Il est des départs qui suscitent un soulagement. Le mandat de Frédéric Journès laissera le souvenir d’un ambassadeur de France en Israël ayant contribué à approfondir une fracture déjà préoccupante.
À quelques jours de son départ, Journès a fait retirer de la liste des personnes traditionnellement invitées à la réception du 14 Juillet Arié Bensemhoun, directeur d’ELNET France, organisation dont la vocation est de renforcer les relations entre Israël, la France et l’Europe. Bensemhoun a déclaré qu’être ainsi désigné persona non grata par un diplomate qui œuvre à la dégradation de la relation franco-israélienne constituait un honneur.
Claude Brightman, présidente du Forum francophone du Collège académique de Netanya et chevalier de la Légion d’honneur, a elle aussi été exclue de cette réception. Cette personnalité, distinguée par la République française pour son engagement au service de la francophonie, s’est ainsi vu fermer la porte de la représentation officielle en Israël de cette même République.
Quelques semaines plus tôt, le magazine Marianne révélait qu’ELNET faisait l’objet d’une réflexion de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, en vue d’une éventuelle inscription au registre des représentants d’intérêts étrangers. La chronologie qui suit n’en est que plus éloquente : en l’espace de quelques semaines, l’organisation la plus engagée dans le renforcement du lien franco-israélien se retrouve d’abord placée sous le regard des autorités au titre d’une possible influence étrangère, avant que son principal représentant ne soit écarté d’une cérémonie censée célébrer l’amitié entre les deux pays.
Ce climat n’est pas sans rappeler un précédent historique. Après avoir rompu avec Israël à la suite de la guerre des Six Jours et décrété un embargo sur les armes en 1967, le général de Gaulle déclara au grand rabbin Jacob Kaplan : « Notre sympathie pour les Juifs est indiscutable, mais faudrait-il encore que certains ne se sentent pas plus israéliens que français. Leur prise de position en faveur de l’État d’Israël est inadmissible[1]. » Il est difficile de ne pas voir resurgir ici une même logique, où le soupçon de double allégeance vient opportunément nourrir la suspicion.
Lors du salon Eurosatory, Journès avait proposé aux industriels israéliens de participer à l’événement à la condition de ne pas exposer les équipements utilisés à Gaza et au Liban — une exigence largement perçue en Israël comme une humiliation. Quant aux divergences portant sur Gaza, la Cisjordanie ou le Liban, elles sont présentées comme de simples désaccords d’analyse, sans que soit jamais interrogée la part de responsabilité de la diplomatie française dans l’effondrement de la confiance que l’ambassadeur constate pourtant lui-même.
Comment convaincre que le dialogue demeure ouvert lorsque l’on choisit, sans explication publique, d’écarter d’une réception nationale des personnalités dont l’engagement en faveur du lien franco-israélien est reconnu de longue date ? Comment dénoncer une logique d’affrontement tout en donnant soi-même le sentiment d’exclure ceux qui ne s’inscrivent pas dans la ligne diplomatique du moment ?
Le message d’adieu de l’ambassadeur Journès adressé au peuple israélien — « Essayez de vous réconcilier avec nous » — a le mérite de la constance : jusqu’au bout, il aura su faire porter à d’autres le poids de ses propres choix. On saluera l’élégance du procédé : exclure, soupçonner, humilier, puis exhorter ses victimes à faire le premier pas vers l’apaisement.
Une réconciliation suppose une confiance réciproque, denrée que Journès n’aura eu de cesse, tout au long de son mandat, de raréfier méthodiquement. Il faut une certaine dose d’aplomb pour appeler à la réconciliation depuis les décombres que l’on a soi-même contribué à amonceler.
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[1] Charles de Gaulle, janvier 1968, dans De Gaulle, mon père, paru chez Plon, 2004, t. 2, p. 464, Philippe de Gaulle.