Nadav Lapid et la fin du bon Israélien

Il arrive qu’un destin individuel éclaire tout un climat intellectuel. L’affaire Nadav Lapid appartient à cette catégorie. Depuis des années, ce cinéaste israélien est célébré dans les festivals européens comme l’une des consciences critiques de son pays. Son œuvre, ses interventions publiques et ses prises de position ont fait de lui une figure d’un certain paysage culturel occidental : celui où Israël occupe la place de l’accusé et où l’artiste israélien est d’autant plus admiré qu’il participe à l’instruction du procès.

Or voici que Lapid se retrouve à son tour mis en accusation. Pas par des nationalistes israéliens. Pas par les gouvernements qu’il critique. Pas par les institutions qu’il dénonce. Mais par une partie de ceux qui, jusqu’ici, constituaient son environnement politique naturel. Son éviction du Festival international du film de Marseille est un symptôme. Elle révèle quelque chose d’essentiel sur une époque qui parle de liberté, de pluralisme et d’ouverture, tout en manifestant une difficulté croissante à supporter la complexité.

Lapid a sans doute du talent. Mais il serait naïf de croire que sa reconnaissance internationale repose uniquement sur ses qualités artistiques. Dans le monde culturel contemporain, les œuvres sont accompagnées d’un récit. Et le récit de Lapid est celui de l’Israélien qui dévoile au monde les péchés d’Israël.

Ce rôle lui confère une place de choix. Dans certains milieux, la critique d’Israël est devenue un marqueur d’appartenance. L’artiste israélien critique y bénéficie d’une autorité singulière. Il apporte la caution du témoin. Il confirme ce que beaucoup souhaitent entendre. Il permet de transformer une opinion en certitude.

Le problème n’est pas qu’un artiste critique son pays. Le problème apparaît lorsque la critique cesse d’être une méthode de compréhension pour devenir un principe d’identité. Lorsqu’elle ne cherche plus à éclairer une réalité mais à la réduire à un seul de ses aspects.

On présente Lapid comme un opposant. Mais l’opposition démocratique est une pratique avant d’être une posture. Elle implique une participation à la vie collective du pays. Elle suppose une confrontation avec ses concitoyens, avec ses adversaires et avec les institutions que l’on combat.

Or Lapid vit en France. Ce déplacement n’invalide pas son regard mais en modifie la nature. Son dialogue n’est plus avec la société israélienne ; il est avec des publics étrangers. Son œuvre n’est plus une intervention dans le débat national ; elle contribue à une représentation d’Israël élaborée hors d’Israël.

Depuis des années, ses films et ses interventions reviennent sur le nationalisme israélien, la violence, l’armée, le rapport au pouvoir, les aveuglements collectifs. À mesure que son discours s’est radicalisé, une question s’impose : que manque-t-il dans ce tableau ? Car toute vision du monde se définit autant par ce qu’elle montre que par ce qu’elle laisse hors champ.

Or ce qui disparaît du récit de Lapid n’est pas un détail mais un élément central de la réalité israélienne : la nature des forces qui s’opposent à Israël. À force de scruter les fautes de l’État hébreu, son regard perd de vue les objectifs de ceux qui le combattent. Le problème n’est pas l’excès de critique ; le problème est que la critique finit par évoluer dans un univers où Israël agit, tandis que ses adversaires n’existent plus que comme arrière-plan.

On peut critiquer les gouvernements israéliens. On peut dénoncer certaines opérations militaires. On peut contester des choix stratégiques ou des décisions politiques. Mais aucune analyse sérieuse ne peut ignorer le contexte historique et géopolitique dans lequel Israël vit.

Depuis sa création, Israël est confronté à des acteurs qui contestent son existence. Cette réalité est observable, documentée, revendiquée. Le Hamas, le Hezbollah et le régime iranien ne contestent pas simplement une frontière, un gouvernement ou une politique particulière. Pour eux, la question touche à la légitimité même de l’existence d’un État juif.

On peut débattre de la guerre menée à Gaza. On peut contester ses modalités, son ampleur ou ses conséquences. Mais il est impossible de comprendre la riposte israélienne au 7 octobre sans tenir compte de ce qui l’a provoquée. C’est précisément ici que le regard de Lapid atteint ses limites.

