Pour comprendre l’histoire démographique du peuple juif au XXe siècle, il faut partir d’un fait souvent méconnu : jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le judaïsme mondial était très majoritairement ashkénaze.
Vers 1900, la population juive mondiale est estimée entre 10,5 et 11 millions de personnes¹. La majorité vit alors en Europe centrale et orientale, principalement dans l’Empire russe, en Pologne, en Galicie, en Roumanie, en Hongrie et en Allemagne. Les Juifs ashkénazes représentent près de 85 % de la population juive mondiale². Les Séfarades et les Juifs d’Orient — regroupés aujourd’hui sous le terme de Mizrahim — constituent une minorité beaucoup plus réduite, répartie entre les Balkans, la Turquie, le Levant, l’Irak, l’Iran, le Yémen et l’Afrique du Nord.
Cette prépondérance ashkénaze apparaît également dans le domaine linguistique. Au début du XXe siècle, le yiddish est la principale langue vernaculaire du peuple juif³. Parlé de Varsovie à Odessa et de Vilnius à New York, il constitue alors la plus importante langue juive de l’histoire. À côté de cet espace relativement homogène, les communautés séfarades et orientales utilisent une pluralité de langues : ladino, judéo-arabe, judéo-persan, judéo-berbère, araméen ou langues locales. L’hébreu, quant à lui, n’est pas encore une langue vernaculaire. Il demeure la langue de la prière et de la culture savante. Son renouveau comme langue parlée est alors un projet porté principalement par le mouvement sioniste en Palestine.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la population juive mondiale atteint environ 16 à 17 millions de personnes⁴. Selon les estimations convergentes des historiens de la démographie juive, les Ashkénazes représentent alors autour de 90 % de l’ensemble du peuple juif⁵.
La Shoah bouleverse profondément cette réalité. Sur les six millions de Juifs assassinés par l’Allemagne nazie et ses collaborateurs⁶, l’immense majorité appartient au monde ashkénaze. Les principaux centres d’extermination se situent dans les régions où se concentrent les populations juives d’Europe centrale et orientale. Les communautés séfarades sont également touchées, notamment dans les Balkans et en Grèce. Le cas le plus emblématique est celui de Salonique, l’une des grandes métropoles du judaïsme séfarade, dont la communauté est anéantie⁷. Des Juifs d’Afrique du Nord subissent eux aussi des persécutions, des internements et, dans certains cas, des déportations.
Du point de vue démographique, cependant, les victimes séfarades et orientales ne représentent qu’une faible part de l’ensemble des victimes juives. Les estimations disponibles suggèrent qu’elles constituent entre 2,5 % et 3,5 % du total des six millions de morts de la Shoah⁸. Autrement dit, plus de 95 % des victimes juives étaient ashkénazes.
En 1945, la population juive mondiale retombe à environ 11 millions de personnes⁹. Le centre de gravité du judaïsme quitte alors l’Europe pour se déplacer vers les États-Unis et Israël.
La Shoah réduit brutalement le poids démographique du monde ashkénaze, mais elle n’explique pas à elle seule les transformations qui suivent. La diminution du poids relatif des Ashkénazes après 1945 résulte également d’un important processus d’assimilation dans les communautés ashkénazes d’Amérique du Nord et d’Europe. La sécularisation, les mariages mixtes et l’abandon du yiddish ont contribué à réduire la part de la population continuant à se définir comme juive ou à transmettre une identité juive à ses descendants¹⁰.
À l’inverse, les communautés juives du monde arabe et musulman avaient généralement conservé, jusqu’au milieu du XXe siècle, un fort degré d’endogamie et de cohésion communautaire. Les mariages mixtes et les conversions y demeuraient rares, même si les Juifs d’Algérie, citoyens français depuis 1870, étaient engagés dans un processus d’intégration plus avancé que dans le reste du monde arabe.
Entre la fin des années 1940 et les années 1970, la quasi-totalité des communautés juives du monde arabe et musulman quitte ses pays d’origine. Des centaines de milliers de Juifs du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, de Libye, d’Égypte, d’Irak, du Yémen, de Syrie, du Liban, d’Iran et de Turquie émigrent principalement vers Israël, mais aussi vers la France, l’Amérique du Nord et d’autres pays occidentaux¹¹.
Alors qu’avant-guerre le monde juif était très majoritairement ashkénaze, Israël devient progressivement le principal lieu de rencontre et de fusion des différentes composantes historiques du peuple juif. Les mariages entre Ashkénazes et Mizrahim deviennent fréquents, au point que les anciennes frontières démographiques perdent une grande partie de leur pertinence¹².
L’histoire démographique du peuple juif au XXe siècle peut ainsi être résumée en trois grandes étapes : d’abord, une domination numérique des Ashkénazes jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale ; ensuite, la destruction d’une large partie de ce monde par la Shoah ; enfin, une recomposition autour d’Israël, marquée à la fois par l’arrivée des Juifs des pays arabes et musulmans, par l’assimilation d’une partie importante des populations ashkénazes occidentales et par l’essor de l’hébreu comme langue commune du peuple juif.
Alors que les Ashkénazes représentaient près de 90 % du judaïsme mondial à la veille de la Shoah, ils ne constituent probablement plus aujourd’hui qu’environ deux tiers de la population juive mondiale¹³, le tiers restant étant composé principalement de Juifs originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ainsi que de leurs descendants. Ces proportions demeurent toutefois approximatives, les mariages entre les différentes composantes du peuple juif ayant rendu les catégories démographiques traditionnelles moins nettes qu’au début du XXe siècle.
1. Sergio DellaPergola, World Jewish Population, 1900–2000, dans l’American Jewish Year Book ; voir également le Jewish Virtual Library et les synthèses démographiques de l’Jewish People Policy Institute.
2. Estimation dérivée des travaux de Sergio DellaPergola et de l’historien Paul Johnson, fondée sur la concentration des populations juives en Europe orientale avant 1914.
3. The Yiddish Language, de Max Weinreich ; voir également YIVO Institute for Jewish Research.
4. Sergio DellaPergola, « World Jewish Population », American Jewish Year Book ; estimation généralement retenue par l’historiographie.
5. Calculs démographiques établis à partir des répartitions régionales présentées par DellaPergola et par Jacob Lestschinsky.
6. Yad Vashem ; United States Holocaust Memorial Museum.
7. Salonica, City of Ghosts, de Mark Mazower.
8. Estimation reconstituée à partir des pertes enregistrées dans les communautés séfarades de Grèce, de Yougoslavie, de Bulgarie, d’Italie, d’Afrique du Nord et du Levant ; voir notamment les travaux de Esther Benbassa et de Aron Rodrigue.
9. Sergio DellaPergola, World Jewish Population ; données reprises par l’Jewish Agency for Israel.
10. Pew Research Center, A Portrait of Jewish Americans (2013) et études ultérieures sur les mariages mixtes et la transmission identitaire.
11. The Forgotten Millions ; Jewish Virtual Library ; estimations généralement comprises entre 800 000 et 900 000 départs.
12. Dov Friedlander ; données de l’Israel Central Bureau of Statistics sur l’augmentation des unions entre groupes d’origine.
13. Sergio DellaPergola, estimations contemporaines de la population juive mondiale ; les catégories ashkénaze, séfarade et mizrahi étant aujourd’hui de plus en plus difficiles à mesurer précisément en raison des mariages mixtes.
C’est avec une profonde tristesse