Être juif israélien

Je n’ai pas choisi d’être juif. Cela vient avant toute décision, avant toute adhésion. Avant les mots, avant les idées, avant même la possibilité de dire « je », il y avait cela. Une évidence première, muette, qui a structuré mon rapport au monde avant que je sois en mesure de le penser. Je n’avais rien à décider : j’étais là.

Plus tard, j’ai compris que cette évidence relevait de l’être, non de l’engagement. Elle était un fait, non un choix. C’est en ce sens que je me suis reconnu dans cette phrase de Ben Gourion : « Je suis d’abord juif, et ensuite israélien. » Non comme l’affirmation d’une hiérarchie, mais comme la reconnaissance d’un ordre plus profond.

Mon souvenir le plus ancien appartient à cet ordre-là, à ce qui s’impose avant la compréhension. Je n’en garde pas une image précise, mais la sensation qu’un changement silencieux traversait les adultes. Il était question d’Israël comme d’une évidence qui revenait au monde. Je ne comprenais rien, bien sûr. Mais quelque chose s’est inscrit. Avant même de savoir ce qu’était un pays, je savais qu’il existait pour nous.

Longtemps, je n’ai pas interrogé ce point d’origine. Il allait de soi. Ce n’est que plus tard qu’est apparue la nécessité de comprendre d’où je parlais : de nommer ce lieu intérieur depuis lequel je regardais le monde, agissais, résistais parfois sans savoir à quoi.

J’ai grandi à Anvers, dans une ville où la vie juive était dense, organisée, vivante, mais tenue à distance du monde environnant. Non par hostilité, mais par une forme d’écart presque naturel. Nous vivions dans une Belgique prospère, mais comme dans un lieu de passage. Installés sans jamais être enracinés. Chez soi, sans coïncider avec le lieu.

Cette manière d’être ne venait pas de nulle part. Elle prolongeait une histoire longue. Mes parents, mes ancêtres, avaient vécu pendant des siècles en Pologne, dans ces communautés — les shtetl — qui formaient des mondes clos, rigoureusement structurés. Insérés dans la société sans jamais s’y dissoudre. Même après des générations, ils n’étaient pas vraiment polonais, quand bien même la génération de mes parents en avait intégré la langue et les codes. Ils étaient considérés comme un peuple distinct par leurs amis comme par leurs ennemis[1], selon la formule de Hannah Arendt. Cette façon d’habiter un lieu sans s’y perdre a traversé le temps. À Anvers, nous en répétions les gestes. L’altérité n’était pas vécue comme un manque : c’était une manière d’habiter le monde.

Tout se faisait à l’intérieur de la communauté : écoles, mouvements de jeunesse, sport, travail. On passait d’un espace à l’autre sans jamais quitter le monde familier. La diaspora savait produire des formes de vie cohérentes, riches, signifiantes. Mais cette cohérence avait son envers : l’histoire — la grande histoire — se déroulait ailleurs. Elle concernait les autres.

À Anvers, on apprenait à vivre juif. À reconnaître les rythmes du temps, les gestes qui reviennent, les récits transmis. Le judaïsme était une langue commune, une mémoire active, une manière d’habiter le temps ensemble.

Je n’ai jamais eu la foi. À la synagogue, enfant, je ne partageais pas l’adhésion des fidèles. Leurs prières exprimaient une certitude qui m’était étrangère. Je ne la contestais pas ; je la constatais. Cet athéisme n’a pourtant jamais fissuré mon identité juive.

C’est précisément ce cadre qui m’a permis d’être pleinement dedans sans jamais croire. Les récits bibliques se sont déposés en moi comme se déposent les grandes œuvres : non comme des vérités, mais comme des structures de sens. Je participais là où d’autres adhéraient. J’étais présent là où d’autres priaient. Être saisi par le sublime sans se soumettre, bouleversé sans être captif.

Les premières lettres que j’ai apprises furent celles de l’hébreu. Avant même d’avoir un pays, il y avait déjà une langue. Israël était présent dans ce paysage, mais sans urgence. Non comme un appel immédiat, plutôt comme une orientation. Un point fixe à l’horizon. Peut-être pas pour nous. Peut-être pour ceux qui viendraient après.