Les fautes d’Israël occupent le centre du récit. Les intentions de ses ennemis disparaissent complètement. Cette absence est loin d’être anodine. Elle conduit à analyser chaque décision israélienne comme un phénomène détaché de la nature même de la menace à laquelle elle répond.

Ceux qui combattent Israël ne cherche ni un compromis, ni un partage, ni même une victoire politique. Leur horizon déclaré est radical. Ce qu’ils contestent n’est pas telle frontière, tel gouvernement ou telle coalition. Ce qu’ils contestent est l’existence même d’un Israël souverain.

Il s’agit d’un projet de génocide. Les discours existent, les slogans existent, les textes existent. Depuis des décennies, des mouvements et des régimes affirment leur volonté de voir disparaître Israël de la carte du monde. Derrière la rhétorique politique se dessine le refus que le peuple juif puisse disposer d’une existence indépendante au Moyen-Orient.

C’est cette réalité qui est étrangement absente du récit de Lapid. Comme si Israël évoluait dans un vide historique. Comme si ses peurs étaient imaginaires. Comme si les menaces dont il fait l’objet relevaient de la propagande plutôt que d’intentions revendiquées.

Lorsqu’un peuple entend répéter que sa présence au monde est illégitime, que son État est une anomalie et que son avenir devrait prendre fin, il ne réagit pas comme un peuple confronté à un différend diplomatique. L’histoire juive confère à ces menaces une résonance particulière. Beaucoup d’Israéliens y voient la résurgence d’un vieux rêve d’anéantissement. La possibilité, sous des formes nouvelles, d’une catastrophe que l’Europe du XXe siècle avait déjà rendue imaginable.

La critique de Lapid atteint sa limite mais ne décrit qu’une partie du réel. Elle traite Israël comme un sujet historique responsable de ses choix, ce qu’il est, mais elle réduit ses adversaires à des silhouettes sans projet, comme si leurs intentions n’avaient aucune incidence.

La faiblesse de la vision de Lapid réside dans cette difficulté à intégrer cette dimension de la réalité israélienne. Comme si la dynamique du conflit devait être cherchée exclusivement à Jérusalem et jamais à Gaza, au Liban, au Yémen, en Irak ou à Téhéran. Comme si les projets politiques et idéologiques des mouvements qui consacrent une part considérable de leurs ressources à la destruction d’Israël relevaient d’un élément secondaire.

Invité à participer au jury du festival, Lapid s’est retrouvé au cœur d’une campagne de boycott menée par des militants favorables à l’exclusion d’Israël. Malgré ses critiques contre son pays, malgré son opposition au gouvernement israélien, malgré son statut de « dissident » célébré dans les festivals internationaux, il demeurait israélien.

Ceux qui ont demandé l’exclusion de Lapid du festival ne lui reprochaient officiellement ni une œuvre particulière, ni une déclaration précise, ni même un improbable  soutien au gouvernement israélien. Ils lui reprochaient d’être israélien. C’est du moins ainsi que l’affaire a été présentée.

Mais cette explication ne résiste pas à l’examen. Car Lapid avait précisément consacré une partie importante de sa carrière à prendre ses distances avec l’État israélien, avec ses gouvernements et avec une grande partie de ses choix politiques. Il avait fourni tous les signes permettant d’être reconnu comme un « bon Israélien » par les milieux qui l’avaient longtemps célébré.

Or cela n’a finalement pas suffi.

C’est là que l’affaire devient révélatrice. Car lorsque toutes les différences politiques ont été effacées, lorsque toutes les nuances ont été ignorées, lorsque toutes les prises de distance ont été jugées insuffisantes, il ne restait plus qu’un fait irréductible : son appartenance à ce que représente Israël.

Pendant longtemps, Lapid a semblé croire que la critique d’Israël suffisait à le placer hors du cercle des accusés. L’épisode marseillais suggère l’inverse. Une logique d’exclusion identitaire ne s’arrête jamais là où ses partisans prétendent la limiter. Elle commence par distinguer les bons des mauvais Israéliens. Puis elle découvre que les bons Israéliens sont encore des Israéliens. Puis elle finit par s’intéresser à ce qui, derrière l’identité israélienne, est véritablement visé.

