Dans un article précédent je proposais de lire la pensée de François Bégaudeau à partir du principe qui en constitue l’axe organisateur : la réduction du réel à une opposition entre dominants et dominés. Rien n’interdit de recourir à cette catégorie lorsqu’elle demeure un instrument d’analyse parmi d’autres. Mais elle change de nature lorsqu’elle cesse d’être un moyen d’interprétation pour devenir le principe à partir duquel les faits reçoivent d’avance leur signification. Ce ne sont plus alors les événements qui révèlent un rapport de domination ; c’est le rapport de domination qui décide par avance de la manière dont les événements devront être lus.
Le conflit israélo-palestinien constitue le terrain où cette transformation apparaît avec le plus de netteté. Colonisation, impérialisme, violence d’État, résistance, décolonisation : ces notions cessent de désigner des réalités qu’il faudrait établir et discuter ; elles deviennent les éléments d’un récit dont la structure précède l’examen des faits. Les acteurs y occupent des positions fixées d’avance ; l’un reçoit le rôle du dominant, l’autre celui du dominé, avant même que soient prises en considération la profondeur de leur histoire ou les transformations successives de leur condition. Employer les mots de « colonisateur », d’« apartheid », de « génocide » ou de « résistance » ne consiste plus à qualifier une situation ; c’est attribuer d’avance la culpabilité à l’un et la légitimité à l’autre.
Considérons donc l’histoire juive dans son ampleur. Pendant près de deux millénaires, le peuple juif ne dispose d’aucune souveraineté politique. Il vit dispersé parmi des sociétés dont il ne contrôle ni les institutions, ni les lois, ni les forces armées. Toujours minoritaire, il dépend de la protection que les pouvoirs veulent bien lui accorder et demeure exposé à leurs revirements comme à leurs persécutions. Si la domination se caractérise par l’impossibilité durable pour un peuple de garantir lui-même sa sécurité collective, alors cette définition décrit d’abord la condition juive.
Le XXᵉ siècle porte cette continuité à son point extrême. Le nazisme ne poursuit pas seulement les Juifs ; il fait de leur disparition totale un objectif politique autonome. L’extermination cesse d’être un moyen pour devenir une fin. Pour la première fois, un État moderne mobilise son administration, son industrie, sa technique et sa bureaucratie afin de supprimer jusqu’au dernier membre d’un peuple. Les critères invoqués aujourd’hui pour qualifier certaines situations — vulnérabilité absolue, négation du droit à l’existence, projet d’anéantissement — trouvent ici leur expression la plus achevée.
Cette histoire ne s’achève pas avec la défaite du nazisme. Les travaux de l’historien Georges Bensoussan ont rappelé un fait dont la mémoire occidentale demeure discrète : la disparition des communautés juives du monde arabe dans les décennies qui suivent la création d’Israël. Ces communautés, souvent installées depuis l’Antiquité, furent dépouillées, contraintes à l’exil ou poussées vers un départ devenu inévitable — l’un des importants déplacements de population du XXᵉ siècle, pourtant largement absent du récit commun du conflit proche-oriental.
Le statut de dhimmi que connurent les Juifs en terre d’islam consacrait juridiquement une inégalité de condition entre musulmans et non-musulmans. Bensoussan montre que certaines représentations produites par cet ordre ont survécu à sa disparition juridique, inscrivant l’hostilité envers Israël dans une profondeur historique qui ne se laisse pas ramener au seul héritage de la colonisation européenne.
La même permanence apparaît, sous un autre visage, dans l’univers soviétique. Les campagnes contre les « cosmopolites sans racines », le procès Slánský, le prétendu complot des blouses blanches, les restrictions imposées à la vie culturelle juive ou les obstacles opposés pendant des décennies à l’émigration montrent qu’une hostilité spécifique peut survivre jusque dans un régime qui se présente comme l’héritier de l’universalisme émancipateur.
Que des systèmes aussi étrangers les uns aux autres que le national-socialisme, le stalinisme, le nationalisme arabe et l’islamisme convergent vers un même objet, alors qu’ils ne partagent ni les principes philosophiques ni les intérêts politiques, suffit à montrer que l’histoire du peuple juif excède de loin les catégories à travers lesquelles on prétend aujourd’hui l’interpréter.
Cette continuité ne disparaît pas avec la création de l’État d’Israël ; elle se transforme. Dans la lecture conventionnelle, 1948 suffit à faire basculer les Juifs du côté des dominants, comme si cette date pouvait effacer deux millénaires d’histoire. Mais l’État juif est une réponse à une vulnérabilité. Il donne les moyens de se défendre, pas le privilège de n’avoir plus à le faire.
Nul ne peut contester la supériorité régionale d’Israël ou le soutien dont il bénéficie en Occident. Mais la domination ne se mesure pas seulement à la qualité d’un armement ; elle se mesure au rapport de nombre, d’espace et de profondeur stratégique entre les parties en présence. Or, à cette échelle, les proportions s’inversent. Le monde arabo-musulman compte plus d’un milliard et demi d’habitants sur un espace qui s’étend du Maroc à l’Indonésie. Israël, à peine dix millions d’habitants, dont plus de sept millions de Juifs, occupe un territoire de la taille d’un petit pays européen. Le peuple juif dans son ensemble, dispersé à travers le monde, ne compte guère plus de quinze millions de personnes. Historiquement, le dominant est celui qui dispose du nombre, de l’espace et de la profondeur stratégique ; ces éléments se trouvent ici massivement du côté du monde arabo-musulman. Confondre l’effort de défense d’un État minuscule cerné par un espace démographique sans commune mesure avec la domination revient à prendre le remède pour la maladie.