Avec la création de l’État d’Israël, quelque chose avait basculé. Pour la première fois depuis l’Antiquité, les Juifs ne vivaient plus sous le régime de la tolérance, de la protection ou de la menace. Ils formaient un collectif souverain. On ne se contentait plus de survivre : on agissait, on décidait. L’histoire cessait d’être seulement mémoire et attente ; elle devenait responsabilité.

La renaissance d’Israël ne promettait pas le salut, mais la normalité des peuples. Entrer dans l’histoire commune, avec ses violences, ses contradictions, ses fautes. Cesser d’être objets de l’histoire pour en devenir des sujets — et accepter l’ambivalence morale que cela implique.

Mon père avait tenté cette traversée dans les années 1950. Il était parti en éclaireur pour préparer notre Alyah. Il est revenu brisé par la dureté du pays, après avoir englouti les maigres économies de ma mère. Cet échec a laissé une empreinte profonde. Pour mon frère et moi, Israël est devenu un désir non assouvi. Un appel maintenu à distance. Nous avions envisagé de partir, puis nous sommes restés. Cette tension ne m’a jamais quitté.

À l’adolescence, au mouvement de jeunesse, on nous demandait de nous engager : partir au kibboutz, travailler la terre, défendre Israël les armes à la main. Ce récit épique me fascinait. Il promettait une sortie de la condition diasporique, mais ne coïncidait pas avec ce que je sentais possible pour moi. Quelque chose en moi résistait à cette trajectoire toute tracée. J’ai vu mes amis partir, le cœur gonflé d’espérance, tandis que je restais. Ce décalage s’est inscrit en moi comme une dette silencieuse. J’ai eu le sentiment de passer à côté de l’Histoire.

Très jeune, je suis entré dans le monde du travail, dans un univers où le yiddish était la langue quotidienne — langue de l’exil, mémoire encore brûlante d’une Europe pourtant largement amputée de ses Juifs. L’antisémitisme, lui, n’avait pas disparu.

Cette distinction entre vérité et signification a organisé ma judéité. C’est à partir d’elle que mon rapport à Israël s’est construit : non comme une promesse de salut, mais comme le lieu où la condition juive cesse d’être abstraite.

Mon Alyah n’a pas été un élan romantique. Elle a répondu à une exigence de cohérence. Israël n’abolit ni le tragique ni les tensions de l’histoire juive. Il ne garantit ni la paix ni la sécurité. Mais il transforme la condition même de l’existence. En Israël, l’identité juive a une colonne vertébrale. Sans justification. Sans négociation. Sans traduction.

Mon Alyah n’a pas été un élan romantique. Elle ne s’inscrivait pas dans le temps de la jeunesse, de l’enthousiasme collectif, des départs vers le kibboutz. Ce temps-là, je l’avais traversé autrement. Quand mes amis partaient, j’étais resté. Mon départ n’est donc pas venu réparer une décision manquée, ni combler un regret.

Il est venu plus tard, à l’âge de la retraite, quand ce que j’avais vécu a pu rejoindre ce à quoi j’aspirais. Non pour recommencer, mais pour parachever. Ce que j’ai fait alors relevait moins du projet que de la cohérence. En hébreu, on dirait sgirat ma’agal — la fermeture d’un cercle. Je ne me suis pas projeté vers un futur idéalisé ; je suis revenu à un point où ce que j’avais été, ce que j’étais, et ce que je devenais pouvaient enfin coïncider.

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[1] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, 1963

« La question séfarade », de Daniel Bensoussan-Bursztein

Daniel Bensoussan-Bursztein est journaliste aux Cahiers Bernard Lazare et essayiste. Son travail s’inscrit dans une réflexion sur l’histoire et la mémoire des juifs originaires du monde arabo-musulman, mais selon une démarche qui n’est ni celle de l’historien académique ni celle du témoin autobiographique. La question séfarade ne relève pas du récit personnel, pas davantage d’une enquête strictement historienne : il s’agit d’un texte de clarification, destiné à rendre intelligible une expérience historique longtemps minorée, mais aussi difficilement dicible dans l’espace public contemporain.