Car Israël n’est pas seulement un État parmi d’autres. Il est l’État du peuple juif. Et c’est peut-être là que se trouve le point aveugle de toute cette séquence.

On répète souvent que certains militants confondent critique d’Israël et hostilité envers les Israéliens. La réalité est parfois plus troublante encore. Ce qui apparaît dans certaines formes de radicalisation politique n’est pas seulement un rejet d’Israël comme acteur géopolitique ; c’est une difficulté à accepter la légitimité même d’une existence politique juive organisée et forte.

À ce stade, l’identité israélienne devient une surface. Derrière elle réapparaît une question plus ancienne. Ce qui est jugé n’est plus seulement un passeport, une nationalité ou une position politique. C’est l’appartenance à une histoire particulière et à un peuple particulier.

L’ironie est que Lapid semble lui-même incapable de reconnaître cette dimension. Comme si l’expérience qu’il vient de traverser ne confirmait pas ce qu’une partie des Israéliens perçoit depuis longtemps : certaines hostilités dirigées contre Israël ne s’arrêtent pas à Israël.

L’angle mort qui traverse son œuvre n’est donc pas seulement politique ; il est existentiel. À force de considérer les menaces pesant sur Israël comme des constructions idéologiques ou des effets de discours, il a sous-estimé la persistance d’une réalité plus profonde : la difficulté qu’éprouvent certains courants à accepter l’existence  des Juifs lorsqu’elle prend la forme de la souveraineté.

Ce qui est arrivé à Lapid n’est donc pas seulement l’histoire d’un boycott. C’est l’histoire d’une désillusion. L’histoire d’un homme qui croyait être jugé pour ses idées et qui découvre qu’il est d’abord ramené à une identité. L’histoire d’un cinéaste qui pensait pouvoir sortir du cadre par la critique et qui constate que, pour certains, le cadre demeure inchangé.

La réalité qui a fini par entrer dans son champ de vision est peut-être celle-ci : la figure du bon Israélien n’offre finalement aucune protection. Lorsque toutes les nuances ont été effacées et toutes les dissidences jugées insuffisantes, il ne reste plus qu’une appartenance irréductible. Pour certains, Nadav Lapid n’est plus un Israélien parmi d’autres. Il est un Juif.

La transformation démographique du peuple juif au XXe siècle

Pour comprendre l’histoire démographique du peuple juif au XXe siècle, il faut partir d’un fait souvent méconnu : jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le judaïsme mondial était très majoritairement ashkénaze.

Vers 1900, la population juive mondiale est estimée entre 10,5 et 11 millions de personnes¹. La majorité vit alors en Europe centrale et orientale, principalement dans l’Empire russe, en Pologne, en Galicie, en Roumanie, en Hongrie et en Allemagne. Les Juifs ashkénazes représentent près de 85 % de la population juive mondiale². Les Séfarades et les Juifs d’Orient — regroupés aujourd’hui sous le terme de Mizrahim — constituent une minorité beaucoup plus réduite, répartie entre les Balkans, la Turquie, le Levant, l’Irak, l’Iran, le Yémen et l’Afrique du Nord.

Cette prépondérance ashkénaze apparaît également dans le domaine linguistique. Au début du XXe siècle, le yiddish est la principale langue vernaculaire du peuple juif³. Parlé de Varsovie à Odessa et de Vilnius à New York, il constitue alors la plus importante langue juive de l’histoire. À côté de cet espace relativement homogène, les communautés séfarades et orientales utilisent une pluralité de langues : ladino, judéo-arabe, judéo-persan, judéo-berbère, araméen ou langues locales. L’hébreu, quant à lui, n’est pas encore une langue vernaculaire. Il demeure la langue de la prière et de la culture savante. Son renouveau comme langue parlée est alors un projet porté principalement par le mouvement sioniste en Palestine.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la population juive mondiale atteint environ 16 à 17 millions de personnes⁴. Selon les estimations convergentes des historiens de la démographie juive, les Ashkénazes représentent alors autour de 90 % de l’ensemble du peuple juif⁵.