Les événements du 7 octobre ont brutalement rappelé cette réalité. Leur portée tient au fait qu’ils ont fait resurgir une expérience que beaucoup croyaient appartenir au passé : celle d’une population prise pour cible non en raison de ce qu’elle faisait, mais de ce qu’elle était. Ce qui s’est trouvé atteint ce jour-là n’était pas un territoire ni même un État ; c’était l’idée que l’existence d’une souveraineté juive avait mis un terme à la vulnérabilité historique du peuple juif. Les massacres, les enlèvements, l’exhibition des corps, les appels explicites à la destruction d’Israël ont réactivé une mémoire bien plus ancienne que le conflit contemporain.
Cette observation s’étend aux communautés juives de la diaspora, qui connaissent une recrudescence spectaculaire des actes antisémites. Les synagogues placées sous protection policière, les écoles contraintes de renforcer leurs dispositifs de sécurité, les agressions visant des personnes dont le seul trait commun est leur identité juive ne concernent pas des représentants d’une puissance souveraine ; elles touchent des minorités dispersées qui ne disposent d’aucun pouvoir politique particulier. Le peuple que la théorie désigne comme appartenant désormais au camp des dominants continue d’apparaître sous les traits d’une minorité exposée.
Permanence de la vulnérabilité, absence de souveraineté, répétition des persécutions, disproportion démographique et géographique, universalité de l’hostilité, récurrence des entreprises d’anéantissement : sur chacun de ces critères pris séparément, la condition historique du peuple juif l’emporte largement sur celle du camp qu’on prétend lui opposer. Entre Palestiniens et Juifs, c’est donc le peuple juif qui est le dominé. C’est, une fois les faits et les chiffres établis, la conclusion la plus fidèle aux critères eux-mêmes. Cela ne suppose pas que les Palestiniens n’aient subi ni injustices, ni souffrances dans des circonstances déterminées. Mais il y a une différence entre reconnaître cela dans une situation donnée et l’ériger en modèle destiné à ordonner l’ensemble de l’histoire.
Et c’est précisément ici que le critère se retourne contre lui-même. Car une théorie qui permet de produire, sans modifier ses principes, deux récits aussi cohérents et pourtant incompatibles ne décrit pas le monde : elle révèle la manière dont elle a choisi de le construire. Tant que le rapport entre dominants et dominés demeure un instrument d’analyse parmi d’autres, il éclaire certaines situations — colonisations, occupations, oppressions, asymétries de puissance existent bel et bien. Le problème naît lorsque cette catégorie prétend organiser à elle seule l’ensemble des faits.
C’est ainsi que, quand le dominant négocie, cette négociation est une stratégie pour préserver ses avantages. Quand il attaque, il confirme sa domination. Quand il recule, c’est qu’il y est contraint. Quant au dominé, chacune de ses conduites trouve spontanément sa place dans le même récit : s’il résiste par la violence, il résiste ; s’il y renonce, il résiste autrement ; s’il l’emporte, cela manifeste sa force ; s’il est vaincu, cela révèle la profondeur de la domination qu’il subit. Une théorie qui possède une telle plasticité ne risque jamais d’avoir tort — et c’est précisément ce qui devrait inquiéter.
La doctrine de Bégaudeau relève d’une tradition intellectuelle plus vaste. Chaque époque a produit ses explications uniques — la lutte des classes, la race, la nation, la technique, la colonisation, la civilisation. Toutes procèdent du même geste : une relation observée dans certaines circonstances est élevée au rang de principe universel. Le conflit israélo-palestinien en fournit une illustration exemplaire. N’y voir qu’un affrontement colonial oblige à reléguer au second plan l’histoire du peuple juif, la permanence de l’antisémitisme, les transformations du nationalisme arabe, le rôle de l’islam politique, les rivalités régionales.
Reconnaître que la condition juive répond, y compris dans ses données les plus objectives, les plus vérifiables — les chiffres, les cartes, la longue durée —, bien davantage que toute autre à l’image du dominé, n’autorise pas à en faire à son tour le principe unique d’explication de l’histoire : ce serait reproduire la même erreur. Une pensée digne de ce nom ne se reconnaît pas à sa capacité d’expliquer tous les faits, mais à sa disponibilité devant eux — sa capacité à être prise en défaut. Les idéologies, elles, ne sont jamais surprises : tout ce qui survient trouve aussitôt sa place dans l’architecture dessinée d’avance.
C’est là que réside le piège du miroir. Celui qui s’y laisse prendre croit regarder l’histoire ; en réalité, il contemple une image dont il a lui-même fixé les contours. Les faits semblent lui donner raison, non parce qu’ils confirment sa pensée, mais parce qu’il a construit une pensée qui ne leur laisse plus la possibilité de le contredire. Le réel cesse alors d’être un interlocuteur ; il devient un simple reflet. Ce n’est plus l’histoire qui parle. C’est la théorie qui se répond à elle-même.
C’est avec une profonde tristesse