L’approche de Daniel Bensoussan-Bursztein n’est pas celle de l’historien Georges Bensoussan. Là où celui-ci s’emploie à déconstruire un mythe du passé, à en établir les mécanismes et les falsifications, l’essayiste s’interroge sur ce que ce passé devient dans le présent : sur son refoulement, ses déformations, et sur les effets politiques et culturels de cet effacement. La question séfarade ne propose pas une histoire de la dhimma au sens strict, mais une réflexion sur ce que la mémoire de cette condition empêche aujourd’hui de penser.

L’histoire des juifs en terre d’islam est en effet souvent présentée à travers un récit apaisé, dominé par l’idée d’une coexistence harmonieuse, dont les équilibres auraient été brisés par la colonisation européenne et par l’importation de l’antisémitisme chrétien. Ce récit, largement diffusé dans l’espace intellectuel occidental, tend à réduire les tensions à des facteurs exogènes et récents, et à neutraliser toute analyse des structures antérieures.

La question séfarade s’inscrit en faux contre cette lecture. Sans nier les transformations introduites par la modernité coloniale, Bensoussan-Bursztein propose de revenir sur la condition des juifs en terre d’islam sur la longue durée, en s’intéressant non seulement aux textes juridiques, mais aux formes concrètes, sociales et mentales de l’inégalité. Son propos n’est pas d’établir un tableau exhaustif du passé, mais de comprendre pourquoi cette histoire demeure si difficile à formuler avec ses propres catégories.

Au centre de son analyse se trouve la notion de dhimma, et plus encore celle de dhimmitude. Il ne s’agit pas simplement d’un statut ancien, mais d’un cadre structurant qui a façonné durablement les rapports sociaux, les représentations et les comportements, bien au-delà de sa disparition formelle. La condition de dhimmi apparaît ici comme une expérience collective profonde, dont la mémoire a été atténuée, déformée ou rendue illisible dans les récits dominants.

La dhimma garantissait aux non-musulmans la protection de leur vie et de leurs biens, en échange d’une reconnaissance explicite de leur infériorité statutaire. Cette protection a parfois été interprétée comme une forme de tolérance, notamment par comparaison avec l’Europe chrétienne. Bensoussan-Bursztein montre qu’elle reposait en réalité sur une hiérarchie claire, assumée, et socialement intégrée.

Cette hiérarchie ne se limitait pas au droit. Elle structurait les relations quotidiennes et s’inscrivait dans les mentalités. Le juif était autorisé à vivre au sein de la société majoritaire, mais à condition de rester à une place définie, connue et rarement contestée. L’égalité n’y était ni attendue ni même pensable.

La notion de dhimmitude permet précisément de comprendre la persistance de cette condition au-delà de son abolition juridique. Elle désigne une intériorisation de l’infériorité : prudence, retenue, conscience aiguë de la fragilité du statut. Cette condition pouvait fonctionner sans violence constante, précisément parce qu’elle était intégrée comme normale, et rarement formulée comme injustice.

L’un des apports essentiels de l’essai consiste à montrer que l’hostilité envers les juifs en terre d’islam ne saurait être comprise comme une simple importation européenne. Sans nier l’influence de l’antisémitisme occidental, Bensoussan-Bursztein met en évidence l’existence d’un antijudaïsme ancien, inscrit dans l’ordre religieux et social. Mais là encore, son propos n’est pas seulement historique : il interroge la difficulté contemporaine à reconnaître cette réalité sans la dissoudre dans des cadres idéologiques rassurants.

Cet antijudaïsme se manifestait moins par des persécutions continues que par une vulnérabilité structurelle. La sécurité du juif dépendait de son acceptation de l’ordre établi et de sa capacité à ne pas le remettre en cause. L’absence relative de violences systématiques ne saurait donc être assimilée à une égalité réelle, ni même à une coexistence symétrique.

Cette analyse éclaire la fragilité durable des communautés juives dans des sociétés où leur statut est resté conditionnel. Elle permet aussi de comprendre pourquoi l’émancipation juridique introduite par la colonisation fut vécue, pour les juifs, comme une protection plutôt que comme une trahison.