La Shoah bouleverse profondément cette réalité. Sur les six millions de Juifs assassinés par l’Allemagne nazie et ses collaborateurs⁶, l’immense majorité appartient au monde ashkénaze. Les principaux centres d’extermination se situent dans les régions où se concentrent les populations juives d’Europe centrale et orientale. Les communautés séfarades sont également touchées, notamment dans les Balkans et en Grèce. Le cas le plus emblématique est celui de Salonique, l’une des grandes métropoles du judaïsme séfarade, dont la communauté est anéantie⁷. Des Juifs d’Afrique du Nord subissent eux aussi des persécutions, des internements et, dans certains cas, des déportations.

Du point de vue démographique, cependant, les victimes séfarades et orientales ne représentent qu’une faible part de l’ensemble des victimes juives. Les estimations disponibles suggèrent qu’elles constituent entre 2,5 % et 3,5 % du total des six millions de morts de la Shoah⁸. Autrement dit, plus de 95 % des victimes juives étaient ashkénazes.

En 1945, la population juive mondiale retombe à environ 11 millions de personnes⁹. Le centre de gravité du judaïsme quitte alors l’Europe pour se déplacer vers les États-Unis et Israël.

La Shoah réduit brutalement le poids démographique du monde ashkénaze, mais elle n’explique pas à elle seule les transformations qui suivent. La diminution du poids relatif des Ashkénazes après 1945 résulte également d’un important processus d’assimilation dans les communautés ashkénazes d’Amérique du Nord et d’Europe. La sécularisation, les mariages mixtes et l’abandon du yiddish ont contribué à réduire la part de la population continuant à se définir comme juive ou à transmettre une identité juive à ses descendants¹⁰.

À l’inverse, les communautés juives du monde arabe et musulman avaient généralement conservé, jusqu’au milieu du XXe siècle, un fort degré d’endogamie et de cohésion communautaire. Les mariages mixtes et les conversions y demeuraient rares, même si les Juifs d’Algérie, citoyens français depuis 1870, étaient engagés dans un processus d’intégration plus avancé que dans le reste du monde arabe.

Entre la fin des années 1940 et les années 1970, la quasi-totalité des communautés juives du monde arabe et musulman quitte ses pays d’origine. Des centaines de milliers de Juifs du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, de Libye, d’Égypte, d’Irak, du Yémen, de Syrie, du Liban, d’Iran et de Turquie émigrent principalement vers Israël, mais aussi vers la France, l’Amérique du Nord et d’autres pays occidentaux¹¹.

Alors qu’avant-guerre le monde juif était très majoritairement ashkénaze, Israël devient progressivement le principal lieu de rencontre et de fusion des différentes composantes historiques du peuple juif. Les mariages entre Ashkénazes et Mizrahim deviennent fréquents, au point que les anciennes frontières démographiques perdent une grande partie de leur pertinence¹².

L’histoire démographique du peuple juif au XXe siècle peut ainsi être résumée en trois grandes étapes : d’abord, une domination numérique des Ashkénazes jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale ; ensuite, la destruction d’une large partie de ce monde par la Shoah ; enfin, une recomposition autour d’Israël, marquée à la fois par l’arrivée des Juifs des pays arabes et musulmans, par l’assimilation d’une partie importante des populations ashkénazes occidentales et par l’essor de l’hébreu comme langue commune du peuple juif.

Alors que les Ashkénazes représentaient près de 90 % du judaïsme mondial à la veille de la Shoah, ils ne constituent probablement plus aujourd’hui qu’environ deux tiers de la population juive mondiale¹³, le tiers restant étant composé principalement de Juifs originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ainsi que de leurs descendants. Ces proportions demeurent toutefois approximatives, les mariages entre les différentes composantes du peuple juif ayant rendu les catégories démographiques traditionnelles moins nettes qu’au début du XXe siècle.


1. Sergio DellaPergola, World Jewish Population, 1900–2000, dans l’American Jewish Year Book ; voir également le Jewish Virtual Library et les synthèses démographiques de l’Jewish People Policy Institute.

2. Estimation dérivée des travaux de Sergio DellaPergola et de l’historien Paul Johnson, fondée sur la concentration des populations juives en Europe orientale avant 1914.

3. The Yiddish Language, de Max Weinreich ; voir également YIVO Institute for Jewish Research.

4. Sergio DellaPergola, « World Jewish Population », American Jewish Year Book ; estimation généralement retenue par l’historiographie.

