le sionisme désigne d’abord le droit du peuple juif à disposer d’un cadre politique garantissant sa sécurité et son autonomie. C’est précisément parce qu’elle part de cette reconnaissance qu’elle peut exercer une critique sévère de la politique israélienne. La critique n’a de force que lorsqu’elle s’appuie sur une légitimité préalablement reconnue. Faute de quoi, elle tend à se transformer en contestation du droit même des Juifs à disposer d’une souveraineté politique.

Beaucoup d’intellectuels juifs semblent aujourd’hui redouter qu’une solidarité trop affirmée avec Israël compromette leur place dans les milieux où ils évoluent. Illouz paraît avoir renoncé à cette préoccupation. Horvilleur, en revanche, donne souvent l’impression d’en avoir fait le souci premier de sa parole publique.

L’opposition entre les deux femmes apparaît alors avec une remarquable netteté. Là où Horvilleur privilégie la médiation, Illouz privilégie le jugement. Là où Horvilleur cherche à maintenir ouverts tous les récits, Illouz estime que certaines situations imposent de hiérarchiser les faits. Là où Horvilleur fait de la suspension du jugement un idéal, Illouz y voit parfois une forme de renoncement.

Cette évolution apparaît également dans sa lecture de la fameuse querelle entre Gershom Scholem et Hannah Arendt. Longtemps, Illouz s’était reconnue dans le refus arendtien de faire de l’appartenance collective une valeur morale particulière. Après le 7 octobre, elle confesse avoir été conduite à reconsidérer la critique de Scholem et son invocation de l’Ahavat Israël. Non parce qu’elle aurait abandonné l’universalisme, mais parce qu’elle a redécouvert qu’il existe des circonstances où la solidarité envers les siens ne contredit pas l’exigence morale : elle en devient le préalable.

Cette idée implique qu’il existe des circonstances où la solidarité n’est pas l’ennemie de la lucidité mais sa condition. Des circonstances où l’appartenance ne corrompt pas le jugement mais lui fournit son point d’ancrage.

Ce qui distingue Illouz de nombreux intellectuels de son propre camp est peut-être moins le contenu de ses positions que sa méthode. Elle refuse aussi bien les aveuglements de la gauche que ceux de la droite israélienne. Mais elle refuse surtout une habitude intellectuelle devenue dominante : celle qui consiste à adapter les faits aux catégories plutôt qu’à adapter les catégories aux faits.

C’est précisément ce qui semble manquer aux interventions publiques de Horvilleur. À force de vouloir préserver la distance critique, elle donne le sentiment d’avoir perdu le sens de la fidélité. À force de vouloir demeurer audible dans tous les camps, elle finit par ne plus apparaître pleinement crédible dans aucun. La nuance, chez elle, cesse d’être un instrument du discernement ; elle devient une fin en soi. Or une nuance qui ne débouche jamais sur un jugement n’est plus une vertu intellectuelle. C’est une manière élégante de s’abstenir.

L’intérêt majeur de cet entretien n’est donc pas seulement ce qu’il révèle d’Illouz. Il réside dans le fait qu’il expose, presque malgré lui, la crise d’une certaine élite juive après le 7 octobre. Une élite qui continue de croire que son rôle consiste avant tout à arbitrer les récits, alors que la situation exige parfois de choisir.

En donnant la parole à Illouz, Horvilleur offre ainsi au public quelque chose de paradoxal : la critique la plus articulée du type de position qu’elle incarne elle-même. Une position fondée sur la recherche permanente d’équilibres symboliques, sur la peur de rompre avec les attentes de son milieu, et sur la conviction que la prudence constitue toujours la forme supérieure de l’intelligence.

L’ironie de l’entretien est là. La critique se formule sous ses yeux, dans son propre dispositif, au cours d’une conversation qu’elle a elle-même organisée. Et plus l’échange avance, plus le lecteur est conduit à se demander si l’un des exemples les plus saisissants de ce qu’Illouz dénonce ne se trouve pas assis en face d’elle.

Car ce qu’Illouz met en accusation n’est pas seulement une erreur d’analyse. C’est une disposition d’esprit : celle qui préfère l’acceptabilité au courage intellectuel, l’équilibre au discernement, la préservation de sa place à l’exercice du jugement. À cet égard, l’entretien finit par fonctionner comme un miroir. Et le reflet qu’il renvoie de Horvilleur n’est pas flatteur.

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