L’exemple du décret Crémieux en Algérie est à cet égard central. L’accès à la citoyenneté française fut perçu comme une sortie de l’infériorité statutaire, non comme un rejet de l’environnement local. Les réactions hostiles qu’il suscita révélèrent la profondeur de la hiérarchie ancienne : ce qui était remis en cause, ce n’était pas seulement l’ordre colonial, mais la disparition d’un rapport d’inégalité longtemps considéré comme naturel.

L’exil massif des juifs du monde arabo-musulman au XXᵉ siècle apparaît alors comme l’aboutissement d’un processus ancien. Il ne peut être compris uniquement comme une conséquence des conflits contemporains, mais comme le résultat d’une fragilité structurelle devenue insoutenable dans les États nouvellement indépendants.

Cet exil s’est accompagné d’un effacement mémoriel. La disparition de communautés pluriséculaires fut rarement pensée comme une perte historique majeure. Leur expérience est restée marginale dans les récits dominants, souvent réduite à des explications simplificatrices ou intégrée de force à des schémas qui ne lui correspondent pas.

C’est là que se situe le cœur du travail de Bensoussan-Bursztein : dans l’analyse de cette difficulté à dire l’histoire séfarade avec ses propres mots. La question séfarade montre que l’enjeu n’est pas seulement historique, mais politique et culturel. Il s’agit d’un conflit de récits, de mémoires et de légitimités, dans lequel l’expérience juive orientale demeure mal comprise parce qu’elle dérange les grilles de lecture héritées.

En ce sens, ce livre est avant tout un essai sur le présent : sur les silences qu’il produit, sur ce qu’ils occultent, et sur ce qu’ils empêchent encore de penser. Il ne cherche ni à opposer les mémoires ni à hiérarchiser les souffrances, mais à restituer une cohérence à une trajectoire historique longtemps fragmentée.

La question séfarade propose ainsi une relecture exigeante, attentive aux structures de l’inégalité autant qu’aux mécanismes de l’oubli. Elle invite à reconnaître une expérience historique spécifique, sans laquelle le déracinement des juifs du monde arabo-musulman demeure, aujourd’hui encore, largement incompréhensible.

Renaud Camus ou la dérive d’une inquiétude culturelle

Renaud Camus est un écrivain français né en 1946, longtemps reconnu pour son œuvre littéraire — romans, essais, journaux — avant de devenir une figure centrale de la controverse politique contemporaine. Auteur d’un vaste journal tenu sur plusieurs décennies, il s’est progressivement imposé dans l’espace public par la formulation de la thèse du « Grand remplacement », qui l’a fait basculer du champ littéraire vers celui du débat idéologique. Cette notoriété a largement éclipsé son travail d’écrivain, au point que son nom est aujourd’hui plus souvent invoqué que lu.

C’est à partir de là qu’il faut comprendre son combat, y compris lorsqu’il devient politique. Contrairement à l’accusation la plus répandue, ce combat ne se fonde pas sur le racisme : la couleur de la peau n’en est pas le cœur. Ce que Camus redoute, c’est la disparition d’un monde symbolique : une langue, des références, une civilisation entendue comme sédimentation de siècles de culture.

Cette inquiétude s’inscrit dans une tradition intellectuelle qui refuse de considérer la perte de la continuité culturelle et symbolique comme un progrès. Elle explique aussi le rapprochement entre Camus et Alain Finkielkraut. Tous deux partagent un même diagnostic sur la France : affaiblissement de l’école, crise de la transmission, appauvrissement de la langue, difficulté à faire tenir ensemble des héritages communs. Tous deux pensent que l’on peut perdre une civilisation, et que cette perte n’est ni abstraite ni indolore.