5. Calculs démographiques établis à partir des répartitions régionales présentées par DellaPergola et par Jacob Lestschinsky.

6. Yad Vashem ; United States Holocaust Memorial Museum.

7. Salonica, City of Ghosts, de Mark Mazower.

8. Estimation reconstituée à partir des pertes enregistrées dans les communautés séfarades de Grèce, de Yougoslavie, de Bulgarie, d’Italie, d’Afrique du Nord et du Levant ; voir notamment les travaux de Esther Benbassa et de Aron Rodrigue.

9. Sergio DellaPergola, World Jewish Population ; données reprises par l’Jewish Agency for Israel.

10. Pew Research Center, A Portrait of Jewish Americans (2013) et études ultérieures sur les mariages mixtes et la transmission identitaire.

11. The Forgotten Millions ; Jewish Virtual Library ; estimations généralement comprises entre 800 000 et 900 000 départs.

12. Dov Friedlander ; données de l’Israel Central Bureau of Statistics sur l’augmentation des unions entre groupes d’origine.

13. Sergio DellaPergola, estimations contemporaines de la population juive mondiale ; les catégories ashkénaze, séfarade et mizrahi étant aujourd’hui de plus en plus difficiles à mesurer précisément en raison des mariages mixtes.

Eva Illouz dans le miroir de Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur est l’une des personnalités juives les plus médiatisées de France. Rabbin du Mouvement juif libéral, essayiste et intellectuelle engagée dans le débat public, elle anime pour la revue Tenoua une série d’entretiens intitulée Projection. À partir d’images qu’elle sélectionne, ses interlocuteurs sont amenés à revenir sur leur parcours, leurs convictions et les événements qui ont façonné leur manière de voir le monde.

C’est dans ce cadre qu’elle a reçu Eva Illouz. Sociologue franco-israélienne de réputation internationale, professeure émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem et spécialiste de la culture contemporaine, des émotions et des transformations de la modernité, Illouz s’est imposée depuis le 7 octobre comme l’une des voix les plus écoutées dans la réflexion sur la crise de la gauche occidentale, le retour de l’antisémitisme et la place d’Israël dans l’imaginaire politique.

À première vue, l’entretien ressemble à la conversation attendue entre deux intellectuelles issues d’un même univers culturel et politique. Toutes deux se réclament de la tradition critique, de l’universalisme et d’une certaine sensibilité progressiste. Pourtant, à mesure que l’échange avance, une autre lecture s’impose. Derrière les convergences affichées apparaît une divergence plus profonde, qui touche à la fonction même de la pensée intellectuelle après le 7 octobre.

Car le 7 octobre n’a pas seulement révélé la vulnérabilité d’Israël. Il a également mis en évidence l’incapacité d’une partie du monde intellectuel à regarder le réel lorsque celui-ci contredit ses catégories habituelles. Ce qui a frappé Illouz n’est pas seulement l’horreur du massacre, mais la rapidité avec laquelle nombre d’universitaires, de militants et d’intellectuels l’ont réintégré dans des schémas préexistants. Avant même de s’interroger sur la nature de l’événement, beaucoup semblaient déjà savoir comment il fallait l’interpréter.

Selon elle, cette réaction est le produit de décennies durant lesquelles une partie des sciences humaines a réduit la compréhension du monde à une question unique : qui détient le pouvoir ? La portée de cette critique tient précisément à son origine. Elle n’émane ni d’une dissidente passée à droite ni d’une adversaire de la tradition progressiste. Illouz reste attachée aux idéaux universalistes, à la culture démocratique et à l’exigence critique dont elle est issue.

Il est vrai que les mécanismes de domination ont longtemps été sous-estimés. Les mettre en lumière fut l’un des apports des sciences sociales contemporaines. Mais lorsqu’une grille d’analyse devient exclusive, elle cesse d’éclairer la réalité pour la remplacer. Les conflits ne sont plus observés dans leur singularité ; ils sont absorbés dans des catégories préétablies dont ils ne peuvent plus sortir.

Le 7 octobre illustre cette dérive avec une brutalité particulière. Pour certains, le massacre a été immédiatement intégré dans un récit dont les rôles étaient distribués à l’avance. Les victimes légitimes et les victimes illégitimes étaient déjà désignées. Peu importaient les faits, la nature du crime ou les intentions de ses auteurs ; l’essentiel était de déterminer où se situait le pouvoir. Si Israël est le plus fort militairement et économiquement, s’il est perçu comme une puissance coloniale, alors il ne peut être que coupable. Le raisonnement précède l’événement et le verdict précède l’enquête.

Cette critique vise une partie de la gauche occidentale, mais aussi certains intellectuels juifs qui occupent une place importante dans le débat public. Des intellectuels qui donnent parfois le sentiment d’être davantage préoccupés par le maintien d’équilibres symboliques que par la nécessité de tirer toutes les conséquences d’un massacre dont la signification aurait dû conduire à réexaminer leurs certitudes.

Ce que reproche Illouz à ce milieu n’est pas tant l’erreur que la simplification. L’incapacité à penser simultanément plusieurs vérités : la puissance d’Israël et la vulnérabilité persistante des Juifs ; le droit des Palestiniens à disposer d’un avenir politique et la réalité du projet génocidaire du Hamas ; la critique d’un gouvernement et la légitimité fondamentale d’un État.

C’est ici que l’entretien prend une tournure paradoxale. Car à mesure qu’Illouz décrit les limites d’une certaine manière de penser le monde — hésitante à juger, soucieuse de préserver tous les équilibres symboliques, réticente à conclure — le lecteur est conduit à s’interroger sur la posture même de Horvilleur. Ce qui était jusqu’alors une analyse générale commence peu à peu à ressembler à un portrait.

Depuis le 7 octobre, Horvilleur paraît moins préoccupée par l’établissement des faits que par la préservation d’un équilibre discursif. Chaque vérité doit être accompagnée de son contrepoids, chaque solidarité d’une prise de distance, chaque condamnation d’une nuance correctrice. Cette mécanique lui permet d’occuper une position singulière : celle d’une voix jugée acceptable par des milieux qui regardent Israël avec une méfiance croissante. Mais à force de chercher le point d’équilibre entre toutes les attentes contradictoires, elle donne le sentiment de perdre de vue ce qui devrait être la première responsabilité d’un intellectuel : exercer son jugement.

Le problème n’est pas qu’elle doute. Le problème est qu’elle semble avoir élevé le doute au rang de vertu suprême. Comme si conclure constituait toujours une faute plus grave que se tromper. Comme si le risque de l’erreur était plus redoutable que celui de l’indécision.

Cette difficulté apparaît avec une particulière netteté dans sa manière d’aborder l’accusation de génocide portée contre Israël. Interrogée sur ce point, Horvilleur refuse de dire si cette qualification lui paraît fondée ou non, préférant renvoyer la question à une éventuelle décision juridique future. Or il ne s’agit pas ici d’une querelle terminologique. Le mot « génocide » désigne l’accusation la plus grave qui puisse être portée contre un État. Son usage ne relève pas seulement du droit ; il relève aussi du jugement moral et politique.

Dans un tel contexte, le refus de se prononcer n’est pas une simple prudence intellectuelle. C’est déjà une prise de position. Lorsqu’une accusation aussi extrême est lancée et qu’aucune objection n’est formulée, l’ambiguïté cesse d’être une nuance. Elle devient une abdication du jugement.

C’est précisément ce qu’Illouz conteste. Tout au long de l’entretien, elle défend implicitement une conception exigeante de la responsabilité intellectuelle. La tâche de l’intellectuel n’est pas seulement de complexifier les récits ; elle consiste aussi à qualifier les faits, à hiérarchiser les réalités, à distinguer l’essentiel de l’accessoire. Une pensée qui refuse systématiquement de conclure finit par perdre sa fonction critique. Elle devient un exercice de gestion des perceptions plutôt qu’une recherche de la vérité.

La réflexion d’Illouz repose sur une intuition simple : il existe des moments où la fidélité au réel impose de nommer les choses. Non parce que toute certitude serait légitime, mais parce qu’une pensée incapable de conclure devient rapidement incapable de distinguer le plausible de l’absurde, le vrai du faux, la description de l’accusation.