Mais leurs chemins divergent. Chez Camus, la pensée glisse de la perte à la substitution : là où Finkielkraut voit une civilisation qui se défait faute d’être transmise, Camus en vient à penser qu’elle se défait parce qu’elle est remplacée. Chez Finkielkraut, le conservatisme est tragique et mélancolique : la culture se défait faute d’être aimée, transmise, désirée. Il n’y a pas d’ennemi, pas de stratégie, pas de remplacement ; seulement une défaillance collective. Chez Camus, en revanche, ce qui disparaît ne s’efface plus seulement par abandon, mais risque d’être remplacé. Le déclin devient un processus actif, même lorsqu’aucun acteur clairement identifié ne l’organise.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le rapport de Camus à Israël, au sionisme et aux Juifs. Il se dit sioniste et l’entend dans une logique de symétrie : Israël est l’État des Juifs, Jérusalem leur capitale, comme la France est le pays des Français et Paris leur capitale. Cette position reconnaît au peuple juif une existence historique et politique pleine : un droit à l’autodétermination, une continuité.

Chaque peuple a, selon Camus, sa demeure légitime, son lieu propre, sa forme singulière. Appliquée à la France, cette logique conduit à considérer que certains groupes — même installés de longue date, même citoyens à part entière — demeurent culturellement extérieurs. Sans jamais appeler explicitement au rejet, Camus considère que les Juifs de France sont respectables, mais jamais tout à fait français. Cette manière de penser s’inscrit dans une tradition de la droite nationaliste de Maurras et de Bernanos. Il faut dès lors parler d’un antisémitisme de basse intensité : non violent, non exterminateur, mais réel, en ce qu’il assigne durablement les Juifs à une altérité nationale irréductible.

Comme souvent face à une pensée dense et complexe, des acteurs périphériques — groupes, groupuscules, militants — n’en retiennent que les éléments les plus grossiers, les plus exploitables. Chez Camus, ce sont les motifs de l’incompatibilité et de la menace qui sont isolés, simplifiés, radicalisés. Ce qui relève chez lui d’une inquiétude culturelle devient, chez eux, un discours racial. Sa pensée est instrumentalisée dans un esprit qui n’en constitue pas le cœur, mais qui y trouve une légitimation indirecte.

Camus est trop intelligent pour ignorer ces usages. Il sait quels publics se réclament de lui, quels discours se nourrissent de ses concepts, quels affects ils mobilisent. Et pourtant, il laisse faire. Il ne corrige pas, ne désamorce pas. Ce silence devient une forme d’assentiment. En laissant des groupes peu recommandables s’emparer de fragments de sa pensée à des fins moralement contestables, Camus accepte que son œuvre fonctionne comme un réservoir symbolique pour des causes qui la trahissent.

Si Finkielkraut a mis si longtemps à rompre avec Camus, c’est que cette dérive fut lente, insidieuse, jamais totalement assumée. Par fidélité à la littérature, et à un diagnostic partagé sur la crise culturelle. Par retenue aussi, héritée d’une histoire où l’exclusion n’est jamais anodine. Mais cette retenue avait une limite. Lorsque Camus a comparé le « Grand remplacement » à la Shoah, il ne s’agissait plus d’une simple erreur de jugement, mais d’un effondrement du sens, d’une perte totale de boussole historique.

Reste alors une situation inconfortable pour le lecteur. Les journaux de Camus, ses livres, continuent de porter la marque d’un attachement à un monde que l’on voit s’éloigner. Mais cette vérité est désormais lestée d’un poids nouveau : celui des usages qu’elle autorise, des dérives qu’elle tolère, des simplifications qu’elle nourrit.

Dans un climat de crispation identitaire et de fatigue démocratique, ses concepts circulent moins comme des objets de pensée que comme des instruments de mobilisation. La littérature devient un réservoir de légitimation.

Cette situation pose, plus largement, la question de la responsabilité des intellectuels à une époque où les idées circulent plus vite que la pensée. Il ne suffit plus de répondre de ce que l’on écrit ; il faut aussi répondre de ce que l’on laisse faire avec ce que l’on écrit. Laisser faire, ce n’est pas seulement tolérer : c’est parfois consentir.

Lire Renaud Camus aujourd’hui, ce n’est donc ni l’absoudre ni le diaboliser. C’est reconnaître à la fois la grandeur d’un écrivain et la faillite d’une responsabilité intellectuelle ; maintenir la distinction entre l’œuvre et la pensée sans ignorer la manière dont l’une a servi de ressource à l’autre. Une telle lecture demande de la vigilance. Mais peut-être est-ce précisément ce que la littérature exige encore, à une époque qui préfère les polémiques à la pensée.

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