Pour Illouz, le sionisme désigne d’abord le droit du peuple juif à disposer d’un cadre politique garantissant sa sécurité et son autonomie. C’est précisément parce qu’elle part de cette reconnaissance qu’elle peut exercer une critique sévère de la politique israélienne. La critique n’a de force que lorsqu’elle s’appuie sur une légitimité préalablement reconnue. Faute de quoi, elle tend à se transformer en contestation du droit même des Juifs à disposer d’une souveraineté politique.

Beaucoup d’intellectuels juifs semblent aujourd’hui redouter qu’une solidarité trop affirmée avec Israël compromette leur place dans les milieux où ils évoluent. Illouz paraît avoir renoncé à cette préoccupation. Horvilleur, en revanche, donne souvent l’impression d’en avoir fait le souci premier de sa parole publique.

L’opposition entre les deux femmes apparaît alors avec une remarquable netteté. Là où Horvilleur privilégie la médiation, Illouz privilégie le jugement. Là où Horvilleur cherche à maintenir ouverts tous les récits, Illouz estime que certaines situations imposent de hiérarchiser les faits. Là où Horvilleur fait de la suspension du jugement un idéal, Illouz y voit parfois une forme de renoncement.

Cette évolution apparaît également dans sa lecture de la fameuse querelle entre Gershom Scholem et Hannah Arendt. Longtemps, Illouz s’était reconnue dans le refus arendtien de faire de l’appartenance collective une valeur morale particulière. Après le 7 octobre, elle confesse avoir été conduite à reconsidérer la critique de Scholem et son invocation de l’Ahavat Israël. Non parce qu’elle aurait abandonné l’universalisme, mais parce qu’elle a redécouvert qu’il existe des circonstances où la solidarité envers les siens ne contredit pas l’exigence morale : elle en devient le préalable.

Cette idée implique qu’il existe des circonstances où la solidarité n’est pas l’ennemie de la lucidité mais sa condition. Des circonstances où l’appartenance ne corrompt pas le jugement mais lui fournit son point d’ancrage.

Ce qui distingue Illouz de nombreux intellectuels de son propre camp est peut-être moins le contenu de ses positions que sa méthode. Elle refuse aussi bien les aveuglements de la gauche que ceux de la droite israélienne. Mais elle refuse surtout une habitude intellectuelle devenue dominante : celle qui consiste à adapter les faits aux catégories plutôt qu’à adapter les catégories aux faits.

C’est précisément ce qui semble manquer aux interventions publiques de Horvilleur. À force de vouloir préserver la distance critique, elle donne le sentiment d’avoir perdu le sens de la fidélité. À force de vouloir demeurer audible dans tous les camps, elle finit par ne plus apparaître pleinement crédible dans aucun. La nuance, chez elle, cesse d’être un instrument du discernement ; elle devient une fin en soi. Or une nuance qui ne débouche jamais sur un jugement n’est plus une vertu intellectuelle. C’est une manière élégante de s’abstenir.

L’intérêt majeur de cet entretien n’est donc pas seulement ce qu’il révèle d’Illouz. Il réside dans le fait qu’il expose, presque malgré lui, la crise d’une certaine élite juive après le 7 octobre. Une élite qui continue de croire que son rôle consiste avant tout à arbitrer les récits, alors que la situation exige parfois de choisir.

En donnant la parole à Illouz, Horvilleur offre ainsi au public quelque chose de paradoxal : la critique la plus articulée du type de position qu’elle incarne elle-même. Une position fondée sur la recherche permanente d’équilibres symboliques, sur la peur de rompre avec les attentes de son milieu, et sur la conviction que la prudence constitue toujours la forme supérieure de l’intelligence.

L’ironie de l’entretien est là. La critique se formule sous ses yeux, dans son propre dispositif, au cours d’une conversation qu’elle a elle-même organisée. Et plus l’échange avance, plus le lecteur est conduit à se demander si l’un des exemples les plus saisissants de ce qu’Illouz dénonce ne se trouve pas assis en face d’elle.

Car ce qu’Illouz met en accusation n’est pas seulement une erreur d’analyse. C’est une disposition d’esprit : celle qui préfère l’acceptabilité au courage intellectuel, l’équilibre au discernement, la préservation de sa place à l’exercice du jugement. À cet égard, l’entretien finit par fonctionner comme un miroir. Et le reflet qu’il renvoie de Horvilleur n’est pas flatteur.

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